MARS
Debout sur la plage aride,
Les regards tournés vers le Tessin franchi,
Tous, pénétrés du nouveau destin,
Certains d'avoir au cœur la vertu antique,
Ils ont juré : Que désormais cette onde
Ne coulerait plus entre deux rives étrangères,
Qu'il ne serait plus une contrée où surgirait une barrière
Entre l'Italie et l'Italie ; non, jamais plus !
Ils l'ont juré : d'autres braves à ce sermeat Répondirent sur d'autres rives fratemellegf Affilant dans l'ombre les épées Qui, tirées maintenant, brillent au soleil.
Déjà les mains ont étreint les mains ; Déjà ces paroles sacrées ont retenti :
« Ou réunis sur le lit de mort, ■ Ou frères sur une terre libre. »
Celui qui pourra de la double Doire,
De la Bormida mariée au Tanaro,
Du Tessin et de l'Orbe, aux forêts sombres,
Distinguer les ondes confondues aux ondes du Pô,
Celui qui pourra détourner les courants mêlés
Du rapide Mella et de TOglio,
Celui qui pourra ressaisir les mille torrents
Que verse l'embouchure de l'Adda,
Celui-là pourra seul diviser encore
En plèbes méprisées un peuple qui se relève,
Et8*opposant avx temps et aux destins,
Le rejeter aux anciennes détresses.
Ce peuple qui doit être libre tout entier,
Ou esdaye des Alpes à la mer.
Ce peuple est un par les armes, un par la langue, un par le culte,
Un par les souTenirs, par le sang, par le cœur.
Ayec le visage abattu et défait,
Avec le regard atterré et incertain
D'un mendiant toléré
Par merci sur la terre étrangère,
Le Lombard devait vivre dans son pays natal ;
La volonté d'autrui devait être sa loi ;
Son destin le mystère d'autrui,
Son lot : servir et se taire.
étrangers ! l'Italie rentre dans son propre héritage ;
Elle reprend le sol qui lui appartient ;
étrangers 1 arrachez vos tentes
D'une teiTe qui n'est pas votre mère;
Ne voyez-vous pas qu'elle tressaille
Depuis le mont Cenis jusqu'à l'écueil de Scylla?
Ne sentez-vous pas qu'elle vacille et se dérobe
Sous le poids de vos pieds barbares ?
étrangers I sur vos étendards, Est l'opprobre d'un serment trahi t Un arrêt rendu par vous-mêmes Vous poursuit dans ce démêlé impie ; Vous qui en masse vous écriâtes un jour * :
« Que Dieu rejette la force étrangère, ■ Que tout peuple soit libre ! et que périsse c Le droit inique de l'épée ! »
Puisque la terre où vous gémissiez opprimés
A englouti les corps de vos oppresseurs.
Puisque le visage des maîtres étrangers
Vous parut si cruel^en ce temps,
Qui vous a dit qu'éternellement stérile
Serait le deuil des Italiens?
Qui vous a dit qu'à nos plaintes lamentables
Serait sourd ce Dieu qui vous entendit?
Oui, ce Dieu qui dans l'onde empourprée Submergea le persécuteur d'Israël, Ce Dieu qui, au poing de la mâle Jahel, Mit le marteau et dirigea le coup, Ce Dieu qui est4e père de tous les peuples, Ce Dieu qui n'a jamais dit au Germain :
« Va et recueille où tu n'as pas semé, « Étends tes serres, je te donne l'Italie ! >
Italie bien-aimée ! partout où monte le cri de douleur De ton long servage,
Partout encore où l'humanité
N'a pas déserté toute espérance,
Partout où la liberté a fleuri,
Partout où elle mûrit en secret,
Partout où l'on pleure sur une grande infortune,
Il n'est pas un cœur qui ne batte pour toi !
Que de fois tu épias sur les Alpes L'apparition d'un étendard ami !
Que de fois tu as tendu ton regard Sur lés déserts de ta double mer !
Voici enfin que, s'élançant de ton sein.
Serrés autour de ta bannière sacrée, Forts, armés de tes propres douleurs, Tes fils se sont levés pour combattre.
Qu'aujourd'hui, ô braves! sur vos visages éclate
La fureur de vos pensées secrètes.
C'est pour l'Italie qu'on combat, sachez vaincre!...
Sa destinée est suspendue à vos épées.
Ou, nous la verrons, ressuscitée par vous,
Assise au banquet des peuples,
Ou plus asservie, plus vile, plus méprisée,
Elle restera courbée sous l'horrible verge.
Oh! journées de notre rachat !
Oh! qu'il est à plaindre celui
Qui, de loin, de la bouche d'autrui,
Comme un homme étranger, vous apprendra!
Celui qui, vous racontant un jour à ses fils.
Devra dire en soupirant : « Je n'y étais pas!... »
Celui qui en un tel moment n'aura pas salué
La sainte et victorieuse bannière!
Nous le répétons, c'est dans Toriginal qu'il faut lire ces ?ers ; c'est sur le marbre qu'il faut les graver. Bien autrement que les conquêtes de Trajan et d'Antonin ils ont droit de se dérouler sur quelque colonne gigantesque. Il en est une au. Forum romain * où je voudrais les inscrire : seule intacte, debout au milieu des ruines, cette colonne d'un temple oublié formerait ainsi le trophée superbe de l'indépendance de l'Italie.
La dilig^ce qui nous conduisit à Bologne n'était pas meilleure que celle qui nous avait amenées de Florence à Forli. J'avais pris le coupé pour moi et ma fille ; coupé étroit, inaccessible, juché sur
* Colonne de Phocas, la plus grande du Forum.
un train élevé et auquel nous ne pûmes nous hisser qu*au moyen d'une échelle. Le conducteur nous avait juré par tous les saints du calendrier et tous les dieux du paganisme que nous serions seules jusqu'à Bologne dans notre cage cahotante, prenant à témoin les illustrissime Eccellenu le professeur Fabbri et le comte Gappi, qui nous mirent en voiture, che le due amabili signore potevarmo esser quiele corne su un altare (que les deux aimables dames pouvaient être tranquilles comme sur un autel). La nuit était sombre, la route aussi peu sûre que celle des Apennins; non-seulement la diligence avait été arrêtée il n'y avait pas huit jours, mais elle avait versé Tavant-veille et plusieurs voyageurs avaient été moUo ferili (grièvement blessés) l'un même était mort, croyait-on; les chemins défoncés et le brigandage étaient un double héri* tage laissé à Tltalie libre par le gouvernement papal. On ne pouvait en un an faire disparaître le déplorable laisser-aller de plusieurs siècles. Le conducteur nous parlait de ces dangers probables d'une voix tranquille et avec une passivité tellement souriante que sa quiétude nous gagna; le ciel, où grondait un orage, était entièrement obscur; nous ne distinguions pas même les arbres qui bordaient la route. Privées de la distraction du paysage, nous essayâmes de dormir; ma fille Unit par s'assoupir, la tête appuyée sur un petit coussin posé sur mes genoux. Aux descentes, quand les chevaux se précipitaient, la violence des soubresauts lui arrachait des gémissements. Nous arrivâmes à Lugo vers une heure du matin. Tandis que nous relayions, nous vîmes sortir d'un café à peine éclairé sous les grandes arcades du marché, un homme enveloppé d'un manteau ; il s'approcha de la voiture et réclama une place qu'il avait retenue dans le coupé ; nous nous récriâmes, le conducteur répéta de sa voix la plus câline : State quiète^ care signore, et fit placer le nouveau venu à nos côtés. J'avoue qu'il fut accueilli avec une vivacité d'irritation qui aurait mérité une réplique impolie; la fatigue nous rendait féroces; la lourdeur de l'atmosphère pesait sur nous. Nous étions déjà fort à la gêne à deux; ce compagnon de route allait nous mettre dans des étaux. Mes reproches adressés au conducteur en italien barbare, et les plaintes que nous échangeâmes avec ma fille, firent comprendre à l'inconnu qu'il avait affaire à la furia de deux Parisiennes ; il s'excusa avec douceur et du ton le plus exquis du dérangement qu'il nous causait, il se Gt tout petit et se tint au bord de la banquette pout nous
laisser plus de place ; il s'exprimait en si pur français, que je le pris pour un compatriote et je lui dis en riant :
« J'espère, monsieur que vous voudrez bien faire retomber notre maussade accueil sur la tête du conducteur ; convenez qu'en France il ne serait pas possible de se faire payer une place deux fois.
— Je suis Italien, répliqua-t-il gaiement, mais je me garde bien de défendre tous les petits méfaits de mes chers Romagnols ; ce sont de mauvaises habitudes produites par un mauvais gouvernement» rère nouvelle doit les extirper à jamais. »
Je compris à ces paroles qu'il était libéral, et je lui demandai aussitôt s'il connaissait le marguis Pepoli et ses sœurs.
« J'habite Bologne et je les vois souvent, » répliqua-t-il.
Nous causâmes le reste de la nuit de Ravenne et de Bologne. Quand le jour parut il me remit sa carte ; l'inconnu était M. Angelo Marescotti, professeur d'économie politique à l'université de Bologne, homme d'autant d'esprit que de savoir. A mon tour je me nommai en le remerciant encore d'avoir répondu par tant de courtoisie à notre brusquerie farouche. Nous arrivâmes à Bologne à cinq heures du matin. M. Marescotti nous procura une voiture, lit charger nos bagages et nous dit au revoir.
« Oh ! bien certainement, répliquai-je, nous avons à cœur devons revoir, toute notre coquetterie y est engagée ; il serait affreux que vous gardiez de nous la laide et impertinente image des deux femmes qui vous sont' apparues cette nuit ; un Français ou un Anglais nous auraient tancées de la belle manière ; les Italiens font mieux : par leur aménité imperturbable ils donnent à toute brusquerie une leçon tacite.
— En devenant un grand peuple nous prendrons bientôt les défauts des nations libres, » me répliqua en souriant M. Marescotti.
Nous arrivâmes en quelques minutes au grand'hôtel Brun et ne songeâmes plus qu'à dormir tout le reste du jour.
Vers le soir, tandis que ma fille repose encore, je sors pour faire quelques visites ; je vais d'abord chez M. Protche, directeur des chemins de fer du centre et frère du commandant Protche, que j'ai connu à Milan ; il me fait ce cordial accueil qui lie bien vite des Français en pays étranger. Sa femme et sa fille sont absentes, il m'en exprime le regret, et se met à ma disposition pour nous montrer Bologne le lendemain. Ancien élève de l'École polytechnique, mathématicien et ingénieur éminent, M. Protche est un des
esprilsles plas sérieux el les plus sympalhiques que j'aie rencontrés; il UMit, chose rare, la force à la bonté, la fermeté d'un stoïcien à la douceur d'un apôtre. A la tête d'un nombre immense d'employés et d'ouvriers, dirigeant les travaux des voies ferrées qui uniront bientôt Ferrare à Bologne et Bologne à Florence , il est le père encore plus que le général de cette armée de travailleurs ; il n'a d'ennemis que les paresseux et les fripons, reste de la tourbe ténébreuse qui formait le bas-fond des villes anciennement soumises au pouvoir papal; contre ceux-là, il se montre inflexible et armé du revolver préservatif, indispensable pour tenir en respect des hommes qui ne reculent pas devant le guet-apens de l'assassinat.
En quittant M. Protche, je me fais conduire au palais de la jeune comtesse Caroline Pepoli-Tattini, nièce de la princesse Murât Rasponi: la comtesse est en villégiature dans les environs de Bologne; je laisse à son portier la lettre de sa tante et ma carte.
Je vais ensuite chez la comtesse Rossi-Martinetti, qui fut célèbre à Bologne par son esprit et sa grande beauté ; elle inspira dans sa jeunesse un sentiment très- vif à Napoléon I" ; elle avait une gràc« pénétrante, un éclat dans les yeux, une douceur dans le sourire qui troublèrent le cœur du vainqueur de l'Italie. Sa nièce, la marquise Florenzi Waddington m'avait donné pour elle une aimable lettre d'introduction et l'avait avertie depuis quelques jours de mon passage à Bologne. La comtesse Martinetti habite un beau palais entouré d'un vaste jardin ombreux décoré de statues, d'un temple grec et de longues galeries ouvertes; les bosquets et les hautes avenues ont pour perspective lointaine la tour penchée de Bologne (torre Asinelli).
La comtesseMartinetti, un peu lasse de la chaleur du jour, avait ce soir-là défendu sa porte; mais à mon nom elle me fait rappeler par un domestique et accourt elle-même à travers le vestibule pour me recevoir. 11 me semble qu'une statue antique s'est élancée d'un socle ; elle m'apparait toute vêtue de blanc, sa robe drapée retombe en plis souples autour de sa taille fine et droite ; ses cheveux, vrai duvet de cygne, ondulent sur son front et ses joues ; une pointe en tulle clair les couronne ; elle est ainsi ravissante à voir, sa beauté i neffaçable subsiste malgré son grand âge ; elle a su vieillir harmonieusement, suivant l'expression de madame Kécamier; son regard est toujours vif, son sourire toujours attrayant; son nez grec
flexible et charmant; je n'ai jamais vu de traits plus corrects et plus doux.
« Je vous attendais depuis plusieurs jours, me dit-elle en me tendant sa petite main nacrée, et malgré ma fatigue je ne veux pas me priver de votre première visite; je sens désormais le poids des années, je ne le secoue que lorsque mon esprit s'intéresse à quelque chose ou à quelqu'un, et vous m'intéressez beaucoup, » ajoute-t-elle avec bonté.
Elle parle le français sobre et net du dix-septième siéde avec ce ton exquis des grandes dames d'autrefois. Elle a écrit à vingt ans un roman dont on se souvient, mais qu'elle ne veut pas qu'on lui rappelle.
« Ce sont là des péchés de jeunesse, dit-elle; des velléités de bruit et de renommée qui ne servent qu'à troubler la vie. »
Nous causâmes longuement ce premier soir; son affabilité m'en* laçait, et sans ma fille qui m'attendait, je ne l'aurais quittée que fort tard. Elle m'engagea à dîner pour un des jours suivants.
« J'irai vous voir d'ici là, ajouta-t-elle, quoique je ne sorte presquejamais; je veux connaître au plus vite votre chère enfant. »
Je la suppliai de ne point se fatiguer pour moi, et lui promis de lui amener ma fille.
Le lendemain M. Protche vint nous chercher vers midi, nous parcourûmes ensemble les plus beaux quartiers de Bologne ; j'étais ravie de ces longues rues bordées d'arcades si propices à la sécurité des piétons, leur permettant de flâner à l'aise, les abritant du soleil, de la pluie et du vent âpre qui souffle souvent des Apenmns.
Nous nous arrêtâmes d'abord piaz%a Maggiore, Sur l'un des côtés est la fontaine couronnée du superbe Neptune de Jean de Bologne ; dans la vasque posent les pieds de quatre sirènes voluptueuses qiy pressent leurs mamelles et en font jaillir l'eau. Le vieux Neptune les regarde d'un air lascif ; plus d'un légat a dû les considérer, charmé, du balcon du pala%zo del Govemo, qui se dresse en face de la fontaine; au-dessus de ce pala^o del Govemo du treizième siècle, plusieurs fois reconstruit, s'élève la tour de l'horloge (du quinzième siècle). Une belle madone en terre cuite orne la façade du palais ; elle sourit aux passants comme pour leur dire : entrez J — Nous passons la grande porte monumentale, que couronne une statue en bronze du pape Grégoire XIII. Pour la sauver en 1796 de la fureur du peuple, cette figure dut être transformée
en San Petronio. Le peuple de Bologne a gardé la vénération des saints, mais il ne porte aucun respect aux pontifes, qui ne furent pour lui durant des siècles que les représentants de la tyrannie. Nous traversons une vaste cour intérieure, montons Tadmirable escalier de Bramante et parcourons la galerie d'Hercule au fond de laquelle se dresse une grande figure de ce dieu ; puis la salle Famèse, dont les murs sont revêtus de fresques de Cignani, de Scaramuccia et de Pasinelli, et où trône une statue d'Alexandre VU. Nous visitons ensuite Timmense basilique de San Petronio, du quatorzième siècle, dont la façade et le vaisseau n'ont jamais été terminés; les trois portes, toutes couvertes de bas-reliefs, sont des chefs-d'œuvre de Tart chrétien ; celle du centre (de Jacopo délia Gttercia) était surmontée d'une statue en bronze colossale du pape Jules II, modelée par Michel-Ange; le peuple la jeta en bas (en 1511), la brisa en morceaux, puis en fondit une pièce de canon qu'il appela la Julienne. La destinée de toutes ces malencontreuses statues de papes me rappelle ce mot que l'illustre Farini m'a dit à Florence: f A Bologne, l'amour qu'on a pour Victor-Emmanuel est doublé par la haine qu'inspirait le pouvoir papal. » Les dates prouvent que cette haine n'était pas d'hier!
En entrant dans la basilique de Saint-Pétrone, on est frappé par la hardiesse des arceaux que décrivent les trois nefs ; le vaisseau devait avoir six cent huit pieds de longueur, il n'en a que trois cent cinquante. Quoique le plan primitif ait été tronqué, cette église est restée une des plus importantes de Tltalie; elle est ornée de fresques et d'excellents tableaux des peintres bolonais, s'alternant avec de magnifiques bas-reliefs de marbre, parmi lesquels Adam et Eve et Y Annonciation d'Alfonso Lombardi sont des merveilles.
En face de Saint-Pétrone s'élève, au nord de la place, l'ancien palais des Podestats (du treizième siècle), au milieu duquel s'élance une tour d'une architecture ancienne du plus bel effet; quatre statues en terre cuite la couronnent. Un jeune roi * fut longtemps prisonnier dans ce palais des Podestats, où une jolie Bolonaise venait le distraire par son amour. Les femmes de Bologne sont après celles de Ravenne les plus belles de l'Italie. Les Romagnols, race énergique, ont gardé la sève primitive du sang oriental.
* Enzius, roi de S&rdai^ne, ÛU de l'empereur Frédéric 11.
Le quatrième côté de la pia%za Maggiore est occupé par le por^ tico dei Banchiy longue galerie au-dessus de laquelle s'élance la coupole de l'église voisine de Santa Maria délia vita. Des boutiques élégantes se déroulent sous ces vieux arceaux ; nous les suivons jusqu'à la rue Maggiore, qui traverse la ville dans toute sa largeur ; nous y trouvons le mouvement et la vie. Bologne, dans ce quartier, m'apparaît aussi peuplée que Gènes * ; les habitants affairés se heurtent en marchant, les acheteurs se pressent dans les magasins et dans les cafés ; les boutiques de barbiers sont IrèV-nombreuses ; ouvertes sur la rue, elles laissent voir au passant les Bolonais de tous âges, assis sur un fauteuil, le cou ceint d'une large serviette, le visage couvert d'une mousse de savon à travers laquelle des Figaros vifs et hâbleurs font courir le rasoir. Toutes ces boutiques de barbiers sont avenantes, elles engagent les flâneurs à s'arrêter; on y débite les nouvelles politiques et les chroniques galanlas de la ville; ce sont de petits centres de causeries bourgeoises, comme à Naples les pharmacies.
Nous remarquons en passant le beau palais Zampieri, dont la superbe collection de tableaux a été vendue, mais qui possède encore d'admirables fresques des trois frères Carrache ; nous nous arrêtons aussi sous le portique de' Servi pour voir les fresques à demieffacées d'Elisabeth Sirani et un Ecce homo de sa sœur Barbara. Au bout de la rue Maggiore nous trouvons, après avoir franchi une petite place, les deux tours qui penchent; elles sont carrées et construites en briques; la plus haute, la torre Asinelli, a deux cent cinquante-six pieds d'élévation; sa sœur cadette la Garisenday qui a eu l'honneur d'être chantée par Dante, n'a que cent trente pieds. A côté des tours s'élève une belle construction ogivale appelée fora de' Mercanti, puis la petite ^lise San Bartolomeo : elle est célèbre par une exquise madone de Guido Reni, qui fut volée en 1855 et vendue en Angleterre. L'acquéreur, par amour de l'Italie indépendante, l'a renvoyée à Bologne il y a quelques mois, ce qui a fait dire au peuple que les Anglais hérétiques avaient eu plus de souci de leur madone que le Saint-Père.
Nous dînons ce jour-là chez M. Protche, en compagnie d'un de ses employés, le marquis Pietra-Mellara descendant d'une des plus anciennes familles de Bologne, et qui n'a pas dédaigné dans la
< Pologne a 75,000 habitants.
mauvaise fortune de travailler sous la direction de Téminent ingénieur dont il est devenu Tami ; esprit charmant et moqueur, le marquis Pietra-Mellara, que je revis les jours suivants, me raconte en traits mordants la vive chronique de la société bolonaise. C'est du Tallemant des Réaux et du Brantôme, où la finesse des périphrases voile la crudité du fond ; le marquis, avec sa figure pâle et aristocratique, fait ces gais récits d'un air grave ; on dirait un moine ascétique répétant de joyeux fabliaux du moyen âge. Je retrouverai quelques mois jrfus tard le marquis Pietra-Mellara à Naples, à la tête d*un bataillon de garde nationale mobile de Bologne, et prouvant par son patriotisme que ces vives intelligences italiennes savent allier le sérieux à la gaudriole que nos pères appelaient Tesprit gaulois. Cet esprit incisif a sombré à jamais parmi nous, submergé par un pathos él^iaque qui cache la corruption sans la suj^rimer, hélas 1
Après ce diner plein d'aménité cordiale, M. Protche nous conduit en calèche découverte à San Michèle in Bosco ; c'était autrefois un couvent de bénédictins (du quinzième siècle), un des plus somptueux que possédât l'Italie ; il fut transformé en maison de plaisance pour les légats des papes. (Pie IX y a résidé.) C'est aujourd'hui une villa reak retentissante encore des vivat qui y saluèrent Victor-Emma* nuel il y a quelques mois. Nous passons la porte Castiglione, l'une des douze portée de Bologne, et gravissons de belles allées qui serpentent sur un coteau ombreux, ramification du versant de l'Apennin. Je ne connais pas de résidence royale plus attrayante et plus enviable que San Michèle in Bosco; de ses terrasses et de ses jardins on domine le panorama splendide de Bologne avec ses dômes, ses tours, ses remparts, ses portes monumentales et cette titannique galerie de six cents quarante arcades qui part de la ville et se déroule jusqu'au sommet du mont délia Gmrdia ^, couronné par réghse délia Madonna di San Luca. Nous passons une porte cintrée, que gardent des soldats piémontais, et pénétrons dans deux cloîtres superbes, ceints de sveltes colonnes de marbre blanc ; les fenêtres des cellules s'ouvrent au-dessus de cette galerie ; on en voudrait une pour y vivre et y rêver en paix; les préaux entourés d'orangers en fleurs sont jonchés de sable rose * ; des fresques des frères Carrache et de Guido Reni, que le temps allèreut, déroulent
* Plus d'une lieue de parcours.
■ Fait avec de la brique broyée.
sur les murs la vie de saint Benoît et de sainte Cécile. Nous parcouronsl/église, où sont des peintures, deTiarini, de Ganuti et d'admirables médaillons de Carlo Cignani ; puis la sacristie, Tancien réfectoire et une galerie immense ornée de portraits de cardinaux et de papes, de bas-reliefs, de statues et d'armes anciennes. Nous entrons ensuite dans Tappartement des prieurs, transformé en appartement royal ; le général Cialdini et son état-major habitent en ce moment San Michèle in Bosco.
La nuit, claire et lumineuse, nous surprend dans le dédale des chambres ; elle y répand des teintes d*opale ; la lune se lève dans les jardins en fleurs. Nous les visitons à sa lueur ; des cygnes nagent dans un bassin où retombent les rameaux de grands saules pleureurs, des ruisseaux serpentent dans les anfractuosilés de la colline boisée qui décrit comme un parc naturel au delà des platesbandes et des allées du jardin. Nous nous asseyons sur un banc de marbre pour savourer les enchantements de ce beau soir et de ce beau paysage ; les corolles variées des plantes semblent respirer et s'ouvrir pour nous envoyer leurs parfums. Un pareil lieu me fait comprendre les regrets amers que les moines et les prêtres donnent au pouvoir temporel. Les favoris du sultan n'abandonneront pas sans désespoir leurs palais des rives du Bosphore. Les austérités du cloître ont-elles jamais existé à San Michèle in Bosco ? était-ce bien un couvent que cette poétique solitude qui semble avoir été créée pour servir de cadre aux plus riantes amours de la jeunesse ?
« La fraîcheur de la végétation et des arbres qui nous entourent m'étonne par cet été brûlant: comment se fait-il, dis-je à M. Protche, que dans les environs de Paris les feuilles jaunissent vers la fin de juillet et qu'elles restent d'un vert aussi vif dans la chaude Italie?
— En creusant le sol voisin des Apennins on trouve l'argile à peu de profondeur, me répondit-il, l'argile imperméable repousse les cours d'eau et les fait filtrer à travers la terre végétale sur laquelle nous marchons ; les racines des arbres en sont pour ainsi dire baignées ; de là la sève persistante des troncs et la fraîcheur des rameaux ; de là aussi l'inclinaison des hauts monuments et deé tours; car bien que l'argile soit stable comme le calcaire, l'accès des eaux l'amollit à la surface; ce lit humide sur lequel repose une terre friable n'est pas une base solide pour les constructions. »
860 L'ITALIE DBS ITALIENS.
Je récoutais avec intérêt et lui demandais tour à tour le nom des montagnes et des rivières du beau pays que nous dominions.
f Chose étrange, me dit-il, il y a dans cette contrée centrale de l'Italie plusieurs rivières qui portent le même nom que nos fleuves français. Ainsi le Taro, grand torrent voisin de Parme, est notre Tarn ; le RodmOt qui coule près de Reggio c'est le Rhône, moins la grandeur; la Ghironda est notre Gironde; enfin le Reno, dans les environs de Bologne, est le nom italien de notre Rhin. Est-ce nous qui avons baptisé ces cours d'eau de la Péninsule, où les Romains, dans Tantiquité, ont-ils donné ces noms aux fleuves des Gaules?!
Le gardien de VOrlo reale vint nous dire qu'il fallait partir ; je jetai un long regard de regret à ces ombrages harmonieux que la lune, suspendue à la cime des arbres, semblait contempler avec amour, là nuit était d'une sérénité si douce que j'exprimai le désir de continuer notre promenade.
« Nous pourrons faire le tour des remparts, me répondit M. Protche, je ne sors jamais qu'armé et on connaît mes habitudes dans Bologne.
— Y-a-t-il donc quelques dangers si près de la ville, demandai-je?
— Les rôdeurs de nuit et les malfaiteurs diminuent, mais il en reste encore, répliqua M. Protche (en remontant en voiture et en plaçant près de lui un revolver); c'était bien pis au temps du pouvoir papal ; vous savez cette curieuse histoire d une troupe de brigands, qui avait pour chef le fameux Passatoret faisant tout à coup invasion dans une ville de la Romague à l'heure du spectacle; elle apparut sur le théâtre en plein opéra ; les acteurs s'enfuirent en poussant des cris à travers les coulisses; Passatore flt aux spectateurs une petite allocution persuasive pour en obtenir une forte rançon ; tous s'exécutèrent de bonne grâce, heureux d'en être quittes pour leur argent. Dans ce bon temps, ajouta-t-il, les propriétaires des châteaux environnants étaient réduits à payer un tribut annuel aux brigands pour n'en pas être inquiétés. »
Tout en causant de la sorte nous achevâmes, sans coup fénr, le tour des remparts ; les gardes nationaux faisaient des patrouilles au pied des murailles.
Le lendemain matin je reçus une aimable lettre de la comtesse Caroline Pepoli-Taltini, qui nous engageait à dîner et à passer une partie de la journée à sa villa. Avant de nous y rendre nous fîmes visite à la comtesse Marlinetti ; elle nous reçut dans son poétique
L'ITALIE DB1S ITALIliS?. 301
jâfdffi, digne d'one Mme et d'une Grâce, ainsi qu'on Tavait dou!* ïAemeni nommée dans sa jeunesse. Nous la quittâmes vers trois lieures et arrivâmes bientôt fuora di porta Casiiglione, Au pied d'un tertre voisin de la colline de San Michel in Bosco , au-dessus de terrasses couvertes de fleurs, ia jolie villa TaUini nous apparut. Le comte et la comtesse, entourés de ieurs beaux enfants, nous ûrent un charmant accueil; la comtesse Tal tint, petite-fille de Mural, est d'une fraîcheur éclatante ; sa bouche rose aux dents de perlé et .ses yeux pleins de feu restent à jamais dans le souvenir; on peut dire d'elle ce que madame Récamier disait de sa mère: « Elie est fort belle et parfaitement naturelle. » Elle avait réuni pour nous quelques hommes distingués, parmi lesquels je fus trôsbeureusede rencontrer le député Minghelti*, esprit fin, éloquence attique ; ami intime de M. de Gavour, il défendait sa politique à la tribune et dans des brochures empreintes du plus pur et du plus sage patriotisme. Nous causâmes longtemps ensemble du grand ministre. « Pour faire triompher les doctrines de M. de Cavour je donnerais ma vie, f me disait M. Minghetti.
Dans la soirée arrivèrent à la villa M. Bignami, un banquier patriote, officier de Tordre de Saint-Maurice, ami de M. Prolche et avec qui nous nous liâmes les jours suivants ; puis le général Cialdini déjà célèbre et dont le nom devait retentir si glorieusement quelques mois plus tard. Puis des professeurs de Tuniversilé de Bol(^e, et parmi eux M. Angelo MarescoUi notre compagnon de route; il vint à moi en riant, je lui pris la main et lui dis gaiement : « Nous ne sommes plus deux Gauloises barbares. » Bientôt une jeune femme svelte, au visage expressif, au regard pénétrant, aux fins cheveux bruns ondes, entra dans le salon, elle portait une parure de corail rose qui lui seyait à ravir. Cette ravissante personne était la comtesse Paolina Pepoli-Zucchini, sœur cadette de la comtesse Tattini. Nous fîmes à Tinslant connaissance; elle me dit avec une aménité exquise qu'elle viendrait nous chercher le surlendejnain pour nous montrer l'université, la bibliothèque et le musée. La comtesse Zucchini, veuve depuis plusieurs années, avait Tair ce soir-là d'une jeune fille. Elle ne s'était pas remariée pour ne point se séparer d'un fils qu'elle adorait ; ime loi papale, non encore abrogée, enlevait aux veuves la tutelle de lurs
' U fut iniiii>tre depuis cêIIc époque.
3ttt LUfiLiK WË& ixxuismn
eolMitfttfi CM deaeooAd laariage. 11 est dimn^e r«ni9»pMv eoiBbien t figHse a «ssayé de propager f>ar ton» lesinoyca» la kn <lÉ oéilbat, loi « {H^otidément imraerale à won avk, • •
Les dempeUtes-filles de Mturat sont parfa^es mu^cteoiies^; eHes ont chacune une vok superbe; Vum de c^ilralto, Fatftre de s€n prano ; elles nous diantièreiit plosietirs doos dé Y^rdi avec tmé naestria sans égale. Tandis <iue ces vois «i expressives etr«i beHes remplts^ieRt d'bsHrEoeAJe les sflâons de la vâla, je oomndéraîs la martiale figure du géaéral Cialc&tt^ se temk debout «u-é^soiis d'un portrait en pied de Murstt v le tî^ur^ vainqueur de Laoïoiâctèro était plein de jeunesse et de force ; sa taiHe ébncée se ^iesânait dans une redingote tKÂreserrée à !» c(»inture; sa l)ouche, eiïcadrée entre sa Une moustache et sa barbe à pointe, souriatt firissouBaBle au chant qui retentissaH; ses yeux hardis jetaient des ^^irs; sur soA front large et ouvert couronné de cbeYeia noirs (mssaieiit éeê^ lueurs soudaines ; on eût dit que cettç musique inspirée de YenU ^il une fanfare qui rappelait au combat ; dans tous ses liait^ resptrait la bravoure. Le chant ânt, la comtesse Tatfini me présenta le général; nous causâmes raseipble une partie 4e Ht soirée et je trouvai dans son esprit autant de vigueur et de tm que dans.soA regard. Il me promit une visite, maïs d^x jours après il dut quitter Bologne et j'eus le regret de ne pas avoir serré une é&r- «ière fois cette main martiale. .
H. ht)tche avait eu Taimable attention de venir nous ch^^eher à la mlla Tatiini afin de nous garer, nous dit-il, d'une de ces itttaques nocturnes qui se produisaient encore à Tentour de Bologne, fi était pluii de minuit quand nous arrivâmes à rhétel.
c Si vous aviez le courage d'être sur pied demain à sept heures du matin, nous ferions Tascension de l'égUse de la Madone de saint Luc et nous visiterions le Campo-Sanlo, » médit M. Protche.
J^acceptai sîuis hésitation et nous partin^s le lendemain à rheurê dite; le soleil embrasait déjà Thorizon. Nous allâm^ en voiture jusqu'à la potlé de Saragosse, où la galerie qui o^mt à la mont^ne de la Guardia se bifurque avec celle qui mène au Campo ^to; là nous mknes pied à terré et conmiençâmes k suivre cette voie triomphale dédiée à la Vierge. J ai dit qu'elk se compose de six cent quarante arcades ; les voûtes et les murs sont' couverts de fresques des maîtres de Fécole bolonaise ; quinze chapelles forment autant de stations et de haltes conviafi,t -à 1^ P^i^ oti 9^
ilTÀUE DES ITALIERS. 3«5
pepos; ddtj madeii<es sei^^iées ou- peintes nous sourkiit du 4i$(a«ce. en distanoe pour nous4Ônner courage. La campagne ruissclante^de konièro $e déroule à travers les^ £^lseaux ^ui en eaeadrent les fragments cooune autant de beaux paysages ; des contadme en cos^ t«ines pittoresques sont çà et là agenouillées devant la Ytergé et Ù difâffoBaiïiMno; des fetniiv^ élégantes portant des bcmqfiets de Iteuts RKHOtent sans ^'arrêter dev^t les saintes images.
f Eëes Tont au camp situé sur la montagne, me dit IL Prolcbe» voir leurs niaris ou leurs amoïireQx/i»
k mesuré que nous avançons la galerie s-étève.plus abrupte vars te sommet du nxHit ; nous faisons une halte à un petit café ^ fut probablement un ^oratoire ; le padrone di cusa y vend des images^ des €^pelets, des médaiHes et l'histoire authelnttque ddlm Uadmna di san Luca, Tout ^n faisant son commerce pieux â distribue des p^s verres aux passants, et sert en ce moment des fritures et du macaroni aux officiers piémontais assis autour des tables dressées sous te poi^'que; pkfêieurs des jeunes Tînmes que nous avons^rencontrées en route déjeunent gaiement avec les. dé« fenseur&^e-la patrie à r<Hnk*edela galerie; le panorama iminense delà ville et. des champs où le soleil poudroie, continuesesp^rspeO' tives à travers les arceaux. Nous nous asseyons un moment dans cette salle à manger aérienne à laquelle la nature compose undéoù* éblouissant. La chaleur s'engouffre sous la galerie, elle aàqptoui^re tous les visages; Nous buvons du café pour nous ranimer un peu et achever Uascension àela montagne; arrivés au sommet nàus faisom le tour de la plateforme avant de visiter relise; des canons sont alignés sur une redoute; des tas de boulets gisent sur une esplanade; des soldats en manches de chemise construisent en chaulant des travaux de défense ; d'autres font la sieste au soleil la tète appuyéi^ sur les affûts ou sur les<rimsy couche martiale qui leur seiûble douce. Ce qui reste des bâtiments de Tancien et magnifique couvent de femmes (que gouvernèrent des abl)esses titrées et puissantes ne dépendant que du saint-siége) a été translormé en caserne; de ce côté le sommet du mont de la Guardia, couronné d'un fort au temps des Romains, domine des gorges boisées.. Cest jour de fête; on dit la messe dans Téglise au moment, où nous y entrons; des femmes de la campagne et des soldats sont agenouillés sur le pavé et prient dévotement; pludeurs soldats reçoivent la communion; une sorte d'extase rayonne sur leur tisage. £h bien! ces mêmes hommes pro-
3Gi L'ITALIE DKS ITALilNS.
fendément croyants, s élanceraient à Tinslant, fAeim d'ar<^ur et de ibi patriotiques, si un appel se faisait entendre au dehors et leur ordonnait de marcher sur Rome pour renverser le pouvoir temporel du Pape !
L'église est en forme de rotonde; le badigeon et les rq[>arations successives lui ont fait perdre tout caraclère ; elle a été dépouillée de ses plus beaux tableaux et ne garde plus que quelques peintures de la jeunesse de Guido Reni, Derrière le maître-autel est une espèce de tabernacle auquel on arrive par un étroit escalier : c'est à qu'on conserve Tirnage miraculeuse de la madone byzantine peinte par Tévangéliste saint Luc ; elle est entourée d'ex-voto, un rideau de scÂe pourpre recouvre l'armoire dorée dans laquelle elle est enfermée et qu'un sacristain nous ouvre moyennant doftari; deux panneaux dorés et éclatants de pierreries nous laissent voir en se dépliant la madone dans son cadre d'or. Elle est sérieuse et recueillie; son visage, son cou et ses mains ont une teinte bistrée, presque noire ; la tête est couverte d'un voile et ceinte d'un bandeau d'où jaillit une auréole; la main droite relient les plis épais du vêtement qui enveloppe la Vierge; le reste du corps disparait dans un nuage. Le divino BamVino est assis sur le bras gauche de sa mère couvert d'un babit de lévite d'où s'échappent ses pieds nus. Sa tête couronnée de rayons est brune et maigre. Tandis que nous considérons la vieille image, tous les assistants se précipitent dans l'escalier et remplissent le tabernacle; ils nous prennent au moins pour des altesses; plusieurs murmurent : Softo felid questiprincipi; ils veulent avoir leur part du spectacle et des faveurs qu'accorde là madone ; ils baisent avec componction le bas du cadre et les panneaux de l'armoire ; les pauvres soldats mettent leur vie sous la protection de la Vierge ; les paysans lui recommandent leurs récoltes ; je murinure le vieux cantique gravé au bas de l'image que nous vend le sacristain :
Tu es la belle aurore
Qui porte le soleil dans son sein!
Devant toi s'incline
La plu» rayonnante beauté.
Nous ne sommes que les ombres glacées
De la nnitjépaJjiseetnoire.
Oh! prends S6ùci de nousl
Et de nous aie pitié!
L'image de la madone peinte par saint Luc était enfermée dans
l'élise de Sainte-Sophie de Goustantinople. Un bon ermite delà Grèce, nommé Théocle Kmnie, vivait au douzième siècle ; un jour le Seigneur lui apparut en songe dans le désert où il s'était relira el lui ordonna d'aller visiter Sainte-Sophie. L'ermite partit aussitôt; en entrant dans le temple il fut frappé par la vue de Timage miraculeuse au-dessous de laquelle étaient écrits ces mots : Ceci est Vœuvre de saint Luc, apôtre du Christ, Ce tableau doit être porté dam V église de Saint-LuCy construite sur la montagne de la Guardia, et placé au-dessus de V autel. Le bon ermite se renseigna auprès des prêtres de Sainte-Sophie où pouvait être située la montagne de la Guardia^ mais ceux-ci /aussi ignorants que lui en géographie, ne surent le lui dire; Théocle ne se découragea point; il supplia les prêtres de lui donner Timage, leur jurant qu'il ferait le tour du monde pour découvrir la montagne et accompUr l'ordre du ciel , les prêtres émus de sa foi lui livrèrent la madone miraculeuse ; Termite l'enferma dans une grande boîte qu'il chargea sur son dos et se mit en marche. Il traversa la Grèce, la 3iorée, l'Albanie^ le golfe de Venise, longea le littoral de l'Adriatique et se rendit à Rome; là comme il passait devant la basilique de Constantin, Tam* bassadeur de Bologne, le sxgïiOvPassipovero, qui était à la fenêtrç de son palais, le vit marcher courbé sous son fardeau. « Où vas-tu donc, bon ermite? lui cria-t-il.
— Je vais à la recherche du mont de la Guardia, répondit l'ermite.
— Arrête-toi, répliqua l'ambassadeur, le mont de la Guardia est k Bologne et je t'y ferai conduire. »
En apprenant sous quelle charge précieuse fléchissait le dos du pauvre ermite, l'ambassadeur le combla d'honneurs et lui donn? une brillante, «scor te pour l'accompagner à Bologne. L'image de )a madone fut portée en grande pompe sur la montagne et déposée dans la chapelle du couvent, fondé par deux grandes dames de la ville, Chaque année, surmontée d'une couronne d'or ornée de pierreries et abritée sous un dais, elle était conduite à Bologne à Tépoque des fêtes des Rogations. L'archevêque, clergé en tête, se rendait sur la montagne pour prendre la madone ; un jour un grand orage éclata comme la procession descendait ; le torrent du Reno débordait sur la roule, le cortège marchait entre deux eaux ; Timage miraculeuse fut mouillée. L'archevêque et ses desservants le furent encore plus et décrétèrent qu'il serait irrespecteux d'exposer désor-
W» riTALîB DES irALIËHS.
msk la Mère de'Dieu aax intempéries dé T^mospliêré ; ii fut ans- «tôt décidé qu*une galerie s'éîèTeraît depuis les portes dé la Tiie jusqu'au somm^ de la montagne; puisque les Bolonais s^étaieni construit dans leur rue des portiques k leur usage, iié^ijoste tfen -faire un qui les surpassât tous pour la divine Harie; Les ddnS des fidèles de ritaliè entière concoururent à cette Immense voie «acrce qui Ait commencée en 1675 et presque teriBiôée^n un an. Suivant la notice ^ir les fiiils et gestes autltentlques de la BMRione, iiHe n'a cessé, jusque nos jours, de produire des nuracles ; la dernière fiws qu'on la promena en public, ce fut pour célél)rerle teicfvar de Gnëte à Home de Pie IX, à qui la Ixmne Yiçrge pramt un règne étemel sur les Romagnés; c^! vérité des arùspicesl
'HMit eti lisant la légende de la madone de saint Luc ei l^histo* rique dd Porlico, nous redescendons la galerie regardant les fresques, nous arrétaut aux stations, et nous sentant flédiir sous la tshaleur de plus en plus intense ; en^ nous retrouvons notre Toiture qui nous conduit en quelques minutes au Cmnpo Santo, Le dmetière de Bologne est le plus beau de lltalie; il est situé ésm l*ancien couvent delta Certosa (Chartreuse), un de ces somplueux édifices que les moines possédaient par milliers; nous traversons le vieux ddtre vaste et majestueux et visitons d'abord Téglise. EHê renferme un très-beau Jugement dernier de Gairati et le&zp^^me eu Christ, œuvre capitale de cette belle Ûisabeth^Siniiii*, morte à vingt*sept ans empoisonnée. La comtesse Tattini m- a donné la veiie plusieurs biographies sur cette femme célèbre et sur le êhhoux procès qui suivit sa mort ; j*ât passé une partie de la nuit à raUte œ drame; j'ai vu revivre la j€une Elisabeth, poêl^, musicienne, gravant les tableaux de son père et ceux de GoWo Reni; puis inepirée et créatrice à son tour, peignant avec fougue ces grandes toiles qui frappent d'admiration par le mouvement, le naturel et Theureine ordonnancé des figures ; elle avait «ne verve et une faidlité que le temps aurait modérées. A la maestria de son talent, elle aurait jomtsi eUe ^t vécu, la méditation qui omduit dans l'art à la perfection ; elle se disposait à partir pour Rome épiand la mort k frappa, elle voulait y étudier Râphaêt, Michel-Ânge et la stll^ote antiquité. Elle vivait pure et recueillie dans Thun^e mafeon deson père, fiancée à l'un de ses élèves, mais plus éprise de gloire quede
t'ÎTÀLlE DBS ITALIENS. Wf
bonheur. L'empereur et rimpéra^ricetrAutrlche, et tous îes princes <}e rilaliê vinrent s'asseoir dans son atelier; ils luf achetèrent ses tableaux, lui offrirent des bijoux superbes et lui eoromandéreot leur portrait. Elle improvisait pour ainsi dire toutes ses compositions; il reste un portrait d*elle, fait par elle-mènie, où eHe est représentée pei}(nant son père, le bon Andréa Sirani qui Fadorait. lA muse, msoudeuse du gain, abandonnait au vieillard économe ioi^i l'argent qu'elle gagnait ; elle ne se réservait en cachette que quelques petites sommes qu elle donnait è sa mère pour lui procurer, disait-elle, quelques douceurs. Dans ce portrait qui la fait revivre, ses Jjelles mains potelées tiennent la palette et le pinceau ; le sein et les épaules d'une pureté parfaites jâniissent du corsage collant ; deux rangs de perles entourent le cou sculptural, une sorte de résflie recouvre au-dessus de la tète ses finsclieveux qui retombent de chaque côté en longues boucles à pdne ondées ; le front haut est inspiré, les yeux très-grands rayonnent de génie; le nez est droit et ibrt, la bouche un peu large a Texpression résolue et railleuse; le m^ton est ferme et gracieux à la fois ; tout l'ensemble de la physionomie révèle la force et la honte. Elle avait des boutades de malice contre ce qui était ignoble, vulgaire ou méchant, et elle les traduisait aussitôt dans de vives caricatures qu'elle faisait à la plume en se jouant. C'est une de ces épigrammes qui, assure-t-on, causa sa mort ; elle représenta d'une façon grolfisque et repoussante avec la rnfne basse et l'œil féroce, un ridie vieillard mal famé, du nom de . Reali, qui passait pour avoir assi^siné sa femme dans sa propre maison. Gelui-d paya la jeune servante des Sirani, choyée et aimée par ses maîtres, surtout par Elisabeth. Lucia Tolomdli versa du poison dans une panade le soir même où, sans motif, elle quittait la maison de ses maîtres. Le drame est saisissant : on revoit le repas du soir, les sœurs, le jeune frère, le père malade de la goutte couché dans une chambre voisine, la petite servante Lucia lui demandant son congé, tandis qiie la famille soupe; ses cousins viennent la "chercher, elle part. La mère un peu lasse quitte ses enfants, mais soudain entendant les gémissements d'Elisabeth, elle s'élance éperdue de son lit et y porte sa (ille glacée qui répète: ilft sento morire! Les prêtres arrivent et les derniers sacrements sont reçus; Elisabeth expire et se décompose aussitôt. Bologne est en deuil k lliorrible nouvelle; elle fait des funérailles royales à sa carapittrice. t^ ares de triomphe, les trophées, les unies lacrymales, les han-
568 L'ITALIE DES ITÂLTËNS.
niéres et les devises s'élèvent et flottent de la maisan niortaaire à relise de Saint- Dominique; un maestro du temps compose une marche funèbre qui accompagne la morte jusqu'à la chapelle des Guidotli; le chef de Fillustre famille de ce nom, veut qu'Elisabeth repose à côté de Guido Reni et la fait inhumer dans le caveau de ses ancêtres où ce peintre est enseveli. On grave ces mots sur la tombe de la jeune immortelle : Elisabeth Siranae una cum Guidano lieno iumulaUB, Cependant le procès commence, la servante subit la question, sans faire un aveu; des mains puissantes la protègent et ont promis delà sauver; eHe est absoute et s'enfuit de Bologne. Le vieil Andréa meurt de chagrin, la mère languit et expire à son tour, les enfants se dispersent, la famille des Sirani a perdu son àme. La tragédie s'enveloppe de ténèbres: sans la caricature révélatrice (retrouvée à Florence) de cet horrible Reali, et sur laquelle une main mystérieuse a écrit son crime, on en serait encore aux conjectures ; la lumière se fait en Italie avec la liberté, çlle éclaire toute une série de chroniques sinistres et émouvantes, sources inépuisables pour le roman et le drame. LMiistoire des Cenci n a plus de mystère et celle de la Monaca di Monza vient de nous être dévoilée.
Émue par Je récit de sa mort, je regarde attentive la grande toile de la noble fille qui se trouve dans Téglisede la C^r/osa, Saint Jean- Baptiste est debout sur les rives du Jourdain, le Christ, les ipams jointes, le visage extatique, est agenouillé devant le précurseur qui va lui verser le baptême ; deux anges derrière le Sauveur déploient les linges qui doivent élancher Teau sacrée; des groupes de spectateurs regardent alentour. Dans le ciel. Dieu le père et le Saint- Esprit se montrent escortés d'une nuée d'anges.
En sortant de l'église, nous parcourons les chambres et les galeries mprtuaires qui se déroulent à perte de vue devant nous. Le Campo S^nto de Bologne est une véritable cité de la mort. Les bustes, les statues, les emblèmes, les inscriptions s'efforcent de ranimer toiUe cette poussière humaine qui n'a plus souci de nos vaiiités» 11 y a là des sépultures fort belles ; les plus remarquables sont celles qui, enlevées aux doîtres et aux églises, ont été transportées à la Certosa. En passant dans une petite salle plus recueillie que les autres, je m'arrête tout net devant un buste de jeune fille qui se détache du marbre, comme si la morte qu'il représente allait sorlir de sa tombe ; il vous sourit et semble vous dire : i Regardezmoi donc, je suis belle l j» Le cou mignon, entouré d'un collier de
i'iTAlJE DES ITALIENS. «»
perles, s'élance d'une fraise de dentelle; sur les cheveux bouclés repose à gauche une fleurette déliée, suave comme la tète qu'elle couronne ; les traits sont exquis et juvéniles ; la jolie trépassée n'avait pas vingt ans ; je lis au-dessous de cette grâce fugitive : Maria Barberinh nièce d'Urbain VHI (1621), C'est l'heureux ciseau du Berninif qui la fit revivre.
Les morts ne communiquent pas aux vivants leur quiétude ni leur sereine, abstention des nécessités animales. Nous sortons du Carnpo Santo, affamés et rompus de fatigue, n'aspirant qu'à déjeuner et à faire la sieste^ Une fois le corps ranimé, ma curiosité se réveille et je sors vers quatre heures pour visiter Saint-Dominique. Sur la place où cette église est située s'élèvent deux colonnes surmontées d'une statue de la Vierge, en bronze, et d'une figure de saint Dominique ; à côté, sont deux tombeaux gothiques du treizième siècle, couverts de bas-reliefs et soutenus par des colonnettes. La façade et rintérieur de Téglise de Saint-Dominique ont perdu tout caractère. L'église primitive du quatorzième siècle a été presque entièrement reconstruite; heureusement que le tombeau de saint Dominique (fondateur des dominicains) et quelques autres non moins précieux ont échappé à la destruction. Je suis frappée, en entrant, par un tableau de Louis Carrache représentant saint Raymond marchant sur la mer; les pieds du saint reposent sur les bords de son manteau qu'il soutient avec un bâton sur sa tète. Nous entrons dans l'admirable chapelle où repose le corps de saint Dominique; son tombeau, par Jean de Pise, est revêtu de basreliefs admirables, où se déroule la vie du saint ; c'est là un des plus beaux ouvrages de Jean de Pise. Quelques sculptures furent plus tard ajoutées à ce tombeau. Un petit ange agenouillé, à la tète souriante et expressive, a été fait par Michel- Ange dans sa jeunesse.
Je remarque un bas-telief en marbre représentant saint Pétrone qui porte la cité d& Bologne ceinte de murailles et de tours. Je m'arrête devant le mausolée d'Anzius ; ce jeune roi de Sardaignè dont j'ai parlé, prisonnier de la république de Bologne, mourut après vingt-deux ans de captivité : on lui lit une sépulture fastueuse dont l'inscription atteste encore l'orgueil républicain des anciens Bolonais; dans la cliapelte voisine est le tombeau de Taddeo Pepoli qui gouverna Bologne, battit monnaie à son efUgie, mais dont le patriotisme ne valut pas<»lui de son illustre descendance; les temps
m L'ITALIE DBS ITàLISKS.
infloent sur les hammes» et tel maavaU jprmee dir tmfea àg« ser^Hl forcé d'éîfe «luioiird'bui un grand et honaète citoyea.
A e6té de ce beau monumeiU de Taddeo Pepdi est pue ebapelte renfi^màui des reliques, oiir se treitve un pertr»! authentique de Saînt Thomas d'Aquin;, par Skiion d^ Bok^ne; puis vient la cfaa^ pelle splendtde du Saint-Rosaire ornée de beHes peintures ^ Gitido fteni et de Louis Garradie. Je repasse par te^ cbœur pour r«prder enccnre la fresque de saint Dominique montant au cieU lesiang^ et les bienbeufeux lui sourient et le reçoiv^at .comme un frère attendu r cette superbe peinture est de Guidd Reni. Avant de soirtir d^ réglise/ je m'arrête sur la pàaTe tumulaire qui eottvre les cendres de ce maître ; à côté est celle d'Elisabeth Siram : je mindîiie émue et salue dans la mort cette sœur idéale, le vaisei^uice à Santa Cmliat église longtemps abamiomiée, qu^on répare; ^1^ renferme une fresque fort belle de Francia représentant le martyre de sainte Cédie» plongée dans un bain d'huile bouillante* A Son ^^ ' como Magçiore, que je parcours après» se trouvent la célèbre naadone du même maître et plusieurs tal^eaux des Carracahe^ Le teâ^ me mam]ue pour voir et pour décrire toutesies <euiQres que fiolognsfr possèdjB des peintres illustres qu'a fournis ^b si ^and nombre ^soa éeole : Primatice, Franda, les frères Carrache^ ledominicsMn Qmdù Reni, FAU)ane, le Guerchin et beaucoup d'autres, puissimts, inepkés* naquirent à Bologne; les artistes jaillirent à flots pressés durant la Renaissance de cette féconde terre italienne, comme jadis les légions romaines sortaient du sol.
Nous passcHis la soirée de ce jour ches M. Proldie qs^ a réoiti pour nous quelques amis ; je suis charmée de retrcmverle marquis Pietro Mellara et M. Bignami, qui luttent d'esprit et d'ép^f^tmn^es* Sous des dehors brillants, M. Bignami cache un cœur excellent; M a une fiJle encore enfant et se prend d'une paternelle sym{»tthie pour la mienne un peu languissante ; il s'efforce de la distraire avec cette gaieté cordiale et douce t|ue je n'ai Irouvée qu'en ltaMe« lie fais, ce même soir-^là, connaissance de BL Martinelli, député de Bologne, patriote intègre, auteur de plusieurs brochures politiques qui ont contribué à l'émandpation des Romagne^. ^
Le lendemain, vers midi ^ la charmante comtesse. Zi^diini vient nous chercher dans sa voiture pour visiter VÀcademia délie Belle Arli, l'université et la bibliothèque. Nous commençons^^ar ¥Archi^ gimasio (la vieille université), si célèbre durant h moyen âge et la
L'ITAUfi BE% ITALIEKS. S7t
Rei»i!9saâ£e par ses^iiaires à% droH, àé iMoso^e, ^^nalomié ^ de chirurgie. NoujS tr<mvon$ à la porte notre aiimMe professeur^ Angeio Marescolti qui nous aecompagne à travers les «ailes. Dand la grande cour e^ourée de portiques sont lés tombes des profes^ séurs illustres ; sur les murailles se.déroulêjoit, eomnfê à Tuniver-» atéde Padoue, les armoiries d'écdters célèbres de toutes les nâr tkms. I>ans une salle dupremier étage, nous trouvons les armes des nobles Bolonais; cdlfô des Pepoli se composent d'un damier argent et noir avec le bonnet de Venise*, le remarque parmi les blasons celui d'un élève qui se distingua au moyen âge, qui porte ie nom dé d^Aseglio; ^tns doute nn aïeul du gendre illustre deManzoni.
La salle d'anatomie est superbe; elle est toute lambrissée en diêne sculpté et décorée des grandes statues en bois des docteurs oéiébres. Au plafond rayonne ÂpoHon. En Italie, la science ne dédaignait pas Finspiration de la poésie et partant elle ne Teponssait pa» les femnïes, elle les admettait, au contraire, avec honneur à renseignement public. Plusieurs femmes ont professé dansfuniversité de Bologne. A Tapi^udissementdela foiile, au quatorzième ^éde, la jeune Novella Calderini y remplaçait souvent son père. Mlle s&eadiait derrière un rideau, afin que Tatt^tion des audi^ teurs ne fût pf^ distraite par sa beauté. Au dix-huitième siècle, GlotBde Tambroni y enseigna le grec, et Gaetana Agnesi les mathématiques ; le président de Brosses a parlé de celte dernière. Elle mourut à Milan, où elle consacra les dernières années de sa vie à smgner les blessés dans Thépital militante. En France, la Sorbonne n'admet pas même les femmes ix>mme auditeurs, et les pte Intel* iigentes d'entre elles, si elles étaient tentées de se faire entendre (même derrière un voile) au Collège de France, seraient huées par notre omnipotente jeunesise masculine ; les Français «ont restés les barbares de la loi salique : ils ne se plaisent au commerce des femmes que pour les dégrader.
En h*aversant de nouveau la cour, nous entrons dans la chapelle située sous le portique du fond. Elle est petite et recueillie; ^e dispose à la méditation ; la fresque du plafond, peinte par Gesi, re* présente^ la Fm voilée, fiébs ! c'est la seule Foi que confesse la science qui cherche et découvre à travers le doute.
Nous nous rendons oisùite aii niuséé et sablons en passant les
* Les Pepoli étaient patricieits de Venise.
37i t'ITàUS Dtfi tTALiBIfS.
bdlafrfoyaHtetdM deai priais P^dU, atieien et modame, el cette du palais Bevîlaoq»tt » un des plas imposants de Sologne.
Je ne décrirai point les tableaux de ïAcademia délie Bêle Arti^ la gravure a reproduit les plus célèbres, et le catalogue de tous est pop«^ire; je parlerai seulement de ceux qui m'cmt frappée. Je m'arrête d'abord devant un Christ au crayon de GuMo Reni, une des figures les plus saisbsantes de ce maître; puis devant un Samrtxmj du même, nu comme un gladiateur antique, révélant la forée et la volonté; sa main robuste fisiit jaillir de Teau de la mâchoire d'âne dont il vient de frapper les Plnîtstins ; Tentant Jésus, entouré d'anges et de saints, par Annibal Carrache, et son Assomption sont bien connus . L' Albane a quatre tableaux rdigieux dans le musée de Bok^ne, ce sont les seuls tableaux de ce genre qu'ait faits ce maître; ils éveiHent plutôt la curiosité que l'admiration. Un su-" perbe portrait de saint Charles Borromée, par Ttarini, sanble se détacher de la toile et vouloir parler aux assistants: Noire-Dame de la Pitié et le Massacre des irmocerUs, deux grandes toéles de Guîdo Reni, ont été popularisées par la gravure; je leur préfère peut-être sa puissante ébauche représentant saint Sébastien martyr- Six tableaux d'Élfsab^fa Sirani m^attirent tour à tour; celui que j'aime le mieux est saint Antoine de Padoue en extase devant l'enfant Jésus qu'entourent des anges. J'admire ei^ore quelques taUeaux de Francia, puis, considère, attentive, trois grandes toiles du Domûaiquin, qui ont fait sa gloire: le Martyre âesairUe AgnêSy Notre-Dame eu Saint'Bosaire et le Martyre de saint Pierre de Vérme, L'expression et le mouvement caractérisât <^s trois compositions célèbres, mais qui toutes trois pâlissent et s'èdipsait en face du chef-d'osuvre dte Raphaël, de cette sarnle Cémle dont toutes les figures sont pures comme l'art grec, vivantes comme la nature, harmonieuses comme la musique qui frémit sur les lèvres des anges, que la sainte écoute ravie. On dit que Francia mourut de tristesse et de découragement, en regardant ce tabl^u, mfl*acle de l'art, qui lui fit sentir l'impuissance des efforts humains. C^est l'effet écrasant que produisent les statues grecques et quelques fresques de Pompéi. Par une singuHère analogie, il y a dans la fresque de Y Adonis blessé * une figure qui r^arde et réflédiiit, dont la pose est semblable à celle de la Mad^dne du tabkau de
* Dont j'ai parlé dans une note, page 3^ de ce volume.
ViTALIB DIS^ ITAHENS. 3Î3
smfite Céd^t c^est lé même port de tète recueillie et ptsskmiiée, Ja même noblesse de lignes. Pompéi était encore enseveli sons tes cendres au temps de Raphaël ; mais les marbres, trouvés dans les fouilles de Rome, lui avaient fourni les modèles de ces superi)es altitudes, naturelles à Fantiquité.
Tous les livres de la bibliothèque, où nous allons en sortant du musée, furent légués à Bologne par BaioU XIV. Le savant conservateur, M. Veggetti, nous accompagne à travers les salles. Nous nous arrêtons longtemps dans celle des manuscrits, décorée de portraits, parmi lesquds celui de Benoit XIV frappe tout d'abord; il est en mosaïque de Rome; les chairs et les cheveux blancs sont d'un fini et d'une vérité que la plus belle peinture ne surpasse point; ce portrait fut envoyé à Bologne, sa ville natale, par Benoît XIV. Mille manuscrits orientaux couvrent plusieurs rayons dé cette salle. M. Veggetti me désigne les plus rares, puis il met sous mes yeux la fameuse lettre autographe que Voltaire adressa à Benoît XIV en lui dédiant Mûh&met; il me montre aussi une réfutation de Luther, par Henri VUf , dédiée à Léon X et qui porte la signature de ce roi.
Nous dînons ce jour-là chez la comtesse Martraetti. Je suis dîannée de retrouver parmi les convives M. Marltani, que j'ai connu autrefois consul d'Espagne à Paris; sa femme y avait un salon dont la littérature et Tart se souviennent encore. Depuis les glorieux événements de l'Italie, M. Marliani a repris sa nationalité; il est aujourd'hui député au Parlement de Turin.
k l'issue du dîner, il y a réception au palais Martinetti; on se réunit sous un portique du jardin éclairé par des globes aux lueurs d'opale ; une jeune mère et sa fille chantent un duo de Rossini ; la lune rayonne sur la cime des arbres; les statues semblent écouter pensives.
Quand le chant est fini, la comtesse me demande mon impres. sion sur Bologne.
« C'est une ville bien caractérisée, répliquai-je, et que je crois destinée à devenir immense. Bologne, avec l'unité, sera pour l'Italie ce qu'est Lyon pour la France, une cité centrale où rayonneront le nord et le midi; géographiquement parlant, Bologne semblerait nlême indiquée plutôt que Rome pour être la capitale de l'Italie. On ^n a dit autant de Lyon à l'égard de Paris; mais les grands souvenirs historiques d'un peuple l'empcu^teront toujours, pour le choix d'une n. 32
374 L'ITALIE 0CS ITALISIS.
capitale flsr la pôtiliwi topafpraphiqQe; la gloire «t les q^enén» do passé ne sont pas. Dieu merci, lettre morte pour TioiagiiialieB des peuples; Us en ont ph» de soect que des fiMÛlHés matéridies; d'ailleurs, avec les réseaux des chemins de (er, tl n'est phis de distance.
— Oui, reprend la marquise, il faut è une capitale des annales héroïques; c'est renseignement que le passé lègue aux générations qui se succèdent; les villes secondaires ont pour elles le prestige de l'art et des faits romanesques. Ainsi, ajouta-t-ette, tousnepourex quitter l'Halie du centre sans voir Ferrare, Modéne et Parme.
— La visite de ces deux dernières villes est facile, repirtis-je, c'est une promenade en diemin de fer. La marquise de Boissy m*a recommandée à son frère; gouverneur de Parme, et à sa belle-sœur la comtesse Gamba.
— La marquise de Boissy, reprit la comtesse Martinettt, est un de mes souvenirs le plus cher et le plus poétique; vou$ trouvais dans la comtesse Gand>a une de ces Italiennes instruites et sérkœes, que Je voudrais voir phis nombreuses parmi nous.
— lirai à Parme au premier jour, comtesse, mais aller ji Forrare est plus grave, ajoutai -je en riant : je n^osem'aventurer seule sur cette route qu'on dit peu sûre.
— • Que ne suis-je unaweiiere, répUqua-t-elle^ ou seulement que n'ai-je quelques années de moins, nous parthions ensemble dans ma voiture. Ferrtire a toujours eu pour moi un vif attrait. Ne manquez pas d'y voir les inanuscrits du Tasse, surtoijft quelques sonnets sublimes, peu connus, que le malheureux poète écrivit dans sa prison. »
M. Protdie» qui était présent h celte conversation, intervint et me dit avec sa bonté toujours en éveil :
fl Je pourrai, madame, vous conduire à Ferrare ; J'ai quelques ordres à donner pour le chemin de fer qui doit relier cette ville à Bologne; j'utiliserai ainsi cette promenade. >
J'ac«eptai cette aimable proposition, et mes excursicms à Parme et à Ferrare furent axées aux jours suivants.
Le lendemain, je ne sortis ps» ppur recévdr quelques visites qui m'avaient été annoncées* Je fus heupeuse de revoir ma^ dame de Franchis, son mari, conseiller à la Cour de cassation de Bologne, et leur fils unique, beau et intelligent jeune homme. ^ les avais connus à Paris. Madame de Francis voulut bien uCo&sW
de garder tna fille pendant que j'irais à Parme. Les députés Min^ ghetti et MartineiK vinrent aussi me voir ce jour-là ; ils m'apporw têrent leurs brochures sur les abus du gouvernement pontifieal ; réfutations lumineuses et ccmcluantes de tous les arguments arbi* traires des défenseurs du pouvoir temporel; une réponse de M. Minghetti à une longue note diplomatique du comte de Raynevs^ renferme des documents qui me seront d'une ^nde utilité, quand j'aurai à parler de la législation et de l'administration romaines. Le temps manque presque toujours aux voyageurs pour approfondir de pareilles questions ; il est précieux que des esprit^ éminents les leur présentent pour ainsi dire concentrées et édaircies* Tandis que je causais de ces institutions en ruine avec ces messieurs, entrèrent Mlf . Bignami, Pietra Mellara et Marescotti : la conversation devint générale; puis arriva dans toute sa grâce et sa beauté k comtesse Tattini qui, apprenant mes projets d'excursion, engagea ma fille à passer chez elle la journée où j'irais visiter Ferrare.
Je partis seule de Bologne, le 1"' août 1860, de très-grand matin; toute la nature était en fête; la campagne, rafraîchie par k nuit, déployait ses aspects variés sous TinoommençuraMe coupole du ciel qui n'avait qu'une teinte : Tazur. La vapeur n>e fit fhinehir plus vite qu'un char antique la route parallèle à la voie Émilienne dont j'ai parlé; à huit heures j'étais à Modène. Je commençai par m*enquérir du député Achille Menotti et de son con&ère le bon docteur Créma, qui m'avait si bien soignée à Florence. Tous deux étaient absents; j'avais co(npté sur eux pour me guidjerdans la "Ville inconnue; je m^y aventurai seule au. hasard. La première ehose qùir frappe, en entrant dans Modène, c'est la masse énorme du palais ducal. Au sud, sa façade s'élève sur une vaste^^ce à laquelle aboiYtit la via Grande qui mène à la i;ta EmiHa ; les deux . ailes donifênt sur le cor$o Naviglio. L'ombre de ce palais domine pour ainsi dire Modène resserrée dans son carcan de bastions et qui compte à peine trente millç habitants. Cette construction pesante et spniplvieuse du dix-septième siècle, que.les deux derniers gpandsHducs avaient fait encore agrandir, était bien le symbole de
576 i'ITAUE I>£S IfALlERS.
iMir ifi$oieiite autocratie écrasant le peuple Caiilable et eorvéable à plaisir.
Je traverse la vaste cour entourée d une colonnade et monte à gauche Tescalier d'honneur; de grosses et hautes colonnes d'ordre corinthien en soutiennent le plafond et s'élancent le long de la raœpe; c'est d'un bel aspect décoratif. Cette entrée, les salles et les gisleries qui suivent conviendraient à rhabitatiou d'un puissant souverain et non à celle d'un chétif despote. La collection de tableaux des grands maîtres italiens que renfermait autrefois le palais a été vendue à rétranger ; les tyrannies aux abois battent moimaieavec les chefs-d'œuvre de Tart; je ne trouve plus à regarder qu'un Christ de Guidp Reni, qui semble remplir d'une tristesse immense ce palais vide. Il reste aussi deux superbes portraits par Tilien, dont l'un représente une duchesse de Modéne qui sowit à un petit nègre; sur une console en mosaïque reposent un violon et une guitare en ivoire d'un travail exquis ; leur harmonie qui dort a ému des cœurs qui ne battent plus; ces instruments insensibles furent acteurs dans quelque légende d'amour à jamais perdue. Je traverse un salon chinois d'une rare magnificence, puis je quitte ce palais dépouillé de la souveraineté de Tari qui survit à toutes les autres et remplit encore de sa nwjesté le palais des Doges à Venise, le pakds Pitti et le palais Vecchio à Florence, celui delà Signoria à Sienne, le palais royal de Palerme et le palais Ducal de Parme< Les artistes sont les. seuls rois qu'on ne détrône point; ils ont mieux qu'une couronne, ils ont une auréole qui projette ses rayons à travers les siècles.
Je suis à pied la belle rue del Corso, tourne à droite à travers des rues tortueuses et me trouve bientôt sur hpiazm Grande, ou s'élève le Dôme. Cette vieille église de Modéne, érigée au onzième siècle par la comtesse MathildeS est une des plus curieuses de l'Italie. Avant de pénétrer dans la nef, j'examine le portail; il est encadré par deux fines colonnes qui s'élancent de la croupe de deux lions en marbre rouge. Ces lions sont formidables : on dirait que le sang fait irruption dans les poils de leur crinière. En entrant, je suis frappée par l'élégance de la voûte. Au-dessus des grospiliers
* Fille de la comtesse Béalrix qui a son tombeau dans le Campo Sanlo de ftse. La comtesse Mathilde légtia, en mourant, tous ses biens au Va^; iU ont longtemps composé ce qu'on appelait le palrimoine 4le^»t-Piecre.
alternés à des colonnes qui soutiennent cette voûte, se déroulent des tribunes à colonnettés légères. Je remarque un curieux reliquaire nuit et jour éclairé; puis la chaire, un chef-d*œuvre de Tomasone di Campwne; la rampe est décorée de douze figures d'Apôtres; les bas-reliefs des parois se détachent sur un fond d'or ; sous la petite voûte sculptée qui recou\Te la chaire, rayonne une belle fresque. Je m'arrête devant un magnifîque tombeau dessiné par Jules Romain ; je regarde les stalles, patient travail du quinzième siècle, puis je descends dans la crypte : au milieu est un autel en marbre entouré de deux rangs de minces colonnes ayant pour base des lions fantastiques qui écrasent des hommes. La voûte fourmille de sculptures. Je m'assieds un moment dans cette chapelle souterraine si tranquille et si fraîche ; le soleil y projette par la porte ouverte une zone d'or qui me rappelle qu il faut partir. L'oubli du temps m'est interdit ; la halte et la rêverie ne sauraient avoir place dans cette journée circonscrite. Je remonte dans la nef et sors à gauche par une porte latérale superbe, toute en marbre rouge ; elle est flan* quée de deux colonnes supportées par des lions qui étreignent des agneaux et de quatre colonnettés réunies qu'enlacent des serpents. Au dehors est une tribune couverte, surmontée d'une statue d'évêque qui porte une croix sur sa tête. Au mur extérieur est adossée une belle chaire sculptée où l'on prêchait en plein air comme à Pérouse. Je me trouve sur la petite place délia Tûrre^ transformée en ce moment en marché : des tas de légumes, des poissons puants, des moutons dépecés couverts d'essjûms de mouches > des fruits verts, des vases et des assiettes en terre bnine, dès fichus en rouennerie, des bêches, des couteaux, vrais eustaclies, et des menus objets de mercerie commune s'étalent pêle-mêle en pleine lumière sous de petites tentes de toile déchirée dont le soleil se rit. Tandis que les vendeurs et les vendeuses me sollicitent, je considère le campanile isolé nommé la Ghirlandina à cause de la guirlande en fer qui ceint sa girouette. C'est une tour carrée revêtue de marbre et fort haute ; son horloge ressemble à celle de la place Saint-Marc à Venise; elle tinte et m'avertit que je n'ai plus que trois quarts d'heure à rester à Modène. Je reviens sur la place du Dôme ; j'achète un bouquet à un birrichino (gamin) qui me fait approcher une voiture, et en quelques minutes je me retrouve sur la place Ducale, absolument déserte comme si la ville était abandonnée ; l'azur profond et uniforme du ciel jette au-dessus à»
^n Vnkllt DES ITALIEli^.
la vaste enceinte uo véUHum éclatant Jçi voudrais xoir là, en face de ce palaU, d'où la luûne et le n)épris de Modène pnt dassé François rv et François V, un monument élevé Meurs victimes, Sym^le de la pureté de son patriotisme, la statue en Qiarbre bla^c de Ciro Uenotti en formerait le couronnement; il temlrait lamain à ses compagnons de supplice et leur dirait du r^ard :, % Le jour de Tapothéose est arrive ! » La place Ducale est en ce moment un large foyer de chaleur ambiante. Je me fats conduire au jardin Ducal» à droite en avant du palais. Je parcours les plates4>ajides, en compagnie des lézards (}ui frétillent sur le sable; je cbepq^ un peu d'ombre dans un vieux quinconce de pins décharnés et m'assieds sur les brins odorants et ténus, dont ils ont jonché 4e sol; partout le soleil répand la double létbai^ de 1^ soUlude et du silence; je n'entends que le Chagat des^ cigales et le frôlement des papillons. J'ai peur de m'endorinir et d'oublier rheure; me voilà courant à travers les allées, gs^nant la grande rue que bordent les casernes et arrivant haletante à rembarcadère. La chaleur m'éperonne au lieu 4e m'engourdir {chiid of^ firx^j; je suis de la race des salamandres, je mejsens plus.vi^'aQe et p^s ^te, quand l'atmosphère est en feu.
Le copvoi part ; je regarda: fuir à gauche les r^parts de Modène; puis voici liubiera avec ses grands murs démantelés revêtus 4^un frais manteau de lierre; c'est dans le donjon deBubiera que Fran- .çois lY et Fran^ Y, tour à tour geèliers et bourreaux, ei^^raiaieDt les carbonari avant de les envoyer au gibet ou de les livrer à l'Autriche, Bientôt je franchis Beggio, ceinte de fortifications» que domine une citadelle; enfin Parme pi-apparaît souriante et, blanche dans sa plaine toute verdoyante; les grands arbres du jardin Ducal et du Stradone* Téventent de leurs rameaux.; i^^Parma, presqpe à sec dans son lit trop large, cmdule avec un petit l«r^it autour de la cité : on dirait une respiration affaiblie^ Sur la P^rma s^t jetés trois grands ponts qui donnent accès dans la ville. , Je passe sur, le ponte M MezZi0 et xae fais induire à la. pLaœ da Ddm^ La f$iç94a du Dôme (église du douzième siècle) est inachevée; latourdegaticte n'a jamais été terminée; celle de droite est couronnée par un ange en bronze doré; les colonnes du porche reposent sur des Uonsf Audessus du portail est une tribune d'où Tévèque béni&saitjjp^, peuple.
^ • Oraiwi boulevard extériwr tu «wd .de Punwe, *
Mnsieors statues de siïints et de personnages historiques (dont Tune parmi ces dernières est dit-on antique) décorent celte façade. J'entre dans l'église divisée en trois nefs, et me dirige bien vite vers le çliœur pour voir la coupole peinte parle Corrége; plusieurs rangs de gradins en marbré blanc, fermés par une balustrade, séparent le sanctuaire exhaussé de la partie inférieure de Téglise, Je lève la tête et oublie tout ce qui m'entoure en contemplant cette firesqne puissante : on dirait que les figures se meuvent et que, sorties des grands arceaux qui soutiennent la coupole, elles s'élancent vèi^ le ciel. Le paradis s'entr'ouvre, le Christ est au centre, à peine visible, entouré de bienheureux ; il attend sa mère qui monte dans Tin nuage, soutenue par des chœurs d'anges d'une grâce ineffable. Presque toutes les figures sont en raccourci; elles flottent gracieuses et vivantes dans ce fluide du clair-obscur dont Corrége fut le créateur; les lumières et les ombres ont des gradations moales; lepeûitre éclaire ses personnages, comme la nature nous édaire, avecde^ variétés de ton, d'éclat et d'obscurité qui. avant lui, parsissaieitt msaisissabies à l'art; les contours s'émoussent sur ce fend magique; ils perdent en fermeté ce qu'ils gagnent en grâce et «n moelleux. Mais qui donc songerait, devant celte splendeur si vraie, si souriante, à demander dés lignes plus arrêtées et plus •sculpturales? Quel est le pédant qui, en face d'une jeune fille aux cheveux d'or, aux yeux Initiants, aux lèvres purpurines, à la fraîcheur vivante, à la démarche ailée, penserait à regretter la Vénus é& Milo? Cette Vénus est divine, mais elle est de marbre: les corps et les têtes du Corrége sont faits de chair et de rayons. Est-ce à dire que le peintre manqua de force? Oh ! certainement non î regardez plutôt ces figures colossales et superbes des apôtres qui se dissent entre les fenêtres de la coupole ! 0«el contraste énergique avec ces beaux enfanls groupés vers la pointe des arcs et ces anges qui glissent autour de l'atlique, répandant encore des parftims sur la trace àes pas de la Vierge disparue.
Je sors deTéglise, et le Bapti^re, que je n'ai fait qu'entrevoir en passant, m'apparait dans toute sa splendeur; les trois portes à ogives, les niches, les bas-reliefs, les colonneltes, les milliers de figurines, les mmements exquis et déliés se détachent en clair sur 4e fond brun du xn^l^re; on dirait que la vie circule dans ces scèneis de l'histoire de Marie, de la Passion du Christ et de l'Apocalypse. Même après les baptistères de Florence et de PSse, oehii de Parme
38t L'ITALIB DES ITALIBHS.
(du treixièine siècle) est un chef-d'œuvre qu'il faudrait voir loi^tempt et décrire en délaii. L'intérieur est revêtu de belles fresques par liicoio de Reggio et Bartoloweo de Plaisance, elles sont comme couvertes d'une ombre que Téclat du jour ne dissipe point; les figures 8*erfacent sous la brume des si^^les.
Derrière le Dôme se trouve réalise de San Giovanni Evangelista, Les peintures de la coupole sont du Gorrége; elles représentent la Vision de saint Jean, Composition plus sobre que celle du Dôme» celte fresque est l'œuvre sévère du Corrége. Saint Jean semble refléter la force du Dieu qu'il entrevoit; les Évangélistes et les Pères de l'élise ont des allures superbes. U y a dans cette église des fresques du Parmesan dignes d'être admirées même après celles du Corrége, mais le chef-d'œuvre du Parmesan est à la Madanna délia Staccata, superbe église du seizième siècle. Je m y fais conduire et reste éblouie devant le M(^$e peint en grisaille à la voûte^ près du chœur. Le Parmesan a représenté Moïse brisant les tables de la loi ; celte figure est d'une puissance qui terrasse : on la dirait sculptée, et je ne sais si je ne la préfère point, pour la nc^lesse et l'expression, au fameux Moïse de Michd-Ange ; il est vrai qu'elle lui est postérieure. A côté, le Parmesan a peint en dair-obscur Adam et Eve. Eve est d'une beauté où 1 intelligence resplendit. Aucun artiste n'a mieux rendu la mère inquiète et curieuse de l'hu* manité.
J'ai hâte d'aller à San Ludovico, non pour visiter cette église du couvent de San Paolo, dans laquelle se trouve le fastueux monument que Narie-Louise a fait élever au comte Neiperg par Bartolini, mais pour voir les fresques du Corrége qui décorent le parloir de l'abbesse dona Jeanne de Plaisance. Cette abbesse qui, moins les crimes, fut de la famille de la Monaca di Moma et des galantes reli$;ieuses vénitiennes que le peintre Longhi nous montre au parloir agaçant des masques, préférait, aux symboles sombres du catholicisme, les allégories riantes et nues du paganisme ; ce parloir n'est pas une salle de couvent, c'est un boudoir où la Pompadour et la Dubarry se seraient pâmées. Mais Corrége ennoblit les dieux de la mythologie et les rend presque chastes. Diane éblouissante, assise dans un char d'or conduit par deux cerfs, revient de la cliasse en rêvant ; Endymion est tout près, mais Minerve n'est pas loin. Dans le voisinage d'Adonis et du groupe enivrant des Grâces, le groupe des Parques rappelle le néant de la volupté; la Fortune
L'iTALU DES ITALIENS, SS1
sourit et dit : c Vivez heureux ! >) Une Junon apaisée, un Faune lascif, un beau vieillard symbolisant U tranquillité, Vesta, un groupe de jeunes Vestales, le temple de Jupiter et une Cérès adorable composent autant de cadres d'une merveilleuse beauté. Dans les bordures, dès enfants d'une grâce correggiesca, suivant l'expression de Vasari, s'enlacent aux fruits, aux feuillages, aux fleurs et aux attributs de chasse. Trois croissants, blason de Tabbesse (armoiries orientales qui font penser à quelque sultane) et la crosse, marque de sa dignité, forment la clef de voûte et relient ces grands médaillons où se jouent les divinités de l'Olympe. Rien d'attrayant comme ces peintures du Corrége. Quels beaux enfants que ces Amours ! quelles divines jeunes filles que ces trois Grâces. Je m'assieds à l'ombre du chef-d'œuvre et me délasse un moment de mes courses précipitées. Je voudrais avoir pour une heure la puissance de Tabbesse Jeanne et me faire apporter là un bain parfumé; je me dis que ce désir est sans doute impossible à réaliser à Parme, aussi bien qu'à Pérouse et à, Ravenne. Je demande à tout hasard, en sortant, au cocher qui m'attend, si un établissement de bains existe dans la ville. « Si signora, me répond-il, sonno i bagni de rindepidenza. {Oui, madame, il y a les bains de l'Indépendance.)» Et il me conduit à travers de larges rues bien alignées à ces thermes modernes inaugurés par l'indépendance de Fltalie et qui convient ses défenseurs à faire quelques ablutions. Je prends ma part de ce bienfait; je fais une heure de sieste aquatique ; à défaut dés essences dont devait user l'abbesse Jeanne, j'effeuille dans le bain mon gros bouquet acheté le matin à Modène ; les roses et les tubéreuses flottent sur l'eau et la parfument ; un sorbet apporté du café voisin achève de me raviver, et je puis ainsi faire visite au comte et à la comtesse Gamba avec un aspect moins harassé. Un voyageur dont le visage et les habits sont couverts de poussière, dont les lèvres sont sèches et la gorge enrouée, n'a-t-il pas l'air de dire, en se présentant : « Faites-moi boire et faites-moi manger; offrez un lit à ma fatigue?»
Je traversai la belle piazza di Cor te, où se massent les constructions diverses qui forment le palais ducal, et je trouvai sous une voûte un escalier de dégagement qui me conduisit à l'appartement qu'occupait la comtesse Gamba : elle me reçut avec la grâce que m'avait fait pressentir la comtesse Martinetti. Quand je lui dis que je devais repartir le soir à huit heures :
m L'ITALIB DIS ITAIIEIIS.
fl HâtoDi-noai, me réfMHidit*eQe, xam ne i^oorreE voir le pilais «t les galeries qu^en ooorant. >
L>p|iarteinent où nous causions était eelut qu'airà eecupé Je eomtedeCliainbordcUasuiie dernière visHe à sa sœur. Son portrait en pied décorait le salon. Jeune, blond, Tair pladde» ee prince inonensif contrastait avec les figures tour à tour irisartiales et semiNres des princes et des cardinaux de la triple famille d'Esté, Far* nése et Gonxagues qui nous entouraient. La comtesse me dit avec bouté : « Je vais tous condoire dans les grands appartements.»
Nous traversâmes une galerie de communication et arrivânies dans la série des salles et des chambres habitéeà par la dernière duchesse régente. Dans un premier salon sont plusieurs portraits des rois de France» et parmi eux Louis XVIIl et Charles X en costumes royaux; dans la salle du Trône, formant galerie de tableaux, je remarque une toile admirable du Parmesan réprèr sentant le Mariage de la Vierge; puis vient un boudoir blanc et or meublé avec tout le luxe parisien moderne ; c'est là que se tenait ordinair^osent la jeune duchàse. Ce boudoir est suivi de la chambre où elle couchait auprès de ses enfants, dont les petits, lits sont encore tendus de courtines bian<d)es et dont les porlraits sourient au-dessus : c'est un nid de fa mille qui fait rêv^. Dans un cabinet se trouve la splendide toilette en vermeil de Fn>ment-Meurice que les légitimistes français offrirent à k duchesse le jour de son mariage. On ne peut se d飻)dre d'une impression triste, sinon sympathique, en songeant à ce que fut cette destinée : Enfant, Louise-Marie-Thérèse de Bourbon e^t chasséede France parla révolution de 1850; mariée au duc de Parme, Ferdinand-ChariesUl (un Bourbon d'Espagne)» elle le voit un jour rapporté sanglant dans ce palais qu*il remplissait de honte; ainsi, toute petite fille, elle avait vu son père mourir sous le couteau de Louvel. Nous traversons h diambre où le duc expira ; ici la vendeUa fut juste; un frère vengea ga sœur qu'avait outragée ce prince despote, puéril e^ grossier, qui ne voyait dans la souveraineté que la facilité des plaisirs et Timpunité des TÎces. L'indignation de Parme sauva le meurtrier. Devenue veuve, la princesse Louise de Bourbon aima passion^ nément ses enfants, mais elle eut en régnant raveuglement fatal de sa race; il y a dans cette vie désormais finie pour Tlùs* toire deux actes dont Tatlendrissement, qu'inspirent ses mal. heurs, ne saurait l'absoudre; une do^e éclipse de patriotisme
L'iTALifi DBS ITALIESS. 385
etâe la di^M r^t& dans Tombre œtte (îgnre un moment (ouehante : elle appehtles Autrichiens dans rkalie libre, et, détrônée par la volante du peuple, on la vit, sœur et femme d'un Bourbon, petHe-ôUe d'un roi de France par dreit di\in, implorer l'assistance d'un BonafMirte qui portait la couronne de ses ancêtres. Ajoutons pour être vrais, que sans ces deux ombres à sa renommée sa chute eût été la même et sa déotiéance irrévocable; suivant la belle expression de rUlustre. Ricasoli : « On n'élude pas un principe. » tltalié entière voulait son indépendance et son unité, et Parme eût-elle été une répuUique régie par des justes, elle aurait dû s'absorber dans la patrie commune ; la plus pure et la plus éclatante étoile n'échaf^e pas à la loi do la ^avitation. •
Au moment où je visitais Parme, la duchesse espérait encore une restauration ; elle refusait de faire enlever du palais les portraits de famille, ses livres, son linge et tous les meuWes intimes qui lui i^artenaiait.
« Si elle s'obstine, me dit la comtesse Gamba, le gouvernement est résolu de lui renvoyer en Suisse tous ces objets. » * Nous parcourûmes l'appartement que la princesse occupait avant ma veuvage. Dans un beau salon orné de panoplies d'armes se trouvât les portraits des Farnèse. Le pape Paul 111, fondateur de celte dynastie, est là près de son bâtard Pierre-Louis Farnèse, à qui il donna Parme et Haisance. Ce premier duc, par ses cruautés et ses turpitudes, est de la famille des Césars de Suétone. Je le considère: sa (igure est méchante et lascive; il porte sur la tête une toque à piuines blmiches. 11 mourut assassiné et Ton jeta son ccn'ps aux égouts de Plaisance. Son petit-fils, le grand Alexandre Farnèse lava cette honte dans la gloire ; il eut pour successeur son fîls, Ranuce l*', qui remplit Parme de terreur et voulut avoir un palais surpassant en grandeur et en magniticence ceux des plus puissants souverains de l'Europe. Ce palais ne fut jamais terminé. L'aile qui existe, at* tenante aux constructions modernes, renferme la bit^iothèque, la gakarie de peinture et de sculpture et le théâtre Farnèse.
Parmi les portraits des ducs et des duchesses de Parme qui nous t^gardent est celui de Alarie-Louise. Quoique régnant de par TAu^ triche, elle se fit adorer à Panne ; die y fonda des hôpitaint, ain^ chit la bibliothèque et le mu^, et fut surnommée par le peuple la bonne duchesse. Elle aimait en bourgeoise fidèle son général N^ perg et semblait avoir perdu le soirveair du demi*diett guerri^ qui
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584 L'ITALIE 0£S ITALIBNS.
ia §t ^impératrice. Cette salle des portraits aboutit i un boudoir tout rourmillanl de vieux Saxe qu'aucune femme ne peut regaitter sans envie. Les plus gracieuses peinlares le décorent. 11 y a là doix petits Dauphins de France^ poupards roses, emmitouflés d'hermine, mains potelées tenant au lieu de sceptres des bilboquets, beaux fronts riants portant pour couronne les blonds anneaux de» cheveux naissants. Ce boudoir et la jolie chapelle des Famèse* sont ce que je préfère dans Tappartement des anciens ducs de Parme : c'est plutôt un oratoire qu'une chapelle ; vin^ personnes à peme pourraient y prier; elle est toute revêtue de peintures sur fond d'or et décorée de figurines en bois doré et peint ; l'autel et ses ornements sont de ce même style, rai-partie byzantin et mi-partie de la Renaissance. Un jour voilé y pénètre à travers deux étroites fenêtres qui s'ouvrent sur la grande cour Famèse.
11 me reste à voir les galeries et le théâtre. Je crains de fatiguer la comtesse Gamba et j'insiste pour qu'elle ne m'accompagne pas plus longtemps. Elle me àonneper cavalière son fils, aimable enfant de douze ans, qui a déjà le sentiment de la beauté dans l'art. Nous marchons précédés du custode, traversons la vaste cour Farnése^ où se dressent à droite des pam de murs gigantesques inachevés : on dirait une brèche où l'ennemi a passé. L'ennemi fut l'impôt d'un petit peuple qui ne put suffire au faste écrasant de ses ruineux souverains. Au fond de la cour, sous une voûte colossale, s'élance à gauche, derrière une grille, un escalier plus large que celui du palais de Versailles. 11 nous conduit au prunier éts^e, où se trouve le musée de sculpture. Dans quatre salles aux plafonds peints à fresque et du plus bel aspect sont rangés les marbres et les bronzes. Je ne puis que regarder à la hâte les antiquités découvertes à Velleitty qui remplissent la première salle. Velteiù, dans le voisinage de Plaisance, fut comme Pompéi ensevelie durant dœ siècles. Les éboulements des monts Moria et Rovina%%o engloutirent tout à coup la ville au quatrième siècle. On y fit des fooiUes en 1760; on découvrit, parmi les ossements amoncelés, un grand nombre de médailles, des inscriptions en marbre et en terre cùile, des vases, des fragments de bas-reliefs, des statues et la fameuse table alimentaire en bronze de Trajan, sur laquelle il adonne la distribution d'un million cent quarante-quatpe mille sesterces
« Du eommeaoement 4a ^iz-ieptième siècie.
LliTAUE DB« ITALlfiNS. ^
pour la. nourrRqre des enfants des pauvres; c'est te plus grand des monuments antiques de ce genre qui ait été retrouvé. Sur une autre table sortie des fouilles de Yelleia est gravée la loi qui ré* gissait la Gaule cisalpine. J'éprouve un très-vif regret de ne pouvoir aller visiter la ville antique. Il est à souhaiter que des fouilles y soient poursuivies. Yelleia doit ca<^er encore des merveilles. C'est aussi dans les fouilles locales du théâtre romain de Parme qu'ont été découverts la délicieuse statue en bronze d'Hercule ivre»celles de Bacchus enfant, d'Apollon et de Mars; un Faune et un buste superbe de l'empereur Adrien.
On s'arrête frappé d'étonnement devant les statues colossales en basalte d'Hercule et de Bacchus d'une parfaite conservation ; ce sont bien là les dieux de la force, les dominateurs de la matière. Ces gigantesques figures ont été trouvées à Rome, sur le Palatin» dans VOrto Famesiano. Viennent ensuite les vases étrusques, grecs et romains, puis une collection de vingt mille médailles et camées antiques. Nous montons au second étage du palais où se trouvent la galerie de tableaux et le fameux théâtre Farnèse. Nous entrons d'abord dans le théâtre, squelette d'un monument incomparable : on dirait une splendide momie d'un Pharaon, dont les bandelettes dorées et peintes tombent en poussière. La Scala de Milan nagerait dans cette immense salle. Des colonnes dorées soutiennent et sq)arent trois rangs de loges hautes et larges. La loge ducale et la scène sont ornées de colonnes d ordre corinthien et de statues représentant les sciences, les arts et les dieux de l'Olympe. Au plafond rayonnait une vaste fresque de Leondlo Spada et de Girolamo Curii; on ne voit plus qu'à travers une brume opaque ce beau ciel azuré, où flottaient les déités de l'Olympe. Au centre, Jupiter trônait assis sur un aigle. Ce théâtre fut inauguré pour le mariage d'Odoacre Farnèse et de Marguerite de Médicis. C'est encore un de ces monuments de lltalie que Victor^lmmanuel doit réparer pour y donner quelque grande fête à la patrie. Les gouvernements modernes, soucieux du bien^tre des peuples, ne pourront plus élever de tels édifices, mais conserver ceux qui restent; veiller sur tous les précieux vestiges de l'art sied à la gloire d'un roi populaire; démolir et niveler, fûtrce pour l'agrandir, une vieille cité, n'est pas à notre avis un signe ^e grandeur ; rompre avec le passé, que l'architecture atteste à Tégal des annales écrites, c'est morceler l'histoire d'un peuple.
Zm riTALIB DBS ITALIENS.
fkms eninm» à gauche, ptr une lai^e porte, éfm la galeHe de peinture : elle renfernie six cents tableaux Les plus céiél)re<<, ceux du Coirége et ceux des C.irraches ont été reproduits par le bnrm. Paolo Tosdii a gniTé rœiivre complète deCorrége; son $airA Jérôme el sa Madomta délia ScodtUa ont été â Paris. Qu>n dire qui n*aft été dit? >eiiie contente de garderie souvenir éblouissant dec^ deux iKenretlies. le les ai vues à Parme isolées dans deux beaux talons aux tentures de soie pâle, où elles répandent comme un rayonnement; la ùepm%ione di Croce, Sanlo PUcida e wnla Flama, YAndata al calvario, un portrait à Thuile et une madwie deUa Scala peinte à fresque, sont les autres ouvrages du Corrége que possède cette galerie. Raphaël y est représenté par un Christ dans une glaire que des saints entourent; Titien, par un Christ portant sa croix; Léonard de Vinci, par une adorable tête de Vierge, en grisaille; Francia, par trois de ses plus beaux taMéaux : la Madone $wr un Irâne, une Deposiûone et une Vierge vraiment divine ; le Parmesan, par lo Sposalizio de sainte Catherine entourée d'anges, par il dimno Bambino souriant entre deux saints, et par sainte Catherine que contemplent deux enfants. Les trois frères Carra^ie, par des ehef&Kl'oeuvre bien connus; SétfoUien dd Fiombo, par un portrait de Clément YII; Holbein, par un portrait d'ËrasCie.
Du musée nous allons à la bibliothèque; cent quarante sls8e ifo» krmes y sont alignés dans des salles superbes, aux plafonds p^ats à fresque, aux frises formées par les portraits d'écrivains illostres; les grands esprits humains, éclaireurs des génération^, isont logés là comme ils méritent de t'étre. La bit^îotbèquede l^»rme meparut la plus belle que j'eusse encore vue en Italie; elle renferme une foule de manuscrits hébreux et persans des phis mres, et des cottections de gravures sans rivales. Marie-Louise a agwincH et enrichi cette bibliothèque : elle s'y complaisait. Ceci éclaire et poétise cette terne figure historique. Parmi des portraits suspendus daiis ua corridor, je regarde avec ravissement un Pétrarque adolescent, svelte, fin, souriant, en robe d'archidiacre*, la tête couv^te d'Une capuche noire : on dirait un bel éphèbe de la Grèce. On me montre un manuscrit de ce divin poêle trouvé dans le bagage de François I*% après la bataille de Pavie. Il me semble que qudque chose du génie de l'amant de Laure et de l'héroïsme du roi de
> Pétrarque fat archidiacre de la cathédrale de Parme.
L'ITALIE DES ITALIEI9S. sn
Fi-ance en émane encore. Nous descendons l'escalier monumental da palais Farnèse et sortons de lajiroûte qui s'ouvre au delà de 2a cour sur une rue monlueuse et courte, conduisant au jardin I>ucal. Ces beaux ombrages ressemblent à un fragment des jardins de Versailles; ils entourent une résidence d'élé (palazzo ducale del Gim^dino) où sont des fresques inachevées d'Augustin Carrache. Le temps me manque pour les Y9ii% Un domestique de la comtesse Gamba vient nous avertir qu'on nous attend pour dîner. Nous nous hâtons de rentrer au palais; j'y trouve le comte Gamba, gouverneur de Parme, et son lils aîné, tous deux d'une beauté frappante ; ils me jappellent ces paroles d'Alfieri : « L'Italie est la terre où la plantehomme croit la plus forte et la plus belle. » L'accueil est cordial et charmant ; je suis heureuse de connaître le frère de Pietro G^mba et de serrer cette main qui serra si souvent celle de Byr<Hi. Le comte Gamba me parle des fêtes patriotiques données à Parme, il n'y a pas trois mois, à Victor-Emmanuel.
« Ce fut un jour de mâle consolation, aioute-t41 ; les ombres de 4iiori père et de mon frèr§ ont dû s'en réjouir dans la tombe. »
L'heure jdu charâi de fer par lequel je dois repartir précipite la causerie et le émer. La comtesse Gamba m'accompagne dans sa "Httture au (^min de fer, elle méfait promettre de lui amener ma ûUe, en nous rendant à Turin.
« U jkuÊ^ cpi'elle voie pos Corrége, me dit la comtesse, c'est le peinif e des femmes, celui cpie les jeunes filles comprennent et toréai à premiàre vue ; sa grâce transpajnente et pure les pénètre. Quand j'ai près de moi ma fille, qui est en pension à Florence, eUe passe des journées entières dans les galeries à contempler la Uadonna deÛa Scoàella et .VAndaM al calmrio. » Hélas! depuis que j al écrit ces lignes, cette poétique (ille des Gamba, que quelques paroles de sa mère m'avait fait entrevoir, leur a été enlevée par la mort. Elle n'est plus aujourd'hui qu'une de ces figures lumineuses du Corrége qui l'attiraient vers le ciel. C'est ainsi qu'en songe elle doitj^araitre à sa mère qui la pleure.
En arrivant à Reggio, je trouve à la gare M. Protche qui est venu à ma rencontre. Nous décidons pour le lendemain notre exciu*.sioii à Ferrare.
L'ITALIE DES ITALI^S.
La route la plus directe qui ntèâé de Bologne à Ferrare esl saos intérêt; elle traverse des terres fertiles et planes, où aiieun acdd^it de paysage ne se produit; les effets de lumière y supidéent parfois et groupent tout à coup des nuages qu'on prendrait, à distance, pour des rodiers bordant le bra» du Pô qui arrose la plaine marécageuse où Ferrare est située. J'ai observé la même ffAitesmagorie en Hollande : des forts lointains, des chaînes de mont^ne y sont dessinés dans le ciel par les vapeurs qui montent le long des canaux.
Nous étions partis en poste de Bologne à sept heures du matin; à midi, nous entrions à Ferrare qui, depuis longtaoïps déjà, no}fô apparaissait à Thorizon couronnée de son diâCeau ducal imposant et sombre comme une forteresse. Sa masse carrée, dont les angtes scHit flanqués de quatre grosses tours, se dMaehaât superbe sur le bleu du ciel. Ce château-donjon donne à Ferrare un aspect partielle lier; c'est encore une de ces villes dltalle qui ne ressembla à aucune autre. Nous traversâmes la piasuza magffiore M son Crapinor où s'élèvent les belles arcades del paloMo deUa Rtt^ie; malheureusement des constructions modernes ajoutées k ce palais du quatorzième siècle en ont rompu Tharmonie. La curieuse façade du Dôme (même siècle) se dresse sur cette place. Nou& faisons ar*rèter la voiture pour considérer le portail encadré, comme celui du Dôme de Modène, de sveltes colonnes que supportent des Hons en marbre rouge ; dans une niche est la vieille statue d'Albert d'Esté, marquis de Ferrare, qui obtint, en faveur de cette ville, pkisieure bulles du pape Boniface IX. Une de ces bulles, ëé(»*étant la créatioa de Tuniverâté, est gravée sur deux colonnes de la façade du Dôme. Tout rintérieur de TégUse a été récemment reconstruit et ne mjérite pas qu'on s'y arrête.
En face de l'auberge où nous descendons est le palab Bocal avec ses hautes murailles d'un ton doré : on le dirait bâti d'hier. Tandis que nous déjeunons, survient M. Allard, ingéniet«r français des chemins de fer de Ferrare, que M. Protdie a fait pr^ venir de son arrivée. Il noua conduit au château ; mais à peine
avom-noos franchi la porte de Fauberge que plusieurs guides nous entourent et nous offrent de nous accompagner. M. Protche en choisit un qui parle français : c'est un vieux soldat^ bel esprit, qui a servi sous le prince Eugène et qui se pique de connaître tous les mystères de l*hisloire des ducs d'Esté. En quelques pas nous sommes au bwd d'un fossé plein d'une eau verdâtre et moussue, où montent, comme d'un lac stagnant, les murs et les tours du château. Nous passons un pont-levîs bordé de grosses chaînes, nous travers son» fe grande cour où se trouve, sous une arcade, une fresque effacée de Bartolomeo Paccini représentant plusieurs princes de la msttson <l'Ëste. Nous montons l'escalier massif et arrivons dans la salle d'honneur où Dosso Dossi, célébré par TArioste, a peint à fresque de» Bacchanales. Tandis que nous considérons plusieurs groupes de Satyres et de Bacchantes pleins de vigueur, notre guide déploie sans sourciller son érudition romanesque; il nous montre un p^ii miroir su^ndu au mur en face d'une fenêtre et où se reflète une autre fenêtre percée plus haut, dans une aile en retour de la chambre de Parisina.
« (Test danà cette glace, nous dit le guide, que le duc Nicolo Ilî, se promenant, un jour, pensif le long de cette salie, aperçut tout à coup Parisina, sa femme, dans les bras de son fils Ugo, > puis il ajoute, en guise de commentaire et de circonstance atténuante : 4 C'était au mois de mai précisément. »
Nous partons d'un fou rire, en lui entendant prononcer ces parole» avec l'accent que prenait Odry pour débiter une sentence morale ou plutôt immorale.
€ Gomment n'avaient-ils pas fermé la fenêtre? objecte M. Allard.
— Sans doute il faisait chaud,» réplique le custode imperturbable.
Nous montons à la chambre de Parisina, tout en rêvant à celte sanglante chronique (1425) que Gibbon raconte en quelques lignes et que lord Byron a commentée dans un poème touchant. La chami»re de Parisina est ornée d'un meuble en satin blanc avec des fienrs en relief qu'Éléonore d'Esté broda, un siècle après la cala- . strophe; au plafond se détachent de vieilles armoiries. Nous visitons ensuite la chambre d'Éléonore donnant sur une terrasse où elle brodait, nous dit le guide, en regardant le Tasse dans sa prison. Autre difficulté d'optique dont le vieux soldat ne s'einbarrasse point. Cet^ chambre ainsi que la vaste salle des légats (où sont peintes les aitnoiries de too6 les légats qui ont gouverné Ferrître) ont été
W L'ITALfB DBS ITAIJ£!^S.
TwmibUeê en 1819 pour recevoir ranperevr d'Antridie, ¥nJB^ çoîs I*', et sa fërorae. Nous traversons un. joli cabinet orné de tableaux et la chapelle où prècba Calvin devant Renée de France» 611e de Louis Xll et (f Anne de Brelagne qui embrassa la protestantisme; elle reçut à la courdeFerrare Clément Varot et Babelais, et protégea Agrippa d'Aubigné» encore enfant (aïeul de madanie de Maintenon) qui devint plus tard le chantre ênei^gique et vaiigeur de la Saint- Barthélémy. Renée de France, femme d'Hercule II, duc d'&te, fut la roére d'Alphonse 11, le persécuteur du Tasse. Tout en me nq^pehint ces souvenirs historiques, je voudrais que notre guide pût noos désigner, dût-il nous induire en erreur, la salie où Montaigi^^eu visitant Ferrare, fut reçu par le duc Alphonse; mais le nom de Montaigne Fétonue, il n'a jamais entendu parier de ce monsieur-là. i Le mercredy matin, MM . d'Estissac ' et de Montaigne alarent baiaer les mains au duc. On lui fit entendre leur dessein ; il envoya un seigneur de sa cour les recueillir et meofr en son cabinet, où il étoit avec deux ou trois. Nous passâmes au travers de pk^aus chambres closes, où il y ayoit plusieurs jantilshomes bien vêtus. On nous fit entrer. Nous le trouvâmes debout contre une taUequi les attendoit. Il mit la main au bonnet, quand ils entrarent, et se tint tous-iours descouvert tant que M. dé Montaigne parla à lui, qui fut assis longtemps. Il hii demanda, premièrement, $'il entendoit la langue italienne ? et luy ayant esté respondu que oui, il leur dit en italien trés-éloquent «qu'il voioit très-volontier les «jantilshomes de cette nation, estant serviteur du roy très-carestien « et très-obligé. » Ils eurent quelques autres propos ensemble et puis se retirarent; le sâgneur duc ne s'étant jamais couvert^. • On voit d'ici Tauteur des Essais, le cou entouré de sa haute fraise, son grand cordon de Saint-Michel flottant sur son pourpoint de velours, reçu en prince par ce petit souverain de Ferrare, qui honorait encore phtô en lui le gentilhomme français que Thomme de génie, et Ton se dit tristement que cette réception flatteuse du duc Alphonse influa sur l'impression froide et presque , dédaigneuse que causa à Montaigne la vue lamentable du Tasse enfermé dans un h^ital de fous.
Avant de quitter le palais des ducs d'Esté, nous montons sur la plate-forme delà tour des Lions, la plus ancienne des quatre tours
* Amt de MoAtvtfne voyafireant fevec loi . '
* V^fâge 4r//«i»«, partie écrite par le secr^eke <)e Moiitaigot».
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