II
Barxi), Les tableaux el les fresques de ce peintre abondent à Sienne, dans les palais, dans les églises et jusque sous les arches des vieilles portes de la cité. L'œuvre entier de Sodoma mériterait d'être reproduit par la gravure. C'est un des maîtres italiens les plus puissants et les plus expressifs. Nous le retrouverons à Rome dans une fresque magistrale de la Faitiesina, que n'écrase point le vdsinage de Raphaël.
Nous avons franchi les vieux remparts, laissant à gauche la belle promenade de la Ltoa, dont j'aperçois les allées ombreuses où s'abritent des statues; je les envie; je voudrais, comme elles, immobile, m'oublier dans ces verts dédales qui ont remplacé le fort meurtrier qu'avait élevé Charles-Quint. La vapeur m'entraîne vers Florence qui n'a plus pour mon esprit l'aiguillon de l'inconnu. Je l'ai vue longtemps, je la connais trop, elle semble banale à mon imagination. C'est Sienne qui me sollicite, Sienne qui me rappelle. Sienne à qui mon désir inassouvi a crié : Au revoir ! quand je suis partie. « L'ennui vous gagnerait bien vile dans cette cité morte, • me dirent le lendemain mes amis de Florence à qui j'exprimais le regret d'avoir quitté si vite cette ville mélancolique dont je rêve encore. 11 est ainsi des visages à peine entrevus qui nous révèlent une âme vers laquelle la nôtre est attirée; on ne les retrouve plus, on y pense parfois, el l'on se dit : Leur regard était un appel, leur sourire une promesse de félicité. L'enuui ne m'a jamais atteinte dans les solitudes que peuple l'histoire et que la nature embellit. Est-ce que les souvenirs, le travail, et quelque affection douce ne suffisent pas au poêle? les lieux qui l'inspirent et le font planer contiennent son élément vital. L'ennui suivi de l'engourdissement ne le frappe que dans le monde qui entrave sa liberté, lui rogne les ailes et le courbe à son niveau. Je ne comprends rien à madame de Staél regrettant cette affreuse et vulgaire rue du Bac et pleurant le théâtre banal des-^alons parisiens. Ces lamentations sur l'éclipsé d'un bonheur artificiel diminuent, pour moi, ce grand esprit. Ne voilà-t-il pas un beau stimulant pour fintelligence et une émouvante satisfaction pour le cœur que d'être écoutée par les Elzéar de Sabran, les Lémontey, les Etienne, les Ducis, les Montmorency et quelques diplomates oubliés ? Corinne, n'as-tu pas pour f inspirer la campagne de Rome, le golfe de Naples, et Venise, la grande abandonnée, si mal appréciée par ton dédain frivole I N'as-tu pas pour f inspirer toutes les régions du globe ? les annales
des générations disparues, et la société silencieuse des morts illustres qui t'ont précédée dans la gloire? Replonge ton âme dans les grands com*ants dégagés des petits ruisseaux parisiens, qui circonscrivent Tesprit comme les liens de Lilliput; chante en vue d'un public éternel ! Qu'importe à la renommée ton flux de paroles éloquentes, ailées, mais éphémères, applaudies chaque soir à régal des roulades des virtuoses par des auditeurs médiocres ? René s'étonnait de cette soif du bruit, de cet appétit du clinquant de la gloire; de ce désespoir du recueillement? Lui aussi eut par intervalle ces velléités mondaines qui nous agitent, nous troublent, et nous dérobent les vraies clartés; mais il se retrempait toujours dans l'apaisement de la nature, dans la compagnie fortifiante des ruines. La fécondation du génie ne vient pas du mouvement qui se fait autour de lui, mais de son immobilité superbe, gourmandant et attirant les flots passagers auxquels il refuse de se confondre. Hugo l'a compris ; la solitude a centuplé sa puissance, sa voix lointaine remue et domine Paris, dont les vaines rumeurs se perdent et meurent pour lui dans le bruit formidable de l'immortel Océan.
Nous logeâmes durant ce nouveau séjour à Florence à la pension anglaise Via del Sol, où la marquise Florenzi avait l'habitude de descendre; confortable et hospitalière maison dans le voisinage de la place Santa Maria Novella, qui n'a qu'un défaut, celui d'être trop petite comme la maison de Socrate; tout voyageur intelligent la préférera aux plus grands hôtels ; une lettre de la marquise al Padrone di casa il signor Battista nous valut les soins les plus empressés de l'excellent homme, de sa femme et de leur fille, gentille enfant de treize ans, premier prix de danse des théâtres délia Pergola et de la Scala. La jeune et vive ballerina était en vacances; elle suivait régulièrement les oflices avec sa mère; elle avait toute la naïveté et la pureté de l'enfance. Svelte et frêle comme la Esméralda, je la vois encore avec ses grands yeux étonnés et ses lèvres sérieuses venir s'informer des nouvelles de ma fille que la chaleur rendait souffrante; elle lui montrait avec grâce pour la
distraire ses médailles d'honneur et les jolis cadeaux que lui aTaient envoyés le roi et le prince de Carignan devant qui elle avait dansé à Turin et à Milan.
Pour le moment, la petite Beppa secondait sa mère dans les soins du ménage; son frère, silencieux et charmant, à tournure anglaise, nous servait à table et s'occupait de la comptabilité, tandis que le signor Baptiste veillait d*un œil et d'une main exercés aux combinaisons savantes de la cuisine. Toute cette honnête et intelligente famille s'entendait pour faire prospérer la maison et formait un intérieur attrayant et doux qu'un peintre hollandais se fût complu à reproduire. Nous occupions dans cette maison tranquille un petit appartement bien frais au rez-de-chaussée; tout le premier étage était habité depuis trois ans par la princesse Lancilloti (née princesse Massimo) de Rome. Infirme et malade, la princesse ne sortait que pour aller à l'église; elle vivait tristement en compagnie d'un ancien sigisbé à mine rébarbative, qui administrait sa fortune. La gracieuse Beppa faisait souvent compagnie à la princesse et la distrayait un peu par sa gaieté. La marquise Florenzi connaissait beaucoup la princesse Lancilloti et m'avait chargée de m'informer de ses nouvelles, ce que je fis, par l'intermédiaire del signor Baptiste, le lendemain de mon arrivée.
Ma première visite à Florence fut pour le marquis Gino Gapponi. Je me rendis par une chaude matinée dans cette belle rue Saint- Sébastien, une des plus recueillies de la vieille cité; tout le premier étage du palais Cnpponi, occupé par la galerie de tableaux et l'immense bibliothèque, était en réparation; je fus introduite dans une des salles du rez-de-chaussée où le marquis me rejoignit, tandis que je considérais de beaux portraits de famille qui semblaient s'animer et me sourire dans leurs cadres. Il y avait là une jeune marquise Gapponi, presque adolescente, à la taille élancée, à la tète fme et poudrée, dont les grands yeux clairs se fixaient sur moi; elle ressemblait tellement à ma fille que je ne pouvais en détacher mes yeux. Quand le marquis entra, je lui parlai de cette ressemblance dont j'étais émue, et oubliant qu'il n'y voyait pas, je lui désignai du geste ce portrait en pied si vivant.
« De quel portrait parlez- vous ? me demanda-t-il avec un peu de tristesse.
— De cette femme vêtue à la Louis XV, repartis-je, qui se promène escortée d'un petit nègre.
— Ahî oui, répliqua le marquis, c'est une de mes tantes, je ne Fai pas oubliée, je Tai regardée bien souvent lorsque j'avais encore des yeux et je vois toujours sa démarche ailée. — J'ai parlé de vous à Ricasoli, ajouta-t-il, je vais lui annoncer votre retour; il ira vous voir, ou vous recevra au premier jour, si ses occupations l'empêchent de sortir. »
Je remerciai le marquis, nous causâmes ensuite des affaires «de Naples. La conquête de la Sicile par Garibaldi commençait à agiter Naples, la brise de la mer apportait jusqu'au fond de son golfe tranquille le souffle de la patrie commune. Le marquis me fit parcourir sa serre et son jardin, puis, me reconduisant à ma voiture, il me dit : « Au revoir, au premier jour j'irai savoir si vous avez été satisfaite de l'accueil de Ricasoli. »
Le lendemain de cette visite, je reçus du baron Ricasoli le billet suivant :
« Vous êtes bien aimable, madame, de vouloir perdre quelques instants avec moi et puisque vous le voulez bien, le temps me manquant pour faire des visiles, je serai très-charmé de vous accueillir demain à une heure de l'après-midi.
« Agréez, madame, l'assurance de mon estime bien sincère,
« Ricasoli.
« Palazzo Vecchio, 6 juillet 1860. »
Dans la soirée, comme j'étais accoudée à la fenêtre de ma chambre, je vis arriver dans la Via del Sol, et s'arrêter à notre porte les équipages du prince de Carignan. Son Altesse monta chez la princesse Lancilloti, ses valets de pied s'édielonnèrent dans Tétroit escalier. Le prince de Carignan venait faire visite au prince Massimo de Rome, dont le fils avait épousé récemment une des filles de la duchesse de Rerry et du prince Lucchesi Palli. J'appris par le baron Perrone di San Martine que le prince de Carignan était allié aux Massimo par les femmes. A l'occasion de son mariage, Son Altesse avait fait cadeau au jeune Massimo d'une voiture et de plusieurs chevaux. Ces procédés gracieux et cette parenté me firent croire à la sympathie des Massimo pour la maison de Savoie, et le lendemain, ayant rencontré la princesse Lancilloti qui revenait de la messe au moment où je me rendais à l'audience du baron Ricasoli^ j'acceptai avec empressement l'invitation qu'elle me fit de passer la soirée chez elle. Je m'imaginais avoir affaire à une bonne Italienne,
Je n'échangeai que quelques paroles avec la princesse, une petite vieille, élégante et frêle, qui n'avait plus que le souffle, et je me bâtai de partir pour le palais Veochio. Je traversai la belle cour moresque connue de mes lecteurs» puis une seconde cour ; je montai à gaucbe un grand escalier et après avoir franchi un dédale de corridors et de salles, j'arrivai au cabinet de travail du grand citoyen Bettino Ricasoli. Un domestique m'annonça ; le gouverneur de la Toscane se leva de la table où il écrivait et vint à moi en me tendant la main avec affabilité. Je serrai émue cette main si ferme qui depuis un an tenait fièrement, sans le laisser vaciller au soufQe des partis, le drapeau de l'indépendance. Je vis un homme grand, mince, à la tournure anglaise et distinguée, paraissant avoir à peine cinquante ans; le visage était maigre, aux traits réguliers, la physionomie austère et pensive. Une moustache noire ombrageait la bouche un peu large; le nez droit, les yeux au regard d'aigle et le front large et carré, encadré de cheveux bruns, dénonçaient toute la résolution d'un caractère impliable; l'ensemble était fier, aristocratique, et m'aurait peut-être paru empreint d'un peu de roideur sans la grâce aimable qu'il mettait dans son accueil.
<( Je sais par Gino Gapponi combien vous aimez l'Italie, me dit-il en très-bon français, et je suis heureux de vous voir malgré l'ambiguïté de la politique de votre gouvernement à notre égard; je me demande ce que veut l'Empereur et qu'elle est sa pensée secrète à Tendroit de Tltalie.
— La France se le demande aussi, répliquai-je, ei ne devine pas Tenigme que le sphinx tout-puissant se réserve de trancher luimême.
— Par ses hésitations et ses condescendances pour nos ennemis on dirait, reprit le baron, que l'Empereur a piis à tâche de délier l'Italie de la reconnaissance qu'elle doit à la France ; il fait peser sur nous le bienfait et met notre patrie dans la situation d'une femme à qui on prodigue d'abord des présents pour l'humilier ensuite. Certes, l'Angleterre ne nous a pas été du même secours que la France; matériellement, elle n'a rien fait pour nous, mais à l'heure qu'il est elle ne nous marchande pas du moins son appui moral, son approbation, ses applaudissements, tout ce qui peut stimuler une nation qui lutte et se transforme; elle ne nous traite pas avec ce dédain systématique que les partis et même le gouvernement nous prodiguent en France. Elle croit en nous, en notre
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avenir et nous regarde comme un peuple mûr pour la liberté. J'ajouterai, poursuivit-il, qu'elle nous donne le bon exemple de la stabilité de ses institutions fondées sur les lois et la liberté.
— J'admire comme vous, répliquai-je, ce qu'il y a de grand dans le gouvernement anglais; sa durée, son patriotisme exclusif et toujours en éveil, sont imposants, mais son égoîsme implacable, son manque d'entrailles dans les questions pratiques, tant pour sa propre nation que pour les autres États, me révoltent et m'épouvantent; toute la législation de ce peuple est à refaire; les rouages de ses institutions altières et fortes qui fonctionnent depuis plusieurs siècles, craquent de toutes parts; ces institutions se briseront inévitablement tôt ou tard, car elles sont en désaccord avec le progrès et la justice, ces deux grands régulateurs des sociétés modernes.
— Malgré les défauts de la constitution anglaise, que je reconnais, repartit le baron, je la préférerais pour mon pays qui se transforme et se reconstitue à vos essais de pouvoir tour à tour turbulents ou lyranniquesqui, depuis plus de soixante-dix ans, font si bon marché de toute liberté, on pourrait ajouter de toute dignité civile. La constitution anglaise tempérée par nos mœurs affermirait rindépendance de Tltalie. Une forte aristocratie fonderait notre puissance, tandis que votre égalité nous entraînerait à l'anarchie ou au despotisme. »
Dans ses paroles se révélait le noble Florentin qui comptait dix siècles d'ancêtres illustres, et Ton sentait dans sa sévère appréciation du gouvernement français l'écho de la lutte récemment soutenue contre M. de Reiset et le prince Poniatowski. Tous deux, on s'en souvient, avaient tenté au nom de la France de faire triompher en Toscane l'idée de la confédération; Ricasoli fut en face d'eux comme un roc qui résiste aux flots ; il sauvegarda la Toscane et rétaya à l'unité italienne.
Je le félicitai de la grande part qu'il avait eue à ce résultat patriotique.
« Le jour même où le grand-duc partit, reprit-il, mon parti fut arrêté, je me dévouai inébranlablement à Tidée de l'annexion; mais je dus d'abord cacher mon dessein pour le faire triompher; je savais que je serais combattu par mes amis mêtnes; Giorgini, Gino Capponi et d'autres ne jugèrent pas au début Tannexion possible ; ils ont fini par se rallier à mes vues. Vous trouverez le germe de mon
idée persistante dans deux volumes de documents que je vais vous envoyer; après la guerre, et malgré le traité de Villafranca, j'ai cru fermement à la possibilité de Funilé italienne et je suis certain maintenant qu'elle s'accomplira avant peu tout entière; elle semble décrétée de Dieu même qui a suscité les hommes nécessaires pour la fonder; le Piémont a eu M. de Gavour et le roi, ils ont pris Tinitialive; la Vénélie a eu Manin; la Lombardie, sa haine collective contre TAutriche; les Romagnes et rÉmilieont eu Farini...
— La Toscane vous a eu, interrompis-je.
— La Sicile, reprit le baron, a Garibaldi et soyez certaine que Naples aura aussi son homme.
— Ou à défaut, lui dis-je, la force des événements, Tentraînement commun ; malgré mon admiration pour les individualités puissantes je crois plus encore, ajoutai-je, à l'action collective produite par une force cachée, irrésistible, et que j'appellerai volontiers fatale ; celte force éclatera à son heure invinciblement comme certains phénomènes de la nature que rien ne prévoit ni n'enchaîne.
— Quant à Rome, reprit le baron, elle est encore rivée à la papauté ainsi que la Lombardie l'était à l'Autriche; mais il y a entre Rome et son gouvernement le divorce flagrant de la haine. La haine de la papauté nous livre tout entiers les États de l'Église; la papauté, poursuivit-il, a été la plaie séculaire et humiliante de Tltalie, il est temps de secouer son joug ; son prestige n'aveugle plus les peuples; le pape pourra garder à Rome un palais et une église qu'il ferait mieux d'aller chercher à Jérusalem, mais c'en est fait de son pouvoir. Dans cette question encore l'appui moral que nous prête l'Angleterre est plus franc, plus net et plus libre des préoccupations religieuses (religieuses en apparence, ajouta-t-il avec un sourire), que celui de la France dont la politique est embarrassée par les intrigues de vos évêques; j'en dirai autant de la question de Naples; je redoute que lorsque le mouvement unitaire, prêt à éclater à Naples, se produira, le gouvernement français ne tente de le faire dévier au profit de souvenirs dynastiques K
— Comptez, répliquai-je, sur la force collective, fatale ou providentielle, dont j'ai parlé, et souvenez-vous de vos nobles paroles : « L'unité itahenne est décrétée par Dieu même. »
— Oh ! j'y crois, reprit-il, je crois que nous sommes à la veille de
< Allusion au3( Murât.
grands événements d'où ma patrie sortira glorieuse. Il me faut cette conviction pour rester aux ai'faires, car les affaires me tuent ; j'ai déjà offert plusieurs fois, ma démission au roi; je sens que mon corps affaibli succombe sous les efforts de ma volonté; j'ai un désir impérieux de voyager, d'aller boire les eaux dans vos Pyrénées, puis de revenir me reposer près de ma fille * ou dans mon vieux château*.
— Votre tâche n'est pas terminée, répondis-je; des hommes comme vous n'interrompent pas leur dévouement, ils le donnent jusqu'au bout à la patrie.
— Jusqu'à ce que mort s'en suive, » reprit-il avec un triste sourire.
Tandis qu'il me parlait j'avais remarqué sa pâleur; une toux sèche le forçait parfois à s'interrompre et contractait ses traits. Mais c'était une de ces natures nerveuses et fébriles, brisées en apparence, qui résistent plus longtemps que les organisations sanguines et robustes.
Nous avions causé plus d'une heure, car, outre ce que je viens de rapporter de notre conversation, nous nous entretimmes de tous les hommes politiques de la France et de l'Italie; le premier citoyen de la Toscane me retenait avec bonté malgré les interruptions d'un huissier qui vint l'avertir plusieurs fois qu'on le demandait. Quand je partis, il me reconduisit jusqu'au dernier corridor aboutissant à l'escalier ; là, me serrant cordialement la main, il me dit:
« J'irai vous rendre au premier jour votre bonne visite.
— Je vous remercie d'en avoir la pensée, répliqua i-je, mais le temps vous manquera; c'est moi, si vous le permettez, qui viendrai vous revoir avant de quitter Florence. »
J'emportai de cette première entrevue l'image ineffaçable de la noble figure de ce fier citoyen. Je me disais, en quittant le palais Yecchio : Les hommes ne manqueront pas à l'ItaHe; sans recherche d'effet et de personnalité vaniteuse, les plus grands caractères se sont déjà produits sur cette terre antique qui, à travers les siècles, a gardé le don du beau naturel et de la simphcité héroïque.
Le soir de ce jour je reçus de ma visite à la princesse Lancil-
* Le baron Ricasoli est veuf, il n'a qu'une fiUe mariée avec un Ricasoli d'une branche collatérale.
* Grand domaine seigneurial dans les environs de Sienne.
loti une impression bien différente de celle que m'avait laissée mon entretien avec le baron Ricasoli. La princesse Lancilloti, que son extrême faiblesse obligeait à rester presque toujours couchée sur une chaise longue, m'accueillit ainsi que ma fille, avec une grâce exquise; elle parlait le plus pur français, elle avait Taccent d'une Parisienne» et ce ton vif et bref que donne Thabitude du grand monde. Cet être exténué, sans beauté et sans force, était pétri dune distinction inimitable qui frappait comme une rareté; elle n'attirait pas, elle étonnait, elle intéressait par l'imprévu; c'était comme une résurrection d'une de ces marquises de l'ancien régime que Fimaginatiim se représente, mais qu'on est tout surpris de rencontrer en chair et en os. En face de cette femme frêle, et pourtant si vivante encore lorsque son esprit pétillait dans ses yeux caves ou que l'ironie faisait sourire ses lèvres blêmes, étaient assis deux Italiens robustes au visage vulgaire, l'un était le prince Massimo de Rome, frère de la princesse; l'autre son ancien sigisbé transformé en intendant, en secrétaire, en factotum ad libitum,
La princesse me demanda de sa voix perlée si j'avais visité dans la journée quelque couvent ou qudque galerie, et sur ma réponse que j'avais oublié les morts illustres pour faire visite à un illustre vivant:
« Eh quoi! cela vous intéresse? me dit-elle avec une moue dédaigneuse quand je lui nommai Ricasoli.
— Mais beaucoup, madame, repartis-je, et je crois qiie des hommes de cette trempe intéressent aussi l'Italie et son avenir.
— Est--ce qu'il y a un avenir pour toutes ces folies? murmurat- elle comme se parlant à elle-même.
— Ne seriez- vous pas Italienne, madame, comme votre nom l'indique? lui demandai-je en souriant.
— Mais certainement, je suis née à Rome, repliqua-t-elle.
— Votre accent parisien et votre indifférence...
— Oh ! mon indifférence est absolue pour tout ce qui s'agite, interrompit-elle; je ne veux plus rien connaître de ce monde; je sais seulement que la terre tourne, qu'elle renverse les rois dans sa rotation et qu elle tentera bientôt de renverser Dieu.
— Mais c'est le contraire, madame, répliquai-je, le mouvement de rotation imprimé à lltaUe a fait un grand roi d'un petit souverain; pour ce qui est de Dieu, il me semble en dehors de la ques-
tion, étant inûni U ne saurait être atteint par les hommes ni dans sa grandeur ni dans sa durée.
— Voilà une phrase de philosophe, repartit-elle avec un léger rire, moi j'ai la foi du charbonnier et n'ai jamais abordé la métaphysique,
— Eh 1 madame, repris-je en m'efforçant de dissimuler un peu d'ironie, les croyants les plus orthodoxes font de la métaphysique sans le savoir, car ils parlent chaque jour de Dieu et des aspirations des âmes dans leurs prières; il en est de même des royalistes du droit divin ; ils crient à tout propos : « Vive le roi ! » mais ils ne se permettent pas.de discuter ni de définir la royauté.
— Oh ! je vous en prie, répliqua-t-elle, ne parlons pas politique, je Tai en horreur, elle m'irrite les nerfs.
— Pardonnez ma méprise, princesse ; je croyais qu'alliée au prince de Garignan et recevant ses visites vous vous intéressiez à la destinée de la maison de Savoie.
— Je vois ce bon Garignan comme parent, reprit-elle, mais il se garderait bien de m'entretenir de sa grandeur présente ; à propos, il abdique, il quitte Florence pour n'y plus revenir, dit-on*. Vous en a-t-il parlé? ajouta- t-elle en s'adressant à son frère.
— U m'a dit simplement qu'il partait, répondit le prince Massimo qui jusque-là avait gardé un mutisme absolu.
— Spaventata delV amore dei Toseani (épouvanté de l'amour des Toscans), dit d'un ton sarcastique le sigisbé,
— Me serais-je trompée, repris-je, il m'avait semblé que le prince de Garignan était véritablement adoré à Florence? »
Le sigisbé me regarda ébahi, il croyait que je n'entendais pas l'italien.
« Nous autres arriérés, nous n'adorons que Dieu» murmura la princesse...
— Prenez garde, répHquai-je, vous touchez encore, princesse, à la métaphysique. »
En ce moment deux domestiques entrèrent ; l'un portait un pla^ teau chargé de sorbets, Tautre annonça je ne sais plus quelle jeune comtesse du faubourg SainUGernaain, parente de la princesse et qui arrivait de Rome.
Aussitôt la princesse s'enquit avec vivacité de la santé du pape,
* Le prince de Carignan fit à cette époque un voyage de trois jours à Turin.
des espérances de Lamoricière, des faits et gestes de quelques cardinaux; ses sympathies éclataient dans ses questions. J'étouffais dans cette compagnie de Codinit mon visage s'empourprait au choc des idées de contradiction que la bienséance m'empêchait d'exprimer.
« Vous avez chaud, me dit la princesse, qui suivait de son œil perçant le jeu de ma physionomie, prenez un second sorbet. »
Je la semerciai et me hâtai de partir, elle se leva de sa chaise longue et me reconduisit jusqu'à la porte du salon.
« N'oubliez pas une infirme, me dit-elle avec affabilité, venez me revoir, nous causerons de Paris que j'ai beaucoup aimé.i
Je me promis bien qu'on ne m'y prendrait plus. Cette étude rapide, ce croquis d'un monde évanoui suffisait à mon esprit. Le contact de ce qui blesse mes convictions m'a toujours été intolérable. Entendre railler le droit, la justice, la vérité en langage béat et poli, fait monter en moi une sourde colère ; je sens le poignard et le poison sous l'aménité factice du sourire; en ces moments-là je suis tenté d'employer les gros mots rudes et francs du peuple et d'aiTacher brutalement le masque des sophistes.
Je fis sourh'e Gino Capponi lorsque je lui racontai, le lendemain, ma visite à la princesse Lancilloti.
« Voilà pourtant, me dit-il, ce que l'intérêt, la vanité et la plaie élargie de siècle en siècle du népotisme ont fait de la noblesse romaine ; dans toutes les autres contrées de l'Italie, la révolution (qu'il serait plus juste d'appeler chez nous réformation ou rénovation) s'est faite par en haut ; les classes élevées, les esprits supérieurs l'ont infiltrée dans le peuple intelligent, heureux de la recevoir comme une lumière et un bienfait ; à Rome le bas peuple n'est qu'un troupeau de mendiants et de moines ; la noblesse, à quelques exceptions près, est un assemblage de momies, craignant de tomber en poussière le jour où l'on touchera aux bandelettes dorées qui les enveloppent; reste la bourgeoisie composée de légistes, de marchands et d'artisans. Plus clairvoyante, plus active, elle comprend la nécessité d'une patrie, d'un état civil et d'une bonne administration; elle nous appelle de tous ses vœux et nous recevra en libérateurs. A Naples, c'est autre chose; le peuple de Naples est sans contredit le plus ignorant et le plus arriéré de la civilisation européenne ; mais vif, impressionnable, il s'éprendra de la liberté par sensation ; il sera frappé de la vérité comme d'un miracle, sa superstition même l'aidera à s'éclairer. C'est un peuple enfant naïf,
narquois; il a du sang grec dans les veines; il saisira rapidement le résultat heureux d'une transformation politique. Vous savez, poursuivit le marquis, la scène qui vient de se passer dans la rue de Tolède? elle est caractéristique.
— Je n'ai pu lire les journaux depuis . plusieurs jours, répliquai-je.
— François II, reprit Gino Capponi, effrayé des triomphes de Garibaldi en Sicile, s'est senti perdu; après l'essai du don tardif d'une constitution et de Fenvoi d'une ambassade à Turin, il vient de tenter un appel à l'affection du peuple; il a parcouru la rue de Tolède et la rive de la Chiaja en calèche découverte avec la jeune reine; ils portaient tous deux les couleurs nationales; les lazzaroni les ont regardés, étonnés et méprisants, en murmurant en Ire eux': « Ils ne croient donc plus à leur droit divin! » Puis des huées se sont fait entendre, parmi lesquelles éclatait ce cri : « Ils renient le grand saint Janvier leur protecteur! » Quelques voix ont ajouté que le sang du saint avait bouillonné de colère le jour même (quoique le miracle ne dût s'accomplir que dans deux mois), que c'était un signe évident de la chute des Bourbons décrétée par Dieu. Ainsi rignorance et la superstition, maintenues avec tant de soins dans les populations par le despotisme afin de les soumettre et de les avilir, se sont tournées tout à coup contre ce même despotisme le jour où, abaissant son drapeau, il a tenté de s'abriter derrière la liberté; à travers cette trouée faite à la tyrannie par elle-même, la foule a vu le néant d'une force qu'elle s'exagérait et qui s'était dite élayée sur Dieu même. Je sais bien que l'éducation d'un pareil peuple est entièrement à faire; qu'il est versatile, entraînable, épris de fictions et d'apparences, mais en le gouvernant avec justice, en répandant le bien-être et la propreté dans sa misère et sa crasse séculaires (vous sentirez en voyant Naples l'importance de ce dernier point), nous parviendrons à nous assimiler les Napolitains; l'esprit a toujours raison de la matière et les grands courants patriotiques qui raniment l'Italie, comme les grands fleuves fertilisent la terre, assainiront bien vite ce bourbier stagnant produit de la servitude et de la superstition. Ces contrées, les plus belles du monde, élues* entre toutes par la nature, se vivifieront aussi par l'esprit; le règne du mal, qui conduit à l'abaissement des races, n'est que transitoire ; tôt ou tard la dignité humaine revendique ses droits, l'âme d'un peuple se réveille et proteste.»
Je récoutais comme toujours charmée et recueillie. « Ricasoli, reprit-il, vous a-t-il parlé de Naples?
— Oui, il espère comme vous Funité complète de Tltalie.
— Il y aura aidé puissamment, répliqua le marquis; il faudrait à Naples quelques hommes de sa trempe, et si Naples se réunit un jour à la patrie commune, je voudrais que Ricasoli y fût envoyé comme gouverneur. C'est le caractère le plus entier, le cœur le plus droit, Tesprit le plus net de Tltalie. Une fois qu'il s'est posé un but, il y marche sans se préoccuper des obstacles; il blesse les vanités résistantes, les intérêts divergents, mais il les force à plier devant le bien public. Je connais Ricasoli depuis bien des années, je ne Tai jamais vu transiger avec le devoir; c'est un puritain politique tout d'une pièce ; il n'a pas la souplesse et le liant de Cavour, il échouerait en diplomatie, mais, dans les luttes intérieures, les intrigues et les menées des partis se briseront contre ce bloc d'acier. Il sera une des plus grandes figures de l'histoire contemporaine.
— Je pense comme vous, reparlis-je, et votre jugement sur cet homme illustre confirme Timpression qu'il m.'a laissée. Je suis heureuse de l'avoir connu et connu par vous. Je dois le revoir avant de quitter Florence.
— Je vous reverrai aussi, me dit-il en me quittant, et croyez que quand vous serez partie, je ne vous oubherai pas; votre sympathie pour ma patrie vous a valu toute la mienne. »
Je serrai avec émotion la main du noble aveugle. « Souvenez-vous, repris-je, que vous m'avez promis votre opuscule sur l'éducation.
— Vous l'aurez, me répondit-il, je l'ai donné à relier pour vous l'offrir. •
La chaleur était extrême, depuis notre retour à Florence, ma fille en souffrait, tandis que j'en ressentais un grand bien-être; cette atmosphère brûlante dilatait ma poitrine et en chassait à jamais la toux obstinée qui l'avait déchirée durant plus de deux ans. Nous Yie sortions guère que le soir pour aller aux Cascine^ où nous rencontrions à peine quelques promeneurs. Toute la haute société était en villégiature; la princesse et le prince Antoine se disposaient à quitter Florence, nous allâmes leur faire nos adieux. Nous rencontrâmes chez eux le marquis et la marquise Tuputti, qui me dirent qu'ils se disposaient à partir pour Naples. J'eus un soir la visite du général d'Ayala et de sa jeune femme, qui eux aussi songeaient à rentrer dans leur patrie» Les deux généraux (d'Ayala et Tuputti)
profilaient de Tamnistie tardive que François II venait forcément d'accorder aux émigrés. Naples attendait ces deux nobles soldats patriotes pour organiser sa garde nationale. Plus rien ne me retenait à Florence. Nos promenades étaient attristées par la rencontre de nombreux, enterrements, qui se faisaient toujours à l'heure du crépuscule; je me souviens qu'un soir, comme nous arrivions au bout de la galerie des OfficeS) sous les arcades qui font face à TÂrno, nous heurtâmes presque une bière couverte de velours rouge et sur laquelle était une grande croix, formée par des roses blanches. Ce devait être une jeune fille. Les moines qui portaient la morte étaient revêtus de cagoules noires qui cachaient leurs visages; leurs yeux brillaient sombres à travers deux trous, leurs voix lugubres et graves chantaient VAve Maria. Nous entendîmes le chant se prolonger entre les deux rangs d'arcades des Offices, tandis que nous marchions le long du fleuve. Gomme nous tournions sur la place Santa Trinilà, le même chant retentit, les mêmes hommes smistres défilèrent portant une bière pareille à l'autre, eouveiHe aussi d'un drap pourpre; des œillets blancs, des myrtes et des tubéreuses y dessinaient une croix et un cœur. « Encore une jeune fille, • pensai-je, et je marchai, la tèle inclinée, douloureusement frappée par cette double rencontre de la mort qui semblait me crier : — « Prends garde! » Arrivée devant le palais Strozzt, j'aperçus un troisième convoi. Cette fois-ci, je ne regardai pas la bière, je fus comme saisie d'épouvante, je serrai le bras de ma fille et je me précipitai dans la Via del Sol qui s'ouvrait en face du palais; j'entendais derrière nous le Miserere des moines vibrer strident dans le silence de la nuit. La petite ballerine, fille du signer Baptiste, jouait au volant devant la porte de la maison de son père; elle riait d'un si bon rire, elle était si vivante et si rose, qu'elle dissipa l'image des trois cercueils.
Je ne voulais pas quitter Florence sans visiter Pise et son fameux Campo Santo. Je savais la tristesse immense de ces galeries sépulcrales; j'ai toujours jugé funeste de frapper l'adolescence et la jeunesse de la terreur des symboles dont le catholicisme entoure la mort; ce n'est que Texpérience réitérée des douleurs de la vie qui nous en fait accepter la fin avec douceur et sérénité. Je partis seule pour Pise, laissant ma fille aux soins de madame Baptiste; elle était mère et comprenait ma sollicitude.
Pise, on s'en souvient, m'était apparue toute fulgurante un «oir à la lueur du grand Luminare; elle me sembla triste et déserte en plein soleil; plus encore que Sienne, Pise est une grandeur déchue. Elle fut, au moyen âge, une des villes les plus importantes de l'Italie : elle touchait à la mer par l'embouchure de l'Arno, elle eut des flottes qui rivalisèrent avec celles de Gênes et de Venise ; son commerce s'étendait aux États barbaresques et à tout l'Orient; elle conquit, au douzième siècle, les îles Baléares sur les Sarrasins, et célébra ce triomphe par la construction du Dôme voisin du Gampo Sanlo. Pise, capitale d'une république, fut peuplée de près de deux cent mille habitants ; elle n'en a plus que vingt-cinq mille aujourd'hui; ses rues solitaires, (jui s'étendent 'dans une plaine, la fonparaître encore plus abandonnée. Le groupe formidable des monts Pisans, détaché de la chaîne des Apennins, abrite Pise à distance du côté du nord.
En arrivant au débarcadère, je monte en voiture et me fais conduire à la maison de Giorgini, voisine délia pia%xa dei Cavalieri. Je traverse le pont di Mezw, donne un regard aux quais silencieux et mornes, et arrive sur celte place où s'élevait autrefois la tour de la Faim. Le sommet de la tour a été détruit; la base a été enclavée dans une maison. Le supplice d'Ugolin a rendu ce vestige immortel. Les poètes donnent à ce qu'ils touchent une vie triomphante du temps; ils prêtent leur âme aux hommes vulgaires et leur attirent le respect et l'amour. Dgolin fut un assassin * avant d'être un martyr ; si Dante ne Peut pas chanté, il serait oublié de l'histoire. Alighieri l'a pris par la main et l'a fait planer dans les existences idéales. Pas un passant qui ne murmure en traversant la piazza dei Cavalieri :
La bocca soUevô dei fiero pasto Quel peccator forbendola a' capelli Del capo ch*egli avea diretro guasto.
* Ugolino délia Gherardesca, capitaine du peuple de Pise, exerça dans celte ville une odieuse tyrannie; assiégé et fait prisonnier par l'évêque dont il avait assassiné le neveu, il fut condamné à mourir de faim dans une tour avec ses deux fils et ses deux petits-fils.
Sur cette place, où erre le spectre sinistre du supplicié coupable et les ombres de ses quatre fils innocents, s'élève le palais Corovana (ou des chevaliers de Tordre de Saint-Étienne) . La façade est décorée des bustes de plusieurs princes des Nédicis; devant la porte se dresse la statue de Côme P'; à côté du palais est Téglise de Saint- Étienne, qui renferme les vieux trophées conquis sur les Turcs par les Pisans; au milieu de la place jaillit une jolie fontaine. Je traverse une rue tranquille et vais frapper à la maison de Giorgini ; les fenêtres sont closes; le maître est absent; une vieille servante me dit qu'il est à Milan chez Tillustre Manzoni. Je r^rette ce guide intelligent à Tesprit universel, qui m'aurait si bien montré sa vieille Pise, Pisa mortUf comme disent les habitants de leur pauvre ville dépeuplée. Je me fais conduire à la place du Dôme, et j'éprouve en y arrivant un saisissement plus vif encore qu'eu voyant la place Saint-Marc et les deux places de Sienne; c'est une sensation émue et sombre , on n'imagine pas de tels aspects. L'Italie a cela d'enivrant pour l'artiste et le poète, que chaque ville leur offre quelque chose d'imprévu. Centres d'une souveraineté ou d'une république, toutes ces vieilles cités ont leurs monuments à part qui les caractérisent. Dans l'angle nord-ouest de ses vieux remparts Pise abrite quatre merveilles : la tour penchée s'élève au midi, en arriére se groupent le Dôme et le Baptistère, au levant s'étend le Gampo Santo. Avant d'y entrer, je regarde les hauts cyprès qui le bordent et montent sur les murs du rempart, où trône un grand lion de pierre. Ce lion ressemble au sphinx de la mort ruminant éternellement sur notre néant. En regard du Campo Santo, de l'autre côté de la place, est l'hôpital, vaste construction vulgaire. Je pense aux êtres qui y agonisent et iront bientôt engraisser la terre avide. J'entre sous les arceaux qu'éleva Jean de Pise* par la porte couronnée d'un tombeau aérien dont les trois sveltes ogives se dessinent sur le fond de l'azur. Le Campo Santo forme un carré long entouré de quatre galeries murées d'un côté et couvertes de fresques; l'autre côté est bordé de colonnes élancées qui en ceignent le préau où reposent les morts. Ces arcades sont d'une légèreté merveilleuse, elles sont formées par deux fines colonnes encadrant un pilier carré. Leur base repose sur l'herbe verte et ténue; leur fût s'épanouit en ogives qui décrivent des fleurs sur le bleu du ciel. Aux
* U construisit le Campo Santo au commencement du treiiiéme siècle.
quatre coins du préau s'élèvent quatre énormes cyprès figurant des gardiens taciturnes des sépulcres. Au milieu un rosier grimpant, tout fleuri, s'enlace au fût d'une colonne; il sourit aux morts comme un dernier ami. Je fais le tour des galeries immenses. Je commence par le côté occidental, où s'ouvre la porte par où je suis entrée. Avant de regarder les fresques, je considère les tombies qui composent le pavé sur lequel je marche : chevaliers croisés, nobles, princes, cardinaux, évèques et moines sont là, se heurtant confondus. Des sarcophages antiques trouvés dans les fouilles et des mausolées modernes se dressent de chaque côté de la galerie, traçant comme une allée sépulcrale. Dans un des petits côtés de la galerie, sont groupés deux trophées formés par les vieilles chaînes de la porte Pisane, conquises jadis par les Génois, et que Gênes à rendues à Pise en 1848. La liberté, mère commune, a fait loutes ces cités rivales se tendre la main comme des sœurs. Je m'arrête émerveillée devant un sarcophage antique où dansent des bacchantes, et devant une magnifique coupe grecque en marbre de Paros, où rayonne un Bacchus barbu qui servit de modèle à Jean de Pise pour sa figure du grand prêtre que nous verrons bientôt sur la chaire du Baptistère. Jean de Pise apprit la sculpture (en 1207) de praticiens grecs appelés à Pise pour travailler à la décoration du Dôme ; mais il s'inspira moins de ces maîtres dégénérés que de l'antiquité, dont il admirait passionnément les vestiges. Je regarde longtemps le fameux tombeau antique où Ton ensevelit la comtesse Béatrix, et qui fut un des modèles de Jean de Pise. Le principal bas-relief représente Phèdre et Hippolyte : Phèdre pensive et navrée, telle que l'avait comprise mademoiselle Rachel. L'art du moyen âge grimace auprès de ces figures, sereines même dans la douleur, et de ces beaux vases aux contours harmonieux qui font rêver des coupes des dieux d'Homère. Dans la galerie orientale sont deux petites chapelles où l'on disait autrefois la messe pour les morts. Sur le pavé continuent les sépultures illustres, illustrations éphémères que le néant envahit. Dans l'autre petit côté de la galerie est un beau griffon en bronze, dépouille de l'art arabe, qui fut primitivement placé sur le faîte du Dôme. La tête fantastique semble aboyer comme un démon et s'irriter du calme de cette enceinte; tout près se dresse un ravissant candélabre de marbre blanc sculpté par Jean de Pise; on y sent le souffle de l'art grec; puis c'est le monument d'un Buoncompagno du seizième siède, fastueux mausolée
L'ITALIE DES ITALIENS. 27i
d'un être oublié. Me voilà arrivée vers le haut de la galerie où sont les fresques Hîélèbres d'Orcagna. Je ne décrirai point le Triomphe de la Mort, tant de fois décrit et que la gravure a reproduit; j'indiquerai seulement les tètes si pures, si vivantes et si belles de saintes, de saints et d'anges qui forment la frise d'en bas. Dans le groupe du Twvvère, une femme superbe m'arrête longtemps pensive par l'attraction de sa pose recueillie. Elle est blonde et comme éclairée par sa chevelure ; elle tient un doigt sur sa bouche et semble dire à ceux qui l'entourent : • Écoutez !» Je me prends à songer qu'elle fut peut^tre l'inspiratrice d'Orcagna, la Béatrix de ce Dante de la peinture, et qu'en retour de sa tendresse il a immortalisé sa beauté. Une autre femme jeune et charmante caresse un lévrier blanc posé sur ses genoux, des amours riants voltigent au-dessus d'elle et défient la Mort, dont la faux menaçante se tend au-dessus de l'arc d'Éros. Le sourire du paganisme s'éclipse devant les sombres symboles du christianisme du moyen âge; des démons hideux pourchassent les âmes et les entraînent aux supplices de l'enfer. Non loin de ces beaux couples d'amoureux, insouciants de la mort, des rois couchés dans leurs bières sentent tomber leur couronne de leur front putride sous la morsure des vers. En examinant une à unexîes fresques puissantes, œuvres de divers peintres, je constate dans chacune ce mélange de l'inspiration païenne et du catholicisme. Les artistes ne pouvaient se détacher de l'idéal grec dont les fouilles locales et les marbres rapportés de l'Orient avaient mis les modèles sous leurs yeux. Sous la galerie du nord, dans la belle fresque de l'ivresse de Noé, par Beno%w Gozzoli , je remarque une admirable figure de femme évidemment inspirée de l'art grec. Souriante comme une nymphe en face d'un satyre, elle cache son beau visage de sa main mignonne ; mais à travers ses doigts écartés ses yeux regardent et pétillent. Cette figure a été surnommée la Vergognosa, elle inspira le proverbe pisan : Came la Vergognosa del Campo Santo. Dans une fresque voisine des Noces de Jacob et de Rachel, le même maître a exécuté un groupe de danseurs d'une grâce antique. Je considère toutes ces peintures que le temps a pâlies, et qui un jour grossiront de leur poussière la poussière humaine qu'elles encadrent dune vie apparente. Les insectes bourdonnent dans le préau, je m'assieds au milieu, au pied du rosier grimpant; le soleil rayonne d'aplomb sur ma têleet répand sa chaleur sur le froid des tombes, je pense à tous les corps enfouis là pêle-mêle, puis aux visiteurs sans
nombre qui les ont évoqués; ils dorment aussi au sein de la terre dans d'autres Carïipo Santo ignorés. Qu'importe que le néant proteste, c'est toujours le néant impuissant à triompher de l'oubli. Byron a passé souvent sous ces arcades, tenant à son bras une femme aimée; Montaigne a regardé le fût de colonne où je m'appuie; il erra tout un jour dans ces galeries silencieuses et les décri* vit avec sa précision accoutumée.
« Je vis avec beaucoup de plaisir, dit-il, le bâtiment du cimetière, qu'on appelle Campo Santo; il est d'une grandeur extraordinaire, long de trois cents pas, large de cent, et carré; le corridor qui régne autour, a quarante pieds de largeur, est couvert de plomb, et pavé de marbre. Les murs sont couverts d'anciennes peintures, parmi lesquelles il y^«n a d'un Gondi *, de Florence, tige de la maison de ce nom.
« Les nobles de la ville avaient leurs tombeaux sous ce corridor; on y voit encore les noms et les armes d'environ quatre cents familles, dont il en reste à peine quatre, échappées des guerres et des ruines de cette ancienne ville qui, d'ailleurs, est peuplée, mais habitée par des étrangers. I>e ces familles nobles, dont il y a plusieurs marquis, comtes et autres seigneurs, une partie est répandue en différents endroits de la chrétienté, où elles ont passé successivement.
• Au milieu de cet édifice, est un endroit découvert où l'on continue d'inhumer les morts. On assure ici généralertient que les corps qu'on y dépose se gonflent tellement dans l'espace de huit lieures, qu'on voit sensiblement s'élever la terre ; que huit heures après ils diminuent et s'affaissent; qu'enfin dans huit autres heures les chairs se consument, de manière qu'avant que les vingtquatre heures soient passées, il ne reste plus que les os tout nus. Ce phénomène est semblable à celui du cimetière de Rome, où, si l'on met le corps d'un Romain, la terre le repousse aussitôt. Cet endroit est pavé de marbre comme le corridor. On a mis, par-dessus le marbre, de la terre à la hauteur d'une ou de deux brasses, et l'on dit que celte terre fut apportée de Jérusalem dans l'expédition que les Pisansy firent avec une grande armée. Avec la permission de révêque, on prend un peu de celte terre qu'on répand dans les autres sépultures, par la persuasion où Ton est que les corps s'y
* C'est sans doute de Taddeo Gaddi, qui peignit plusieurs fresques du Campa Snto, que Yontaigne veut parler.
consumeront plus promptement ; ce qui parait d'autant plus vraisemblable, que dans le cimetière de la ville on ne voit presque point d'ossements, et qu'il n'y a pas d'endroit où Ton puisse les ramasser et les renfermer, comme on fait dans d'autres villes*. • Le vertige de la mort vous gagne sur cette poussière des générations. On dirait que tous les atomes invisibles du sépulcre se réunissent et se condensent pour absorber les atomes vivants; une sorte d^engourdissement s'empare de moi ; je sens comme un calme bien-être de l'absorption du corps par la terre insensible; toutes les douleurs et tous les orages de la matière s'apaisent; je dirai même que toutes ses perceptions disparaissent; j'oublie que l'on vit encore et que l'on s'agile à deux pas de moi; je suis si bien là en compagnie de ceux qui ne souffrent plus. Tout à coup le souvenir des angoisses endurées se réveille dans mon cœur pour mieux m'enchaîner au repos. Comme toujours, lorsqu'une émotion forte et décisive me saisit, un chant me monte aux lèvres.
Nous passons un jour sur la terre Tristes comme tout ce qui meurt; Me soulevant du grand mystère Qu'ombre et rumeur.
Au sein ému de notre mère Nous échappons insoucieux ; Courant de chimère en chimère, Ardents, joyeux.
Aux douces voix que l'âme appelle, Nos sens, notre esprit sont ouverts; Mais la nature est infidèle, Les cieux déserts.
Les beaux rêves de la jeunesse.
L'amour, la gloire... où sont-ils donc?
Nous nous réveillons de l'ivresse Dans l'abandon!
Fléchissant sous le poids de l'être Nous implorons le Dieu caché ; Des pleurs de l'esclave, le maître N'est pas touché.
La trahison de ceux qu'on aime Anticipe pour nous la mort; Parfois le dégoût de nous-même Au cœur nous mord.
* Partie du journal de Montaigne écrite en italien.
Où sont les roses de la Joue !
Où sont les candeurs de l'espoir 1 La mort qui vient et nous bafoue Tend son miroir.
Miroir horrible où se reflète Vide du cœur, pâleur du front; La vie a courbé notre tête Comme un afflront.
Sous les déchirements de l'âme Le corps s'altère et se détruit.
Le chagrin est comme une lame Frappant sans bruit.
Ravagés par tout ce qui tombe, Débris de nous, morts avant nous, Le sombre sommeil de la tombe Nous semble doux.
Pour briser le sort qui nous brise Je voudrais, hfttant le repos Au vieux Campo Santo de Pise Jeter mes os !
Tandis que j'écris ces vers, dont le sentiment m^absorbe, quelques fleurs épanouies du rosier grimpant s'effeuillent sur ma tête et tombent sur mes mains ; les cigales jettent autour de moi leurs cris monotones, les moineaux perchés et encadrés dans les ogives des sculptures chantent joyeusement, le ciel bleu répand de chauds effluves qui peut-être font circuler dans les ossements glacés leur fluide éternel. La douceur et Taménité de la nature m enveloppent et me donnent la sensation anticipée de la quiétude de la mort. Mon chant continue moins sombre, plus résigné, présageant dans la tombe les évolutions libres de Tâme.
Nous naissons pour finir; du berceau vers la fosse
Nous courons éperdus!
La mort, toujours la mort, comme un hideux molosse, Marche derrière nous avec ses crocs tendus.
* voluptés du corps, allégresses de l'âme.
Sentiment du néant et de l'éternité, D'où nous venez«vou8 donc? et quand s'éteint la flamme Où s'en va la clarté?
M'attristons pas la mort, elle est la délivrance; Dans la tombe le corps ne sent plus la soufihince;
Altéré d'infini, l'esprit s'envole ailleurs; D'un vêtement usé regrelte-t-on la trame, Et libre de la chair peut-on craindre que l'âme En sente les douleurs?
Oh! pourquoi, nous livrant aux vers du cimetière. Infliger à nos cœurs ce deuil de la matière? Les anciens, flers de l'homme et penseurs radieux. Changeaient leurs morts aimés en impalpable cendre, Puis dans chaque élément ils croyaient les entendre; Ils en faisaient des dieux !
Votre Férénité me fit toujours envie.
Grands Stoîques planant an-dessus de la mort;
11 est beau de sortir rayonnant de la vie
Gomme en marchant au jour des ténèbres l'on sort !
Le son d'une cloche qui tinte en dehors duCampo Santo me rappelle à moi-même. Je suis restée là plus de deux heures, moyennant ^oc/ii danari le gardien m'a laissée seule avec les morts; il faut les quitter en leur disant au revoir! Voilà un de ces rendez- vous auquel on est bien sûr de ne pas manquer. Gomme je me dispose à sortir après avoir donné un dernier regard au groupe des démons d'Orcagna, un fantôme noir, au visage voilé, aux yeux qui brillent, ainsi que deux charbons à travers les trous de sa cagoule, se dresse sur la porte : il agite d'une main une petite cloche aux sbns fêlés et de l'autre me tend une sébile ; il me barre le passage en répétant impérieusement : Signora, per cantà date ai morti ! on le dirait détaché de la fresque diabolique. Je me précipite sur la place; le moine de la Miséricorde m'y poursuit, il décrit des cercles autour de moi en agitant plus vivement sa cloche et en répétant avec volubilité : Date ai morti! date ai morli! Je suis saisie d'une sorte d'épouvante, ce moine m'apparaît comme un messager menaçant détaché de ceux qui conduisaient à Florence les trois cercueils de la veille,* ce n'est pas pour moi qu'il m'effraye, mais pour la plus chère moitié de moinnême dont je suis séparée en ce moment. J'appelle le gardien qui fait la sieste au bord du rempart et le cocher qui stationne à l'ombre de la tour penchée. Je leur demande quelques baîocchi pour donner au quêteur obstiné, qui satisfait s'éloigne en gambadant comme un démon et en criant encore : Date ai morti! Ce moine noir qui se démène dans cette place déserte, enveloppée d'azur et où éclatent au soleil les quatre monuments de marbre blanc, est d'un étrange effet.
J'entre dans le Baptistère; les colonnes et les piliers qui relient
les arcades sont des débris de temples païens : la chasse de Méléagre court sur les chapiteaux; les fonts baptismaux sont ornés de sculptures byzantines rapportées de Gonstantinople. Je regarde, émerveillée, la fameuse chaire de Jean de Pise; elle est de forme octogone et toute revêtue de fins bas-reliefs; elle repose sur sept colonnes ayant pour base des lions et des chimères. On prêchait autrefois dans le Baptistère, qui renferme un écho tellement vibrant que la voix du prédicateur devait en être centuplée. Avant d'entrer dans le Dôme, je considère attentive son admirable façade resplendissante en plein soleil; elle se compose de quatre galeries ouvertes superposées qui diminuent graduellement d'étendue et sont soutenues par des colonnes aux chapiteaux couverts de figurines. De chaque côté de la galerie supérieure est une statue de saint, une troisième statue s'élève au milieu sur le fond du ciel et forme le couronnement de la façade. Trois portes de bronze s'ouvrent dans la galerie inférieure; elles ont été exécutées sur les dessins de Jean de Bologne pour remplacer les portes primitives détruites par un incendie (1596), et qui dataient de la construction de l'église*; chaque porte est surmontée d'une demi-lune revêtue de mosaïques sur fond d'or. La Vierge rayonne sur la mosaïque du milieu, Jésus et le Père éternel sur les deux autres. Je remarque en entrant dans l'église deux magnifiques bénitiers ornés de statuettes de bronze : la figure de saint Jean-Baptiste et celle de Jésus sont debout au milieu des deux coupes. Le vaisseau, en forme de croix latine, se compose de cinq nefs; les arcades de la nef du milieu sont soutenues par vingt-quatre colonnes d'ordre corinthien ; au-dessus des arcades court une galerie sombre derrière laquelle se cachent les tribunes destinées aux femmes, selon les rites primitifs. Le plafond de la nef centrale est à caisson de bois sculpté et doré. Tout Tintérieur du Dôme est revêtu de marbre blanc et noir. Une grande mosaïque sur fond d'or recouvre la demi-coupole du choeur. Le maitreautel moderne est incrusté de lapis-lazuli, et décoré de deux statues et d'un beau crucifix de Jean de Bologne ; les stalles en marqueterie sont d'un travail inouï; sur les vitraux (des quatorzième et quinzième siècles) ont été reproduites quelques-unes des fresques les plus saisissantes du Gampo Santo. Je contemple à droite du chœur une ineffable sainte Agnès d'Andréa del Sarto, puis la
* Le Dôme de Pise commencé en 1063 fut consacré en 11 1 S.
fameuse lampe de bronze dont les oscillations firent, dit-on, découvrir à Galilée la théorie du pendule. J'erre de nef en nef me pénétrant de l'ensemble de cette vieille basilique chrétienne qyeje ne puis explorer en détail. Les temples grecs détruits ont fourni les chapiteaux, les corniches et les architraves de ce splendide édifice, le sourire des dieux de TOlympe rayonne sur l'immense tristesse du Dieu crucifié.
<« Je vis le Dôme de Pise, dit Montaigne, où fut autrefois le palais de l'empereur Adrien. Il y a un nombre infini de colonnes de différents marbres, ainsi que de forme et de travail. différents, et de très-belles portes de métal. Cette église est ornée de diverses dépouilles de la Grèce et de l'Egypte, et bâtie d'anciennes ruines, où l'on voit diverses inscriptions, dont les unes se trouvent à rebours, les autres à demi tronquées; et en certains endroits des caractères inconnus, que l'on prétend èlre d'anciens caractères étrusques.
• Je vis le clocher bâti d'une façon extraordinaire, incliné de sept brasses comme celui de Bologne et autres, et entouré de tous côtés de pilastres et de corridors ouverts *. » .
J'avais hâte de faire l'ascension de celte fameuse tour penchée qui était devant moi, légère, aérienne, détachant dans l'azur ses huit galeries cylindriques formées par des colonnes à jour ; mais quand je voulus m'en faire ouvrir la porte et monter au sommet, la difficulté commença. Il faut être trois pour obtenir la permission de gravir jusqu'au haut du campanile, depuis, dit-on, que deux voyageurs (peut-être deux amants), d'accord pour ce double suicide, se sont précipités de la plate-forme entourée d'une balustrade. Je hèle le cocher qui m'a conduite et je cherche en vain sur la place déserte une troisième personne. Tandis que je parlemente avec le gardien inflexible sur sa consigne, une voilure arrive sur la place et y dépose un visiteur; il se joint à nous et nous commençons à monter; la tour a cent quatre-vingt-huit pieds d'élévation ; elle est toute revêtue de marbre blanc ; le pas glisse sur les dalles polies, le vertige vous prend à mesure qu'on avance sous ces galeries ouvertes et que l'œil ébloui par l'intensité de la lumière d'un jour d'été embrasse l'horizon immense qui se déploie alentour; le corps comme attiré par l'attraction du précipice chancelle à travers l'interstice des colonnes; je suis bientôt forcée de m'appuyer sur le
< Montaigne, traduit de Tilalien,