‹ L'Italie des ItaliensChapitre 15 sur 20 · II · texte numérisé non relu

II

ment chez madame Récaraier pour lui voler une correspondance? car telle fut Taccusation Infâme que madame Lenormant osa porter contre moi, lorsqu'en plein tribunal, elle nia la signature de sa tante apposée à Tacte de donation des lettres de Benjamin Constant*.

— Tout ce que vous venez de me dire, répliqua la princesse, qui m'avait écoutée sans m'interrompre et en m'encourageant par ses regards bienveillants, m'inspire une curiosité très-vive de relire ce fameux procès; il m'a beaucoup intéressée dans le temps. Je me souviens que vous parliez, dans votre introduction, de mon père et de ma mère à propos du séjour à Naples de madame Récamier, et c'est justement ce séjour que rappellent les lettres que je veux vous communiquer.

— Je puis satisfaire ce désir, répondis-je à la princesse ; j'ai réuni tous les documents relatifs à cette affaire qui fut un des grands chagrins de ma vie et une sorte de ruine pour moi. Ces documents, je ne m'en sépare jamais ; je les ai apportés en Italie, ils sont au fond de ma malle, et je vous les enverrai ce soir même en rentrant à l'hôtel. Vous y verrez l'acte de donation signé par madame Récamier, le plaidoyer de mon avocat au tribunal de première instance, dans lequel sont produites toutes les lettres des amis de madame Récamier dont je vous ai parlé, l'arrêt de la cour, déclarant que la correspondance de Benjamin Constant m'avait été bien véritablement donnée, que l'acte de donation était authentique et en bonne forme, mais que madame Récamier n'avait pas le droit de disposer de cette correspondance et de la faire publier sans le consentement des héritiers de Benjamin Constant.

— Ah! ahî interrompit la princesse en riant, ceci impliquerait que madame Lenormant aurait dû s'assurer de notre permission avant de faire commerce des lettres de ma mère.

* t Je donne à madame Louise Colet la copie des lettres de M. Benjamin Constant, me confiant à elle pour en faire Tusage qu'elle jugera le plus convenable à sa mémoire, mais avec la condition que ces lettres ne pourront être ni communiquées ni publiées qu'après moi.

« Cette preuve de confiance étant toute personnelle, si» contre toute vraisemblance, je survivais à madame Louise Colet, la copie des lettres de M. Benjamin Constant me serait rendue et deviendrait ma propriété.

« Approuvé l*écriture,

• Signé:}. Bécahier.

Ik 17 juillet 1846. ii

— Vous y trouverez aussi, reprisje, le second procès en cour d'appel, procès entrepris par madame Lenormant pour me forcer à rendre Tacte de donation, laissé entre mes mains par le premier arrêt, et que le second arrêt ma laissé également; enfin, vous verrez parmi ces documents toutes les lettres de Benjamin Constant, dont on a tant parlé. Elles sont d'un intérêt moins vif qu'on ne Timagine; elles se ressemblent à peu près toutes : sentiments froids, mots brûlants, passion essoufflée et factice d'un vieillard qui veut plaire.

— N'importe, répliqua la princesse, je suis impatiente de les lire; comme tout fruit défendu, ces lettres d'un amour tardif me tentent. Vous avez donc pu les faire imprimer ?

— Je suis très-innocente de cette infraction à l'arrêt, commise avant l'arrêt même ; j'ajouterai que l'impression de ces lettres fut connue de mes juges.

— Comment cela ? repartit la princesse.

— La chose est bien simple ; il est d'usage que lorsqu'un roman ou tout autre ouvrage de quelque étendue paraît dans un journal, on l'imprime d'abord en placards pour faciliter la correction des épreuves. J'avais reçu un de ces placards complet , renfermant mon travail d'introduction, que vous trouverez aussi parmi les documents ; plusieurs de ces placards complets furent distribués au tribunal et aux avocats, et j'ai conservé naturellement celui qui m'avait été envoyé du journal : je crois même que s'il me prenait fantaisie de le publier aujourd'hui, et que madame Lenormant eût l'étrange audace de m'intenter un nouveau procès, il n'y aurait pas de tribunal en France qui lui donnât gain de cause. Madame Lenormant n'a-t-elle pas violé la première l'arrêt d'interdiction en publiant une partie de ces lettres dans les Souvenirs de madame Récamier ? La justice et le droit sont absolus dans leur application. L'infraction de l'arrêt par madame Lenormant m'autorise légalement à l'enfreindre à mon tour. Je suis convaincue que M. Troplong, qui présidait la cour d'appel au moment du procès, déciderait désormais, avec son équité bien connue, que cet arrêt n'est plus obligatoire. Les considérants du jugement surprirent un peu, lorsqu'il fut rendu, les hommes compétents; car ces considérants impliqueraient que les lettres d'Henri IV, nouvellement découvertes, ne sauraient être Hvrées au public sans l'autorisation d'Henri Y, héritier des Bourbons.

— Et ils impliqueraient plus rigoureusement ^core, dit la princesse en riant, que les lettres de ma mère ne pouvaient paraître sans mon <îonsentement ; or, je ne me propose pas d'intenter un procès à madame Lenormant ; je me contente de trouver un peu de témérité dans son procédé envers moi après ses antécé^ dents envers vous.

— Une dernière réflexion, princesse, et j'en ai fini avec ce long récit rétrospectif; en lisant mon introduction aux lettres de Benjamin Constant, vous y verrez la rencontre de madame Récamier et de Fouché à Terracine, puis la scène douloureuse qui se passa au palais de Naples lorsque le roi voire père, hésitant entre TafTection qu'il portait à TEmpereur et Tindépendance de son royaume, se décida à laisser entrer la flotte anglaise dans le golfe ; madame Récamier fut témoin de cette scène et m'en raconta tous les détails. Comment aurais-je pu les deviner? Dans les Souvenirs publiés par madame Lenormant (après mon introduction) les faits dont je viens de parler sont racontés en termes presque identiques. Ainsi madame Lenormant se déjuge une fois de plus et fait tomber elle-même toutes les accusations qu'elle avait osé porter contre moi. »

Quand j'eus cessé de parler, un serrement de main de la princesse m'assura de sa sympathie. Elle me conduisit dans sa chambre, ouvrit son secrétaire et y prit plusieurs paquets étiquetés contenant des lettres importantes adressées à la reine Caroline. Sur l'un des paquets était écrit : Lettres de madame Récamier, elle l'ouvrit et en tira de petites feuilles de papier couvertes d'une écriture fine,^ à pattes de mouclies, comme on dit.

« Pouvez-vous lire? me demanda la princesse.

— Oh ! sans doute, répliquai-je, je lis toutes les écritures; celleci m'émeut rien qu'en la touchant, comme si cette femme r^ettée se ranimait et me parlait. »

Nous parcourûmes une douzaine de lettres dont quatre seulement offraient quelque intérêt ; les autres n'étaient que de courts billets ; des remercîments à la reine pour des fleurs envoyées et des rendez-vous pris pour visiter ensemble les environs de Naples : les quatre lettres plus importantes, d une époque postérieiu*e aux billets; étaient comme l'éclaircissement des lettres de la reine Caroline qui se trouvent dans les Souvenirs de madame Lenormant. Je les lus tout haut à la princesse ; lors<jue j'eu5 fini elle me dit ;

« Voulez-vous les publier dans votre voyage d'Italie, en racontant simplement notre causerie d'aujourd'hui? »

J'eus un saisissement de joie inexprimable ; quelques larmes me montèrent aux yeux.

«Oh! vous ne savez pas, m'écriai-je, tout le bien que vous faites en ce moment, ce n'est pas seulement là un procédé aimable. C'est une bonne action; vous venez d'être pour moi la manifestation visible de celte justice réparatrice qui trop souvent ne nous est accordée qu'après la mort. Vous avez pu comprendre par notre conversation quelle douleur indignée et quel ineffaçable grief m'avait laissés Tinsuite publique de madame Lenormant. Les plaidoiries de mes avocats, la lettre célèbre de Béranger, l'opinion de tous les honnêtes gens, l'arrêt même du tribunal avaient proclamé ma loyauté. Mais le public oublie et se renouvelle; on ne cherche guère dans les vieux journaux pour s'éclairer sur la moralité des faits, on n'en volt que le résultat; l'interdiction de la publicité des lettres semblait impliquer une sorte de censure; l'occasion ne m'était pas offerte de rouvrir les débats et de rappeler les indifférents à la vérité; madame Lenormant se taisait et restait dans l'ombre ; quoique impatiente de spéculer sur la vie intime de sa bienfaitrice, elle n'osa pas le faire trop tôt. Le réveil des partis, que fit éclater en France la guerre d'Italie, lui sembla un moment opportun pour pubher son livre. Elle eut la prudence de ne pas m'y nommer; elle usa contre moi de l'allusion, arme des fourbes, et, contre Béranger. mort, de la calomnie, vengeance des pusillanimes. Je quittai Paris au moment où son ouvrage parut; le temps me manqua pour relever le gant qui m'était obliquement jeté. Le spectacle glorieux qui m'attendait en Italie m'enleva à la préoccupation de ces subtiles duplicités. Mentez, calomniez, il en reste toujours quelque chose, c'est la règle immuable des Basiles mâles et femelles. Je sentais bien ce que quelques pages de ce livre, empreintes d'une componction doucereuse, cachaient de fiel et de venin. Je me disais qu'il faudrait tôt ou tard récrire cet épisode des chroniques contemporaines, lui arracher les voiles dont une main intéressée l'enveloppait et l'offrir au public dans sa nudité. Les restrictions et les petites ruses composent Télément malsain des coteries; le public sincère méprise les oripeaux qui parent les idoles ; il ne demande qu'à voir en pleine lumière; sitôt que lajérité se produit, il la reconnaît, lu proclsune et interdit à Timposlure d*usurper sa place. J'espérais

ceîte heure de réparation définitive; j'attendais cette lueur révélatrice et sacrée qui éclaire un jour les actes de notre vie. En me fournissant Tà-propos de revendiquer ma part de justice, vous avez, princesse, plus fait pour moi que si, durant la haute fortune du roi votre père, vous m'aviez comblée de fortune et d'honneurs.

— Je n'avais songé qu'à ma mère au début de cet entretien, répliqua-t-elle avec un affectueux sourire» et voilà que je vous cause une grande joie.

— C'est que, repartis-je, un bon sentiment en enfante un autre; j e crois à cette filiation providentielle du bien, dont le contraire, la filiation fatale du mal, devrait suffire pour épouvanter les méchants. »

Le soir même la princesse fit copier pour moi à un de ses parents les quatre lettres qu'on va lire :

Madame Récamier à la reine Caroline, alors exilée à Trieste :

« Naples, 20 octobre 1824.

« Madame, ^

« Je ne puis m'éloigner d'un Heu oîi j'ai été si tendrement occupée de vous sans céder au besoin de vous le dire. J'ai su avant de quitter Rome, par madame la marquise Pepoli*, les nouvelles persécutions dont vous étiez l'objet, et vous savez aussi comment j'ai perdu l'espoir que j'avais eu quelques moments de pouvoir vous être utile! De nouvelles combinaisons ministérielles * pourraient me rendre cet espoir. Vous jugez avec quel bonheur je le ressaisirais. 11 est impossible que les amis que vous avez conservés, là place que vous tenez dans l'opinion, l'estime et l'admiration dont vous êtes entourée, ne finissent point par rendre à votre position toute l'indépendance dont elle est susceptible. Daignerezvous me faire savoir vos espérances et vos projets? Si j'avais un moyen quelconque de vous revoir avant de rentrer en France je le saisirais avec bonheur. Je compte rester à Rome jusqu'au mois de février. J'ai passé trois moisàNaples; je venais avec regret dans ce beau pays, attristé pour moi par de douloureux souvenirs; mais, par un sentiment que vous comprendrez, j'ai recherché ce

* La marquise Pepoli, qui résidait alors à Rome, était la fille ainée de la reine Caroline.

* On avait pensé que M. de Chateaubriand serait appelé au ministère.

que je redoutais. Je me suis fait conduire, seule dans une barque, en face du palais ; je suis restée longtemps les yeux fixés sur la terrasse et sur la porte de votre chambre et le coeur oppressé de mille souvenirs. — Pendant mon séjour à Naples, j'ai souvent entendu parler de vous et toujours avec le même éloge ; vous avez vaincu Finjustice des partis; c'est un miracle qui n'appartient qu'à vous. Vous savez que j'ai trouvé à Rome l'abbé de Rohan ; qu'avez-vous pensé de sa vocation? Il vous conserve un souvenir reconnaissant ; nous avons longtemps parlé de vous et peut-être s'est-il fait un scrupule du plaisir qu'il avait pris à se rappeler ses innocentes amours. Adieu, chère madame, permettez-moi de vous embrasser et comptez-moi toujours parmi les persomies qui vous sont le plus entièrement dévouées.

f J. RéclMIER. »

La reine Caroline, touchée de cette lettre, y fit la réponse publiée dans les Souvenirs, Madame Récamier, arrivée à Rome, écrit de nouveau à la reine :

« Madame, c Combien vous m'afûigez en me parlant de vos nouvelles persécutions î Elles seraient inexplicables si la considération qui s'attache à un noble caractère et à de grandes facultés n'était trop souvent un sujet d'ombrage ; je bénirais mille fois mon sort s'il était vrai que je fusse destinée à avoir quelque heureuse influence sur votre avenir. Je quitte Rome les premiers jours d'avril, rien au monde ne m'empêchera d'aller à Trieste. L'idée de vous voir iHentôt et de retrouver près de vous des souvenirs qui me sont si chers me fait souvent battre le cœur; j'aurais fait le voyage bien plus vite si mes projets ne se trouvaient pas enchaînés à ceux des personnes qui voyagent avec moi*. Amélie est bien fière de votre souvenir; elle a grandi dans une atmosphère où tout vous aime. Nous avons été charmés de madame la marquise de Pepoli; je l'ai trouvée belle, spirituelle et parfaitement naturelle. J'ai fait votre commission près de l'abbé de Rohan; il a été Irès-touché de votre souvenir et de la grâce délicate avec laquelle il était exprimé; il m'a bien recommandé de vous parler de lui, et sa voix si tou-

* Mit Ampère et Ballanche et madame Amélie Lenormant, nièce adoptive de madame Récamier.

chante Ta été plus encore en parlant de vous. Les souvenirs que vous laissez ne s'effacent point, je le sens, et je serais heureuse de pouvoir vous le dire. Recevez Thommage de ma tendre et profonde affection.

« J. RéGAMIER.

< Borne, 1825. »

Les deux lettres qui suivent ftirent écrites de France après Tentrevue à Trieste de la reine Caroline et de madame Récamier :

« Madame, « Il y a des mois, des siècles que je n'ai eu de vos nouvelles; j'ai envoyé une lettre et des livres pour vous chez M. de Mercey, il était absent; j'attends une occasion pour vous les faire passer; je suis moi-même établie depuis quelques jours à la campagne, chez M. de Montmorency. Cette charmante retraite* au milieu des bois a été arrangée par M. de Chateaubriand; c'est ici qu'il a écrit les Martyrs; je ne suis pas, comme vous savez, indifférente à un souvenir, j'aime à penser à vous dans cette solitude, à me rappeler nos entretiens au bord de la mer et les moments si courts qui m'ont laissé de si longs souvenirs ! J'ai vu plusieurs fois à Paris MM. de Mosbourg* et de Mercey, c'est par vous qu'ils sont attirés vers moi. Je ne suis pas la rose, mais j'ai vécu près (Telle. Nous avons parlé sans cesse de vous, de vos intérêts, de vos espérances, et nous attendons le moment favorable pour unir tous nos efforts. Monsieur.de Mercey vous est bien respectueusement, bien tendiement dévoué; un peu trop peut-être pour son repos; nous nous attrbtons ensemble et nous admirons votre courage à supporter une vie si monotone. Il m'est très-doux aussi de parler de vous avec mes amis et de leur faire partager ma tendre admiration. La visite que je vous ai faite a été fort approuvée, car vous avez vaincu Tinjustice des partis. Tous vous rendent hommage, et ce suffrage universel doit amener un changement favorable dans votre situation. Serait-il vrai que vous pensez à l'Amérique? Je m'en affligerais, car je rêve toujours de vous revoir en Italie. Vous occupez- vous des Mémoires'^ dont vous m'avez

* Dans la VaUée-aux-Loups.

' Ancien ministre des finances du roi Murât, resté Hdéle à «a faqiiUe,

3 C$8 Mémoires n'ont pas été terminés.

parlé? Je Tespère, c'est une occupation digne de vous; il est important de combattre les erreurs historiques dont nous sommes inondés. Qui le peut mieux que tous? J'ai vu aussi combien vous attachez de prix à défendre une mémoire qui vous est chère et à éclairer des faits douteux ; il est impossible que cet ouvrage ne soit pas du plus grand intérêt, et mon orgueilleuse amitié désire ce qui peut ajouter encore à Topinion qu\)n a de vous et vous montrer à tous telle ^ue je vous vois. Adieu, madame, me permettez-vous de vous charger de distribuer mes souvenirs autour de vous et de vous assurer de mon plus tendre dévouement.

<i J. RéCAMIER. »

« Madame, « Je me trouve à trente lieues de Paris avec un de vos admirateurs les plus dévoués; rattachement, le culte qu'il vous a constamment gardé me semble un lien entre lui et moi, et je saisis avec bonheur Toccasion de joindre mon souvenir au sien. Il y a des siècles que je n'ai reçu de vos nouvelles. Je sais que vous n'aimez pas à écrire, mais si vous vouliez dicter quelques détails ils seraient reçus avec bonheur et reconnaissance. J'avais quelque espoir de vous faire une visite Pété procliain, mais vous m'avez parlé d un voyage d'Amérique, et il me faudrait alors renoncer à l'un de mes plus doux songes; daignez me faire savoir vos projets. Avez- vous entendu parler de vos anciens amis? Les sermons du duc de Rohan ont toujours un prodigieux succès. Je crains pour lui qu'une image charmante ne vienne quelquefois troubler ses pieuses méditations. Je vois toujours M. de Forbin*; je reçois

* Le comte Auguste de Forbin, d'une des plus anciennes familles de la noblesse de Prov^ce, fut un des hommes les plus beaux et les plus brillants du premier Empire ; peintre et littérateur assez médiocre, il a laissé des tableaux qui sont encore dans quelques musées, des romans et des voyages dont ses amis se souviennent ; chambellan du prince Borghése, il fut trésattaché, pendant tout le régne de Napoléon, à la famille impériale. J'ai trouvé à Naples, dans un salon du Palais-Royal, un tableau du comte deForbin, représentant une vue de l'Alhambra offerte par lui à la reine Caroline; il avait été fort épris de la princesse PauUne. Son amour éclata avec si peu de ménagement pendant un séjour de la princesse à Aix en Provence, où elle prenait les eaux, que le prince Borghése ordonna au comte de Forbin de partir sur Theure pour Rome, où il le chargea d'une mission (le mot commission serait plus juste) auprès de ses intendants. Ma mère, qui voyait souvent la princesse et qui était Vamie d'enfance du comte de Forbin, fut la confidente de son désespoir. Sous U Restauration, on voulut rompre avçç-çes souvenirs j m

des lettres gradeuses de la duchesse de Saint-Leu, et je vous garde à jamais la plus tendre admiration.

f J. RéCAMIEB.

La princesse Murât me montra, le même jour, d'autres lettres d'un vif intérêt, adressées à sa mère et à sa famille ; entre autres, une lettre de lord Byron au comte Rasponi, qui, dans sa jeunesse, avait été Tami du noble poète.

f Byron demeura plus de deux ans à RavenneS me dit la princesse, mon mari le voyait sans cesse; ils montaient à cheval ensemble, presque chaque jour, conune cette lettre vous l'indique ; le but de leur promenade était la Pineta, notre antique forêt de pins, qu'il faut que vous parcouriez. Pour aujourd'hui, nous visiterons le tombeau de Théodoric, et nous irons jusqu'à TAdriatique, si le temps le permet. »

Après le dîner nous partîmes avec la princesse, en calèche découverte; nous franchîmes la porte Serrato (fermée), qui fut murée par les Vénitiens au temps de leur domination. Les marbres qui décorent le couronnement de l'arc faisaient partie de la porte antique Aurea, A un quart de lieue de Ravenne, au milieu d'une campagne riante, nous trouvâmes le tombeau de Théodoric vulgairement appelé Santa Maria délia Rotonda, Le roi des Goths se fit construire cette impérissable demeure de la mort qu'il jugeait éternelle, à l'imitation des somptueux mausolées d'Auguste et d'Adrien à Rome. Moins vaste que le tombeau d'Adrien (devenu le fort Saint-Ange), le tombeau de Théodoric est construit en pierres

renia presque ces belles idoles tombées; on abjura le culte, peut-être excessif, qu'on avait eu pour elles» et on tenta de les transformer en divinités provocantes. J'ai beaucoup vu le comte de Forbin dans mon 'enfance; ami de ma famille, parrain d*un de mes frères, il venait souvent au château de Servannes, chez ma mère. A mon arrivée à Paris, en 1835, je retrouvai le comte de Forbin, ou plutôt je ne le retrouvai plus, il avait été frappé d'une vieillesse anticipée; le charme de son esprit charmant s'était éclipsé. Bientôt après la mort le frappa. * Il y arriva en juin 1819, il avait alors trente-deux ans, il en partit à la fin d'octobre 1821, et alla s'éUblir à Pise.

énormes; la coupole monolithe étonne les architectes, moins par son élégance que par son poids écrasant ; elle se couronnait autrefois du sarcophage en porphyre qui renfermait le corps de Théodoric, comme si, couché dans sa bière, il voulait encore dominer sa capitale. Mais lorsque les ariens furent chassés de Ravenne par les archevêques orthodoxes, on jeta au vent les cendres du roi goth, et à la place où elles reposaient s'élève aujourd'hui une petite croix de fer. Nous faisons le tour des dix arcades sur lesquelles repose la rotonde; les constructions inférieures demeurèrent longtemps enfouies dans le sol ; on les dégagea en creusant la terre à Tentour, ce qui a fait filtrer les eaux dans la chambre ronde inférieure. Devenue une vasque aux flots dormants et moussus, cette salle ne renferme plus aucun ornement ; ses portes de bronze, son pavé de marbre, les mosaïques qui revêtaient les parois, les statues qui décoraient le pourtour ont été anéanties. Nous montons à la chambre supérieure par un des deux escaliers de marbre s*élançant des arcades et aboutissant à une galerie qui ceint la rotonde ; je m'accoude un moment sur la balustrade : des prairies, des rizières, des acacias en fleur répandent leurs parfums; des peupliers jettent dans Tair leurs murmures ; la tombe est vide et muette; la nature, à Tentour, surabonde de vie et de rumeurs. Nous entrons par une large porte dans la chambre supérieure ; quatorze fenêtres hautes et étroites y font pénétrer le jour; cette chambre est nue comme celle du rez-de-chaussée. Le tombeau deThéodoric n'est plus qu'un imposant squelette attestant encore la beauté du corps primitif.

Nous remontons en voiture et suivons la belle route qui longe il canalenaviglio; un vent très-fort, soufflant de T Adriatique, fait bruire les pins sonores de la forêt antique ; sur le canal filent de grandes barques qui portent des cargaisons de promeneurs; ils chantent en choeur un hymne patriotique; plusieurs personnes sa** luent, en passant, la princesse.

f Voilà les Ravennois, me dit-elle, qui vont se baigner à la mer ; ils partent ainsi en foule chaque soir. »

Ils vont prendre à FAdriatique le bain que m'offrait en expec* tative le cameriere delta Spada d'oro.

Comme nous approchons du rivage, le vent redouble de furie. Nous descendons de Voiture devant quelques maisons qui bordent le port ; je pense au port antique d'Auguste et à Celui que Victor- Emmanuel pourra rendre à Raveilne. Nous nous asseyons dans une

barque conduite par quatre rameurs; malgré Ténergie de leurs ef* forts, ils ne peuvent franchir les vagues, qui se dressent bruyantes et formidables; elles couvrent la barque de leur écume et menacent de nous engloutir ; nous sommes forcées de remonter Tembouchure du canal. Je regrette la vue de TAdriatique, dont la grande voix s'élève derrière nous comme unt lamentation; j'aurais voulu contempler dans la tempête cette mère de Venise qui semble gémir sur sa fille esclave.

En arrivant le soir au palais Rasponi, nous y trouvons une gracieuse réunion de jeunes filles et de jeunes femmes de Ravenne, dansant au piano avec la fleur des officiers de la garnison piémontaise; dans un groupe de causeurs se trouve le gouverneur de Ravenne, un ami de M. de €avour, qui déploie une grande énergie pour déjouer, dans les Romagnes, les intrigues des prêtres.

f La conscription dont je m'occupe, nous dit-il, se sarait faite avec facilité sans les menées du clergé ; mais les prêtres refusent la confession, la communion et même le mariage à tous ceux qui se rendent sous les drapeaux.

^ Ils ont agi de même, répliqua la princesse, envers ceux qui ont volé Tannexion.

— Mais c'est mettre, dis-je, toute une province en interdit ; de là à Texcommunication il n'y a qu'un pas.

— Pourquoi vous embaiTassez-vous des armes de l'Église? s'écria le colonel Radaelli, un brave né à Venise, il faut forcer les Romagnols à se servir d'autres armes; ils sont naturellement courageux; une fois dans nos rangs, de menacés ils deviendront menaçants.

— On ne rompt pas si facilement avec des habitudes religieuses de tant de sièdes, objecta la princesse, et c'est ce qui rend vraiment déplorable, je dirai presque impie, de voir les prêtres mêler les questions de foi à la politique.

— Tenez bon, vous verrez qu'ils céderont, reprit le colonel en s'adressant au gouverneur.

» C'est mon avis, répondit celui-ci; persévérance inébranlable doit être notre mot d'ordre à tous, si nous voulons organiser l'unité. »

La princesse me présenta ces deux fermes défenseurs de l'Italie; le colonel m'offrit avec amabilité de me faire faire quelques excursions aux environs de Ravenne.

« Il faut conduire madame à l'église de Santa Mana in porto

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fUorif lui dit la princesse; je me réserve de lui montrer les autres monuments. »

Durant la semaine que nous passâmes encore à Ravenne, tant de grâce et de bonté ne se démentirent pas un instant; nous dirions chaque jour au palais Rasponi, et le soir nous allions à la promenade, choisissant toujours pour but quelque belle église ou quelque point curieux de la vieille cité. Dans la malinéeje comte Alexandre Gappi, le professeur Fabbri ou son fils venaient me chercher; voir avec eux, c'était voir dans le passé et le présent ; ils éclairaient chaque monument de la lumière de Tart et de celle de Thistoire.

Un matin le comte Cappi me conduisit au musée. Nous entrâmes en passant dans le tombeau du Dante,* dont je n'avais vu que Textérieur. Excepté un bas-relief représentant le poète, tout est détestable sous cette coupole aux ornements d'un faux goût. La grande ombre du poète doit y étouffer et stigmatiser ceux qui l'ont si mal logée d'un de ces vers vengeurs ineffaçables dont il marque au front ses ennemis.

Nous nous hâtons d'aller visiter VAcademia di belle arti. Je remarque dans une des salles du rez-de-chaussée une vaste mosaïque trouvée dans les environs de Ravenne, il y a quelques années : des paons faisant la roue se groupent au milieu ; c'est une œuvre byzantine qui servait de pavé à la vieille église de Saint-Sévère, du quatrième siècle.

Dans la galerie de peinture je suis très-frappée par plusieurs tableaux de Luca Longhi, de Ravenne. Les œuvres de ce peintre de génie, presque inconnu en France, mériteraient d'être décrites et gravées dans nos journaux d'art. Le comte Cappi a fait ce travail pour ritaïie ; son texte est accompagné de planches magnifiques, reproduisant les toiles les plus importantes de Longhi. Je m'arrête longtemps devant son portrait de Charles- Quint en costume de moine : la face ascétique ne révèle plus aucun souci des choses de la terre ; la main rople repose sur une tête de mort, et dans un angle du tableau, on lit ces mots : Je n'ai trouvé de paix qu'ici. A côté est une Vénus qui nous transporte bien loin , du mysticisme; forte, charnue, éblouissante, elle saillit en relief du fond du tableau; elle est de la famille des Vénus du Titien. Darbara Longhi, digne fille de Luca Longhi, a là une Judith inspirée. Dans la galerie des dessins, je suis éblouie par une statue de marbre blanc; elle représente un chevalier de Ravenne nommé Guidarello u. 29

Guidarelli; celte figure couchée décorait autrefois un tombeau. La tête, couverte d'un casque, est expressive et vivante ; on aperçoit les dents entre les lèvres fines qui s'entr'ouvrent; la poignée de Tépée, en forme de croix, repose sur la poitrine, la pointe est tendue entre les deux pieds. Le corps semble se mouvoir sous la cotte de mailles et la cuirasse; les mains sont cachées sous les gantelets, les bras sous des brassards, où est sculptée la tête du lion de Némée. Cette statue, par Baklini, est un chef-d'œuvre du quinzième siècle.

Du musée nous allons à la bibliothèque; le comte Alexandre Cappi en est le conservateur savant et infatigable. Un ancien couvent de camaldules, construction immense et somptueuse, renferme à la fois le collège public et la bibliothèque. Nous traversons deux doitres aux arceaux élégants; des arbres mivmurent autour du préau» une citerne sculptée est au milieu. Nous montons un eseati^ monumental et arrivons dans un incommensurable corridor, où se trouvent tous les portraits d'anciens élèves qui se sont distingués dans les études classiques. A Fextrémité de cette galerie d'écoliers célèbres (hélasl oubliés) sont rassemblés les fragments de marbres antiques trouvés dans les fouilles faites aux environs de Ravenne. Je remarque quelques beaux débris de bas*reliefs et une ravissante petite tète de femme, sculpture grecque admirablement conservée. Nous parcourons les salles que renfermait Tancienne bibliothèque des camaldules : cinquante mille volumes alignés, c'est décourageant et écrasant pour moi, comme une armée de cinquante mille hommes pour un seul combattant! Que sont nos efforts d'originalité, d'inspiration et de renommée? ils disparaissent dans la mêlée commune.

Je touche avec humilité et respect aux maniiscrits du Dante, et Sans aucune émotion au Rocco, bâton pastoral des anciens archevêques de Ravenne; au bout du bâton est une tour d'ivoire sculptée d'une forme absolument semblable à la pièce du jeu d'échecs qui porte ce nom. Dante parle du fameux Rocco des archevêques de Ravenne dans le vingt-quatrième chant du Purgatoire, en ^umérant les pécheurs de la gola (les gloutons, les gourmands) :

* Vidi per famé a voto usar li denti Ubaldin délia t^ila e Bonifazio * Che pasturô col rocco moite genti.

* Je vis excités par la faim, user leur dents dans le vide, Ubaldin délia Pila et Bonifàcet qui guida (plus exactement, qui fut le pasteur) avec le roeco des multitudes^

• Bdniface Fieschi de Gênes, archevêque de Râveilne au trcixiéme siècle.

Ce sceptre d'archevêque se trouve dans la salle des médailles, dont la collection est fort belle. Ravenne possède deux séries complètes de tous les papes et de tous les Médicis, ducs et duchesses; la série des papes conmience à Grégoire III et se continue sans interruption jusqu'à Pie IX. Dans cette longue suite de saints-pères, figure Benoit lÛ; la médaille porte la date précise de Tépoque assignée au règne de la papesse Jeanne, ce qui impliquerait que Texistence de celle-ci fut une fable; reste à décider si c'est la médaille qui est apocryphe ou bien le busle de la papesse qui fit partie *■ de la collection des papes qu*on voit dans la cathédrale dé Sienne; Mabillon en affirme l'authenticité, et plusieurs chroniqueurs assurent l'avoir vu ; je laisse à de plus compétents à se prononcer. Ce qui éveille tout autant ma curiosité, c'est de savoir à qui appartint la splendide cuirasse en or pur, rehaussée de grenats orientaux, dont on conserve les débris dans cette même salle des médailles ; est-ce Galla Placidiap l'impératrice d'Orient, la reine aventureuse et ardente dont nous verrons bientôt le tombeau, qui revêtait cette armure éUouissante pour chevaucher à travers les camps?

J^allai un soir av«c la princesse Murât visiter la basihque de .

S. ApoUinare in Classe, C'est bien le temple chrétien le plus

imposant qu'on puisse se figurer. Nous suivîmes sur les rives du

Ronco la route que nous avions parcourue en venant de Forli; la

voiture s'arrêta en face de la colonne des Français^ élevée à l'endroit

même où fut livrée la grande bataille dans laquelle périrent vingt

mille hommes. Gaston de Foix, qui commandait les nôtres, y mourut

en remportant la victoire. Il y a dans la galerie des batailles de

Versailles un tableau assez médiocre d'Ary Scheffer sur cette

sanglante journée de Ravenne, dont le souvenir inspira de beaux

vers à lord Byron:

Chaque soir je vais rêver au lieu même

Où périt si jeune dans sa gloire un héros adolescent, Gaston de Foix.

U vécut trop longtemps pour les hommes

Et mourut trop tôt pour l'orgueil humain.

Une colonne brisée, artistement sculptée,

Hais que l'oubli se hâte de détruire,

Rappelle sur son fût le carnage de Ravenne,

Tandis que sa base est envahie par les ordures et les ronces.

La fange, et des immondices les plus repoussantes, entourent toujours la base de la colonne commémorative; son fût de marbre blanc

* Sixte-Quint le fit enlever.

Digitizçd by

se détache sur le fond des cyprès plantés en demi-cercle; dépassant leurs cimes, au second plan, sont de hauts peupliers qui bruisseut dans Tair; on dirait qu'ils gémissent sur ces ossements amoncelés; rhomme oublie, car il meurt et passe, mais peut-être la nature étemelle se souvient?

Nous remontons en voiture et, prenant la route de Rimini, nous voyons bientôt apparaître au milieu des grandes terres marécageuses et désertes la basilique de Saint-Apollinaire. C'est le seul monument qui atteste encore la grandeur et la richesse de la cité de ClassiSy ce port immense de Ravenne, fondé par Auguste, et qui subsista dans sa magnificence jusqu'au huitième siècle. Luitprand détruisit Glassis; la solitude envahit bientôt les ruines, et leurs restes furent peu à peu dissous par les eaux filtrant à travers les terres. 4S0US Auguste, un temple à Apollon s'élevait où s'élève aujourd'hui Sahit-Apollinaire. Un temple à Jupiter, un capitole et à côté les prisons (le triomphe près de l'infamie), rappelaient, à Glassis, les monuments de Rome; les chantiers de navires, le mouvement d'un grand port faisaient de cette cité une des villes les plus importantes « de l'empire. Dès le commencement du sixième siècle les églises byzantines remplacèrent, à Glassis, les temples païens; elles furent construites avec leurs débris; à leur tour elles ont disparu. Une seule survit altière, et émouvante dans son abandon comme les temples de Pœstum et d'Agrigente; son campanile, grande tour ronde, isolée au bord du Ronco, la garde telle que la sentinelle invalide et fidèle, d'une majesté abandonnée; elle semble dire au temps, ce niveleur brutal : € Tu n'y toucheras pas. » Autrefois la basilique était ceinte d'un immense portique, où les processions et les cérémonies du rite se déployaient. Neuf portes de bronze, trois à l'occident, trois au midi, trois au nord, donnaient accès dans la nef; cinquante fenêtres à vitraux merveilleux y répandaient la lumière; aujourd'hui toutes les portes, excepté celles du milieu, sont murées, presque toutes les fenêtres sont closes. On voit encore sur la façade des fragments de marbres grecs et cinq clous énormes en forme de doigts qui servaient à suspendre les tentures et les bannières dont on décorait les arcs et les architraves le jour de la fête de saint Apollinaire. En entrant dans Téglise on éprouve un saisissement religieux, dans l'acception infmie du mot. Un silence foudroyant, une soHtude qui écrase, remplissent la nef qui se déroule incommensurable, soutenue par deux rangs de haute§ co'

lonnes d'ordre corinthien en marbre eipolin. Les ornements passagers du culte ont disparu des autels, il ne reste que les marbres, les mosaïques, la série complète des portraits des archevêques de ' Ravenne et leurs tombeaux se déployant jusqu'au chœur. La pourpre du soleil couchant filtre à travers les vitraux, elle répand dans toute retendue du temple comme les lueurs d'une vision; dans le chœur resplendit la transfiguration du Christ sur le Thabor; la main du Père sort des nuées et s'étend sur le fils; Élie et Moïse sont de chaque côté du Rédempteur. Les figures se détachent sur le fond d'or et sur le fond d'azur étoile des mosaïques. Les détails superbes de ce temple unique, les bas-reliefs, les urnes et les autels grecs, nous ne voulons ni les voir ni les décrire de peur d'amoindrir, en la divisant, la grandeur de l'impression que produit l'ensemble. Pourtant les mosaïques de Saint-Apollinaire et celles des autres églises de Ravenne l'emportent en intérêt, historique et artistique sur les mosaïques de Saint-Marc; elles leur sont antérieures de plus de quatre siècles ; dans l'art, le droit d'aînesse implique l'inspiration, l'invention ; ce qui vient après n'est plus que l'imitation et le métier, la sève première décroît; la manière remplace le naturel et la force.

C'est dans l'église de Saint-Apollinaire que l'empereur Othon 111 fit pénitence du meurtre de Crescentius. Une inscription placée entre deux tombeaux rappelle ce souvenir.

Nous descendons dans la crypte où repose le corps de saint Apollinaire, premier archevêque de Ravenne. L'eau qui vient des marais couvre le pavé de marbre ; les fondements de l'église seront insensiblement minés par l'action lente, mais certaine de l'humidité. 11 serait digne de la grandeur du nouveau roi d'Italie de conserver à l'admiration du monde ce temple chrétien, aussi beau que les plus beaux temples antiques, et de réédifier, à l'exemple d'Auguste, le port de Classis, qui n'est plus aujourd'hui qu'un grand marais pestilentiel.

Je visite en un jour toutes les autres églises de Ravenne. San Vitale qui a servi de modèle à la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, est de forme octogone; huit pilastres énormes soutiennent sa coupole. Des réparations modernes ont gâté Taspect imposant du temple. Je donne toute mon attention aux vieilles mosaïques du chœur, qui représentent l'empereur Juslinien (fondateur de San Vitale) entouré de sa cour. A gauche de l'empereur est l'impératrice Théo-

dora, la comédienne, la courtisane hardie, que n'étonna point l'éclat d'une couronne; elle porte haut sa tête lascive, et semble dire insolemment à ceux qui la rc^rdant: «Eh! bien, oui, j'ai régné! je suis montée de la fange au trône. »

Je me rends ensuite au tombeau de Galla Placidia (S. Nazario in Gelso). Placidia est une autre de ces grandes impures qui, née dans la pourpre, ne fut pas plus chaste que la comédienne Théodora; le vertige de la puissance produisit en elle Firréfrénable furie des sens.

Qui peut tout ce qu'il veut, veut plus que ce qu'il doit,

a dit notre vieux Corneille dans un vers monosyllabique. (La phrase est dans Tacite.)

Galla Placidia, fille de Théodose, sœur d'flonorius et mère de Yalentinien III, naquit à Gonstantinople et mourut à Rome. Esclave deux foi^ des barbares, elle épousa, durant sa captivité, un roi goth, beau-frère d'Alaric, qu'elle séduisit par sa beauté. La puissance de la femme survivait à celle de la souveraine. Galla Placidia fut ensevelie à Ravenne ; le petit temple qui recouvre son mausolée colossal est en forme de croix grecque. La voûte est revêtue de mosaïques admirables : les apôtres s'y détachent sur un fond d'a<ur semé d'étoiles d'or. Une croix d or resplendit au centre ; des corbeilles de fruits et des colombes décrivent une bordure merveilleuse. La fameuse mosaïque de la coupe et des colombes, qu'on voit aujourd'hui au Capitole de Rome, décorait autrefois cette sépulture. Galla Placidia voulut être inhumée dans ses habits impériaux, assise sur son trône, la tête ceinte de la couronne, les bras et le cou ornés de joyaux. On la voyait ainsi par une ouverture dans une sorte de niche posée sur son mausolée et dont les parois étaient en argent rehaussé de pierreries. Au seizième siècle (1577) des enfants mirent le feu à ces restes de Jézabel parée et fardée dans la mort, et ce qui survivait de tant d'orgueil devint cendre.

Deux autres sarcophages renferment les restes de Tempereur Honorius et ceux de Constance, général romain, second mari de Galla Placidia; prés d'elle aussi reposent, dans deux tombes plus petites, son fils Yalentinien et sa fille Honora.

En sortant de cette sépulture fastueuse je me rends au dôme, érigé au quatrième siècle, mais entièrement reconstruit au dix-huitième ; je ne m'arrête que devant les restes précieux qui servaient

d'ornements à la primitive église et qui ont été conservés dans la nouvelle : c est le siège (du sixième siècle) en ivoire sculpté, de saint Maximien, pui^ la chaire merveilleuse de saint Damien, les admirables tombeaux de marbre du cinquième siècle de saint Renauld et de saint Barbatien, tous deux archevêques de Ravenne; un Ecce homo en bronze doré, du quatrième siècle, qui ornait Fautel du Baptistère, une croix d'or, une autre en argent et un reliquaire «n pierreries, renfermant le doigt de saint Apollinaire.

Dans le Baptistère le bénitier est formé par une belle coupe antique en marbre blanc, provenant du temple de Jupiter à Gésarée.

Je visite ensuite Santa Maria in Cosmedio, ou baptistère des ariens; la mosaïque (du sixième siècle) qui recouvre la coupole, représente le baptême du Christ sur fond d'or ; des saints portant des couronnes forment une bordure resplendissante.

Je vais à Téglise de San Giovanni evangelisia, qui renferme une chapelle peinte par Giotto; la beauté de Tart grec a passé dans le pinceau de Giotto. Je vois là des figures d'évangélistes et de sibylles que le grand peintre semble avoir empruntées aux fresques antiques; le visage d'une sibylle écrivant me poursuit comme une apparition païenne. Mais où le génie de Giotto se montre dans toute sa splendeur, c'est dans l'église de Santa Maria in porto fuorit que je vais visiter avec le colonel Radaelli. Nous partons un matin au bruit des fanfares que sonnent encore les régiments passés en revue ce jourlà par un général piémontais. Nous franchissons la porte Alberoni, suivons les murs de la ville jusqu'à un petit pont jeté sur le canal, traversons des terres fertiles, puis les landes marécageuses qui formaient autrefois le port militaire des Romains. C'est là que s'élève, à deux milles de Ravenne, l'église de Santa Maria in porto fuori, dans une solitude moins absolue que S. Apollinare in Classe, Quelques masures et quelques arbres l'entourent, le campanile qui se dresse à côté est une tour carrée dont la construction est antique 'jusqu'au milieu de son élévation. Cette tour formait un des phares superbes du port romain. Un enfant déguenillé nous ouvre la porte de l'église abandonnée. Elle fut érigée au onzième siècle par Pietro Onesti, de Ravenne, surnommé Yimpie, Durant une effroyable tempête sur mer, il Peccatore fit vœu à la Madone de lui élever un temple si elle le sauvait. La façade est sans ornements, les pilastres et les colonnes des trois nefs disparaissent à moitié sous le sable, et Thumidité détruit les admirables peintures de Giotto qui recouvrent

les parois et le chœur; les portraits des prophètes et des apôtres, expressifs et saisissants comme s'ils vivaient, se déroulent en bordure de chaque côté le long de la voûte. Je m'arrête émerveillée devant les compositions dont je vais parler; c'est d'abord la Présentation de Jésus au Tempie et au-dessus un paysage tranquille au bord du Jourdain, puis YArrestatUm du Christ par les Pharisiens, en fiice est le Massacre des Innocents, fresque magistrale; la fille d'Hérode se penche à une fenêtre et regarde indifférente tous ces pauvres enfants éperdus qu'on égorge par ordre de son père; l'expression de la tète dHérodiade fait pressentir le meurtre de saint Jean- Baptiste. La mort de sainte Anne forme le couronnement d'une fenêtre : quelle tête idéale que celle de la mère de Marie! Dans le chœur est une figure du Christ ressuscité apparaissant aux apôtres, dont aucune description ne peut rendre la beauté; le Rédempteur semble dire : « Eh quoi! si vite, vous m'avez oublié? i Les visages et les mains sont d'un modelé grec ; tous les nus qu'a peints Giotto révèlent sa profonde élude de l'antiquité; sur la voûte du chœur sont les quatre évangélistes écrivant, d'une maestria écrasante; de chaque côté se trouvent deux petites chapelles où Giotto a peint des scènes de la vie du Rédempteur. Que la gravure s'empresse bien vite de reproduire ces chefs-d'œuvre, avant qu'ils disparaissent à jamais, qu'elle en conserve du moins le reflet à l'histoire de l'art. grand Giotto! quelle douleur tu dois sentir dans la tombe en pensant au néant de ton génie! tu as réuni la force et la grâce, l'expression, la beauté idéale de Raphaël et de Phidias, et voilà que les miasmes de la vase impure montent vers tes œuvres dignes de l'immortalité et les dissolvent comme une vile matièrej Quel désespoir pour l'âme des poètes et des artistes de voir périr ce qu'ils ont cru être impérissable ! Que nous reste-t-il des poètes antiques? De tes vers immortels, trois strophes, ô Sapho! ont à peine survécu ! Que deviennent toutes ces sublimes créations perdues? poussière de l'art qui grossit un jour la poussière de l'homme! Avant de sortir de l'église je regarde quelques vieux tombeaux recouverts de sculptures exquises.

En rentrant dans Ra venue nous traversons une place où se dresse la Torre del Pubblico ou délia ciltà, tour carrée qui penche comme celle de Bologne ; elle semble dire à la vieille cité : t Mémento mori! » La liberté nouvelle qui sourit sur Ravenne lui répond ; « Je suis la Résurrection, o

Tout en causant, durant noire excursion hors les murs, le colonel Radaelli m'a appris qu'il logeait dans le vieux palais Gamba; je lui exprime le désir de visiter cette demeure déserte, peuplée pour moi d'ombres illustres et charmantes. Nous arrivons dans une rue tranquille, montons un perron et entrons dans le petit palais abandonné. Le colonel et ses domestiques occupent le premier étage; le reste est livré à deux. vieux serviteurs des Gamba (le mari et la femme), gardiens de la maison; tandis que le colonel me fait servir des fruits et du vin doux, je pénétre dans les couloirs et les chambres vides ; je m'arrête dans un joli cabinet dont la fenêtre s'ouvre sur un étroit jardin plein de ronces, où quelques arbres poussent à l'aventure. Je crois voir la belle Térésa courir, enfant, le long des murs moussus; ses cheveux d'or défient par leur éclat les rayons du soleil qui filtrent à travers les branches. La poétique antiquité eût fait un astre de cette phosphorescente chevelure, comme il advint pour celle de Bérénice. Je trouve au rez-de-chaussée de vieux portraits de famille entassés dans une salle délabrée; ils sont tous là silencieux : guerriers, prêtres, magistrats, aïeules au chef branlant, jeunes mariées aux regards émus, jeunes filles au pur sourire. Je recompose les chroniques inconnues de cette longue lignée d'ancêtres, et je les salue tous avec sympathie. En sortant du palais Gamba nous allons au palais Guiccioli. Une belle galerie se déroule au fond de la cour d'honneur. Lord Byron a passé sous ses arcades dans tout l'éclat de sa beauté et de son génie. Les maîtres du palais sont absents, le marquis et la marquise Guiccioli, qui m ont reçue à Venise avec tant de cordialité, résident en ce moment à Rimini. Je visite les appartements, somptueux mais décorés à la moderne, et ne gardant rien de ces vestiges du passé qui doublent la vie présente par la vie des souvenirs; un seul boudoir délicieux, entièrement peint à la Watteau, fait rêver dans son cadre harmonieux à quelque belle marquise Guiccioli du dix-huitième siècle.

Je me trouvé à Ravenne le jour* de la fête de S. Apollinare, patron de la ville. Cette fêle était, depuis des siècles, célébrée par une grande procession et des réjouissances publiques; elle eut, cette année-là, un caractère plus patriotique que religieux. Cependant la procession, clergé en tête et suivie de toutes les confréries, le visage

4 ie lundis juillet im

couvert de la cagoule, sortit du dôme vers quatre heures. Nous la vîmes passer de la terrasse du palais Rasponi. Un dais de drap d'or, abritant les reliques du saint, était porté par des desservants en chasubles rouges; les croix en vermeil, 1^ bannières à images, les cierges allumés formaient une sorte de tabernacle mouvant autour du dais; on eût dit une cérémonie du moyen âge. Le défilé terminé nous montâmes en voitur§ pour aller voir le feu d'artifice, en face du palais de Théodoric. En attendant la nuit, nous parcourûmes les longues allées de la promenade publique, où toutes les belles Ravennoises affluaient ce jour-là dans leurs plus pimpants atoprs. Gomme nous étions arrêtés dans le rond-point où la musique des régiments jouait des symphonies, une femme aux cheveux d'or passa en voiture et salua la princesse. € C'est la comtesse Santucci, sœur de la marquise de Boissy, » me dit la princesse, qui aussitôt fit approcher sa calèche de celle de la comtesse. Quand Taimable femme sut que je connaissais sa sœur, elle me témoigna cette aménité caressante qu'on ne trouve qu'en Italie. Le lendemain elle accourut pour me voir. C'était l'avant-demier jour que je passais à Ravenne, je regrettai de l'avoir connue si peu.

Le jour même de m<m départ (jeudi 26 juillet), le comte François délia Torre, neveu dé la princesse, vint me chercher dans la matinée pour me conduire à la Pineta. Cette immense forêt, dont les bois servaient à la construction des flottes romaines, s'étend sur 4ine circonférence de vingt-su milles. Boccace en a fait le théâtre d'une de ses plus charmantes nouvelles. Dryden Ta chantée, lord Byron l'a célébrée dans une strophe de Don Juan :

Heure si douce du crépuscule dans la solitude

De la forêt de pins, sur la rive silencieuse

Bordant les bois antiques de Ravenne,

^ui s'élèvent où jadis roulaient les vagues de rAdriatique,

Là où se dressait autrefois la dernière forteresse de César,

Forêt toujours verte, que les contes de Boccace

Et les vers de Dryden consacraient pour moi,

Combien j'ai aimé sous ton ombre le déclin du jour.

L'écoulement des eaux des marais voisins fait circuler çà et là, dans la Pinela, plusieurs courants bourbeux où de pauvres femmes lavent leur linge ; des ponts vacillants sont jetés d'une rive à l'autre. Nous errons près de trois heures à travers ces pins centenaires, témoins éternels de la fuite des générations sur la terre ; quelquesuns, pourtant, meurent et tombent en étendant leurs grands sque-

L4TALIE DES ITALIENS. 347

lettes oubliés sous Tombre des survivants. Nous traversons des carrefours ombreux et des clairières brûlantes jonchées de bruyères et de genêts, puis des landes nues, dont le sable répercute la chaleur intense du jour; des vipères à la piqûre mortelle frétillent sur le sol embrasé. Le grand cimetière du peuple est situé dans la Pineta ; là dorment tous les morts obscurs ; les nobles et les ridies étaient autrefois inhumés dans les églises. Une végétation vigoureuse de plantes et d'arbustes couvre la vaste enceinte, que dominent un presbytère et une église ; c'est le Campo Santo le plus solitaire et le plus recueilli que j'aie vu ; il convient aux morts qui n'ont plus que faire des importunités et du bruit.

Le soir,' à dix heures, il fallut partir; nous nous rendions à Bologne pour y passer quelques jours. Les adieux furent tristes et attendris; la princesse nous combla jusqu'au dernier moment d'attentions exquises; elle m'offrit un, grand album des gravures de l'œuvre de Luca Longhi publié par le comte Cappi, puis la copie de la divine miniature du livre d'heures de Marie-Thérèse et les portraits du roi et de la reine Murât.

« Je veux qu'à Bologne vous vous souveniez encore de Ravenne, me dit-elle avec sa grâce accoutumée; voici une lettre pour ma nièce la comtesse Tattini. Ma nièce me rappellera à vous en vous fêtant, comme j'ai été heureuse de le faire moi-même. »

11 ne m'était pas donné de reconnaître tant de bonté ; gairder le souvenir, raconter l'émotion, c'est la gratitude du poète.

Trois semaines après, j'eus pourtant la satisfaction de causer un peu de joie à la princesse Murât, en lui envoyant d« Milan, où j'étais allée dire adieu à Manzoni, les vers que l'illustre poète avait faits sur son père. Il me les offrit pour elle et pour moi. La liberté de l'Italie lui permettait enfin de les publier.

Ces strophes, où tant de patriotisme palpite, sont suivies d'une ode, une des plus belles de la poésie contemporaine. Je reproduis ici ces deux chants encore inconnus en France, certaine qu'ils y trouveront un écho retentissant.

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