II
bras du compagnon inconnu que le hasard vient de m'envoyer. Arrivés sur la plate-forme, nous découvrons une étendue incommensurable : au sud-ouest la mer bleue se confond au ciel et, entre leur double azur, apparaissent les petites îles de la Gorgone et de Gapraja; plus loin ces lignes indécises sont : la Corse et Tile d'Elbe; sur un plan plus rapproché, Livourne s'étale au bord des vagues; on trouve en suivant cette plage le point du littoral où Byronbrûla sur un bûcher le corps de son ami Sheliey; plus près de nous, se groupent les bois des Cascine de Pise et la belle ferme de San Rossore, propriété de rÉtat; la mer s'étendait autrefois à la place de cette forêt de pins; en se retirant du rivage elle y laissa des marais pestilentiels. « L'air de Pise, dit Montaigne, passait, il y a quelque temps, pour être très<malsain, mais depuis que le duc Gôme (Gôme I*') a fait dessécher les marais d'alentour, il est bon. Il était auparavant si mauvais, que quand on voulait reléguer quelqu'un et le faire mourir, on l'exilait à Pise, où dans peu de jours c'était fait de lui'.i Ce fut là le supplice des Maremmes, infligé à la Pia de Dante. Du côté opposé aux Cascine, l'œil embrasse, au nord-est, la chaîne des monts Pisans.
Je quitte à regret le sommet de la tour penchée, malgré le malaise que me fait éprouver l'oscillation apparente du monument. Il me semble que la tour vacille et va nous entraîner dans sa chute. On sait qu'une corde plombée tendue au sommet, du côté qui penche, s'éloigne, en touchant à terre, de quinze pieds de ta base du campanile. Cette inclinaison servit à Galilée (né à Pise) pour ses expériences de la chute des corps. Je remarque en descendant les sept grandes cloches qui, depuis sept cents ans, n'ont pas cessé de sonner chaque jour : naissance, mariage, mort, elles tintent indifféremment toutes les phases de la vie éphémère. Que sont pour ces vieux témoins insensibles les joies et les douleurs des générations qui passent!
Arrivée sur la place, je me hâte de remonter en voiture et de me* faire conduire aux Cascine; je franchis une longue avenue d'ormes et de peupliers qui se déroule durant trois milles; des bancs de marbre sont placées au pied des arbres et offrent des haltes de repos aux promeneurs. Le temps me manque pour visiter l'intérieur de la ferme de San Rossore. J'aime mieux parcourir les prairies qui
' Partie du journal de Montaigne traduite de l'italien^
Fentoureut et une partie de la haute pineta * où se groupent quinze cents chameaux dans des postures sculpturales; on dirait un paysage de l'Afrique ou de la Judée. Les scènes de la Bible palpitent et se déroulent dans le souvenir ; le souffle tiède de ces grands bois me convie, il serait doux de mourir à leur ombre.
Montaigne, que je ne saurais trop citer, pour le plaisir de mes lecteurs, visita les Cascine et la ferme de San Hossore au moment de leur fondation. » c Le vendredi 7 juillet, de bonne heure, j'allai, dit-il, voir les Cascine ou fermes de Pierre de Médicis», éloignées de la terre de deux milles. Ce seigneur a là des biens immenses qu*ilfait valoir par lui-même, en y mettant tous les cinq ans de nouveaux laboureurs qui prennent la moitié des fruits. Le terrain est très-fertile en grains, et il y a des pâturages où Ton tient toutes sortes d'animaux. Je descendis de cheval pour voir les particularités de la maison. H y a grand nombre de personnes occupées à faire de la crème, du beurre, des fromages, avec tous les ustensiles nécessaires à ce genre d'économie. De là, suivant la plaine, j'arrivai sur les bords de la mer Tyrrhénienne, où d'un côté je découvrois, à main droite Érici, et de l'autre, encore de plus près, Livourne, château situé sur la mer. De là se découvre bien Tisle de Gorgone, plus loin celle de Capraja, et plus loin encore la Corse. Je tournai à main gauche le long du bord de la mer, et nous le suivîmes jusqu'à l'embouchure de TArno, dont l'entrée est fort difficile aux vaisseaux, parce que plusieurs petites rivières qui se jettent ensemble dans FArno, charrient de la terre et de la boue qui s'y arrêtent, et font élever l'embouchure en l'embarrassant. J'y achetai du poisson que j'envoyai aux comédiennes de Pise. Le long de ce fleuve on voit plusieurs buissons de tamaris^. •
Livourne, qui n'était qu'une forteresse au temps de Montaigne, •Livourne, devenue un des grands ports de l'Italie, venait de m'apparaître comme un faubourg de Pise du haut de la tour penchée. Il était à peine une heure ; dans une demi-heure je pouvais aller à Livourne et revenir le soir coucher à Florence. Malgré ma lassitude l'espérance de revoir quelques instants la princesse Marie me décida à faire cette excursion; en quittant les Cascine j'ordonnai au cocher de me conduire à l'embarcadère.
* Forêt de pins.
* Traduit de l'italien.
ff Signora, me dit-il, bisogna veder pnmd la Santa Spina (Ma* dame, il faut voir d'abord la Sainte Épine), une des merveilles de Pise, ajouta-t-il.
<- Je Teux bien» répliquai-je, mais je désire partir dans une demi-heure.
— - Slate quieta (Soyez tranquille), me répondit-il, et il lança son cheval.au grand galop; vedrete! vedrete! corne è bellayi^ répétait-il tout en faisant siffler son fouet en cadence, et en lançant à l'animal des paroles stimulantes qu'il semblait entendre. En quelques minutes nous étions rentrés dans les rues de Pise. Nous suivîmes les quais et trouvâmes sur la rive gauche de FAmo cette exquise et mignonne cliapellede la Santa Spina, qui m'était apparue resplendissante le soir du grand Luminare, Une épine de la couronne du Christ, rapportée au treizième siècle de Jérusalem par un marchand de Pise, fut enfermée dans ce bijou de marbre blanc. Jean de Pise décora plus tard la façade de délicieuses figurines de saints et de saintes. Nino de Pise fit les statues qui ornent Tintérieur de la petite nef et le maître-autel. J'admire à la hâte toutes ces tètes expressives d'un fini si rare. Sodoma a là un magnifique tableau représentant la madone entourée de bienheureux. Elle les regarde avec une fierté naïve, et son adorable sourire semble leur dire :
— Je suis la mère d'un Dieu.
Je traverse le pont du milieu, je donne un regard, sur l'autre rive de l'Arno, au beau palais Lanfreducchi. Sur la façade ondule une chaîne au-dessus de laquelle on a écrit à la Giomata! Mélancolique inscription qui convient si bien à toute demeure de l'homme. Je murmure les deux premiers vers qui me sont venus au Gampo Santo.
Nous passons un jour sur la terre Tristes comme tout ce qui meurt...
L'heure me presse, je salue en passant le palais Lanfranchi, que lord Byron habita avant de s'embarquer pour la Grèce; il vécut là près des Gamba exilés de Ravenne, le vieux comte Gamba, patriote incorruptible, son fils Pietro, confident et compagnon d'armes de Ghild-Harold, sa fille, ivresse dernière de son cœur et de son regard. Cette famille était devenue celle du poète, la consolation et le charme de ses jours désormais comptés; les orangers du jardin du palais Lanfranchi voient passer la nuit ces ombres qui s'aimèrent.
A deux heures j'arrive à Livourne, je franchis en voiture son mur d'enceinte et ses larges rues modernes, sans caractère, et sans mo numenls qui me sollicitent ; je parcours la vaste place d'armes où sont deux statues de grands-ducs de Toscane. Dans un angle de la place je vois le palais de la poste, où je vais aussitôt demander l'adresse de la princesse Marie que j'ai oubliée à Florence. Les employés ne peuvent me l'indiquer. Je m'informe à quelques grands magasins et à un café de la via Ferdinanda, d'où je me fais apporter des sorbets. La chaleur est accablante, le soleil verse comme un torrent de feu dans cette large rue Ferdinanda, qui traverse Livourne et mène de la place d'armes au port. Le mouvement ordinaire des marchands, des matelots, des étrangers et des soldats qui s'agitent dans cette rue, est suspendu pour quelques heures; les habitants de Livourne font la sieste et se cachent à l'ombre. Parvenue au port, je retrouve le travail et la vie ; je m'informe encore à quelques grands hôtels de l'adresse de la princesse; mal renseignée, je vais chercher la villa qu'elle habite sur toute l'étendue de la plage où sont les établissements de bains; ma course est vaine. J'erre dans ces nouveaux et somptueux quartiers de Livourne qui me rappellent te cours des Anglais de Nice; la mer bleue phosphorescente déroule devant moi ses flots aplanis; elle me convie; il me semble que j'y trouverai un peu de fraîcheur. Je renvoie ma voiture et monte dans une barque couverte. La mer est aussi embrasée que la terre; on dirait une étuve incommensurable. Je parcours le rivage et le port; les matelots, ruisselants de sueur, vont et viennent à travers le dédale des navires; les portefaix crient et gesticulent sur les quais; les bateliers, comme les lazzaroni de Naples, sont couchés en plein soleil sur un escalier de pierre qui descend dans la mer, où ils feraient bien mieux de se plonger. L'impérieux désir d'un bain d'eau douce s'empare de moi; je me fais conduire à un bel établissement voisin de l'embarcadère et m'oublie dans cette volupté rafraîchissante jusqu'à l'heure du départ. A cinq heures je reprends le convoi de Pise. Arrivée à la station de œtte ville, j'aperçois devant un cale un jeune officier d'infanterie piémontaise qui me salue. Je reconnais le fils de la comtesse Yisconti, une de mes connaissances affectueuses de Milan : Nous échangeons quelques bonnes et rapides paroles.
«Au revoir, madame; » me crie le comte Yisconti, tandis que le convoi se remet en marche ; ce mot me fait sourire comme une impossibilité. Trois mois après je rencontrai le jeune officier à Naples.
Le soir en arrÎTant à Florence, je trouvai la lettre suivante du baron Ricasoli :
fl Je vous demande pardon, madame, du retard que j'ai rois dans l'envoi des deux volumes : Aui e documenti del govemo délia Toscana (Actes et documents du gouvernement de la Toscane): ce retard a été causé par le désir que j'avais de vous envoyer en même temps Fépreuve de votre belle et pénétrante poésie*; j'espère avoir celte épreuve demain. Je vous préviens, madame, qu'il y aura encore un troisième volume qui contiendra les (Uttes et documents qui se sont produits en Toscane, jusqu'au 31 décembre 1859. Quand ce volume paraîtra, je me ferai un devoir de vous l'adresser à l'endroit que vous voudrez bien m'indiquer. A partir du i*' janvier 4860, le gouvernement changea la forme de cette publication et j'espère pouvoir vous envoyer demain le volume qui contient les actes qui commencent à celte date jusqu'à la cessation de l'autonomie de la Toscane.
f J'ai pris la liberté de marquer deux pièces significatives. Vous en trouverez bien d'autres, si vous avez la patience de spigolare ^ (le mot français m'échappe), parmi l'abondance peut-être un peu excessive des décrets. Avec cette patience vous arriverez à reconnaître l'action, d'abord intellectuelle, par laquelle le mouvement toscan a commencé à se développer et a fini par s'accomplir avec tant de bonheur.
ff Je dois vous avouer que je suis accablé d'occupations le soir comme le matin, je n'ai un peu de liberté que l'après-midi, d'une heure à deux. Puisque vous préférez, au lieu de m'attendre, m'honorer d'une seconde visite, veuillez bien choisir cette heure soil demain, soit après-demain. Je serai aux bureaux de la direction de l'intérieur qui se trouve du côté gauche avant de monter la dernière rampe de l'escalier.
fl Agréez avec bonté, madame, l'assurance de mon estime et de mon dévouement. « Ricasoli.
c Palazzo Vecchio, le soir du 10 juillet 1860. >
* Mes vers sur Garibaldl que le baron Ricasoli avait envoyés au journal /« Vaifone.
• Trier, chercher.
Je fus très-louchée de celte lelire du premier citoyen de la Toscane; elle me confirmait une fois de plus la simplidté dans la grandeur des hommes illustres de Tltalie ; comme Gavour, comme Manzoni, comme Gino Gapponi, comme Garibaldi, le gouTerneur de Florence me traitait avec sympathie, par cela seul que mon esprit lui avait plu et que mon enthousiasme pour ritalie Tavaitintéressé. En France quel est Thomme d'État qui trouve le temps d'être seulement poli avec une pauvre femme poète et qui se soucie de son appréciation? Sont-ce les écrits de madame de Staêl qui firent se grouper autour d'elle tant d'illustrations éphémères de la politique et de la diplomatie ? Non, osons le dire, c'étaient sa fortune et son salon qui les attiraient ; TinteHigence intrinsèque, sans ce qu'on appelle en France une position^ paraît chose creuse à rimportance dédaigneuse de nos hommes publics. Si madame de Kriidner n'avait écrit que Valérie, certes les ministres et les ambassadeurs de la Sainte-Alliance n'auraient pas afflué chez elle. Mais elle était Vami^ mystique (nous croyons peu au mysticisme en pareille liaison) de l'empereur Alexandre, et aussitôt elle devint une puissance pour les pourchasseurs éhontés de la richesse et de la vanité ; la faveur d'un souverain, quelle- qu'en fut la source, transforma en sainte une intrigante. N'avons-nous pas vu sous Louis-Philippe, une femme sans aucune valeur intellectuelle réunir autour d'elle tous les hommes du pouvoir à la remorque d'un premier ministre qui la proclamait son Egérie? Quelle pure inspiratrice, en effet, pour un des gouvernants de la France que cette grande dame russe livrant à prix d'or au czarles secrets de notre politique?
Je ne saurais trop insister sur cette aménité naturelle et cette absence de pose qui, dans les plus hautes destinées, caractérisent les Italiens; acception faite des sympathies et toute réserve gardée du jugement que je porterai de sa vie politique, je fus aussi frappée à Rome par le cordial et caressant accueil du cardinal Antonelli, qui représentait pour nioi une politique odieuse, que je l'avais été précédemment de la réception empressée des hommes illustres de l'Italie libre dont les idées avaient toute ma vénération.
Je parcourus, le soir même, les deux volumes qui m'étaient adressés par le baron Ricasoli, et j*y trouvai la filiation de tous les actes publics de ce génie si ferme, actes qui préparèrent et accomplirent l'annexion de la Toscane au Piémont. Les deux documents que le grand citoyen m'avait signalés étaient une lettre circulaire écrite
par lui, le 12 mai 1859, aux préfets de la Toscane, puis un article qu'il fit insérer dans le Moniteur de Florence, le 9 juin de la même année. Dans la lettre se trouvaient ces admirables paroles :
ff La Toscane a d une façon solennelle manifesté le sentiment national italien qui était en elle et que Ton n'avait pas voulu reconnaître ; il est temps désormais que toutes les forces de ce pays se déploient. Le gouvernement grand-ducal éteignait, amollissait ou dispersait ces forces. Notre gouvernement national doit les ranimer, les corroborer et les réunir. Que le droit ancien s'unifie avec le nouveau ; que les glorieuses traditions du passé soient égalées par les œuvres viriles du présent; que nous sentir Toscans, nous fasse dignes et fennement résolus d'être Italiens ; que les cœurs se purifient par la foi, les esprits par la science, les bras par les armes ; que la vertu, la raison, la fortune, le travail, que tout conspire à nous rendre intrépides dans le danger, prodigues de nos labeurs et de notre vie, prudents dans les services publics, sages dans nos délibérations et surtout courageux pour repousser les désirs prématurés ; attendant avec la ferme vertu du citoyen, et une tranquillité inébranlable au milieu des périls, Taccomplissement de la haute destinée réservée seulement aux peuples qui savent agir avec grandeur et souffrir de même. »
Quant à Tautre document, nous le citerons tout entier. Il est court et significatif :
PBOGRAHME UNITAIRE
9;uml859.
fl Sous les coups puissants des armées franco-italiennes, non-seule' ment les bataillons ennemis se dispersent, mais encore toute la vieille Italie tombe en ruine, et Ton voit surgir l'Italie nouvelle telle que la conçurent Dante et Machiavel : libre, armée, unanime. S'il est donné aux Italiens de recueillir entièrement les fruits de la victoire, peut-être pourront-ils accomplir ce qui fut tant de fois dénié à leurs pères, de se constituer enfin en une nation, et d'effacer les frontières tracées par la conquête sur la terre que Dieu leur donna en héritage. Mais à quoi sert de parler de fusion et d'aulonomie consentie ou combattue, quand tous nous nous sentons fils de ia même patrie? les noms d'États et de provinces représentent le passé et ne pourront plus, jamais, inaugurer dignement Tavenir qui
se résumera dans le seul nom dltalie. Getle grande et vraie autonomie nationale qui contiendra toutes les autonomies partielles sans les opprimer, ne sera un sacrifice pour personne parce qu'elle sera reconnue utile à tous. Ainsi se trouveront atteints les grands résultats qui légitiment les guerres ; par tant de sang généreux répandu sur les champs de bataille, espérons que nous pourrons con« stituer une Italie indépendante et d*une manière digne de ses destinées et de sa grandeur. »
Émue par la lecture de ces nobles témoignages d'un austère patriotisme, je me rendis, le lendemain H juillet (1860), au palais Vecchio ; Taccueil que je reçus du baron Ricasoli fut encore plus aimable, plus confiant que la première fois. Les affaires de Naples le préoccupaient vivement.
« La manifestation populaire qui s'est produite, me dit-il, lorsque François II s'est montré en public avec les couleurs nationales, m'avait fait espérer de cette foule exaltée quelque acte énergique et décisif; elle n'a eu que l'ivresse de la liberté sans en avoir la force; l'occasion est manquée, l'heure de l'élan est passée; le peuple n'a pas rempli sa tâche; il devait, sans répandre de sang, se lever unanime, et forcer le roi à partir.
-— Il le fera, repartis-je, Garibaldi aidant.
— Je crains qu'il ne le fasse point, reprit le baron; quant à Garibaldi, bien des obstacles peuvent s'opposer à ce qu'il arrive à Naples ; il est maintenant évident pour moi qu'il faut un levier pour soulever le peuple napolitain et le déterminer à la liberté ; mais ce que le peuple n'a pas su faire, ajouta- t-il, la Ghambre que François II est forcé de convoquer peut encore l'accomplir; tous les exilés vont rentrer à Naples, ils seront élus députés ; leur devoir est tracé d'avance. Dès la première séance de l'assemblée, ils doivent prononcer à Tunanimité la déchéance des Bourbons et la réunion du royaume des Deux-Siciles à l'Italie; le peuple hostile au jeune roi, en haine de son père, et qui méprise ses concessions tardives, suivra l'impulsion de la Ghambre. Si les députés napolitains ne faillissent pas à leur mission, ils peuvent donner au monde ce magnifique spectacle d'une poignée d'hommes faisant résolument la besogne de tout un peuple; auront-ils le courage et le dévouement nécessaires? Je l'ignore, conlinua-t-il, jusqu'ici aucun caractère ne s'est révélé.
— Vous devriez partir pour Naples, repartis-je avec vivacité, nul
mieux queréinancipateurde la Toscane ne peut enseigner aux Napolitains leur devoir.
— Non, me dit-il, il faut que la solution se produise par les hommes du pays, elle aura ainsi un caractère d'indépendance et de sincérité qui en assurera le triomphe.
— A défaut des hommes, les événements se chargeront de la solution, répliquai-je; sans doute quelque grande individualité comme la vôtre pourrait hâter à Naples ce que vous avez si vite et si bien accompli en Toscane; mais songez que Texemple d'indépendance et de patriotisme déjà donné par les autres provinces italiennes forme comme un centre d'attraction vers lequel gravitent Naples, Venise, Rome; il y a des forces motrices et toutes-puissantes dans Tordre moral comme dans Tordre de la nature.
— C'est bien vrai, s'écria-t-il; aussitôt qu'une vérité utile et moralisante prend corps et devient visible, les esprits y gravitent et s'y rallient. On n'élude pas un principe.
— Voilà une parole brève et profonde, répliquai-je, qui devrait être gravée dans la conscience de Thomme privé commode Thonune public. La violation d'un principe amène toujours la perturbation.
— Hélas ! beaucoup ne voient la vérité que par éclairs, reprit Ricasoli ; mais ceux qui l'ayant vue une seule fois face à face, ont eu, ne fût-ce qu'un jour, le pouvoir de la faire triompher, et qui la détournent et la violent à leur profit, ceux-là sont des larrons de la pire espèce; on peut mesurer le préjudice que cause un vol matériel, mais le dommage qu'on porte à la destinée d'un individu ou d'une nation, en lui dérobant la vérité, a des résultats incalculables.
— L'action, dans Thomme public, entraîne presque toujours la conscience, répondis-je.
— C'est ce qu'il ne faut pas, s'écria vivement Ricasoli, voilà sur quoi il faut trembler et veiller à toute heure; il y va pour nous, tôt ou tard, du salut éternel de l'honneur!
— Bien peu, reparlis-je, résistent à cette pierre de touche de la vie publique; c'est l'épreuve du feu du moyen âge; on compte les souverains et les hommes d'État qui la traversent, sans y laisser une part de leur âme. De là vient que, de tout temps, les philosophes et les poètes ont pensé qu'il était plus sûr et plus beau de s'en tenir à la spéculation pure.
— Abstention égoïste et orgueilleuse, s écria Ricasoli, Tapplication de toute découverte morale doit être tentée; nous sommes tenus d'y faire participer nos semblables, même de les forcer au besoin à s'y rallier. C'est le secours actif qu'on prête aux faibles, aux menacés, à l'homme qui se noie, au voyageur qu'un assassin attaque dans la nuit; en pareil- cas la pitié stérile, la sympathie spéculative est de l'indifférence, je dirais volontiers de la lâcheté.
— Vous êtes une forte nature militante, lui dis-je en prenant sa main avec émotion, vous serez, parmi les hommes d'action, du petit nombre de ceux dont rien ne fera dévier la conscience.
— Et par cela même, reprit-il avec tristesse, je pourrai peu pour la cause que je sers; car, je le sens, je le vois, la politique exigera des palliatifs auxquels je refuserai do me plier, et je deviendrai inutile.
— Mais n'est-ce rien que de laisser un grand exemple de fermeté et de droiture? Tôt ou tard Thumaiiité guide sa marche sur ces jalons posés par des hommes incorruptibles.
— Après tout, reprit-il, je vous l'ai dit l'autre jour, je sens une soif invincible de repos, de solitude. Je n'y résiste qu'en me disant que c'est de Fégoïsme, et qu'à l'heure qu'il est tout Italien se doit au bien public; mais, en rentrant dans la vie privée, j'éprouverai la volupté intime que nous donne Tentière possession de notre âme et le libre exercice de nos facultés. »
Il me parla alors de ses goûts d'agronome et de sa passion pour rétude.
• Mes champs m'attendent, mes livres alignés sur leurs vieux rayons s'étonnent de leur repos ; je les retrouverai comme des amis dont la compagnie nous communique le calme et la dignité. »
Je lui dis adieu emportant l'empreinte plus nette, plus accentuée de cette figure rigide qui m'avait frappée d'admiration dès notre première entrevue. Depuis cette époque, la mort prématurée du comte de Cavour a placé un moment le baron Ricasoli à la tête des destinées de l'Italie ; tous ses actes au pouvoif ont été en harmonie avec les sentiments exprimés dans les deux conversations dont il m'honora; si quelques palliatifs, à l'endroit du gouvernement français et de la question romaine, lui ont été imposés par les circonstances, par la nécessité impérieuse de vie ou de mort de son pays, qui ne devine que sa résistance intérieure à ces concessions apparentes ont déterminé sa retraite du ministère? Pour moi l'homme public inflexible dans ses principes est resté entier. M'étant efforcée
de sténographier pour ainsi dire ses paroles, j*ai l'espérance de l'avoir peint tel qu'il est, tel qu'il restera dans l'histoire.
Je n'avais plus que quelques jours à passer à Florence, je voulais visiter Ravenne, Bologne, Ferrare,Modène et Parme avant dem'embarquer pour Naples. En quittant ce jour-là le palais Vecchio, j'entrai dans la galerie des Offices pour m'imprégner une dernière fois de l'éternelle sérénité de tous ces chefs-d'œuvre de l'art. A ma sortie du musée je pris une voiture et je dis au cocher, qui parut ébahi de • mon ordre : « Fate il giro di ognipiazza di Firenze. (Faites le tour de toutes les places de Florence.) Basterà, signora, délie più grandi (Il suffira bien, madame, des plus grandes), » répliqua-t-il en riant. Je le laissai faire ; je trouvais un plaisir d'enfant à cette évolution, au hasard, à travers Florence; je disais de la sorte adieu à la vieille cité. le me souviens qu'en traversant une place non loin du lung Arno, j'aperçus un bâtiment en forme de rotonde, sur lequel était écrit : Diorama di ï^apoli. Naples préoccupait en ce moment tous les Italiens, ils rêvaient des enchantements de son golfe comme les Israélites de la terre promise ; ils sentaient que la possession de Naples assurerait leur indépendance et leur unité. S'appartenir est la foi nouvelle des peuples. J'entrai, je fus éblouie et presque choquée par la vivacité et l'intensité diffuse de la clarté : la mer, le ciel, les îles, le rivage; à gauche du golfe, le palais babylonien des rois de Naples aux murailles dorées, aux terrasses ruisselantes de fleurs ; au fond le Vésuve fumant comme un énorme trépied, me parurent transfigurés par le pinceau de l'artiste ; tout était azur, pourpre et lumière. La nature et les monuments de notre pâle Europe n'avaient jamais revêtu une telle splendeur; c'était là une ville d'Asie ou d'Egypte au temps des empereurs romains ; les lazzaroni demi-nus, couchés sur les quais, les pêcheurs elles bateliers déguenillés, ramant courbés sur leurs barques, figuraient les esclaves antiques. Un mois plus tard la réalitédevaitm'apparaitre plus fulgurante encore que le tableau. J'eus comme les yeux brûlés par cette reproduction d'une plage en feu. Je me fis conduire dans la campagne pour y chercher un peu de fraîcheur et d'ombre.
Lorsqu'on dit à un cocher florentin d'aller fuori le mura, on peut être certain que c'est toujours par la porte Romaine qu'il se dirige à travers champs. La longue avenue de cyprès du poggio impériale lui semble un but qui doit plaire à tous les étrangers. Je connaissais la villa grand-ducale et ne fus pas tentée de m^y
L^TaLIE des italiens. 289
arrêter : tAndiamo piùavanti (Allons plusavant),» dis-je au cocher , qui se flattait de faire reposer ses chevaux et d'avoir lui-même une heure de sieste. « Dunque, signora, dit-il avec un soupir, fino alla Certosa (Donc, madame, jusqu'à la Chartreuse). — 5i, prestissimo (oui, très- vite), » répliquai-je. Il obéit et fouetta philosophiquement ses bêtes essoufflées. Nous marchâmes environ deux milles, franchissant de jolis hameaux et des collines riantes couvertes de cultures. Au pied d'une de ces collines se groupe un village, au sommet le grand couvent de la Chartreuse découpe sur la transparence de Tair toutes les dentelures de sa merveilleuse façade. Le coteau que domine la Certosa est baigné à sa base par deux petites rivières, la Greva et VEma, qui réunissent leurs flots en gazouillant. Ce vaste monument aérien fourmille d'ogives, de colonnes, de clochetons et de figurines de marbre. Au haut de Fescalier qui conduit à la Chartreuse resplendit une magnifique fresque ô'Empoli représentant Jésus au milieu de ses disciples. Le couvent est entouré d'un côté de fortifications dont les murs en créneaux pointent dans l'azur; c'est tout ce qu'il m'est permis devoir • de ce couvent somptueux, dont les cours, les souterrains, les salles, les cellules, les réfectoires, les cuisines sont autant de constructions élégantes. Les œuvres d'art abondent dans la foresteria (appartement des étrangers), où Charles-Quint demeura (1536) et qu'habitèrent longtemps les papes Pie VI et Pie Vil. L'église est superbe; elle renferme, entre autres peintures, des fresques représentant la vie de saint Bruno, qui sont le chef-d'œuvre de Pocetti. Dans la salle du chapitre se trouvent une fresque de Ghirlandajo et une Vierge du Pérugin. Les cloîtres sont ornés de statues et de petites chapelles toutes dorées; dans les cryptes on voit les tombeaux du fondateur et de plusieurs prieurs de la Chartreuse.
Ce fut là ma dernière excursion dans les environs de Florence.
Le marquis Gino Cnpponi vint me dire adieu la veille de mon départ; il me donna son petit livre sur l'éducation, laconique de forme, abondant d'idées neuves et profondes, qui me prouvèrent une fois de plus rétendue de ce noble esprit, dont toutes les convictions reposent sur les inébranlables assises du patriotisme et de la vertu. Je me souviens que dans cette dernière conversation il me dit que
* 11 est interdit aux femmes de visiter Tlntérieur de la Chartreuse. II 25
l'éducation de la jeunesse en France lui causait depuis quelques années un douloureux étonnement.
« Rien qui fortifie la jeunesse, rien qui Télève, rien qui la prépare à la vie publique, ajouta-t-ii pour compléter son idée, rien pour lai inspirer T amour de la patrie, la passion de Thonneur, Tardeur des choses idéales et cette fierté ombrageuse qui fait se cabrer une âme devant les fortunes ou les honneurs mal acquis; le mal a commencé sous Louis-Philippe; depuis lors il n'a fait que s'accroître, il déborde désormais chaque jour; il m*est attesté par les récits que font vos journaux des mœurs efiéminées de vos viveurs, des spéculations éhontées de vos hommes de Bourse, du luxe et de la prodigahté des femmes du plus grand monde, dont quelques-unes ont figuré dans des procès en escroquerie*. Je m'étonne que l'Empereur, avec sa clairvoyance et sa fermeté, ne voie pas le péril et ne s'efforce pas d'épurer le marais qui monte autour de son trône. Lorsque TAutriche gouvernait en Lombardie, elle y faisait régner systématiquement la corruption; c'était son rôle : pour maintenir un peuple esclave qu'on sent frémissant du joug, il faut l'amollir. Je me souviens que l'avant-dernier vice-roi disait au jeune duc L...,de Milan : « Soyez riches, amusez-vous, donnez vos nuits au jeu et aux femmes, « c'est une plus douce manière de passer sa jeunesse que de la « perdre dans les vaines agitations politiques et de se faire jeter au « Spielberg. > Ce langage est naturel à la tyrannie qui se sent temporaire et toujours menacée; mais, lorsqu'on veut fonder une dynastie et représenter dignement une grande nation, il faut veiller sur Thonnèteté publique; il faut en faire la base des institutions et le litre même des faveurs qu'on répand. L'honnêteté d'un peuple est le point d'appui le plus stable du pouvoir; l'honnêteté ne s'écroule pas au premier choc comme la corruption. J'espère, ajouta-t-il, que Victor-Emmanuel s'en souviendra; c'est une âme droite, sans replis cachés ; soucieux de la gloire, dédaigneux du clinquant de la royauté. J'espère aussi que les Italiens sauront lui faire ce plancher solide où les trônes ne s'écroulent point. »
Je l'écoutai sans l'interrompre, cherchant à me pénétrer de ses dernières paroles et à les graver dans mon souvenir *. Je me disais tristement : «Je n'entendrai plus jamais cette noble voix, p Les adieux qu'on fait à un vieillard sont toujours empreints de mélancolie; on
* Allusion sans doute à la vicomtesse de R... ' Je les écrivis le soir même.
y pressent la séparation éternelle. Quand il se leva pour partir, je lui demandai la permission de Tembrasser :
« Ne me chargez-vous d'aucune commission pour la France? lui dis-je avec une émotion qu'il devina; je n'y serai pas avant quelques mois, mais enfin j'y retournerai, tôt ou tard, et l'on me parlera de vous.
-— En ce cas, répliqua-t-il, vous direz à ceux qui se souviennent de moi, qui m'ont connu jeune, sans infirmité, qui peut-être me croyaient heureux de l'illustration et de la fortune de mes pères, et qui sans doute pensent qu'aujourd'hui je souffre de ma vieillesse et de ma cécité; vous leur direz ceci, qui est la vérité devant Dieu : Je n'ai eu de bonheur dans ma vie que depuis un an, depuis que ma patrie est libre; je revis en elle! »
Il fallait l'entendre prononcer ces paroles, il fallait le voir grand et majestueux, et comme reflétant le patriotisme énergique de ses trois glorieux ancêtres qui défendirent la liberté de Florence. Le respect et Tattendrissemeut étouffèrent ma voix, je pressai silencieusement ses deux mains vénérables, et je le reconduisis jusqu'à sa voiture.
Après son départ, pour le retrouver encore, je me mis à lire le petit traité qu'il m'avait laissé sur l'éducation; il mériterait d'être traduit et médité par les instituteurs de toutes les nations. Faire de l'enfant un homme (dans l'acception antique), et de l'homme un citoyen, sans le dépouiller de son individualité; régler ses passions par le travail et l'habitude du bien, sans tenter de les supprimer brutalement par des procédés arbitraires, toujours impuissants à étouffer le mal et qui n'ont pour résultat que de faire dévier la droiture et la sincérité de l'âme , tel est le but de ces pages éloquentes. L'écrit de Gino Capponi commence par une saine critique de YÉmile de Rousseau ; il montre ce qu'a de chimérique Tenfance d'Emile et de plus chimérique encore l'éducation qu'on lui donne; plus loin il combat la méthode des Jésuites; il fait précéder son argumentation contre ces contempteurs du sentiment par des réflexions saisissantes dont j'extrais ces pensées : «c En perdant la volonté, toute force de l'individu décline et sa valeur s'amoindrit. » — « On ne saurait établir le despotisme sur un peuple qui use de sa raison (développée par l'éducation). Dans une société qui veille sur elle-même et sur ceux qui la gouvernent, ni la servitude absolue ni le débordement de la licence ne seraient pos-
sibles. » — f Considérer réducation comme un art et Tétaycr par les méthodes était inconnu à l'antiquité; mais ce fut la pensée des Jésuites, qui avaient pour cela d'excellentes et nombreuses raisons En alimentant chez les enfants la vie du cœur et en les élevant par le sentiment, on aurait donné à Tindividualité humaine une extension de forces qui était en tout point contraire aux vues des Jésuites. La mission de ceux-ci fut d'arrêter le progrès de l'humanité et non de le développer; de soutenir les vieilles institutions et non d'en fonder de nouvelles. »
Nous partîmes pour Ravenne le lundi 16 juillet (1860), à dnq heures de l'après-midi. La voiture qui devait nous conduire à Forli usurpait, comme celle qui nous avait amenées de Bologne à Florence, ^le nom de diligence; ce n'était qu'une variété de l'ancien coucou parisien, abritant sous sa carapace quatre places d'intérieur e^ deux places prés du conducteur dans un espèce de coupé. Tandis que l'on chargeait nos bagages dans la petite ruelle où stationnait la voilure, entre les Offices et le Palazzo Vecchio, je considérai les hautes fenêtres et les créneaux de ce dernier monument, sombre et massif de ce côté comme une forteresse. Des nuées de colombes perchaient sur les corniches et s'ébattaient jusqu'au faîte du palais. Elles étaient presque aussi nombreuses que les pigeons de Venise, et je m'étonnai de ne les avoir jamais vues s'aventurer sur la place du Grand-Duc; les Florentins ne les y attirent point par une distribution de grains quotidiens, ainsi que le font les Vénitiens sur la Piazzetta et la rive des Esclavons, les oiseaux sentent par instinct celte indifférence et restent effarouchés loin du sol; il en est ainsi des âmes tristes, délicates et fîères qui préfèrent la solitude, même l'abandon, au contact de la foule dont les joies égoïstes narguent leur peine. Je savais gré à ces belles colombes de voleter au-dessus de nos tètes comme pour nous dire adieu; elles symbolisaient la mélancolie que tout départ entraine après soi. Enfin le coucou s'ébranla, nous sortîmes de Florence, suivîmes la route d'Arezzo jusqu'à Pontassieve, puis^ côtoyant les bords de l'Anio, nous nous
enfonçâmes dans la fraîche vallée de la Siève; bientôt la route devint montueuse et le paysage plus sauvage et plus beau à mesura que nous nous engagions dans la chaîne des Apennins. J'occupais avec ma fille les places du fond; nous avions en face de nous deux feimiers de Forli; auprès du conducteur étaient deux marchands de bestiaux de San Benedetlo in Alpe. Ces quatre compagnons de route avaient des mines placides fort rassurantes; nos deux voisins s'endormirent en sortant de Florence; les deux autres voyageurs fumaient et causaient avec le conducteur. Comme nous gravissions au crépuscule une salita à travers rocs, il me sembla que les essieux craquaient; je dis à ma fille que notre énorme caisse attachée sur le train de derrière courait grand risque de rouler dans un ravin; elle y regarda par la lucarne ouverte entre nos épaules, puis me fit un signe d'effroi pour m*engager à regarder à mon tour; la caisse était solidement attachée et servait en ce moment de siège à un homme déguenillé qui tenait à chaque main un pistolet armé. Ne comprenant rien à la présence de ce voyageur étrange, je me penchai à la portière pour interroger le conducteur; il était descendu de voiture, voulant soulager ses chevaux que la montée de plus en plus rude essoufflait; il marchait justement de mon côté, et, quand il s'approcha pour me répondre, je m'aperçus qu'il portait aussi deux pistolets; il en tenait un à la main droite et avait l'autre à sa ceinture. J'avoue que je crus un moment à un guet-apens. Que pourraient deux femmes contre six hommes, dont deux étaient si bien armés? La nuit arrivait, la gorge où nous pénétrions devenait plus sombre, l'Ârno qui murmurait au loin, à droite de la route, était le seul bruit qui se Ht entendre dans la campagne silencieuse. Nous pressentions tout un drame. Ces hommes doux et bons en réalité se transformaient en malfaiteurs, ils prenaient des proportions fantastiques, effroyables : c'en serait bientôt fait délie due signore dans ce défilé funèbre.
Tout en m'abandonnant à ces craintes excessives, je me dis que le meilleur moyen de conjurer le danger était de l'affronter au plus vile; je me tournai vers le conducteur qui appuyait sa main armée* à la portière, et, touchant le canon de son pistolet, je lui dis : « Che è queslo? — Signora è per i birbanti (cela, madame, est pour les brigands), » me répondit-il de l'air le plus pacifique du monde, puis il ajouta : « Mio fralello è di dietro con simili anni (mon frère est derrière avec des armes semblables). »
Je voulus connaître la cause de cette défense en expectative; il me fit alors un récit peu rassurant sur larrestation de ia diligence qui avait eu lieu la nuit précédente, ajoutant philosophiquement :
ff Ê possibile che questa notte noncisarà niente.
— Mais il y a donc une bande de voleurs organisée dans ces montagnes? m*écriai-je.
— Non, répliquèrent nos voisins, qui s'étaient mêlés à la conversation, ce sont seulement quelques Florentins sans feu ni lieu, des joueurs qui, ayant tout perdu dans une martingale, ont pour dernière ressource de détrousser les voyageurs. Gela s'est vu de tout temps; parfois même des fils de bonne famille ont exercé ce métier.
— C'est encore pire dans les environs de Bologne, ajouta le conducteur, les États du Pape abondaient en brigands; il en reste encore quelques-uns de débandés; on ne peut faucher en un jour toutes les mauvaises herbes; mais qu'ils viennent, ces maladeUi : je les défie tous avec cette pipe*là!... et, mettant un des pistolets devant sa bouche comme il eût fait d'un cigare, il lâcha du pouce la détente. Le coup partit, le bruit s'en répercuta de gorge en gorge. Le conducteur triomphant rechargea son arme, puis alla reprendre sa place en sifflant un air patriotique dont ses deux voisins répétèrent le refrain. Ces voix sonores et fortes dissipèrent notre effroi passager. J^es voix humaines, même un peu fanfaronnes, rassurent les ter* reurs muettes. La nuit, toute submergée d'étoiles, était d'ailleurs si éclatante avec ses belles constellations, apparaissant deux fois plus grosses et plus lumineuses que dans un ciel du Nord, qu'elle semblait défier les embuscades; sa sereine clarté pénétrait dans les anfractuosités des montagnes et inûltrait un jour d'opale dans les coins les plus sombres; les lucioles complétaient l'office des astres, elles volaient par essaims sur chaque taillis. Je m'enivrai àe la beauté de cette nuit d'été, que les crêtes chenues des Apennins semblaient contempler taciturnes, comme des vieillards regardent rêveurs l'éblouissement d'une jeune femme. J'avais oublié la possibilité d'un danger. Nous arrivâmes vers minuit au joli village de San GodenzOt dominé au sud-est par le mont Falterorta, qui projetait sur les maisons endormies sa grande ombre noire; l'obscurité du village contrastait avec Fillumination du ciel. La nuit, les habitations des hommes ont toujours un aspect de cimetière; les murs sont immobiles et muets, tandis que dans la campagne les plantes et les arbres ont encore des frémissements et des murmures. Pas
une lumière ne brillait aux fenêtres; Tauberge seule, à côté de réglise, était éclairée; l'hôtelier se tenait d^out au haut d un escalier extérieur aboutissant à la salle où un souper, composé de mouton froid, d œufs durs, de tranches de mortadelle, de vin de Montefîascone et de café trouble, nous attendait. Ce repas solide acheva de nous raffermir les nerfs et de chasser les fantômes. Nous remontâmes gaiement en voiture* Nous continuiions à gravir les Apennins par mie route en zigzag, tantôt s'élevant sur des plateaux découverts, tantôt s'enfonçant dans les couloirs sombres du roc : cette partie des Apennins est plus ombreuse que celle qu'on franchit de Bologne à Florence; des chutes d'eau, des creux de vallons charmants me rappelaient tout à coup les Pyrénées. San Benedetto in Alpe nous apparut au bruit d'un torrent tombant en cascades. A partir de ce village nous descendîmes dans la vallée del Montone. Bientôt je remarquai dans le ciel des effets inouïs; le firmament fourmillait d'étoiles du côté du couchant, tandis qu'il blanchissait à Torient et se dépouillait de sa parure d'astres. On eût dit une belle esclave asiatique rejetant sa tunique brodée d'or et ne gardant plus que sa nudité. L'approche de l'aube refoulait la nuit; les rocs et les champs se revêtaient de teintes marmoréennes. C'est enveloppé de cette lueur blanche que je vis groupé sur la route le joli hameau de PorticOy avec sa vieille égUse et son campanile à la base couverte de Herre. L'aurore parut, chaude» terne, pesante et enlevant quelque chose à la beauté du paysage; les contours des rocs et les accidents du terrain se heurtaient, pierreux et poudreux; tout ce que la nuit avait fondu et harmonie devenait tranchant et rude. Vers six heures du matin, nous arrivâmes à Rocca San CascianOt où nous Mmes du café; les habitants étaient debout, les filatures de soie faisaient entendre leur petit bruit monotone; le soleil embrasa instantanément l'horizon; la chaleur du jour succéda sans transition à la double fraîcheur de la nuit et des Apennins que nous laissions derrière nous. Nous marchions bien réellement sur une terre torride lorsque la petite place forte de Ten^a del Sole se dressa à gauche du chemin. Terra del Sole fut fortifiée par Côme 1"' pour défendre les limites de la Toscane. Aujourd'hui les barrières sont tombées, l'ancienne Douane papale de Rovère n'impose plus aux voyageurs sa halte inquisitoriale; nous donnons un sourire ironique à ce grand bâtiment vide. La route que nous suivons est bornée à gauche par le Montone et à droite par le Honco; à quatre milles de
Forli, la rivière Montone se jette dans le lit du fleuve ilo«co,qui, à son tour, se précipite dans TAdriatique près de Ravenne. Bientôt Forli, avec ses coupoles, ses palais» ses campaniles et son jardin en amphithéâtre sur un versant des Apennins, se montre à nous dans r embrasement de Tatmosphère. La force nous manque pour visiter la ville où s'arrêta César avant de franchir le Rubicon; nous nous hâlons d'aller dormir quelques heures dans un vaste palais transformé en mauvaise auberge.
Il n'y avait pas ce jour-là de diligence à Forli qui pût nous conduire à Ravenne. Je dus m'enquérir d'un voiturin ; il me demanda quatre fois le prix voulu; je tins bon et laissai mon homme, pendant que nous faisions la sieste, se concerter avec l'aubergiste sur la fisiçon dont il pourrait s'y prendre pour me faire céder. A notre réveil je retrouvai le rusé voiturin couché sur une dalle du grand escalier à l'ombre d'une fresque, endormi en apparence, mais supputant en réalité les chances de son marché; il se dressa subito en nous voyant descendre : « Signora, me dit-il, siamo pronti; sarete corne due regine voi e vostra figlia neila mia stupenda carj^oxz-a » (Madame» nous sommes prêts ; vous serez comme deux reines, vous et votre fille, dans ma merveilleuse voiture), et comme nous arrivions dans le vestibule, il me montra dans la cour de l'auberge sa stupenda cairozza, une horrible carriole à laquelle un cheval étique était attelé. Je me mis à rire; s'imaginant que je méprisais son haridelle, le voiturin s'écria : « Cavallo benedetto, cavailo del paradiso, cavallo d'amore (cheval béni, clieval du paradis, cheval d'amour). — Cheval de l'Apocalypse, répliquai-je en français, maigre et effroyable d'allure, comme celui que rêva saint Jean. » Il ne m'entendait pas, et continuait de plus belle : « Vedrete, signora^ che diavolo di cavallo » (Vous verrez, madame, quel diable de cheval!). Diable et Dieu, c'était réunir tous les attributs de séduction et de force des deux puissances occultes qui gouvernent le monde, et c'en était trop pour ne pas me convaincre. J'augmentai de deux paoli le prix consenti, à la condition que je serais seule avec ma fille dans la stupenda carrozza, « Povero me, exclama le voiturin, questo è la mia ravina! ma per far piacere aile due gentili signore, basta! » (Malheureux que je suis, ceci est ma ruine; mais, pour être agréable aux deux charmantes dames, je le veux l3ien). Puis il ajouta : « il/a darete la buona mano, signora? » (Mais vous donnerez le pourboire, madame?), et, sans attendre ma
réponse, il se mit à charger noire bagage. Ce fut bientôt fait : à quatre heures et demie nous sortions de Forli. La stupenda carrozza, non suspendue, avait sur le pavé des soubresauts de tortue enragée; les due regine en subissaient les contre-coups irritants, ce qui faisait faire piteuse figure à Leurs Majestés. Arrivées sur la belle route qui suit de Forli à Ravenne les bords du Ronco, les secousses s'adoucirent; j'étais d'ailleurs distraite du voiturin, qui stimulait son triste attelage en chantant à tue-tête, par le charme tout nouveaudu paysage : de graads taureaux blancs paissaient par groupes le long du fleuve, avec ces postures pensives et sculpturales qu'ont leurs frères dans la campagne de Rome; des essaims de papillons et d'insectes bourdonnaient et tourbillonnaient folâtres à l'en tour ; on eût dit des aimées dansant sur les bords du Nil devant les Sphinx impassibles. Tout à coup, du pied d*un des arbres, qui répandaient un peu d'ombre sur la route embrasée, s'élança dans la voiture à côté du conducteur un soldat piémontais, portant sur son dos un sac de voyage. « Che è questo? (qu'est-ce cela?) » dis-je au voiturin qui continuait à chanter, tout en faisant place au fantassin essoufflé auquel il avait évidemment donné rendez- vous. « E un soldatOy signorUy uno dei bravi del paese^ bisogna far qualche cosa per la cara Italia » (C'est un soldat, madame, un des braves du pays ; il faut faire quelque chose pour la chère Italie), me répondit-il en prenant à la dérobée l'argent que lui glissa le nouvel arrivé pour payer sa place. Je me mis à rire : les due regine pouvaient, sans déchoir, être escortées par un défenseur de la patrie.
Nous entrâmes à Ravenne par la porte Adriana, construite au seizième siècle. Byron disait de Ravenne : « Vieille forteresse d'un empire qui tombe. » L'empire d'occident était tombé depuis des siècles ; le pouvoir papal qui lui avait succédé venait de faire comme l'empire. Ravenne, capitale de l'Italie au moyen âge et ancienne résidence des Exarques grecs, avait secoué depuis plus d'un an le joug de l'Église, pour se réunir à la patrie libre. En traversant ses rues à la lueur du crépuscule, je n'y aperçus
point cette tourbe de prêtres, de moines et de mendiants qui peuplait encore la triste Pérouse. Ravenne, quoique naturellement mélancolique par sa situation dans une plaine marécageuse d'où la mer s'est retirée^, m'apparut gaie et vivante; ses femmes du peuple, si justement célèbres par leur beauté, qui l'emporte sur celles de toutes les Italiennes, prenaient le frais devant le seuil des maisons; les soldats de la garnison piémontaise allaient et venaient, parlant aux jeunes filles qui souriaient ; des fanfares militaires se faisaient entendre de plusieurs côtés. Malgré cette joie et la douceur d'un soir lumineux, je me sentais escortée par deux spectres augustes, habitants éternels, dominateurs à jamais survivants de cette cité antique qui vit tant de puissances crouler et s'anéantir: Tun, taciturne; à la bouche austère, glissait à droite dans une ruelle étroite que termine un tombeau ; Fautre s'avançait à gauche, poussé par le vent qui soufflait de la Pinela*; beau, jeune, ardent, il montait un cheval fantastique qu'il éperonnaitdans la nue :«0 mes dieux! s'écriait mon cœur, je vous reconnais, salut! vrais souverains de Ravenne! »
Byron chevauche encor sous ces mélèzes sombres ; Dante rase les murs de ces palais déserts; La nuit pousse vers moi deux bruissements d*ombres, Deux voix dans l'infini qui murmurent des vers.
J'entends vibrer ces mots que la brise m'apporte, Écho d'un dernier chant de cet maîtres des cœurs : « Non, les rois immortels de cette ville morte « Ne sont pas les guerriers et les Césars vainqueurs.
« Théodoric, Gaston de Foix, ni Chariemagne, « Ni le plus rayonnant de tous, Napoléon...
« C'est nous ! Le paysan pensif dans la campagne « En menant ses grands bœufîs répète notre nom. •
Toute rêverie est tranchée par une réalité, toute émotion de l'âme par une importunité du corps.
« Doue vanno lesignore? (Où vont ces dames?), me demanda le voiturin.
— Al miglior alhergo (A la meilleure auberge), répliquai-je.
— Bene, alla Spada d'oro, alV alhergo dei Re (Bien, à TÉpée
* Au temps d'Auguste, Ravenne était un grand port où les Romains réunissaient des flottes immenses; elle est aujourd'hui située à six kil(miétres de l'Adriatique.
' Forêt de pins voisine de Ravenne,
d*or, à Thôtel des Rois ), repartit notre conducteur en faisant claquer triomphalement son fouet.
— Ualbergo dei Re cx)nvient aux due regine, dis*je en riant à ma fille, mais j'ai bien peur que toutes ces pompeuses métaphores n'aboutissent à quelque mystification. »
Nous traversâmes une grande place où est situé le^ théâtre de Ravenne, puis une rue bordée de palais dont les ombres noires absorbaient la pâle lueur d'un seul réverbère ; en face de ce réverbère s'ouvrait la large porte de la Spada d'oro; la voiture s'arrêta. Un cameriere en manches de chemise, qui fumait sur la porte, nous dit que le padrone di casa était à la promenade, et qu'il serait bien difficile de nous préparer à souper. Nous avions diné à Forli, la soirée était brûlante, je répliquai que des sorbets et une chambre bien propre nous suffiraient. Le cameriere alluma une lampe en cuivre à trois becs et nous précéda. Nous montâmes le vaste escalier d'un vieux palais transformé en auberge, et parvînmes dans une salle incommensurable, dont les murs étaient décorés d'armoiries et d'inscriptions attestant que le roi Louis de Bavière, plusieurs ducs allemands, et tout récemment le jeune prince de Galles avaient logé à la Spada d'oro; des vaisselles ébréchées, alignées sur des étagères crasseuses, faisaient compagnie aux blasons royaux. Cette pièce, oii aurait nagé un de nos petits appartements parisiens, servait à la fois de salon et de salle à manger; le camC' riere ouvrit, à gauche, une porte à deux battants.
« Je vais donner à ces dames, nous dit-il, la caméra del re dt Baviera. »
Notre souveraineté hyperbolique contirmait et nous égayait. La chambre où nous entrâmes était immense ; les murs et le plafond à solives étaient lambrissés de chêne; deux grands lits qui trônaient parallèlement, une longue table branlante de vétusté, quelques chaises couvertes de vieux cuir repoussé, composaient tout l'ameublement. C'était d'un aspect funèbre et d'une odeur rance qui repoussaient. Je me souvenais de la chambre si somptueuse et tout embaumée de fleurs du roi Louis de Bavière, que j'avais occupée à la villa d'Ascagnano : quel contraste!
Tandis que nous rangions nos bagages, le cameriere revint avec des sorbets et de la biancheria * ; il se mit à faire les lits, qui, par leur ampleur, me rappelaient mon bon lit brescian. Sa besogne
* Linge, draps, taies d'oreiller, serviettes» etc*
300 LMTALIË DES ITALIENS.
finie, le cameriere partit en nous souhaitant felice notte. Je m'accoudai un moment à Tune des fenêtres à entablements sculptés : le ciel était éblouissant d'étoiles ; j'étais bien tentée d'aller voir à leur clarté la ruine du palais de Théodoric. Les fanfares militaires continuaient à retentir comme un joyeux appel. Un sommeil invincible me fit surseoir à ma curiosité ; ces grands lits béants tendus de draps blancs l'emportaient pour l'instant sur les plus beaux monuments byzantins. Nous nous y plongeâmes avec l'espérance d'un repos absolu. Au bout de quelques minutes je fus prise d'une agitation fébrile, je sentais mon sang en ébullition et ma peau irritée, comme cela arrive au début d'une rougeole. J'attribuai ce que j'éprouvais à la chaleur brûlante du jour et à l'insomnie de la nuit précédente. Ma fille gémissait dans le lit voisin ; je pensais qu'elle dormait, je craignais de réveiller en poussant une plainte. Elle sauta tout à coup de son lit, je fis le même mouvement et lui demandai ce qu'elle avait.
« Ne sens-tu rien? me dit-elle, et elle ajouta, moitié riant, moitié soupirant : Nous ne sommes pas seules.
— Tu as raison, m'écriai-je, ce n*est pas une éruption qui commence, ce sont ces horribles bêtes î Comment n'y avons-nous pas pensé avec toutes ces vieilles boiseries détraquées? » J'allumai aussitôt notre lampe de forme antique, et constatai la repoussante et nombreuse compagnie qui nous envahissait : elle fourmillait en taches noires sur l'oreiller et sur le drap rabattu.
« Voilà, dis-je, notre escorte royale, voilà nos courtisans.
— Il en sort du bois de lit et des couvertures, répliqua ma fille, c'est à brûler cette chambre pour la désinfesler. »
Que faire? Je cherchai en vain une sonnette sur toute l'étendue des parois de chêne.
« Ce sera un épisode pour ton livre, reprit ma fille : Veillée désespérée de deux Parisiennes faisant la chasse à des bêtes immondes qu'on ne peut nommer en style académique.
— Dussé-je appeler au secours et requérir main-forte, on nous changera de chambre, » répliquai-je, et, prenant la lampe, j'allai dans la salle voisine. J'aperçus une grosse cloche à laquelle pendait une corde; je me mis à carillonner; ce fut un vrai tocsin.
Le cameriere accourut effaré, en bonnet de coton. « Che è questOf signore? il fuoco forse? ilfuoco! (Qu'est-c-e ceci, mesdames? le feu peut-être? le feu!) »
Je le conduisis prés de nos lits ouverts et lui montrai les traînées d'insectes puants.
« State quiète y signore, domani avrete un' altra caméra » (Soyez tranquilles, mesdames, vous aurez demain une autre chambre).
Je lui ordonnai impérieusement de nous changer de gîte sur rheure.
« Troppo tardiy care signorey hisogna dormire (11 est trop tard, mes chères dames, il faut dormir).
— Dormir ! vous en parlez à votre aise ; dormir, quand nous sommes dévorées vivantes ! »
Sur ma réclamation persistante, il nous ouvrit, en rechignant, la chambre del principe di Galles, Elle 5tait située au nord ; l'atmosphère plus fraîche et un lit plus neuf nous firent espérer une éclosion moins abondante de nos infimes tourmenteurs.
« Allez chercher du linge propre, dis-je au cameriere,
— ImpossibilCy signore, il padrone di casa ha la chiave délia biancheria; è al caffè con un suo cognatOy non so dove (Impossible; le maître a les clefs du linge, il est au café avec son beau-frère, je ne sais où).
— Alors, secouez les draps et les taies d'oreiller par la fenêtre. • Il obéit en disant : « Povere bestie ! (Pauvres bêtes !) Ces derniers mots nous causèrent un fou rire; c'étaient les punaises qu'il plaignait.
Je fis dresser un petit lit de camp pour ma fille, et après une heure perdue dans cet emménagement, nous essayâmes de dormir; nous avions compté sans un nouvel ennemi : à peine fûmes-nous couchées que des bruissements légers et aigus se firent entendre; c'était un essaim de zanx-are (cousins) qui s'était introduit par la fenêtre ouverte dans la chambre éclairée.
Nous passâmes une nuit de suppliciés. Quand le jour parut, nous le saluâmes comme un libérateur. J'appelai le cameriere y qui dormait encore ; il arriva en murmurant : « Sono sicuro indiavolate. » (Elles sont pour sûr endiablées).
Je lui demandai si l'on pouvait avoir un bain.
« Si signora, me répondit-il, un bagno almare; ogni sera c^è la barcache]ya alV Adriatico. » (Oui, madame, un bain à la mer; chaque soir il y a une barque qui va à l'Adriatique.)
C'est-à-dire qu'il fallait aller se baigner à une lieue et demie de Ravenne et qu'il n'y avait pas un seul établissement de bains dans
la ville; j'avais constaté le même dénûment à Pérouse. sainte crasse des moines et des gens d'Église, pudibonde saleté, que je vous ai maudites! Quels regrets païens je donnais aux thermes antiques, accessibles à tous, lavant le corps, le maintenant sain et beau, sans peur d'effaroucher Tàme !
Il fallut bien me résigner au mirage de l'Adriatique, dont j'appelais en vain quelques flots vers moi ; j'engageai ma fille à tenter de reposer un peu, et me mis à écrire au professeur Fabbri et au comte Gappi, conservateur de la bibliothèque de Ravenne, tous deux amis de la marquise Florenzi Waddington, qui m'avait donné des lettres pour eux. J'adressai aussi un billet à la princesse Murât Rasponi, que j'avais connue à Paris et dont j'avais vu récemment le fils aîné à Turin.
La chambre du prince de Galles, devenue celle de nos très-lamentables majestés, s'ouvrait dans la vaste salle à armoiries dont j'ai parlé. Vers onze heures on nous y servit à déjeuner sur une longue table recouverte à l'un des bouts d'une nappe tachée de vin et que les mouches zébraient de noir en tout sens; ayant demandé au cameriere si la viande qu'il nous apportait était froide ou chaude, il étepdit sa grosse main, lavée tous les huit jours, sur la tranche de veau et me répliqua magistralement : « Signora, è fredda. »
Le professeur Fabbri survint comme nous prenions cet attrayant repas ; c'était un aimable vieillard, plein d'érudition et de gaieté; il était accompagné de son fils le jeune Ruggiero Fabbri, d'une charmante figure, professeur de physique, et qui avait déjà publié des écrits scientiflques fort remarquables ; il était, ce jour-là (18 juillet 1860), très-préoccupé d'une éclipse de soleil que de gros nuages, présageant un orage, Tempêcheraient sans doute d'observer.
Le professeur Fabbri avait beaucoup connu lord Byron, il raccompagnait souvent dans ses promenades, à travers la Pineta et au couvent di Bagna-Cavallo S où était élevée la petite Allegra, fille naturelle et consolation du poète dans l'exil ».
* Bourg, dans les environs de Ravenne.
* Elle mourut enfant et fut ensevelie prés de Ravenne : « Pauvre chère âme, disait lord Byron en parlant d'elle, elle m'a été d'une grande consobtion. » U a rappelé son souvenir dans les deux vers suivants du dixième chant de Don Juan:
Q Poor lilUe thing ! she was as fair as docile; And with that gentle, serious character. m
« L'éducation de cette enfant, que M. Fabbri appelait la genlile Allegrina, était bien la preuve, ajoutait-il, que lord Byron n'était pas contraire au catholicisme.
— 11 le traitait, répliquai-je, avec Tindifférence et la tolérance philosophiques. Aux yeux de la philosophie, les nuances de tous les cultes disparaissent; les philosophes outragés, proscrits, mis à mort par toutes les religions, n'en ont jamais persécuté aucune; ils se contentent d'éclairer les esprits par leur doctrine et de combattre la superstition en démontrant le préjudice des faits immoraux ou barbares qui en découlent. Souvenez-vous de ce que lord Byron a dit en si beaux vers : «( Mes autels sont les montagnes, « rOcéan,Ia terre, Tair, les astres, tout ce qui dérive du grand Tout « qui a créé Tâme et la recevra dans son sein... »
Le jeune Ruggiero fit un signe d'assentiment. Tandis que nous causions de la sorte, un domestique du palais Basponi arriva et me remit le billet suivant :
« La princesse Murât Rasponi sera enchantée de recevoir madame Louise Colet, et elle s'empressera d'envoyer à une heure sa voiture la prendre à l'hôtel. •
Certaines de l'aimable accueil de la princesse, nous dîmes au revoir aux messieurs Fabbri, et nous nous occupâmes de notre toilette.
Passer de l'affreuse auberge de la Spada à l'historique et somptueux palais Rasponi me fut une sensation délideuse. Cette Tieille demeure patricienne, célèbre dans les chroniques de Ravenne dés le dixième siècle, a été rajeunie à Tintérieur par les restaurations intelligentes dirigées par la princesse Louise Murât, comtesse Rasponi. La cour d'honneur, à portiques, surmontés des quatre ailes du bâtiment, est restée dans son état primitif; elle est ornée de bas-reliefs et de quelques fragments de sculptures byzantines; sur un des côtés du palais se déploie une élégante terrasse, d'où l'on aperçoit le Dôme et la tour ronde du campanile.
Nous passons une porte massive, du moyen âge, couronnée du blason des Rasponi ; la voiture s'arrête sous la voûte profonde de l'escaher; à gauche, au-dessus du palier du premier étage, nous trouvons une inscription en l'honneur du roi Murât, surmontée d'un aigle aux ailes déployées ; les armes des Murât, des Rasponi et des Ghika décorent la première antichambre que nous traversons ; dans la seconde antichambre sont les portraits de la famille Bonaparte, et, entre autres, un magnifique buste de la princesse Gamerata,
soi L'ITALIE DES ITALIENS.
par Ba^tolini ; puis vient la salle de billard, verte et or, où la série des portraits continue : madame Lsetitia et son mari, la princesse Pauline, radieuse de beauté, revivent dans ces toiles de maîtres; vient ensuite un premier salon d'été tendu de damas bleu et blanc; sur les dessus de portes sont peintes de belles fleurs qui rivalisent de fraîcheur avec les fleurs naturelles groupées en gros bouquets dans des vases de porcelaine de Sèvres. ^ïous trouvons la princesse dans ce salon, assise près d'une table couverte de livres et de journaux. La princesse Louise Murât Rasponi, seconde fille du roi Murât et de la reine Caroline, a la physionomie la plus vive et la plus intelligente ; Tesprit pétille dans son regard, elle a les yeux éclatants de sa mère ; elle nous fait le plus cordial accueil. On lui apporte, comme nous venons d'arriver, un télégramme de Naples annonçant que l'agitation est au comble et qu'on s'attend chaque jour au débarquement de Garibaldi dans les Galabres.
« Naples libre ! Naples délivrée des Bourbons, voilà ce que j'espère voir avant de mourir, nous dit la princesse; il faut que l'Italie affranchie élève un monument à mon père sur le lieu même de son supplice, ajoute-t-elle avec émotion. Toutes les nouvelles sont à l'espérance dans les journaux de France et d'Italie que je viens de lire. Je vous enverrai, chaque matin, le Siècle et le Moniteur^ pendant que vous serez à Ravenne, » poursuit-elle avec bonté. Puis elle me questionne sur mon voyage d'Italie et sur les personnes intéressantes que j'y ai vues ; quand je prononçai le nom du comte Ricciardi et de sa sœur madame Irène Gapecelatro : « Je les ai beaucoup aimés, me dit-elle; enfants, nous avons joué ensemble^ sur les terrasses du palais de Naples et dans les jardins de Portici. »
Comme nous causions, un domestique entre et fait circuler des sorbets.
« La chaleur est trop grande, me dit la princesse, pour que je vous propose une promenade au dehors ; en attendant que vous puissiez visiter les monuments de Ravenne, je vais vous montrer mes reliques.
— Ce palais est lui-même un monument, répliquai-je; ce que j'en ai vu me donne un désir très-vif de le parcourir tout entier.
— Commençons par la bibliothèque, où j'ai réuni tous les livres qui ont appartenu à ma mère ; vous y trouverez, ajouta-t-elle avec
' Le père du comte Uicciardi était ministre du roi Hurat.
un aimable sourire, un de vos recueils de poésies que vous lui aviez offert à Paris *. » Nous passâmes par une galerie de fleurs et entrâmes dans la bibliothèque ; les rayons de chêne sculpté étaient remplis d'un choix de livres d'histoire, de voyages, de philosophie et de littérature attestant Tinstruction variée de la reine Caroline. Tous ces volumes avaient été lus et quelques-uns annotés par elle durant les longs loisirs de Texil. En sortant de la bibliothèque, nous revînmes dans le salon bleu, et entrâmes dans un salon d'hiver qui continuait Tenfilade. Les portraits en pied du roi Murât et de la reine Caroline, peints par Gérard, étaient là et nous regardaient; ils resplendissaient dans leurs costumes royaux. Je remarquai, sur une console, un buste délicieux de la princesse Pauline, par Canova ; le front charmant, ceint d'une couronne de roses, était d'une pureté grecque.
Venait ensuite le ciibinet de travail de la princesse.
« Voici mes reliques, me dit-elle ; j'aime à m'enfermer ici et à rêver, en face de ces vestiges, d'un passé éblouissant et fatal, i
Une sorte de niche encadrée de trophées et fermée par une vitrine à colonnettes d'or se dressait au milieu d'une des parois du ca-. binet. Là, sur une tenture de moire blanche, étaient groupées les armes et les ordres du roi Murât : Tépée de maréchal de l'Empire à poignée de lapis-lazuli, son ceinturon, son bâton de maréchal, son grand cordon de la Légion d'honneur; Tépée qu'il porta toujours durant la campagne de Russie, et sur laquelle étaient les portraits en miniature de la reine, de ses deux fils et de ses deux
* Lorsque la reine Caroline vint à Paris en 1837 , sous le nom de comtesse Lipona (anagramme de Napoli), je la vis plusieurs fois dans Thôtel qu'elle habitait rue de la Ville-rÉvéque; elle venait demander à la France une indemnité de fortune au nom de la gloire de l'Empereur. Je la trouvai bienveillante, digne et encore belle. Elle me parla avec une véritable émotion des sentiments qu'elle avait éprouvés en revoyant la France.
La mémoire de Napoléon était partout vivante ; son trône était tombé, sa renommée restait souveraine. La reine Caroline rappelait avec orgueil le lien du sang qui l'unissait de si prés à la gloire nationale.
Elle entra dans des détails qui me touchèrent.
m Hier, me dit-elle, j'étais au Théâtre- Français, dans une loge grillée; mademoiselle Mars jouait; cette voix toujours si fraîche, ce talent toujours si jeune, m'ont fait illusion; un moment je me suis revue dans cette même salle, non point cachée comme je l'étais hier, mais en reine, auprès de l'Empereur, entouré de sa famille et de sa cour. Tout le passé s'est ranimé pour moi; ça n'a été qu'une illusion d'un instant, mais elle a été bien délicieuse et bien puissante. «
filles enfants ; puis un sabre damasquiné et un poignard à manche de diamants, deux armes que Mourad-Bey offrit en Egypte à Murat, et en retour desquelles le héros français lui donna son épée ; c'était ensuite un sabre turc conquis par Murât à la bataille d'Aboukir ; puis le chàle de cachemire rouge dont il s'enveloppait la poitrine durant la retraite de Moscou ; sa boîte de pistolets, et, à côté, une élégante selle de femme qui avait servi à la reine Caroline. La relique la plus émouvante, celle que la princesse ne pouvait re* garder sans tressaillir, était la montre que Murât portait encore quelques minutes avant sa mort; en marchant au supplice il la confia à son valet de chambre avec ordre de la remettre à la reine.
« Toutes ces reliques de mon père, sacrées pour moi, me dit la princesse, sont restées entre les mains de ma mère tant qu'elle a vécu. A sa mort, elles furent divisées en parts égales entre ses enfants : vous venez de voir là le lot qui m'est échu, i
Nous passâmes dans la chambre à coucher, tendue de lampas vertpomme et blanc, rehaussé d'or ; entre les rideaux du lit était une magnifique Assomption de la Vierge par Luca Longhi, ce grand peintre deRavenne dont je reparlerai.
« J*ai réuni ici les souvenirs de ma mère, h me dit la princesse en me désignant, dans Tatigle de la chambre, une vitrine tout éclatante de bijoux. Il y avait là une parure royale en camées de corail que la ville de Naples avait offerte à la reine Caroline ; puis un petit livre à fermoir d'or ciselé qui attira mon attention.
« C'était le livre d'heures de Marie-Thérèse ; mon père Ta rapporté de Schoenbrûnn, reprit la princesse; c'est un petit chef-d'œuvre du moyen âge ; il est orné de miniatures exquises. »
Je feuilletai, émerveillée, le psautier royal. Je n'ai vu dans aucun missel des scènes de la Bible et de l'Évangile rendues avec autant d'expression et une telle pureté de dessin. Une des miniatures me frappa surtout : elle représente le Père éternel soutenant dans ses bras le Christ mourant. La barbe vénérable du vieillard-Dieu descend jusqu'à la chevelure de la tête du Sauveur ; cette tête navrée s'affaisse sur la poitrine ; le manteau fluttant du père entoure le corps nu du fils ; corps divin d'une pureté et d'une beauté qui me rappelèrent le Christ au tombeau, de Giotto, à Santa Maria delV Arènay à Padoue. La main droite s'appuie sur le sein qu'a percé la lance; le bras gauche retombe défaillant; les jambes s'inclinent sur le globe du monde qui heurte les pieds saignant des stigmates
de la croix. Cette sphère inerte semble dire : « Je suis la matière circonscrite et périssable, et toi, Tesprit, Tinfini, rélernité ! et tu mourus pour moi ! » Ce n'est là qu'une miniature, mais peu de grands tableaux la valent. La princesse remarqua mon admiration : on verra comment elle s'en souvint.
« Nous venons de visiter, me dit-elle, tout le côté du palais que j'habite ; Taile parallèle est occupée par mon fils aîné et sa femme. Mon mari et mon autre fils, qui sont en voyage en ce moment, ont leurs appartements au rez-de-chaussée. »
En entrant dans le salon bleu, nous y trouvâmes le comte et la comtesse Joachim Rasponi. La jeune comtesse, née princesse Ghika, svelte et mignonne, fut une suave apparition ; sa tête expressive, qu'ombrageaient de fins cheveux d'un blond cendré, faisait penser à l'un de ces chérubins étonnés de Bernardino Luini. Elle prit aussitôt en amitié ma fille, frêle et souffrante, qui lui rappelait une de ses sœurs.
Elle nous fit parcourir son appartement, aussi riche que celui de la princesse, et dont un des salons donnait sur la terrasse en regard du dôme. Arrivée dans sa chambre éblouissante, elle ouvrit une porte et nous dit : <( Voici nies plus beaux trésors. i> Dans deux petits lits parallèles, deux enfants dormaient, blonds, gracieux comme leur mère ; ils souriaient à un songe ; sans doute ils la sentaient venir.
Nous retournâmes dans l'appartement de la princesse, en traversant la salle à manger tout en stuc blanc et or et dont la voûte est soutenue par de superbes cariatides d'une fière allure. Des domestiques dressaient le couvert.
« Je vous garde à diner, » nous dit la princesse.
Je me sentais défaillir de lassitude \ ma fille elle-même ne se soutenait plus. Je compris que nous ferions triste figure en si gracieuse compagnie et je priai la princesse de remettre au lendemain son invitation.
f A condition que vous dînerez chaque jour avec nous, répllquat-elle avec bonté. Vous êtes trop mal à la Spada cToro*
— C'est un des signes de l'incurie persistante du gouvernement papal, reprit le comte Rasponi, qu'une ville comme Ravenne n'ait pas une seule bonne auberge. Routes, canaux, édilité, tout a été livré à l'abandon depuis des siècles ; mais, que le chemin de fer, que je ne cesse de demander à la Chambre, relie Ravenne
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à l'Italie centrale, que les marais soient desséchés, que de grands bassins soient ouverts jusqu'à l'Adriatique, et vous verrez, si vous revenez à Ravenne dans quelques années, la grandeur et la prospérité qu'elle aura reconquises. Ravenne, poursuivit-il, peut devenir pour Tllalie ce qu'est Apvers pour la Belgique : un grand cliantier de navires, un port qui n'aura rien à envier à celui que possédait Ravenne au temps d'Auguste. Alors, ajouta-t- il en souriant, les chambres royales de la Spada (Toro cesseront d'être une hyperbole et les lits de fer inexpugnables remplaceront les lits infestés.
— • Et Ravenne, répliquai-je, vous votera une couronne civique, car nul n'aura plus que vous contribué à son émancipation et à son bien-être. »
Ces paroles n'étaient pas une flatterie; le comte Joachim Rasponi, député au Parlement de Turin, a été pour Ravenne ce qu'a été, pour Bologne, son cousin le marquis PepoU. Il y organisa la garde nationale, réunit des comités actifs qui maintinrent l'ordre et fonda un journal qui prêcha l'unité.
La voiture de la princesse nous reconduisit à Thôtel.
Quelle femme, sans exception de rang, n'a senti de ces heures d'accablement absolu qui la fait tomber inerte et la force à se reposer immobile? Quitter un corset, se mettre en pantoufles, dénouer un chapeau dont le nœud gêne la respiration, rejeter un bracelet qui pèse au poignet, un anneau qui blesse la main, s'étendre n'importe où, fût-ce même sur un lit de la Spada d'oro, pour étayer le corps chancelant et les jambes fléchissantes, devient, en pareils moments, une irrésistible nécessité. C'est un anéantissement semblable qui oblige Phèdre à s'affaisser sur un siège antique, en s'écriant ce vers pompeux :
Que ces loards ornements, que ces voiles me pèsent !
C'est une sensation analogue qui fait choir tout à coup, sur les gerbes éparses qu'elle vient de faucher, la moissonneuse épuisée; elle ouvre ses vêtements pour respirer, écarte de son front en sueur ses cheveux brûlants, et, tenant encore sa faucille dans sa main terreuse, s'endort en plein soleil au bourdonnement des mouches qui harcèlent ses pieds nus.
Le bras de fer d une fatigue abrutissante, nous cloua trois heures
sur la couche lacédémonienne du prince de Galles ; ce sommeil fiévreux fut suivi d'un dîner peu réparateur. Le comte Cappi, qui était venu nous voir pendant que nous étions au palais Rasponi, revint vers six heures. Bibliophile infatigable, archéologue, numismate et poète à ses heures, le comte Cappi m'offrit de me montrer le musée et la bibliothèque dont il était conservateur.
«Pour ce soir, me dit-il, nous pourrions voir S,,Apollinare in citlà; rheure du soleil couchant double la beauté des mosaïques byzantines qui couvrent la nef de cette vieille église. »
Nous mîmes un chapeau, jetâmes un mantetet sur nos épaules et nous sortîmes en peignoir et en pantoufles, in lutta confidenza, comme disent les Italiens.
L'église S. ApoUinar» in città s'élève à c6té du palais de Théodoric. Ces deux monuments sont dans le voisinage de la Spada d'oro. Ils nous apparurent illuminés par les derniers rayons empourprés du soleil. La tour antique et les huit petites colonnettes de la façade primitive du palais font aujourd'hui partie d'un couvent de franciscains. Une vaste baignoire antique de porphyre est enclavée au-dessous dans le mur; elle servit, dit-on, de bière à Théodoric et fut placée sur son mausolée que nous visiterons bientôt. Les cendres du roi des Goths ont été dispersées et son sarcophage n'est plus qu'un ornement de sa demeure en ruine. Ce palais était somptueux; les portiques qui l'entouraient s'étendaient au loin, soutenus par des colonnes antiques apportées de Rome et de Constantinople; les murs étaient couverts de mosaïques, les salles décorées de sculptures grecques ; une statue équestre et colossale de Théodoric se dressait sur le seuil. Le roi goth n'habita qu'en effigie celte merveilleuse demeure, qu'il mit plus d'un tiers de siècle à construire. Le jour oii il devait l'inaugurer, la mort le prit par la main et le conduisit dans la demeure éternelle. Ses successeurs et quelques Exarques de Ravenne résidèrent au palais de Théodoric. Charlemagne le détruisit en partie, emportant avec l'autorisation du Pape ses plus beaux ornements et la fameuse statue équestre. Que sont devenues pour nous ces dépouilles?
On sait que Théodoric assiégea durant trois ans Ravenne, défendue par Odoacre. La mort de ce dernier prince détermina la capitulation tie la ville. Théodoric y fit son entrée le 3 mars 493; il prit possession dd porto di Classe, l'ancien port des Romains ; il embellit Ravenne, restaura Rome et gouverna l'Italie durant trente-
huit ans. C'est Théodoric qui érigea, au commencement du sixième siècle, cette magnifique église de S. ApoUinare in città, qui n'a pas d égalp. dans la chrétienté ; il en fit le siège des évèques ariens. Le campanile, de forme ronde, est du neuvième siècle. La façade, qui ne correspond pas à la splendeur de la nef, est supportée par des pilastres et par deux colonnes d'ordre ionique en marbre grec. Deux inscriptions la décorent : Tune en Thonneur d'un chevalier romain, Taulre en Thonneur de Constantin le Grand. L'intérieur de l'église se divise en trois nefs soutenues par vingtquatre colonnes de marbre oriental apportées de Constanlinople et dont les chapiteaux sont gothiques. En pénétrant dans l'église, l'œil est ébloui par les mosaïques sur fond d'or qui se déroulent de chaque côté d un bout à l'autre de la i^f du milieu. La mosaïque de droite représente d'abord la vieille Ravenne et ses plus fameux édifices : l'église de San Vitale, le palais de Théodoric avec ce mot écrit sur son fronton : Palatium, et des vaisseaux, apparaissant entre les colonnes des portiques. Après la cité, et semblant en sortir, vient une procession de vingt-cinq figures en pied, de saints et de martyrs; ils sont vêtus de dalmatiques et portent chacun à la main une couronne. Des arbres et des fieurs se groupent derrière ce défilé de bienheureux. La procession s'arrête en face du Sauveur, qui, assis sur son trône, entouré de quatre anges, accueille les saints et les bénit. Sur la paroi de gauche, on voit la forteresse, la città di Classe^ et la mer couverte de navires. Viennent ensuite vingt-deux vierges tenant toutes à la main une couronne d'or ornée de pierreries. Les têtes sont d'une pureté grecque; les corps pudiques, drapés de robes blanches, rappellent par leur allure la procession des Panathénées des frises du Parthénon. Marie, leur sainte patronne, les reçoit et leur sourit; elle a dans ses bras Tenfant- Dieu. Deux anges sont de chaque côté du groupe de la Rédemption, devant lequel les mages agenouillés déposent leurs présents. Le Saint-Marc de Venise n'a rien de comparable à ces deux immenses et splendides mosaïques. Les lueurs du soleil couchant animent chaque figure, leur prêtent le mouvement, les font saillir en relief et comme flotter dans le fluide d'or qui forme le fond des tableaux : on dirait deux visions des scènes de l'Évangile revivant tout à coup pour ramener les cœurs à la foi.
* L'anti(|ue port de Ravenqe.
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Les deux nefs inférieures et le chœur, décorés de fragments antiques auxquels ont été malheureusement mêlés des marbres modernes, n'attirent qu'un regard distrait. Le mailre-autel, d'un goût détestable, est une profanation. Il a été substitué, au dernier siècle, à Tautel primitif, qui était formé par un bloc de vert antique. On voudrait jeter Tautel moderne dans le Ronco, de même que le fastueux et discordant tombeau du cardinal Alexandre Malvasia (mort à Ravenne il y a quarante ans), qui se trouve à droite du chœur.
En sortant de l'église nous tournons, à gauche du palais, dans une large rue qui conduit à la porte AlberonU à l'est de Ravenne.
« C'est la rue que prenait chaque soir lordByron, me dit le comte Cappi, pour aller faire sa promenade au bord du canal. II était superbe à cheval ; sa taille, un peu courte, semblait s'élancer plus élégante et plus fière; sa tête inspirée était plus belle encore, animée par la course et encadrée de sa chevelure que l'air soulevait. Que de fois je l'ai vu passer! Les sabots de sa jument anglaise faisaient jaillir des étincelles de ce même pavé où nous marchons. Toujours, en m'apercevant, il me faisait un petit signe de la main, ou bien il s'arrêtait pour échanger avec moi quelques bonnes paroles. Il m aimait un peu, parce qu'il sentait que je l'aimais beaucoup. II était adoré à Ravenne. Le peuple l'appelait il magnifico signore inglese. Le parti libéral trouvait en lui un chef et un protecteur. Il concourut dans les Romagnes, par sa fortune et son génie, à l'organisation de la société patriotique qu*on désigna sous le nom de Carbonarisme. Il avait caché un dépôt d'armes chez lui pour servir à l'heure de l'action. Ravenne, aujourd'hui indépendante et réunie à l'Italie libre, doit une statue, poursuivit le comte Cappi, à ce fier poète étranger qui Taima comme un de ses fils. Il quitta la pauvre Ravenne à regret, lorsque les proscriptions de 1821 la décimèrent; il suivit, dans leur exil à IHse, le vénérable comte Gamba, dont les biens furent confisqués ; son fils, Pietro, qui devait accompagner le poète en Grèce et y mourir après lui ; son autre fils, qui a survécu pour défendre l'Italie nouvelles et sa fille, la belle comtesse Guiccioli, dont Child-Harold a dit, en parlant de son amour pour elle :
* Le comte Gamba, représentant de cette noble famille, est aujourd'hui gouverneur de Parme.
A stranger loves a lady of the land,
Born far beyond the mountains, but his blood
Is ail meridian, as if never fann'd
By the bleak wind that chiHs the polar flood.
« Je ne puis suivre ces bords du canal, ajouta le comte Cappi, sans m'imaginer qu'il va m'apparaitre : c'était une de ces figures qui s'imprègnent à jamais dans le souvenir. Il en est ainsi d'une statue grecque ou d une tête de Raphaël; dans la nature comme dans Fart, ce qui est vraiment beau ne s'oublie point. »
Tandis que le comte Gappi ranimait pour moi Ghild-Harold, nous étions arrivés sur le quai poudreux et çà et là défoncé du canal ; quelques pauvres barques étaient amarrées sur les flots troubles; le mouvement, l'activité, le commerce, manquaient à cette voie navigable si voisine de l'Adriatique. On sentait, ainsi que me l'avait dit le comte Rasponi, qu'il suffirait de la volonté de l'Italie libre pourfendre à Ravenne son antique prospérité. Nous soulevions sous nos pieds une poussière brûlante ; de belles jeunes femmes la bravaient, tête nue, radieuses, à bon droit, de leurs chevelures brunes ou dorées qui couronnaient avec magnificence leur front grec. Je n'ai jamais vu de visages aux lignes plus correctes et plus pures : on eût dit que toutes les déesses des galeries du Vatican étaient accourues là en costume moderne. Les robes et les écharpes à couleurs trop voyantes me gâtaient un peu tant de beauté. Nous rentrâmes dans la ville et parcourûmes la place Maggiore, où se trouve un portique soutenu par huit grosses colonnes de granit ; ce portique conduisait au temple d'Hercule, que Théodoric avait fait restaurer. Le chiffre du roi goth y est encx)re visible sur l'enlablement. Deux hauts piliers, surmontés des statues de saint Vital et de saint Apollinaire, se dressent sur la même place : ce sont deux trophées des Vénitiens qui s'emparèrent de Ravenne en 1441. Une naauvaise statue de Clément XII, du dix-huitième siècle, s'élève en face. A droite, dans une rue un peu en retour de la place, est un beau palais transformé en Casino. Nous nous asseyons dans le jardin pour prendre des sorbets. La musique des régiments joue des symphonies sous les acacias en fleurs qui nous entourent. Au bord d'une table voisine s'accoude une jeune femme dont la tête est couverte du pezzoUo génois ; elle est ravissante sous ce long voile diaphane qui l'enveloppe presque tout entière. La nuit, d'une sérénité pénétrante, suspend des myriades d'étoiles à travers les branches fleu-
L 'ITALIE DES ITALIENS. Sl5
ries. Mais bientôt le sifflement des %anzare altère notre quiétude ; nous pressentons le supplice qu'ils nous réservent à Yalbergo délia Spada, En rentrant, nous trouvons une poudre bienfaisante que nous a envoyée le comte Rasponi» et qui, brûlée dans notre chambre, tient à distance nos ennemis.
Le lendemain matin, je m'aventurai seule à travers Ravenne. Voir sans un cicérone qui vous dirige, sans une voix qui commente les faits historiques et règle à Tavance nos appréciations, c'est voir, ou du moins tenter de voir, d'une façon nouvelle. Je traversai la place du Théâtre et suivis, à gauche, la ruelle qui mène au tombeau du Dante. Avant de me faire ouvrir la porte de la chapelle médiocre contenant ces restes illustres, je voulus visiter l'église de Saint-François, où le corps de Dante fut primitivement enseveli. • Dante avait été excommunié, et, quand il mourut à Ravenne (44 septembre 1321), ses restes furent réclamés par le cardinal Bertrand del Paggetto pour les livrer aux flammes ; c'eût élé une sorte d'inhumation à l'antique, qui ne m'aurait pas déplu ; les cendres du sublime poète, dispersées dans la nature, s'y seraient trouvées mieux que sous la mesquine coupole qui les emprisonne ; pour de telles immortalités tout monument est vulgaire. Je tourne l'un des angles de la sépulture d'Alighieri et me trouve sur la place recueillie de Saint-François, qui vit passer son cadavre la face découverte, austère dans la mort comme elle l'avait été dans la vie. Lord Byron, en arrivant à Ravenne (le 10 juin 1849), habita la grande maison (c'était alors une auberge) à l'ouest de cette place. Une inscription du comte Gappi, gravée sur une plaque de marbre, rappelle au pas « sant Child-Harold. Le poète vivant se plaisait dans la compagnie du poète mort. Byron demeura plus tard au palais Guiccioli, où je conduirai mes lecteurs. Au milieu de cette jolie place de Saint- François se dresse la statue en bronze du pape ^lexandre VU ; du côté du midi est un palais relié par un grand arceau à une terrasse où s'élève un belvédère, des statues et de grands cyprès; ces belles perspectives décoratives sont la propriété d'un connite Rasponi, cousin du mari de la princesse Murât.
J'entre dans Fèglise de Saint-François, fort ancienne, mais malheureusement restaurée et badigeonnée; le campanile seul a échappé à l'injure de ces réparations : il est un des ornements de la place. Je remarque dans la nef, deux admirables tombeaux. Je suis très-frappée par un bas-relief représentant un moine dont
le corps et le froc sont en marbre rouge, tandis que la tête ascé^ tique et les mains amaigries, en marbre blanc jauni par le temps, simulent la chair macérée. Le pavé est formé de pierres tumulaires. Je lis sur plusieurs le nom des Rasponi. Comme les Visconti de Milan, cette ancienne famille de Ra venue eut des brandies trèsnombreuses. En sortant de Téglise, je passe sous Tarcade du palais Rasponi et j'arrive dans une rue qui porte le nom du Dante. Je m'arrête devant le vieux palais de Santa Croce dont une marchande de merceries occupe le rez-de-chaussée. J'entre pour acheter une résille; je trouve là une mère et ses deux fils : Tun des enfants lit dans un coin, Tautre* écrit sur une table en chêne sculpté; le père est patron d'une barque sur l'Adriatique qui va de Ravenne à Venise ; la mère élève ses fils, tout en faisant son petit commerce. Des bahuts et des crédences anciennes, d'élégants miroirsde Murano, quelques bons tableaux et de vieux plats de belle faïence composent un mobilier qui me fait envie. La marchande ouvre la porte de sa chambre à coucher et me prie d'y entrer, en me disant : « Vedete, signora, il bel qiiadro ; » et elle me désigné une madone de Luca Longhi d'une grâce exquise. Son fils aîné, Antonio Mancini, devinant que je suis étrangère, me propose de m'accompagner à Sant" Apollinarein ciità. J'accepte; il fait un bout de toilette, prend dans ses bras deux gros volumes illustrés de l'histoire de Ravenne et me précède 4'un air grave. Nous traversons la grande cour d'honneur de cet immense palais de Santa Croce, dont cette mère et ses enfants me semblent en ce moment les seuls habitants. Une herbe haute et serrée couvre les dalles de cette cour, suivie d'une autre aboutissant à une rue qui nous conduit en face de 1 église de Théodoric. Je suis encore plus frappée que la veille par la mosaïque où se déroule la procession des vierges. Les lueurs dorées du matin leur prêtent des contours suaves ; la pureté du jour fait rayonner eur pureté; les clartés du ciel semblent s'échapper des corps transfigurés des chastes Élues. Tandis que je les considère une à une, le petit Antonio me lit à haute voix la description que fait de cette mosaïque le vieil historien de Ravenne et déploie sous mes yeux la planche gravée qui la reproduit. Sans m'adresser une question, sans vouloir accepter une buona mano, l'enfant m'acco mpagne jusqu'à \diSpada d'ara; arrivé devant la porte, il me dit en rougissant : « Signaray falemi Vanore di tenere questi libri fina che partirete da Rav enna. » (Madame, faites-moi l'honneur de garder ces livres
jusqu'à ce que vous parliez de Ravenne). Je prends les volumes et engage Taimable enfant à venir me revoirie surlendemain. On me remet en rentrant les journaux français que m'a envoyés la princesse Murât et VAdinatico fondé par son fils, où je lis un gracieux article annonçant mon arrivée et mon séjour à Ravenne.
A une heure, la voilure de la princesse vient nous chercher. Ces aimables attentions me pénétrent de gratitude, et frappent d'étonnement le padrone di casa délia Spada d'oro, qui, nous voyant voyager sans domestiques, a toisé tout d*abord notre peu d'importance dans le monde; pendant que nous sommes au palais Rasponi, il se décide ce jour-là à faire laver à fond la chambre del principe di Galles et à mettre à nos lits délia biancheria d'une finesse et d'une blancheur vraiment royales.
Comme la veille, nous trouvâmes la princesse dans le salon bleu, assise près de la table en mosaïque où étaient épars les livres et les journaux : parmi les livres se trouvaient les Souvenirs de madame Récamier,
« Avez- vous lu cet ouvrage de madame Lenormant? me demanda la princesse.
~ 11 venait de paraître, répliquai-je, au moment où je quittai Paris, il y a dix mois, et j'eus seulement le temps de le feuilleter un jour chez le libraire qui l'avait édité, pour vérifier si madame Lenormant avait osé me nommer dans son livre; e% s'en était bien gardée; elle n'est pas de ces esprits hardis qui abordent de front un ennemi; elle s'est contentée d'allusions; elle parle avec dédain des femmes auteurs, qu'elle appelle des bas-bleus, comme si elle n'était pas un bas-bleu commercial et retentissant, écrivant par vanité et vendant les souvenirs les plus nobles et les plus charmants; expurgeant de sa plume pudibonde, au profit d'une coterie légitimiste et dévote, les lettres de personnages illustres que la précipitation de la mort de madame Récamier fit tomber entre ses mains, faisant un portrait grossier et insultant de Réranger *, qui avait été l'ami de Chateaubriand et de sa tante d'adoption, affirmant qu'elle n'a aperçu qu'une
* On sent dans cette page que madame Lenormant se souvient de la lettre suivante, qui me fut adressée par Béranger au moment du procès. Cette lettre fut lue en plein tribunal :
« Où en est Todieuse affaire qu'on vous intente, chère Huse? H. et madame Lenormant, au mépris de la volonté de leur parente, veulent-ils toujours faire casser la donation? Veulent-ils essayer délivrer à l'infamie la femme de talent
fois, à TAbbaye-aux-Bois, ce gros petit hommCf tandis qu^elle a été le témoin des nombreuses visites du célèbre chansonnier, que madame Récamier est allée yoir elle-même fort souvent à Passy.
— Vous avez été en guerre, interrompit la princesse; je n'ai rien oublié de votre fameux procès, dont nous reparlerons, et je conçois, ajouta-elle en souriant, votre irritation à son égard, comme je m'explique jusqu'à un certain point Taigreur de ses paroles lorsqu'elle touche à ce qui vous concerne : il n'est pas dans l'habitude des dévots d'être modérés et justes envers leurs antagonistes; mais ce que je ne comprends pas, poursuivit la princesse, c'est qu'après vous avoir fait un procès scandaleux pour vous empêcher de publier les lettres de Benjamin Constant, que sa tante
à qui cette exceUente madame Récamier portait un intérêt si affectueux» qu'elle me pria plusieurs fois de vous engager de prendre un logement auprès d'elle en attendant que, comme elle, vous puissiez prendre, à ses côtés, un petit appartement à rAbl>aye-aux-Bois, où elle avait désiré que vous fissiez entrer votre fiUel En vous rapprochant d'elle disparaissait la nécessité des visites qu'elle vous a si souvent faites autrefois, et dont j'ai vu la dernière peu de temps après la mort de Chateaubriand.
« En revenant sur ce passé, j'ai recueilli mes souvenirs sur l'acte en ques* tion. Vous m'aviez fait confidence de cette donation et de la notice que madame Récamier avait désiré que vous fissiez pour mettre en tête de la publication des attires de Benjamin Constant, notice pour laquelle elle vous avait fourni des renseignements que vous ne pouviez tenir que d'elle seule. Vous savez que je ne me suis lié avec madame Récamier qu'auprès du lit de mort de notre illustre ami Chateaubriand. Benjamin Constant, avec qui nous avions été également liés, était souvent le sujet de nos conversations. Un jour, elle me demanda si vous m'aviez communiqué la notice et les lettres. Je répondis que je ne connaissais des lettres que les fragments cités par M. Loménie*. Quant â la notice, je l'avais lue assez légèrement. Elle me dit : « Quand le moment de les c publier viendra, j'espère que vous serez consulté par madame Colet, à qui j*ai « donné ces lettres. »
« Cette conversation fut plusieurs fois reprise, toujours dans le même sens, et j'étais peut-être la seule personne avec qui elle eût voulu l'avoir; car, dans l'idée de publier les lettres de Constant perçait, avec de la gratitude pour le souvenir de cet homme éminent, le désir de le laver du reproche d'insensibilité que Sainte-Beuve avait cru devoir lui adresser dans un article sur madame de Charriére. Je lui avais rapporté les éloges que Constant n'a cessé de me faire d'elle. Je devais donc, plus qu'un autre, lui paraitre un conseiller convenable pour le travail qu'elle vous a fait faire et qu'elle se fit relire plusieurs fois. Ajoutons qu'autour de madame Récamier il y avait, sauf Chateaubriand,
* Vie de Benjamin ConsUmt, dansla collection des Contemporains^ par un hoimne àa rien. -^ M. Loménie est aujourd'hui le gendre de piadame Lenormant.
L*If AME Dis ITALIENS. M
Tims atàît douées elctimt, par parenthèse, fai retromé une partie ^ïis son livre, ce qui me semHe vrainrênt inom, c'est qu'elle fasse paraître sans autorisation leis lettres intimes de la Ikmflte impériale à sa tante ! J'ignore si eUe a obtenu de FErapereurte permission de publier tes lettres de la reine iortense, et si les enfants de mon oncle hndeîi ont approuvé qu'dle imprimât celtes de leur père; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle n'a ^àïanclé ni à mi?n frère ni à moi notre consenternent pour livrer au ffliblic les lettres de notre mère; Je n'étais pourtant pas une élraiigère ï^nr madame Lenormant; elle m'avait connue à Trieste, et avait pasisé deur jours près de moi dttez ma mère; ir était de la t^onvenance k plus élémentaire qu'elle m'édrivît pour avoir mon avis sur l'oppértunité de ^ publication. €e qm rend son procédé plus dvoqtjfânt, c'est qu'elle entoure parfeis
peu de personnes, je crois, bien disposées envers la mémoire de Fauteur d*Adoipke. -.^- .^
« La^oenfiaac& qn-'â cet égard:«lle voulait bi«i mettre ai mefiae4imiiittièf en rien celle qu'elle avait en voua, dont, ainsi que moi, elle estimait la cara<v> tére fier et indépendant, le cœur dévoué, désintéressé et généreux jusqu'à Timprod^iee.- Aussi, quelle a été ma surprise en vous voyant accusée de captation, de fraude, de ruse, etc., vous dont l'énergie un .peu trop méridionale a ptt quelquefois vous exposer à des reproches si différents ! C'est ce que raadamç Bécamier me disait un jour devant madame Lenormant, qui se joignait à tous les éioges^que notts vous donnions.
« Comment cette ^ame n'a-t-elle pas senti qu'elle devait respecter ta volonli de sa bienfaitrice? S'il y a scandale dans la publication, c'est le procès qui vous est întenté'qui en sera eause. Dira«t-on que madame Récaonier, vivante, s'opposerait à la publication des lettres de Beiyamin Constant? Mais elle en a livré plusieurs à' M. Loménk; mais dans les Mimoires aware'40mbêt on verra un U?ie tout entier consacné à L'iùstoire de madame Récamier, et cette histoire, presque c(»nplète, elle e^t pu la lire dans peu de mois, si elle n'eût pas été clierther le><^oléra loin de «on ^our favori *. •
c A la longueur de ma-lettre, éeritft à la iiàte, vous jugo^z combien nie pr^oceupé cette alfaire. Pauvres femmes de lettres ! trop souvent votre sex« vous dénigpfr-^t le aôtre voua écrase.
«. Safls mea^ nwix de tête, qui continueitt, j'aurais été causer avec vous; en soutenant votre courage, en modérant votre Juste indignation, j'aurais cru Femptîr encore ies.intœtions de la digne amie de Chateaubriand; moi, j'ai le jsespect des morte, et je sais Umt le bien^ qu'elle vous souhaitait.
« Recevez, fMt& Ifuse^ mes témoignages d'amitié bien dévouée.
« BéRANGEn.
- « Juillet 18*». »
*■ Madame RécamîeE quiUa l'Abbaye-aux-feoîs pour ftiir le chpli'ra qui s'était déclaré dsou le^isinage, à PFiospfke des Petit9»Ménnges, et, par une douloureuse fatalité, le ctM^èi'a kl Arappa chetmadamé benômiant, rue Nenté-des-Pelits-Chanips.
Sl# L'ITALIE DES ITAUEPTS.
€66 lettres de comraenlairefi malséante; ainsi, à la page il7 du tome l*' de» S&uvenin, à propos de M. de Rohaa-Gbabot, elle tente d'maintter que ma mère mit toute sa coquetterie à monter la tète à ce pauvre duc; il se la montait bien tout seul, ^uta gaiement la priocesee : il vfdil eu de tout temps cet esprit romanesque et exattèqui le poussa au sacerdoce*. Tous verrez dans les lettres de madame Récami^ è ma mère, que je veux vous montrer, avec <pielle gréoe et de quelle façon enjouée elle parle du souvenir que Viiibé de Rohau gardait de la reine GaroHne. Madame Lenormant, en héiitaBt desa tante, n'a pas: hérité de son stylé : elte n'a ni la détieatesse de toudie, ni le sens devinatoire de ce qui charme ou Messe, qa^ possédait si bien madame Récamier; elle affecte d'appeler presque toujours la reine Caroline madame Murât, et elle voudrait faire croire que la reiiie futTobligée gratuite et même un peu la protégée de sa tante, tancys que les lettres de madame Récamier, que vous allez lire, expriment avec un ton de révérence amicale que ce qu'elle tenta en faveur de ma mère, sous la Re&taitfalioR, Im était inspiré par la gratitude de Taccueil que ma Bière lui fit à Naples lorsqu'elle y régnait.
— C'est qu'il y a, répliquai-je^ entre le caractère de madame LeiKHrmant et celui de madame Récamier, toute la distance qm sépare une dame de compagnie mécontente et rogue, à l'esprit didactique et sec, d'une femme d'esprit, bonne, beVLe, idolâtrée» mon- ^NîiBe, et j'ajouterais volontiers un peu païenne, en me souvenant du portrait mi-voilé. de Gérard'; madame R^amier, amie de ma^
* Le duc de Rohan-Chabot se fit prêtre, lievuit^vèqae, puis cardiBal.
* Madame Récamier n'était pas cette prude néo^cbrétienae qu'osPa-tenté do «ous présenter dans les Souvenir» i je me rftpp^e ^'on jour je lui lisais à haute voix ie roman de Raphaël de M. de Lamirtiner nouveHement publiéf arrÎTée à la scène de la déclaration dans le parc de Saint-douë, an moment oïl la passion du héros éclate et que, pris d'un fougueux élan de Sylvain, H-em* hrasse un arbre au lieu d'embrasser celle qu'il aime, madame Réettnter s^é* cria en riant : t il aurait bien pu lui baiser an moins la main en pardi mo^ Hient. »
Elle aimait i rappeler le souvenir de sa JMauté qui n'était phis et la aenia* tion ravissante qu'elle avait si longtemps produite en paraissant dans un safam ou en traversant U foule : « Le jour où les petit» Savojnrds ne se «ont plus retournés dans la rue en me voyant passer, j'ai oempria que tout était fini, » ne disait-elle. Ne croit-on pas entendre mie beUe Grecque du tempe de Mridés, heureuse de voir sa beauté proclamée par les c^vrds étomés des enfants du peuple jouant sur une place d'Athènes? « 11 est bien difficile, me (Usait-eUe encore, de vieillir avec harmonie, c'est-â-dire de se vêtir de m*- Bière â ce que le costume ne forme pas une dissonance avec les restes flétri*
dame de Staël, de Chateaubriand, du pur et tolérant Ballanche, et plus tard de François Arago, de David d'Angers et de M. Ampère; madame Récamier avait respiré le souffle de leurs doctrines libérales et n'avait pas parqué ses sentiments, ses idéf s,ses opinions et sa foi dans une petite Église puritaine et guindée; c'était un grand cœur, ayant des élans passionnés de sympathie et de charité, dont le pénétrant souvenir m'émeut encore. Madame Récamier ambitionnait les suffrages des personnes éminentes que je viens de nommer, et, dans les deux dernières années de sa vie, de Déranger, devenu Tami
du déclin; le costume moderne, ajoutait-elle, est affreux par sa recherche d'ornements inutiles qui attirent les yeux et par sa coupe qui force une taille affaissée à se dessiner tout comme une taille juvénile; le simple péplum antique avec ses plis nombreux était bien autrement seyant. La coiffure est tout un problème à résoudre pour la femme qui vieillit; je ne me pardonne pas poursuivait-elle avec un sourire attristé, d'avoir, dans un jour d'éclipse de goût, adopté la perruque qui nécessite toujours le grotesque bonnet bourgeois surchargé de dentelles et de rubans. Il faut vieillir tête nue et oser montrer ses cheveux blancs, parure plus harmonieuse que tous les clinquants. » Elle se souvenait du temps où un petit fichu diaphane simplement jeté sur ses beaux cheveux la rendait adorable. Elle ne voulut jamais dire son âge précis. « A quoi sert, répétait-elle à ce propos, que les hommes puissent mettre une date à notre beauté? Tant que nous leur plaisons nous sommes jeunes, j'ajouterai, à âge égal, plus jeunes qu'eux, car une honnête femme n'a pas eu dans ?a vie les passions qui ravagent l'homme avant l'heure. »
Elle n'était satisfaite, avec raison, d'aucun des portraits qu'on avait faits d'elle, elle les trouvait tous maniérés ou empreints d'une roideur démentie par la souplesse naturelle et si attrayante de toute sa personne; pas un peintre n'avait su rendre avec naïveté cet air élonné et irrisisiible de pemionnairet dont parle Benjamin Constant, et qu'elle avait encore à quarante ans. la statuaire avait été aussi impuissante que la peinture à reproduire son ineffable beauté; le buste où Canova Ta représentée en Béatrix lui paraissait une figure presque imaginaire, « et pourtant, ajoutait-elle, ce sont mes traits; il faudrait seulement y mettre ce je ne sais quoi qui composait autrefois ma physionomie.» Klle me demanda un jour de la conduire chez Pradier pour qu'il tentât de faire un grand médaillon d'après le buste de Canova, et les indications de sourire et de regard qu'elle lui donna elle-même. C'était un travail de divination impossible. Notre grand sculpteur exécuta une œuvre d'art fort belle, mais qui ne rappela madame Récamier ni à elle-même ni à aucuns des amis qui l'avaient connue dans ses jours de prestige. Le meilleur portrait qui soit resté d'elle est encore celui que Devéria fit après sa mort; la vie et la douleur, en s'échappant de l'enveloppe brisée, laissèrent le calme et la beauté revenir sur ses traits flétris; le tissu de la peau se dilata et se polit romme par miracle ; le visage immobile rayonna un moment, tel qu'aux plus beaux jours sous les yeux du peintre; il saisit cet éclair de rajeunissement suprême et rendit dans toute sa pureté la douce image endormie. Elle méritait cette suave apothéose, celle qui avait si bien senti l'art antique durant ses voyages en Italie; elle se trouvait à Naples au moment des premières fouilles que le roi Murât fit faire à Pompéi; elle assista, A côté de la reine Caroline, à
et le confident de Chateaubriand; elle eût souffert si leur approba^ tion lui eût manqué. Je le répète, je n'ai jamais vu de contraste plus frappant qu'entre cette femme pétrie de charmes et de beauté, d'une douceur fine et exquise, et cette nièce d'adoption que le hasard jeta dans son intimité *, Madame Récamier sentait toute la dissemblance, elle en redoutait les effets pour ses amis et pour leur mémoire ; c'est ce qui lui donna la première pensée de me confier trois correspondances de ses amis libéraux, et de me char^ ger de les publier après elle. Elle commença par la correspondance de Benjamin Constant, délesté des ultras et des dévots de son entourage; elle me fit lire une partie des lettres de Chateaubriand, celles mêmes qui se trouvent dans les deux volumes des Souvenirs, et un grand nombre de lettres de madame de Staél que madame Lenormant se réserve sans doute de présenter au public sous le jour voilé d'une clarté mystique *. Madame Récamier avait fait copier
l'éblouissante découverte de la grande fresque d'Adonis blessé, peinture surhumaine, reflet de l'Olympe, réalisation des dieux d'Homère, qui met à néant tous nos faiseurs de pasticltes grecs, sans en excepter M. Ingres, malgré les efforts de son génie*; elle me disait : « Ce qu'il y a d*âme dans la beauté, ce qui produit le saisissement qu'elle cause également à tous, au poète comme à l'ignorant, n'a été compris et rendu que par les anciens. »
' Madame Récamier, passant un jour dans un village où des petites filles lui offrirent des fleurs, choisit parmi elles madame Lenormant et l'adopta.
* Depuis cette époque, les lettres de madame de Staël ont paru, encore plus jésuitiquement expurgées que celles de Chateaubriand; tout ce qui pouvait blesser l'esprit de la petite église, dont madame Lenormant fait partie, a été scrupuleusement retranché. Madame Lenormant affirme cette fois qu'elle s'est pourvue du consentement de la famille de madame de Staël et concertée avec elle sur cette publication ; il se peut que le gendre et le petit-fils de cette femme illustre, dans la ferveur de leur orthodoxie nouvelle, et champions inattendus du pouvoir temporel du pape contre lequel Corinne aurait tonné de toute son éloquence; il se peut, dis-je, que MM. de Broglie père et fils aient approuvé les interprétations forcées et les attermoiements pieux dont madame Lenormant accompagne chaque lettre de madame de Staël, mais l'âme ardente de la fille de Necker a dû tressaillir d'étonnement, peut-être de colère, en se voyant transformée de la sorte. C'était hier que vivait madame de ^laêl, beaucoup de ceux qui l'ont connue existent encore; on ne trompe pas les contemporains sur un personnage aussi célèbre, on trompe encore moins la
* Ceux qui penseront que j'exagère n*ont qu'à aller voir la reproduction (d'une merveilleuse lidélité) de cette fresque d'Adonis blessé faite par M. Ferdinand Gaillard, grsind prix de Rome; ils trouveront dans Tatelier de l'artiste d'autres peintures non moins admirables découvertes dans les fouilles récentes que le roi Victor-Enunanuel a fait faire à Porapéi : Un jugement de Paris et une Néréide scrtanl des eaux sont deux chefs-d'œuvre que la gravure devrait se bâter de reproduire. Cette incomparable collection, recueillie par H. Gaillard , semii digne de décorer une des salles de la villa antique que S. A. L le prince Napoléon s'est fait construire'avenue Montaigne.
pour moi ces deux correspondances, elle songeait à me les remettre peu de jours avant sa mort, et me pressait de faire sur Chateaubriand et madame de Staél un travail analogue à celui que
postérité. D'ailleurs les écrits de madame de Slaêi attestent ses doctrines et ses passions; ils suffisent à recomposer sa figure réelle, qui survivra, Dieu merci, à la factice et médiocre image que nous en trace une plume hypocrite. Vouloir faire de madame de Staël un être impeccable au point de vue catholique, la rêver aspirant à rentrer dans le giron de TËglise, de cette Église où l'on introduit du même coup Schlegel et où l'on voudrait précipiter au lit de mort la folle duchesse de Devonshire pour lui faire- retrouver sans doute dans Fétemité son saint sigisbé le cardinal Consalvi; oublier le cuUe que madame de Staël gardait à toutes les idées de son père, protestant convaincu et libéral enthousiaste, c'est un zélé dévot dont Timpuissance fait sourire d'ironie; vouloir enfin, descendant à regret des régions célestes aux choses de la terre, vouloir, lorsque madame de Staël, arrivée à prés de cinquante ans, se livre ardente à l'indomptable chimère d'un dernier amour et épouse un homme qui aurait pu être son fils, au lieu de la plaindre et d'avouer la flamme et l'orage qui l'envahirent, vouloir tenter de métamorphoser la femme éprise en sœur de charité qui se dévoue et s'unit par pitié au beau et jeune deBocca, c'est à faire monter aux lèvres les vers les plus cru8 de Molière :
Les enfants que l'on fait se font-Us par Toreille?
Et qui donc ignore qu'il naquit un fils de cet amour positif, qu'on nous présente comme un amour mystique? Qui donc n'a vu, sous le régne de Louis- Philippe, ce triste rejeton d'une femme de génie et d'un homme superbe, disgracieux et hypocondriaque, errer dans les salons de M. de Rambuteau *? Qui donc n'a pas su que ce pauvre être maladif avait rejoint hâtivement dans la tombe sa mère, dont sa naissance causa la mort. En rappelant ces faits connus de tous et qui ne sauraient ternir la gloire de madame de Staël, j'entends des lèvres pudibondes murmurer que je manque au respect qu'on doit aux morts illustres; il y a quelque chose de plus beau, de plus sacré que le respect, c'est la vérité. Prenons garde de trop nous écarter de la nature pour ne nous inquiéter que de la société; tronquer l'homme, ce n'est pas le f^ire plus grand; taire ce qui nous choque dans une destinée, ce n'est point la rendre plus glorieuse; dans les réalités de l'histoire comme dans les fictions de l'art osons tout aborder et tout peindre; souvenons-nous des anciens, ces maîtres immortels; souvenons-nous de Montaigne, de Saint-Simon, de Voltaire, de Diderot, de Beaumarchais, de Paul-Louis Courier, de Balzac; dédaignons l'obséquiosité du commentateur de madame de Staël qui la loue (pour ménager la vanité de sa noble descendance) de n'avoir jamais porté le nom de ce mari de la dernière heure. Ne sent-on pas qu'il eût été plus fier et plus digne de mettre sur ses
* Le lils de madame de Staël et de M. de Rocca avait épousé la fille de M. de Rambuleau ; nous lisons ce qui suit, au sujet de ce fils, dans une lettre de Benjamin Constant adressée à madame Kécamter après la mort de madame de Staël : « J'ai reçu des nouvelles d'Albertine (la duchesse de Broulie), elle m'écrit tristement; mais ils sont tous bien comme santé. Le grand château lui semble un désert horrible. Je le conçois; elle me donne des délafls sur la déclaration de mariage dans le testament et sur la reconnaissance de l'enfant qui est né; il est â Coppet. Albertine me parle de la tendresse qu'elle éprouve pour ce petit frère Alphonse. »
j'avais écrit ^ur Benjamin Constant *. Ce premier travail avait exigé beaucoup de recherches; j'y perdis un temps précieux pour Técrivain forcé de gagner sa vie au jour le jour; d'ailleurs, je lavoue, ces trois correspondances, bien que de personnes illustres et dont j'admirais à différents degrés le caractère et le génie, me paraissaient d'un intérêt médiocre; les lettres les plus intimes et les plus vives devaient être élaguées. Madame Lenormant a renchéri sur cette première épuration, elle a coupé dans les lettres de Chateaubriand tout ce qui pouvait blesser la coterie restreinte dont eUe quête les suffrages, sans se préoccuper si ce n'étaient pas les passages supprimés qui intéressaient le plus le public, et, chose autrement grave, sans se demander si de telles mutilations de l'esprit des morts n'étaient pas une profanation. Je me montrais donc fort peu empressée à posséder ces lettres; je les aurais acceptées comme celles de Benjamin Constant, pour satisfaire au désir trèsprononcé qu'avait madame Récamier d'en faire après elle une suite de publications où sa propre appréciation de ses amis survivrait. Je ne mis pas plus d'ardeur à me faire donner ces correspondances que je n'en avais mis à faire partie du salon de l'Abbaye-aux-Bois. J'avais connu M. de Chateaubriand en 1855; il m'avait écrit deux lettres bien connues, et qui ont été plusieurs fois publiées; ces lettres attestent que M. de Chateaubriand n'avait pas pour les femmes auteurs le dédain que madame Lenormand lui prête; il se peut qu'à l'exemple de Byron . il raillât les bas-bleus, c est-à-dire les ladies anglaises et les Françaises femmes du monde, restes des précieuses de Molière, voulant à tout prix écrire sans vocation; mais à coup sûr il était sympathique aux femmes naturellement poètes ; il m'a nommée dans ses Mémoires à côté de madame Descartes le nom de rhorame qu'on avait trouvé bon à mettre dans son lit? (Ne vous efTarouchez pas, madame, le mot est dans Racine.) £t dire tout cela d'une façon maladroite et commune, qui ne trompe et ne charme personne, et qui amoindrit ceux qu'on voudrait flatter, s'alsaisser à ce métier ridicule sans même pouvoir prétendre à la reconnaissance d'une coterie qu'on sert en rampant; car les castes et les dogmes qui tombent n'ont souci que des défenseurs vigoureux; il leur faut la plume d'airain d'un Veuillot ou le génie d'une madame Swetchine, cttte fille éloquente de Bossuet et de de Maistre. Oo ne gagne rien à sacrifier aux partis la vérité; les partis passent, l'esprit public leur survit et régie l'opinion immuable de la postérité; toute morale de convention n'a qu'un temps ; le genre humain ne respecte que la morale éteFnelle.
' Le travail servant d'introduction aux lettres de Benjamin Constant a été publié dans les feuilletons de la Presse des 5 et 4 juillet 1849.
bordes- Valmore, et les premiers encouragements que je reçus à Paris me vinrent de lui. Je continuai à le voir par intervalles, depuis Tannée où je Pavais connu; je savais son intimité avec madame Récamier, et j'aurais pu lui demander de me présenter à elle, mais j'avais dès lors pour habitude de ne frapper à aucune porte et d'attendre que les moins accessibles s'ouvrissent pour moi d'elles-mêmes.
— Je vois, me dit la princesse, qui m'écoutait avec intérêt, que vous avez connu madame Récamier fort tard; avait-elle encore des restes de beauté ?
— Aucuns, repartis-je, mais une expression enchanteresse dans le sourire et dans le regard qui y suppléait ; on sentait qu'en elle le cœur alimentait l'esprit; sa voi.\ avait des inflexions caressantes qui pénétraient; elle trouvait pour chacun les paroles qui savaient le mieux attirer et plaire. On pouvait dire qu'elle mettait un art intini dans la bonté, quoiqu'elle fût naturellement bonne; elle revêtait de grâce et de charme les choses mêmes où la bienveillance aurait suffi, la charité, la sympathie qu'elle exprimait à une femme, les ordres qu elle donnait à ses domestiques. C'était là sa coquetterie universelle dont on a tant parlé; coquetterie adorable et céleste qu'on ne saurait trop louer.
« Ce fut au mois de février 1841 que je la vis pour la première fois; mon nom avait eu à cette époque quelque retentissement dans les journaux. Madame Récamier désira me connaître et me fit écrire à plusieurs reprises par M. Balianche, qui avait été en relations avec mon père (Lyonnais comme lui) et m'avait vue toute enfant. Dès le premier jour madame Récamier m'inspira un profond attrait : c'est le seul mot qui exprime ce qu'on ressentait pour elle; on ne pouvait se détacher délie quand on l'avait connue, elle employait d'ailleurs toutes les recherches de son cœur pour vous retenir. Nous nous liâmes dune très-vive amitié, malgré la dissemblance d'âge, et j'ajouterai la dissonance de ton et de sentiments que ma brusque franchise produisait dans son entourage * .
* Déranger m'écrivait un jour, à propos de ces boutades que je me permet* tais parfois à TAbbaye-aux-Bois :
« Madame l^écamier a eu la bonté de venir me voir; j'étais absent, remcf* ciez-la de ma part, je vous prie. Vous avez bien mal compris ce que dernièrement je vous ai rapporté d'elle, qui ne vous accuse que de manquer de mesure dans la conversation , non avec elle, mais avec des gens moins bieu disposés
Zn L'ITALIE DES ITALIENS.
Elle youlait sans cesse m'avoir auprès d'elle ; elle aimait, disaitelle, quoiqu'elle les redoutât parfois, ce qu'elle appelait mes boutades de sauvage. Si la distance qui nous séparait à travers Paris ^ m'empêchait de Li voir pendant quelques jours, elle me Caisait écrire par M. Ballanche ou par M. Ampère de venir bien vite ; si
pour vous. Vous m'avez raconté vous-même une sortie faite par vous contre les juges du maréchal Ney, en présence de H. Mole.
« Bérahgeb.
« 7 mars 1849. »
Qu'il me soit permis de reproduire encore ici deux lettres des amis de madame RAcamier qui attestent à la fois l'affection qu'elle avait pour moi et le don qu'elle m'avait fait des lettres de Benjamin Constant :
« Madame, « Si madame Récamier n'était pas souffrante en ce moment, elle aurait l'honneur d'aller vous voir. Elle désirerait vous parler d'une chose qui l'intéresse beaucoup et qui, elle le croit, vous intéressera beaucoup aussi.
« Madame Récamier est toujours heureuse de vos visites : elle serait heureuse en particulier d'une circonstance qui lui permettrait, madame, d'en espérer une plus prochaine.
« Permettez-moi, madame, de joindre ma prière à celle de madame Récamier.
« Daignez agréer, madame, l'expression de mon admiration et de mes sentiments les plus respectueusement distingués.
« Ballamcbk.
(( 23 janvier 1845. »
A la fin d'une grossesse pénible, j'avais envoyé en dépôt chez madame Desbordes-Valmore les lettres de Benjamin Constant, dont la lettre suivante m'accusa réception :
« Chère madame Colet, quand je vous dirais d'être moins triste et de surmonter une telle préoccupation, je ne ferais que peser davantage sur une terreur insurmontable, durant cette grossesse très-douloureuse, et votre courage n'a pas besoin de mes conseils. Je ne ferai donc, à la lettre, que ce que vous me demandez de faire. Le carton, et ce qu'il peut contenir, sera mis dans un coin sacré, pour vous êlre rendu après votre délivrance. J'ai le pressentiment tout contraire au vôtre, que Dieu y présidera, et que vos amis n'auront que des grâces à lui rendre... Sinon, soyez sans alarme.
« Le carton ne sortira de mes mains, comme vous le souhaitez, que pour rentrer à l'Abbaye-aux-Bois, dans les mains charmantes de l'auge qui vous l'a donné. Je ne dirai rien à madame Récamier de vos dispositions graves, si tendres et si délicates, qui lui serreraient le cœur d^à navré de la perte de tant d'amis. Je considérerais comme un crime d'allérer ce qui lui reste de sécurité sur les vivants. Son divin sourire ne pleure que trop, vous l'avez bien vu !
« Je vous écris trop à la hâte pour vous écrire longtemps, mais je sais toujours ce que je fais en vous disant que vous pouvez compter sur raffecUon sincère de votre amie
« Mabcblline Desbordes-Yalhore.
« S9 mai 1848* »
* Je logeais alors près de Montmartre.
L'ITALIE DpS ITALIENS. 52H
j'étais malade ou affligée, elle accourait chez moi ; lorsqu'elle était à la campagne à Auteuil ou à Passy, elle m'engageait pour y passer des journées entières ; elle me chargea par deux fois de lui choisir une lectrice * à qui elle dictait ses lettres; elle me disait souvent : « Si vous étiez Ubre, je vous demanderais de ne pas me quitter ; votre vivacité, vos enthousiasmes et vos indignations mêmes me rappellent madame de Staël.» Elle avait fini par m'attirer la bienveillance de tous ses amis ; bienveillance sincère chez quelques-uns, apparente chez d'autres. Les lettres et les ouvrages que j'ai conservés de M. Ballanche, de M. Ampère, de M. Brifault, et même du duc de Noailles, si fier de ses titres et de sa fortune dus à la faveur de madame de Maintenon*, en font foi; ces leltres ont figuré dans le procès 5, elles ont couvert de confusion madame Lenormant, qui elle-même avait dû se soumettre à la sympathie qu'avait pour moi celle dont je fus aimée jusqu'à la dernière heure. Sur son Ut de mort elle prononçait encore mon nom : elle désignait les livres de sa bibliothèque qui devaient m'être envoyés, et contraignait une dernière fois, de la tombe, la femme qui devait m'outrager à m'honorer par ce souvenir *. — Vous me pardonnez, princesse, de vous avoir parlé si longtemps de ces émotions loinUdnes ; mais j'avais à cœur de vous faire bien connaître mes relations avec cette femme célèbre qui fut l'amie de la reine votre mère. Le procès scandaleux suscité par madame Lenormant, un mois après la mort de sa bienfaitrice, avait pu laisser dans votre esprit quelque doute sur le degré de mon intimité avec madame Récamier. Que vous en semble maintenant, princesse, de cette étrangère, de cette intruse, de cette bas-bleu, soufferte à peine par tolérance dans le salon de l'Abbaye-aux-Bois, de cette femme, enfin, s'introduisant furtive-
* D'abord mademoiselle de Lajolais, auteur d'un excellent livre sur l^éducalion, puis madame E. Amelin, qui copia à l'Abbaye-aux-Bois toute la partie des Mémoires de Chateaubriand consacrée à madame Récamier, les lettres de Benjamin Constant, celles de Chateaubriand et celles de madame de Staël que ma* dame Récamier me destinait. Madame E. Amelin est maintenant employée à la bibliothèque de l'Arsenal pour faire des copies d'anciens et précieux manuscrits.
' « Que seraient les Noailles sans la Maintenon? » a dit Paul-Louis Courier.
> En première instance dans l'éloquente plaidoirie de M. Langlois, aujourd'hui conseiller d'État, et en Cour d'appel dans celle de M. Jules Favre, chefd'œuvre d'ironie.
* Une lettre de madame Lenormant (elle figure au procès), dans laquelle elle me rappelait combien sa tante d'adoption m'avait aimée, accompagna cet envoi.