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834 L'ITALIE DES ITALIEHS.
s*asseyent dfins une belle attitude, qui s'ignore, sur qi^fllque roc m bord des ravins; leurs grands yeux noirs jettent des regards vagues sur le paysage- voOé parle crépuscule. A quoi pensent-elles? Sentent-elles instinctivement la beauté de la nature?
Nous nous reposons sur Therbe en leur compagnie ; les étoiles . commencent à briller sur la cime des monts; leurs lueurs pénétrait à travers les feuilles des arbres. Le ciel blanchit, la campagne se revêt par degré de teintes d'opales. Nous parlons avec la marquise des mondes qui flottent sur nos têtes, des aspirations de rame, des découvertes éternellement bornées des plus grands génies; de la philosophie des Hihdous, des Grecs, des Arabes, et des diverses écoles modernes. Sa soeur nous écoute étonnée, ne comprenant rien à notre métaphysique. C*est un cœur simple et pieux; elle coi^e depuis plusieurs années les manuscrits de la marquise sans en pénétrer le sens; cela Vamuse, dit-elle en parlant de$ travaux de ce noble esprit; en ce moment elle est tentée de nous croire un peu folles et un peu démoniaques. Elle va causer avec les petites bergères et leur dit qu'il est temps de rentrer à la ferme, que la rosée de la nuit est mauvaise aux troupeaux.
Nous jpassons là' de douces heures, nous absorbant, pour ainsi dire, dans le calme absolu de Tatmosphère. Pas un souffle d'air, pas un filment d*aile ne trouble le silent*.é de Télendue, pas un nuage n'altère le rayonnement des astres dans le ciel. Je n'ai trouvé de pareilles nuits qu'en Italie. Comme nous regagnons la villa, nous Toyons flotter une vapeur nacrée au<^essus du cours du Tibre. C'est comme un fleuve aérien et impalpable qui double les ondulations du fleuve réel.
Le lendemain, à mon réveil^ je trouve la marquise dans la bassecour, où sont réunis tous les oiseaux et tous les volatiles de la créftion ; ils «'ébaUent, joyeux et charmants, sous des abris tapissés de chèvrefeuilles et de rosiers grimpants. Ils ont leur coin a eux dans ce paradis; ils semblent tous reconnaître la voix timbrée qui les appelle et la blanche main qui leur distribue le mil. Tandis que les poussins viennent en foule becqueter les petits pieds de la marquise et que les pintades effleurent les bords de sa robe, je murmure en la regardant ces vers que j'ai faits pour ma mère dans mou enfttnce et qui rappellent un tableau semblable :
Sous uii orme où l'oiseau pose son nid de mousse, Où le coq matinal chante, où la poule glousse,
Où le paon fait briller son plumage étoile»
Tu t'arrêtais pensive en égrenant du blé,
Et la poule et le coq à la crête écarlate
Accouraient en grattant, le gazon de leur patte,
Et le paon, déployant sa queue en tournesol,
Leur disputait le grain qui tombait sur le sol; •
Et les oiseaux dans l'air jetaient de clairs ramages,
Et le soleil jouait à travers leurs plumages.
Rêveuse j'admirais ton immense bonté,
Embrassant la nature en son immensité.
Monter dans un élan de tendresse inflnie.
Du ciron qu'on écrase aux douleurs du génie.
La marquise tenait à la main un bouquet de plumes au duvet neigeux, comme des- marabouts; elle me le tendit en m'apercevant.
« Voilà to«it ce qui me reste de ma belle paonne blanche, me ditelle; elle a disparu cette nuit et Ton n'a pu la retrouver, c'est une couveuse farouche capable d'avoir été nicher au loin dans les broussailles qui bordent le Tibre ou dans quelque creux de montagne; prenez ces plumes elles vous feront une jolie coiffure,
— Mais il faut retrouver l'oiseau, repartis-je. . — David et trois paysans font des battues dans les environs et si ce n'était la peur d'un coup de soleil je me serais mise à leur tôte,i répliqua la marquise.
Nous employâmes les heures chaudes de la journée à visiter l'in* lérieur delà villa; cliaque partie en est disposée avec ce goût artistique qui caractérise les maisons italiennes; le luxe des fresques, des stucs, des marbres, des tableaux, des stores, des tentures et des met^bles rares est doublé à Ascagnano, par Tirréprochîible propreté anglaise. Pas une mouche dans la salle à manger et dans l'office où se trouvent, comme en Eollande, réunis sur des étagères les pâtes, les fruits, les confitures, les salaisons, les conserves de toute espèce. C'est à faire pâmer les gourii:ets des cinq parties <^ rQonde. Pas un atome de poussière dans le salon embaumé par les émanations des fleurs. Nous nous y asseyons une heure et la marquise m'engage à feuilleter deux albums que lui a donnés le roi Louis et qui renferment les dessins de tous les monuments de Munich et de la Bavière. Nous regardons ensuite les portraits de famille raogés dans une galerie voisine. Celui de la marquise resplendit entre tous : elle est là idéalement belle, comme elle le fui à vingt ans, Nous allons après dans la bibliothèque; la marquise y travaille chaque matin à un ouvrage de philosophie qui résumera ses études et ses méditations, Elle m'en lit quelques pages où la
256 I/ITAME DES ITALIENS.
pmfondeur des idées éclate dans Téloquence de la forme. Je Técoute ravie et le temps s'écoule avec une rapidité qui m'attriste. Les jours d'une telle harmonie sont si rares dans la vie qu'on voudrait en arrêter la fuite.
Vers cinq heures, un messager apporte à la villa le Siècle, le Journal des Débals et la Nazione de Florence, qui arrivent par contrebande dans rOmbrie et sont distribués de château en château et de village en village. Pendant ie dîner survient le beau paysan David, la face rayonnante. Il a découvert la paonne perdue ; elle a pondu ses œufs dans les grandes broussailles qui bordent le Tibre, au pied du roc d'Ascagnano. Elle les couve immobile.
« Elle sera dévorée cette nuit par quelque chien errant, ou pj- . quée par les vipères, • s écria la marquise.
L'ingénieu.\ David propose ou de monter la garde auprès de, la paonne ou de Temprisonner dans une cabane qu'il construira sans bruit avec des planches.
En sortant de table , nous allons tous faire visite à la blanche couveuse. Nous descendons par le sentier abrupte, monté à notre arrivée, puis tournant à gauche nous passons à travers les buissons épineux des églantiers à fleurs roses auxquels s'emmêlent des traînées de volubilis blancs ; c'est là que la paonne s'est choisi un nid délicieux entre deux petits rocs moussus; bs flots du Tibre la bercent de leur murmure ; les vieux chênes aux troncs rugueux l'abritent de leur ombre. Quelle jeune accouchée n'envierait cette alcôve! Nous apercevons la mère tranquille arrondie sur &es œufs comme un monceau de neige; ses yeux brillent, sa queue et ses ailes frémissent au bruit que font nos pas; David, coiffé d'un bonnet rouge et armé d'un fusil, fait sentinelle auprès d'elle.
« Voilà, dit-il en brandissant son arme, de quoi chasser l'ennemi.
— Vous ferez peur aux chiens mais non aux vipères, répond la marquise.
— Eh bien, Excellence, réplique David imperturbable, je vais construire la cabane. »
Le jour suivant, le dernier que je dois passer à Ascagnano, arrive dès le matin l'angélique belle-fille de la marquise accompagnée de don Benedetto que la marquise appelle en riant le grand chien de garde de sa bru. A déjeuner la guerre recommence entre le prêtre et moi. Je lui pronostique qu'avant un an le pape aura perdu les Marches et l'Ombrie.
MUési ^éùipê ^sm ^vdiis reitônÎM aux metwtê à» ta prânktve Égt^, à rabsti&efœe^à ki tèmiéféH en riant k maniiiise «u fmU' robiHste.qiii «ngkmtH eo «e OMomeat 4'4iioi»^ deile.imx pistaches.
r~ £e$ pcètrei^sont de» hommes* répond beoQÎtem«Bt don Bo« nedetio; ils ne 5ai»*aient> jee révélant la robe, supprimer les pas-^ sioAfi. .
-^ £0 (^.<»$ iU manqiient à leiirs TQB«x d'^tkience jet de ehas' teté, i^erve sir E. Waddmgton.
. — Ces v<»aisont YoloiitaiFe& etrnoneaneniques, répond le curé.
>- Oh ! don Makéettô^ dis-je à mon tour, voilà «ne distiiiolkm quej¬er».
— Faitef , r^[nrend41 iB^;)erturbable; je-eonnaU lesloisde rËgliaa n^eu^ que vous autres k^ques^^t^e soutiens que Tinfractioa aux v<&ux dont vous parlez n'est qu^un- péché véniel*
— Dont vous avez le saint privilège de fous absoudre les uns les aulre^r a^^tai^je*
■^ Sh signora, • me réposidit-il impassible, et le déjeuner a<^evé il alla s^sksseoir sur la terrasse et digérer en fumantv
« Venez donc voir les réparations que je fais à ma chapelle^ lui crie la marquise.
— J'y dirai ta messe quand elie sera finie, riposte don Bene* detio, en attendant je vais faire ma sieste. »
V Plus cumuse que lut, je visitai la diapeile: e' était une jolie nef gothique presque en ruine& et dont les murs extérieurs étalent cou-. vèets4e lierre. La marquise la fpisait restaurer avec ce goût in* telligent qu*elle applique à tout.
. Nous trouvâmes seus ces aroeaux un peu de fraîcheur, mais au dehors ratmospbère était étouffante; le soteit dardait d'aplomb ses rayons suc le haut sommet d'àsca^ano. Étendues sur des divans, nous passâmes les heures brûlantes à entendre la belle-fille de la marquise nous chanter des mélodies de Schubert. Âj^s le diner une brise fraîche se leva et nous commaiçâmes une longue prome* nade.
f Vous Jie comiaissez que la cime de mon rocher, me dit la œar» qAttsè; notts^altons en tourner les flancs en suivant la routecarrossable. I»
Dell B^ieflfstte refusa denous accompagner; ilavait, prétendait-il, à confessa quelques serviteurs»
tm L'ITAUC en ITiliIfiUS.
«i«.v0y« iHfênKi b^ ofa fc ii ia de bm» f ràmeft dt «hauri^, lui ijUi^ marquise en riuil; après votre professien de Mé^e^jmiia veosjRie panissegi mt-teirteieur frtiM ^'iiiir4ireoleiir, •
Noos marchâmes mus des cbénes giganlescipies qui bordeot un beau chofiiiu eu les geiièls en fieur lérRieut au pied des arbres des iMii^iiBpéQétables.L'benzeraseferfnaitous devait fidu$
suivant les oudulations du sol. Arrivés dans un earrefour.de verdure àVestdêla c<^liiied*Am?agii«i¥>, nous ç^couvriafteslaTJaine que noua avions traversée en venant de Pérouee : des tertres et des coteaux revêtus de végétation la «oopuent çà et là; les^ d^tooix, les villages et les oeuvents se détadMôent en blase sur le fond brun des arbres qui couronnaient les sommets ; les leintes pitiés du jour moiffantse foodaient dans la 4)uit lumineuse; bieotét la vote lactée s'étendit dans Téther comme une avenue sablée d'or.. ^ Ainsi<]ue le soir de mon excursion à Fciano, des essaims de lucioles v^etaienl' de tooles paris; la nature m'attirait teUe qu*ua être vivant» énergique et fâîscinateur; je me sentais perdue et pour ainsi dire immo-» bi^éejen«lle«
« A quoi pen$ez*vous? me demanda la marquise.
—:' Je pense, répondis^» que je voudrais ^SfKmser un de^eesdièteaux pour vivre et mourir ici, et» du geste» je lui montrai au faite d'wM monta^iM une villa surmontée d'un doehor.
— Pour épouser le châteai^ il iaut épouser le pro{Hriétaire, re^ partit la marquise en écbtost de rire; or , vous pe vous imagines pas^ versai votre oosur vient de s'élancer.
r- (^1 que soit cet inc0m^l, je l'aceept^m'écsiiai^je, secouatit ma rêverie et riant à mon tour.
*~Gecbâteau, poursuivit la marquise» appartient à un de mes cousins» un i^eux baron goutteux et octogénaire.
^ Son liabitation est riante» ses bois sont éternellement jeunes» repris-je» c^IXe vaUée me séduit et m'enlace plus qu'âuçmi lieu du mande ^% l'a £eût. C'est le foudroiement de l'amour antifue que je ressens.
— C'est le pantbéisme» ou plutôt le polytbéisme qui voua enflamme, répliqua la manpiise en riant pMtafiart: vous «êtes éprise des monlSj^ des flots» des arbres» et vous leur prêtez u^
,âme.
— J'adore votre^3Qusin« OKarquise» mandez-le aurl'beure et ma« riez-nous.
L'ITALIE i)ES ITALIENS. 239
- Dm Benédctlo vous hènitU, ajout» sir B. Wdddington, je serai V0tm témein. '
— Et mon tnaH celui an tieux berefe, dît la ààate bet!e*fifle de b màrquiâe, que ndlpe piaisanterie intéressait.
— On ï^rêtre^ et deux témoins cela suffit dans ce bienheureux pay&papad ponr unir à jamais, continua 1» mar(|uise, deux é^es étrangers l'un à Tairtre.
— Brarol repartis-je, j*aimè celte rapidité^ qui renterse les (rfjstacles; ces mariages à toute vapeur précipitent les futurs dans les bras l'un dei'autré et leur enlèvent la possibilité de se dédire. Mais, si je n'allais pas plaire au baron, marquise?
' ^ Vous lui* plaire», côquetteî vous le conqoerreï li première vue. H a rage où Ton redevient le Chérubin de Beaumardéis, où leTrou-frou d'une robe? de soie monte au cerveau; vous dissiperez 'sa goutte par une secousse électrique et vous lui donnerez un hérHier. » '
AcesdemiCTS inots jnponoTïcés par la marqUtsè, nôtre hilarité n'euC plus de bornée, nous fûmes tous pris d'un fou rire qui jaillit en éclats aigus dans le silence imposant de la nuit. Nous étions arrivés à un endroit où la route se bifurque, montant d'une part au sommet d'Ascagnano et descendant de l'autre dans la vallée: le& grands chênes de^iilaient autour de nous une sorte de salle ovale; taciturnes et tristes, ils semblaient irrités de notre bouffon* nerie; l'ombre noire et immobile de leurs rameaux formait le fond de la scène; à leur pied, des myriades de vers taisafnts nous édai'raient comme la rampe d'un théâtre : on eût dit une troupe de comédiens jouant une farce dans un décor sublime. Nous nous étions si bien identifiés à nos rôles que notre dialogue tjofitmua é» plus en plus gai jusqu*à la vHla.
« Je vais faire seller mon che\'al et aller chercher le baron cette ntdt même, dit d'un ton sérieux sir E. Waddinglon.
— Il ne pourra jamais monter en croupe, répliqua la marquise, mieux vaut lui envoyer ma chaise à porteurs.
— Il faut maiMér mon niàri par le téïégraï^ie, ajouta T^mable belle-fille dé la marquise, afin que le mariage se fasse au point du jour.
— Hélas \ repartis-je, ce messager véloee des cœurs amouretj^ est proscrit comme diabolique de cette immaculée province 4e rÉglise. .
— Nous Toiei devant les écurie da manoir, je fias m^élao^r nir mon coursier fantastique et fendre Tespace, dit sir E. WftÉ)iâ$ton imitant la voix enrouée d'un aeteur de mélodrame.
~* Ne perdons pas un instant pour requérir le ^int n^irtére de don Benedetto, poursuivit la marquise. Holà! quek|u'un, igoutat^efie du ton d'une reine tragique qui appdle ses gardes.
^ Voilà» Excellence, répondit un domestique en livrée qui tra^ Tersait la terrasse où nous nous étions assises sur un banc de marbre
^ Qu'on m'amène don Benedetto» » repsrïrtit la marquise du même accent de commandem^t.
De» Benedetto parut^ mais il se tint à distance, me regardant d'un iml courroucé.
« Approehez, Caro^ » murmura la marquise en lui faisant un petit geste câlin.
Le fraU eut un grognement de dogue irrité.
« Je ne veux plus parler avec la dame fi'ançaise, cela m'échauffe la bile, je veux dormir en paix et vais me coueher.
— Cette dame se repenti cher Benedetto, elle implore votre sacerdoce et désire que vous la bénissiez.
— Je ne bénis pas les incrédules: i! est tard, bonne nuit; » et il noBSv salua avec son tricorne à la Basile.
Sir E, Waddington fredonna la cavatine du Barbiere, « Vous outrepassez vos pouvoirs, vous êtes en contravention aux. lois de l'Église, poursuivit la marquise prenant une posé superbe; elle se leva» et sa petite main, telle qu'un crampon d'ivob*e> saisit la mandie noire de la soutane du prêtre.
— Que voulez-vous de moi? répondit don Benedetto décontenancé par cette gi^ve apostrof^ie.
— Voici, reprit la marquise avec la volubilité que mettent les acteurs dans le débit d'une tirade où quelque révélation décisive éclate. Je veux que demain à Taube vous mariiez madame dans mon salon transformé en chapelle; les témoins sont prêts; le fiancé arrive cette nuit; discrétion et mystère, don Benedetto, ne songez qu'à Dieu; le mariage est un sacremeni !! ...
-— Msôs il faut au mmns que je sache le nom deliù sposo, interrompit don Baiedetto comme effrayé*
— n est de ^s amis, répliqua la marquise, il est de mon sang,
L'ITALIE DES ITALIENS. 2it
il est fils et sujet de TÉglisè, ô homme de peu de foi I C'est le baron suzerain de la Manlinella,
— Tutto gM^s/oèMwa&Mr/a(Toutceci est une bouffonnerie.), s'écria don Benedetto en se dégageant de la main charmante de la marquise, laissez mourir en paix votre cousin; cette Parisienne philosophe et moqueuse ferait crever de colère ce pauvre baron qui a quatre-vingts ans, la goutte, quatre cautères et un asthme ! S'il se marie jamais, je veux que ce soit avec la grossa Cfiecca, la sua buona serva (la grosse Françoise, sa bonne servante), qui nous fait si bien le macaroni. » A. cette péroraison, la marquise et moi fûmes prises d'un rire inextinguible, saccadé, douloureux.
« Assez, assez! don Benedetto, exclama la marquise. - — Vous êtes le Deiis ex machina ^ avec vos quatre cautères, lui criai-je à mon tour.
— Madame, vous ne savez pas prononcer le latin, » repartit le frate en disparaissant.
Cette gaieté folle fut suivie pour moi d'une accablante tristesse, le rêve enchanté qui me charmait depuis trois jours au milieu de ' ce paysage féerique allait finir dans quelques heures. Je fis mes préparatifs de départ avec lenteur et lassitude. Un invincible attrait m'attachait à Ascagnano. Le lendemain (vendredi 22 juin), tandis que la villa dormait encore, je montai au haut de la tour en brique du belvédère. Je voulais embrasser cet horizon adorable et lui dire adieu. Il avait fait la nuit un grand orage, la campagne en était raffraîchie et embellie comme une jeune femme qui sort du bain; le Tibre, grossi par la pluie, roulait des flots plus vifs et plus bruyants. Chaque brin d'herbe se couronnait d'une perle éclatante; les lueurs roses de l'aube couraient en nuées sur les hautes cimes des chênes, les troupeaux et les travailleurs sortaient des fermes doiit les cheminées commençaient à fumer. Au loin, sur sa colline tranquille, s'éveillait la villa du vieux baron; je pensai à la grosse Cfierca, de- • venant châtelaine de cette belle retraite, un autre Ascagnano que -j'aurais aimé; je souris tristement de l'ironie du sort! Eu descendant de la tour, je fis pour la marquise le sonnet suivant :
Vous avez, Madame, une grâce exquise, Un esprit profond, flexible, inspiré.
Du bien et du beau vous parlez, marquise.
Et dans votre œil noir court le feu sacré.
Cet œil vif et doux nous prend par surprise, Vous en connaissez le charme assuré.
Soudain l'amitié par vous'est conquise Et l'amour se sent toujours attiré.
Lorsque vous rêvez aux choses divines
Dans votre villa ceinte de collines
Sur les bords du Tibre au milieu des fleurs,
A la voix qui sort des eaux murmurantes Pensez quelquefois aux âmes errantes Qui vous ont aimée et souffrent ailleurs.
J'écrivis ces vers sur Talbum de la marquise entre des strophes de Goethe et une page d'amour du roi Louis de Bavière.
La sœur de la marquise m'accompagna à Pérouse. Nous partîmes à trois heures après des adieux émus où quelques larmes se mêlèrent. La marquise me donna ses ouvrages et des lettres pour ses amis de Florence, de Ravenne et de Bologne, dont je parlerai plus tard.
L'orage de la nuit avait fait déborder sur la route les cours d'eau de la vallée qui vont se jeter dans le Tibre. Le paysage qui se déroulait devant nous me semblait encore plus beau qu'en venant. En approchant de Pérouse, je remarquai sur le bord du chemin un cyprès gigantesque qui pointait dans Tair comme un obélisque; un immense saule-pleureur l'enveloppait jusqu'à mi-corps de ses branches pliantes qui frissonnaient, on eût dit d'une draperie antique. La vieille cité étrusque, assise sur sa montagne, nous apparut tout à coup couronnée d'un arc-en-€iel éclatant.
« C'est le sourire de la liberté prochaine, » dis-je à la sœur de la marquise.
En arrivant, je trouvai le comte Montesperelli, le professeur Boschi et le sculpteur Ciani qui m^atlendaient au palais die la marquise pour me dire adieu ; le spulpteur m'offrit deux vues photographiées de la porte (T Auguste et de la porte Marsia, Des querelles sanglantes avaient eu lieu à Pérouse durant mon séjour à Ascagnano, entre la population et les soldats suisses qui avaient voulu fêter l'anniversaire des massacres et préparaient une brillante ré* ception à Schmidt et à Lamoricière, attendus tous deux le lendemain. Indignée que ce dernier, un Français glorieux, se perdît à jamais dans cette cause, j'écrivis à la hâle mes vers à Garibaldi et les adressai au général Lamoricière, à Thôtel de la Grande-Bretagne où il devait descendre.
J'entends d'ici les timides et les indifférents, c'BSt-à-dire les gens
sans conviction s'écrier : De quel droit? Il faut respecter toutes les opinions! Je ne connais pas d'axiome plus làclie, plus immoral et plus révoltant que celui-là; tout ce que peut faire un esprit juste et sincère, c'est de traiter les opinions mauvaises comme des vices et des épidémies ; de s'efforcer de les guérir et de les supprimer des sociétés, et successivement de l'humanité entière; tel est le devoir du moraliste et du politique, comme c'est le devoir du médecin et de ragriculteur de faire disparaître les maladies des corps et des plantes. Que penseriez-vous de ceux qui diraient : 11 faut respecter la peste, les épizooties et les insectes qui ravagent les vignes? Admettre le respect des opinions contraires, c'est admettre deux vérités dans le monde; deux justices, deux pa- Iriotismes. C'est admettre la vénération de ce qui est condamnable et nuisible. La vérité est absolue en politique, comme le beau l'est dans l'art. Pour juger un système, regardez les œuvres, pesez le résultat; observez l'inspiration qui dirige l'homme. Si c'est la vanité et l'intérêt personnel, la prospérité exclusive d'une caste, l'opinion est perverse' et porte en soi un germe fatal à tous, c'est évidemment une maladie qu'il convient dVxtirper. Si l'opinion est bonne, elle s'attestera par le dévouement, l'abnégation, l'immolation même des individualités au bien de tous.
 l'heure où les abus et les injusi ices du vieux monde furent emportés par la grande Révolution française, malgré la violence et l'horreur des moyens qu'employa cette Révolution un moment égarée, est-ce qu'on oserait soutenir qu'il y eut deux opinions respectables en lutte? Est-ce qu'on oserait dire que la noblesse qui allait armer Tel ranger contre la p3iine éi3i\l respectable, à l'égal de ceux qui couraient mourir à la frontière pour la défendre? La noblesse représentait l'égoïsme avide, tandis que dans les défenseurs de la France resplendissait son âme collective souffrant, saignant et demandant à la mort la vie des générations futures. En Italie, même spectacle, plus grand, plus beau, exempt d "excès; et il serait permis à un général étranger de mettre son épée au service de la tyrannie qui lente d'étouffer le droit !
La nuit tombait quand je me rendis à la diligence qui devait me conduire à Castiglione del Lago, je traversai une dernière fois avec la sœur et les amis de la marquise les rues noires et silencieuses de Pérouse, la jolie place degli Aratri, la romantique Maestà délie volte, la place du Dôme et le Corso; en attendant Theure du départ
2îl I.'ITALÏE DES ITALIENS.
nous nous arrêtâmes dans un café pour prendre des sorbets. Je dis à ces messieurs que Tun d'eux devrait m'accompagner dans mon voyage nocturne; le professeur Boschi était retenu par son cours à l'université, le comte MontesperelU par des travaux archéologiques en relard; le sculpteur Ciani seul avait trois jours de liberté.
a JMrai de grand cœur, me répondit-il, faire une visite à la princesse, s'il y aune place disponible à la diligence. »
Nous traversâmes une ruelle sombre, au i)avé boueux et couvert d*ordures ; Tédilité papale était un mythe pour les habitants de Pérouse; nous aperçûmes une espèce de gros coucou déjà attelé, il restait une place dans la voiture; le sculpteur alla en toute hâle quérir son petit bagage; le postillon s'im,)atientait en attendant le retour del signore, A huit heures les portes de Pérouse étaient fermées sans rémission ; Thorloge du Dôme sonnait le premier coup de l'heure inexorable comme nous sortions de la ville esclave.
Au point du jour, nous vîmes apparaître la belle citadelle de Castiglione del Lago, couronnée, des teintas de l'aube: le lac de Trasimène roulait des flots d'or. Tandis qu'on attelait la voiture que la princesse m'avait envoyée, nous bûmes du café trouble dans une hotella, accoudés sur une fenêtre qu'embaumaient des giroflées en fleur; le lac se déployait splendide devant nous!
Deux heures apr^ j'étais de retour à la Viano,
Le lundi (25 juin), la princesse mit une de ses voitures à ma disposition et j'allai avec ma fille visiter la curieuse ville de Montepulciano, qui s'étalait au loin juchée sur sa montagne. La princesse avait projeté de nous accompagner, mais depuis quelques jours elle était attristée par les bulletins télégraphiques qu'elle recevait chaque soir sur la santé du roi Jérôme, son oncle. L'illustre vieillard s'éteignait, et d'un moment à l'autre la nouvelle de sa mort était attendue.
Nous travei*sâmes la vallée de la Chiana et gravîmes la roule en pente douce qui mène jusqu'au sommet de Môntepulciano. Je fis prévenir le commandant Pinelli de notre arrivée. 11 accourut aussitôt pour nous guider dans la vieille cité toscane. La place où s'élève la cathédrale est étrange et belle : dans un angle est une grande citerne sculptée, surmontée de deux colonnes qui soutiennent les armes de la ville. Nous tournons à droite de la place et
trouvons une jolie terrasse naturelle devant une maisonnette de paysans, dont je voudrais être propriélaire. Nous embrassons de cet endroit une vue admirable : la campagne se déroule autour de nous, immense et variée; à droite, sont des bois ombreux s'étageant sur des coteaux au pied desquels scintille le lac de Chiusi; en face de nous, s'étend le lac de Montepulciano; les fermes, les hameaux, les villas se groupent dans la plaine et sur les hauteurs. La Viano nom apparaît comme un bloc de marbre blanc sur son piédestal vert. Au delà, le village de Puzzoles, puis le lac de Trasimène entouré de ses pittoresques montagnes, qui re>ètent en ce moment des teintes de turquoise; on dirait que Téther s'y répercute. Quel horizon! quel ciel! Nous nous oublions là durant une heure dans une contemplation délicieuse. En revenant à travers les rues, je remarque quelques beaux palais et une vieille horloge au-dessus d'une tour; debout sur le sommet, se détachant dans Pair, un polichinelle en bronze bat les heures avec une latte sur une cloche qui se balance. Quelque pauvre artiste napolitain en voyage a fait sans doute cette grotesque et joviale figure. Dans une église, nous trouvons deux pierres tumulaires portant le nom de deux Bonaparte (le mari et la femme); ils étaient peut-être de la famille du Bonaparte qui se battit au siège de Rome.
Après avoir goûté au fameux vin de Montepulciano et souhaité au jeune commandant Pinelli une prochaine campagne, où s'accomplira rindépendançe^ntière de rilalie, nous retournons à la Viano. Comme nous approchons de la frontière papale, nous rencontrons en calèche découverte la princesse et ses llles qui vont faire une promenade au bord du canal. Les deux voitures s'arrêtent un moment. Je demande à la princesse si elle a des nouvelles du roi Jérôme. « J'attends une dépêche ce soir, me répond-elle, le messager de Fojano n'a apporté tantôt qu'une lettre pour vous. » La princesse continue sa promenade, j'arrive à la Viano un peu lasse et dis à ma fille de lire la lettre qui est arrivée pour nous; elle rouvre et pâlit, cette lettre nous annonce la mort subite d un oncle tendrement aimé. Une heure après, la princesse reçoit une dépêche télégraphique qui lui apprend que le roi Jérôme vient d'expirer. On lui remet en même temps une lettre, elle en brise machinalement le cachet, puis s'écrie en la parcourant : a Encore une nouvelle de deuil, la sœur de la princesse Antoine est morte, elle allait se marier dans huit jours! »
Ce fut comme un triple glas qui nous frappa toutes au coeur à lajnême heure, emportaatia sereine gaieté que nous goûtions depuis un mois.
ia princesse résolut de partir de la Viatio le 1" juillet pwir aller prendre les bains de mer à Livourne ; nous la quittâmes la reille. J'éprouvai un grand déchirement en me séparant d'elle et je lui laissai ces vers comme un adieu :
Vous êtes du sang dont on fait les reines, Du sang de César, l'immortel vainqueur; • Mais vous êtes plus que les souveraines, , Grande par l'esprif, noble par le cœur.
De tout affligé vous calmez les peines.
De tout idéal vous sentez l'ardeur, Et bien au-dessus des gloires humaines Rayonne l'éclat de votre splendeur.
11 vous sied d'avoir le dédain d'un trône, Car votre prestige et votre couronne Viennent du génie et de la beauté.
Les cœurs les plus Aers volent sans contrainte Vers cette puissance adorable et sainte Dont Dieu composa votre royauté.
Quelle ville ravissante que Sienne, qu'il serait bon d'y vieillir et d'y mourir; c'est un de mes vœux les plus chers et les plus arrêtés. Quelle tranquillité en face de la nature î quel attrait historique ! C'est une noble cité déserte, sans la vulgarité des petites villes. Sienne, dépeuplée, est restée la grande Sienne du moyen âge avec sa place incomparable, son dôme, ses remparts, ses tours, ses palais, ses fontaines, tous ces monuments rares qui comptent six ou sept siècles et qui semblent bâtis d'hier. Quelles rues affables, pavées de larges dalles, douces aux pieds ; rues tortueuses, montant, descendant, s'ouvrant tout à coup sous une arcade ou sur un cloître, ou aboutissant à quelque anfractuosité de roc tapissé de végétation; dépistant les curieux, les jaloux, les importuns. Quel séjour peu gênant ! insoucieux de la toilette puérile et du luxe banal; laissant à la rêverie, à l'étude, à l'amour, les heures que les autres villes dévorent en soins frivoles.
Nous avions quille la Viano le matin (samedi 50 juin 1860). Vers quatre heures les vieux remparts de Sienne nous apparurent formant un triangle dont les trois pointes s'appuient sur trois collines. Nous entrâmes dans la ville par la porte moderne de San-Loremo, Hélas 1 Sienne n'a plus que sept portes ; elle en avait trente-trois avant que Gôme I'' de Médicis (1554), aidé de Tarmée de Charles- Quint, ne mil à feu et à sang la cité républicame. Sienne fut défendue par Pierre Strozzi, fils du grand Philippe Strozzi, et lieutenant en Italie du roi de France (Henri II). Pierre Strozzi, en appelant les Français à la défense de Sienne, songeait à venger son père, auquel Gôme V avait fait, par trois fois, subir la torture. Biaise de Montluc, qui commandait les Français, a consigné dans ses Commentaires des détails navrants et sublimes sur la défense des Siennois: ils jurèrent tous de défendre la liberté. Trois cents femmes delà noblesse et de la bourgeoisie, formant trois escadrons armés, aidèrent aux travaux des fortifications. Sienne, comme Brescia, a mérité le surnom d'héroïque ; on eût dit qu'en mettant dans ses armes la louve de Komulus, Sienne eût sucé le lait de l'antique Rome ^ Aucune ville ne montra au moyen âge un courage plus fortement trempé. Il y a encore dans l'aspect de ses habitants quelque chose de martial et de fier. La ville succomba à la famine et dut se rendre à Gôme I"; il ne trouva en y entrant qu'une cité-cadavre. De deux cent mille habitants il n'en resta que six mille; le reste avait fui; cinquante mille avaient péri de Êiim, dans les combats, ou dans les supplices.
Sienne ne s'est point repeuplée^» mais renforcée et animée par une garnison nombreuse, sa population avait, le jour où nous arrivâmes, un air de fête et comme un reflet belliqueux qui faisait plaisir à voii^. Nous descendîmes à l'auberge de ÏAquila nera, et, profitant des dernières lueurs du jour, nous nous rendîmes à la piazzadel Campo; dans les rues que nous traversâmes les. soldats et les habitants chantaient des hymnes patriotiques devant les cafés; d'autres groupes causaient avec vivacité dans cette belle
' « Les armes de la ville, dit Montaigne, qui se voyent sur plusieurs piliers, c'est la louve qui a pendus à ses tetins Romulus et Bémus. Le duc* laissait encore les anciennes marques et devises de cette ville qui forment partout /iberlé. »
' Elle a aujourd'hui à peu prés vingt-deux mille habitants.
* François I*', mari de Bianca CappeUo, fils de Cdme 1" extenninateur de. Sienne.
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langue toscane que les Siennois ont la réputation de parler mieux encore que les Florentins. Aux murs des établissements publics étaient collées de larges affiches annonçant une représentation au grand théâtre de Sieime au profit des volontaires de Garibaldi. L'envie me prit d*aller entendre le pauvre et philosophique ténor des remparts de Florence, mais la fatigue m en empêcha ; j'eus d'ailleurs un spectacle bien autrement saisissant, lorsque ayant franchi fescalier qui s'élance sous farcade centrale, je me trouvai tout » coup sur la piazza del Campo. « La place de Sienne, dit Montaigne, est la plus belle qu'on voie dans aucune ville d'Italie; on y dit chaque jour la messe à un autel vers lequel les maisons et les boutiques sont tournées de façon que le peuple et les artisans peuvent fentendre sans quitter leur travail ni sortir de chez eux. Au moment de l'élévation on sonne une trompette pour avertir le monde. » II faut convenir que c'était là une messe fort commode et assez peu recueillie! L'aulel, dont parle Montaigne, existe encore ; il est adossé contre la façade du Pala%x,o pubblico qui se dresse en ce moment devant moi comme une décoration merveilleuse. Plus étrange et plus beau que le palais Vecchio de Florence, le palais de Sienne est surmonté de la tour dentelée del Mangia^ où rayonne une belle horloge. Il remplit le fond de la place dont la forme est celle d'une immense coquille ; lesol descend en pente douce de la circonférence au centre. « La plus belle pièce de la ville, dit encore Montaigne, c'est la place ronde (plutôt ovale) d'une très-belle grandeur et allant de toute part se courbant vers le palais, qui fait un des visages de cette rondeur et moins courbé que le demeurant. Vis-à-vis te palais, au plus haut de la place, il y a une très-belle fontaine qui par plusieurs canaux remplit un trèsgrand vaisseau où chacun puise d'une très-belle eau. Plusieurs rues viennent fondre en cette place par des pavés tissus en degrés*.»
Outre le Palazw pubblico y d'autres palais très-beaux et du même style s'élèvent autour de l'ellipse de celte place inouïe; je remarque, comme une discordance, les jalousies vertes modernes qui ferment toutes les svelles fenêtres en ogives, même celles du palais. Au moment où j'arrive sur la place, le soleil couchant l'empourpre ; on dirait que le sang circule dans les nervures des façades sculptées
* Partie tla journal de Montaigne écrite en italien.
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et dans le marbre des figurines délia Fonte yaja (fontaine joyeuse) ; desfemniesy puisent de Teau au reflet rose ; des gamins de Sienne s'ébatlent sur les échafaudages où la veille encore les spectateurs assistaient à unecourse declievnux. Le jour décline, il faut nous bâter de visiter Tintérieur du palais. Des soldats piéiiiontais sont de faction à la grande porte ogivale percée à droite de Tédifice. Rien de régulier dans ces beaux monuments gothiques auxquels la fantaisie et Timprévu ajoutent un charme d'étraiigeté ; le Palazw ptibblicOy nommé primitivement Pate^o délia signoria, fut bâti au treizième siècle par Agnolo et Agoslino, architectes de la république. Nous parcourons la salle de Tancien tribunal, celle des archives, celle du grand conseil, celle du consistoire et celle des prifurs. Toutes sont décorées de fresques d'un intérêt puissant, peintes par Sodoma, par les frères Loremetti, par Simone Memmi, par Taddeo Barlolomi et Spinello SpinellL Dans le vestibule sont les portraits des héros païens et chrétiens que le moyen âge se plaisait à réunir même dans les églises. Le Palozzopubblico renferme deux chapelles; Tune fut dédiée à la Vierge après la peste de 1348, elle est ornée de superbes peintuies de Sodoma. Dans la salle du consistoire je suis éblouie par la figure de la Justice, queBeccafumi a peinte au milieu de la voûte : les pieds de cette figure magistrale se perdent dans Tombre, le corps s'éclaire graduellement, et la tête resplendit dans une lueur. C est un effet magnifique de clair-obscur à désespérer les peintres hollandais.
Je m'accoude un moment à une des fenêtres de la salle de Tancien tribunal et je considère la façade du palais opposée à celle qui donne sur la place del Campo. Elle dresse ses murs dorés sur un creux de vallon ombreux et solitaire qui devait former autrefois les jardins du palais ; au loin la campagne s'étend tranquille et souriante. Nous nous rendons au Dôme en montant, à l'ouest, une rue où s'étale la belle façade du palais Saradni : j'entre dans la cour monumentale entourée d'une galerie voûtée peinte à fresque, soutenue par des colonnes et décorée de statues de papes et de cardinaux. Nous dépassons le palais, et tournant à droite, nous franchissons un magnifique arct-au gothique qui s'élance jusqu'au ciel; c'est une partie inachevée de la cathédrale de Sienne, destinée à former une nef transversale dont l'église actuelle aurait été le transsept. Nous voilà sur la place du Dôme, uni(|ue en Europe par sa beauté, son recueillement et sa propreté hollandaise ; pas une pierre ébréchée,
pas uu atome de poussière ; à droite de l'église est le palais du roi; à gauche, celui de Févèché; en face, Thôpital. L'autorité, la foi, la charité, grâces chrétiennes, trinité divine qui devraiaH s'unir et s'entendre pour le bonheur de Thumanité. Le dôme me saisit d'admiration et d'étbnnement; depuis le Saint-Marc de Venise rien ne m'a frappée de la sorte ; la façade, œuvre de Giovanni de Pise, est toute en marbre blanc et noir (symbolisant, dit-on, les deux factions des blancs et des noirs); elle est percée de trois portails et flanquée aux angles de deux tourelles qui se terminent en pyramide ;. les sculptures y fourmillent : ce sont des anges, des saints, des prophètes, puis des animaux, emblèmes de toutes les villes alliées à la ville de Sienne : la cigogne et le griffon flgurent Pérouse ; Toie Orvieto; Téléphant Rome; le dragon Pistoie; le cheval Arezzo; le lièvre Pise; le rhinocéros Yiterbe; le vautour VoHerra; le lynx Lucques ; le bouc Grosseto ; Sienne est représentée par sa louve romaine. J'entre dans la nef que l'obscurité envahit déjà et je suis éblouie par sa magnificence et son harmonie ; les détails m'échappent, le jour fuit, je remets mon exploration à l'aube du lendemain. Nous allons ce même soir à Sant'Agostino, église malheureusement reconstruite au dix-huitième siècle et qui faisait partie d'une vieille abbaye; à côté est le collège Tolomeo, d'une belle architecture florentine. Dans une chapelle de SanfAgostino se trouve un Christ admirable du PArugin, la lumière qui décroît lui prêle des teintes d'agonie; l'Homme^Dieu semble s'agiter en expirant siir la croix. Sant'Agostino est bâti sur un tertre élevé dont la base est couverte de vignes suspendues aux arbres, de gazons, d'oliviers, de mûriers et de figuiers. Des moutons paissent sur ce versant recueilli. Je m'assieds sur une pierre et regarde, charmée, ce coin pittoresque de ta vieille Sienne ; j'ai à gauche la petite vallée en entonnoir dont j'ai parlé et où devaient s'étendre les jardins du Pala%X'0 pubblico ; à droite, au-dessous des rocs qui soutenaient l'ancienne abbaye, sont de grands arceaux dont les vides ont été comblés; la nature a envahi les constructions de l'homme; des lierres gigantesques tapissent ces ruines ; devant une de ces arcades un bel arbre répand dans l'air ses grands rameaux échevelés; au-dessous coule une source saumâtre appelée la Fontanella ; un vieillard courbé y pûise de l'eau dans une cruche d'airain ; chancelant et pâle, il remonte essoufflé le sentier abrupt au haut duquel je suis assise. En passant auprès de moi il me dit le nom de la fon-
laine et ajoute que ses eaux sont très-bonnes pour plusieurs maladies ; il vient chaque soir demander à la haïade bienfaisante le breuvage salutaire à ses maux. Les vertus des sources et des plantes ont créé les divinités de la tliéogonie grecque.
Je reste à rêver dans ce lieu paisible ; c'est la campagne dans la cité, Toubli du monde, un asile agreste qui me fait envie; je voudrais avoir là une maisonnette. La nuit enNahit Thorizon ; je descends le sentier que le pauvre homme infirme a monté; je tourne à gauche sous un grand arc qui s'élance à côté du palais et me retrouve sur la place del Campo; elle est silencieuse et déserte. Un vélarium étoile la recouvre comme un cirque antique. Je me hâte d'aller dormir un peu. A quatre heures du malin le cameriere de ÏAquila nera vient frapper à ma porte. Je suis debout en quelques secondes et, tandis que ma fille dort encore, je vais revoir la piazza del Campo et le dôme. Le jour jette ses premières lueurs roses à l'orient, les étoiles brillent du côté opposé. Je m'aventure seule sur la place; les maraîchers y arrivent; des paysannes enveloppées de leurs capes sont debout devant des monceaux de légumes et des bouchers aux manches retroussées dépècent des agneaux, des bœnfsy des veaux et des moutons; quelques flaques de sang rougissent çà et là le pavé de la place : je pense au sang humain dont Tinonda Côme 1".
Je me rends sur la place du Dôme; l'aube y répand de doux rayons, elle me semble encore plus belle que la veille ; avant de pénétrer dans l'église qui vient de s'ouvrir, je remarque sur le parvis deux larges dalles en marbre où deux saintes sont agenouillées devant l'image de la cathédrale de Sienne. Les traits noirs du de^ sin sont gravés en creux sur fond blanc; ces beaux pavés en clairobscur qui s'étendent dans toute la nef s'appellent grafiUo; dans rinlérieur, devant la porte, Mercure est représenté sur une dalle où on lit cette inscription : Contemporain de Moïse ; toutes les sibylles de l'antiquité avec les plus fières attitudes de tête et de corps se déroulent sur ce pavé merveilleux, œuvre de Beccafumi; puis c'est une Eve charmante, plus loin le sacrifice d'Abraham et Moïse sur le mont Sinaï. J'avance ravie entre les deux rangs de colonnes d'ordre composite où les feuillages et les fruits s'enlacent de la base au sommet. La voûte est toute d'azur semée d'étoiles d'or; audessus des colonnes les bustes en marbre colorié des papes et des antipapes composent une frise inouïe. Dans cette série complète
des souverains pontifes figurait autrefois la papesse Jeanne ; le P. Mabillon dit que ce buste portait une inscription (adpositum statux mmen fuit y Joannes Vlll, femina de Anglia), et il ajoute que Clément YIII fit retoucher les traits du visage, qu on le repeignit ensuite et qu'on grava au-dessous le nom du pape Zacbarie. D'autres auteurs antérieurs à Mabillon assurent que ce buste fut anéanti comme l'avait été, à Rome (par Sixte-Quint qui la fit jeter dans le Tibre), la statue érigée sur la place même où la tradition affirme que la papesse accoucha durant une procession. Pour effacer ce grand scandale de Thistoire de la papauté, quelques écrivains de rÉgliseont nié jusqu'à l'existence de la papesse; Mézeray, cotnbattant ce doute, a dit dans la vie de Charles le Chauve* : « Que ce sentiment a été reçu cinq cents ans durant pour une vérité constante. » Tout en pensant à cette étrange et l)ouffonne chronique, je continue l'exploration de la nef admirable ; le jour se répand en clartés variées à travers les vitraux dont plusieurs sont d'une grande beauté; les stalles du cbœur ont des ciselures exquises par François Tonghi ; le maître-autel est un chef-d'œuvre ; il est orné d'un tabernacle et de huit anges en bronze par Beccafumi. Les peintures sur fond d'or qui décorent les chapelles de chaque côté du chœur rivalisent avec les plus belles de Cimabuê; elles sont de Ducio Buoninsegna. Je m'arrête dans la chapelle Chigi, qui fut bâtie par Alexandre VU; les marbres sculptés, les ornements en lapis-lazzuli et les slatues,du Bernin y sont amoncelés. Je préfère à celte chapelle une chapelle plus ancienne de Saint-Jean-Baptiste qui renferme une statue de ce saint par Donalello, et Thistoire d'Adam et Eve, sculptée par Jacopo délia Quercia. Je suis ravie de la grande chaire de forme octogone, en marbre blanc (du treizième siècle), un des ouvrages les plus célèbres de Nicolas de Pise et de son Cvs Giovanni. Le basrelief du Jugement dernier est une des merveilles de l'art chrétien : chaque figurine expressive, crôyantey semble palpiter sous le souffle de la résurrection. Il me reste à peine un quart d'heure pour voir la fameuse lihreria qui fut construite par le cardinal Piccoiomini (depuis Pie III) ; on y entre par une belle porte en bronze, à gauche de la nef; les fresques qui décorent cette salle sont du Pinturic^ chio; quelques-unes ont été exéculées sur les dessins de Raphaël. Je remarque un bel orseau de paradis figurant l'âme du pape qui
* La papesse fui élue en 872 et couronna Charles le Chauve,
monte au ciel ; un moine agenouillé contemple en extase Toiseau spiendide.
Le sacristain qui me conduit me montre quelques-uns des magnifiques antiphonaires conservés dans la libreria; ces grands livres de liturgie chrétienne sont ornés de miniatures exquises exécutées au treizième siècle par des artistes de Sienne. Il faudrait un mois pour voir en détail toutes les richesses d'art de la libreria et du Dôme. Les minutes me sont comptées; à peine puis-je jeter un regard, avant de sortir de la nef, sur le tombeau de Bandino-Bandini dont les statues furent faites par Michel-Ange dans sa jeunesse. J'admire encore en courant un bénitier soutenu par un candélabre antique, auquel des figures mythologiques s'enlacent; puis des fonts baptismaux ornés de bas-reliefs deDonatello et de Laurent Ghiberti. Mon cœur se serre en sortant de cette église si calme et si belle, qui m'inspire le même attrait que Saint-Marc. Je n'ai pu la voir assez, rétudier, méditer dans chaque chapelle, regarder et interroger ces étranges sibylles, vestiges du paganisme confondus au culte du Christ. Je longe à gauche les murs extérieurs du vaisseau et trouve derrière Féglise un escalier fantastique qui aboutit sur une place irrégulière et charmante, pavée de larges dalles (comme toutes les rues de Sienne); les maisons et les palais qui l'entourent sont clos et endormis à celte heure matinale. Un importun interrompt ma rêverie, je passe sous une arcade, traverse plusieurs rues silencieuses et regagne l'hôtel. La voiture qui doit nous conduire à l'embarcadère est attelée ; je pars avec le regret très-vif de n'avoir pu visiter l'Oratoire de Sainte-Catherine de Sienne, bâti sur remplacement de la maison et de la boutique de son père, un humble teinturier; on montrait encore, au temps de Montaigne, la chambre où la jeune illuminée, épouse du Christ, recevait son fiancé divin (1567) • qui s'introduisoit chez elle la nuit par la fenêtre ; » il l'épousa, dit la légende, dans toutes les formes et mit à son doigt un anneau d'or enrichi de diamants. Dans l'oratoire qui a remplacé la maison miraculeuse, est un magnifique tableau de Sodoma, représentant la sainte, et, dans l'église de Saint-Dominique (autre église de Sienne que je n'ai pas vue), se trouve son portrait d'après nature, par Andréa del Vanni. La même église renferme des peintures de Sodoma où revivent plusieurs traits de la vie de la sainte. Ce sont les chefs-d'œuvre de ce maître illustre, qui mourut à Thôpilal et passa à la postérité avec un surnom infamant (son vrai nom était