ITALIE DIS TTAUENS. SW
un èliâteau. Ferrare avec ses larges rues aligoéc]^, borcJées de palais majestueux et vides» se dérouie autour de noos. Pas un habitaut ne passe le long de ces demeures patriciennes fermées. Dan^ les quartiers populaires, nous apercevons çà et Là quelques tacl^s noires qui sont des hommes. Du sommet de la tour non$ d^scen- 4ons dans ses fondements, où sont creusés «oas terre de sinistres cachots : ils me rappellent ceux des puits de Venise .:€*esi dan^ itô deux plus sombres et les plus étroits qu'on enferma Parisina et Ugo ; ils furent décapités dans une autre prison sous la tour de rnorloge qui était le lieu des exécutions ^Lesinstrjainents de torim^ et de mort ont disparu de ces geôles souterraines qui ne sont {^us que des antres aujourd'hui vides et glacés. Nous y sentons un frisson qui fait claquer nos dents et nous nous bâtons de remonter bien vite à la lumière du jour brûlant. Nous sortons du château ducal par une galerie qui communique avec le Palmzo ^omu-' nale. Une magnifique -/a^^ia (poriique. ouvert) en marbre d'ordre 4orique se déroule au nord de ce monument; du même c^é»est un escalier extérieur d'un superbe aspect décoratif aboutissant dans la cour -du palais où Taigle ducal se déploie sur les entablements. Plusieurs salles du Pala:m> comunale sont d'un vif intérêt : Tune renferme tous les portraits des GonfaUmieri ci des légats qui ont gouverné Ferrare; dans une autre plus.petite.sfint de belles peintures sur fond d'or de Dosso Dossi. Il y a là un Apollon plein de iuaestria» Nous descendons du PcUazzq immense et revenons sur Tesplanade du château ducal, en suivant les murs exténeursJDe la résidence des ducs d'Ëste à rhôpital Sainte-Anne, ou fut enfermé le Tasse» il n'y a qu'un pas. Alphonse JI voulait avoir sous sa main son prisonnier d'État, (^'on ne s'y trompe pas, c'est un cHme d'État qu'avait commis le Tasse, aux yeux de ce petit souverain, en aimant une princesse d'Esté et peut-être en s'en faisant aimer. On a cru longtemps que les vers amoureux du Tasse étaient adressés à Éléo- Bore, sœur d'Alphonse ; mais on assure aiyourd'hui qu'ils furent écrits pour sa femme. Pigna^ s^rétaire d'Alf^onse, jaloux du Tasse, et qui a son tombeau à San Francesco*» près de ceux des princes
* HistiH'iqoe. Je prie mes lecteurs de ne p«8 g'imafiner que je me sois fiée è aucun des renseignements illusoires qu'a pu nous donner notre facétieux custode; Texeellent Guide de U. ^iapoléon Cittadella. m'a fourni sur Ferrare des faits curieux et des dates certaines.
. ■ Église de.Ferrai?e»
3R L'ITALIE DIS ITALIEÏIS.
dTste, excita la eolère du duc ; on frappa sans brait on génie éclatant déji prodamé par llulie entière, en laissant TolTense réefie dana le mystère. On n*aurait pu la dévoiler sans nuire à la princesse d'Esté; on se contenta d'accuser le Tasse de démeoce et de le feire enfermer, en s'apitoyanl sur son sort, dans \m hôpital de fous. On tenta de tuer t*esprit ; on n^osa pas tuer le corps. Le duc Alphonse recula devant le supplice infligé à Ugo et à Parisina par un de ses ancêtres. Les temps étaient moins barbares, le crime moins flagrant, la renommée du Tasse trop glorieuse! Tuer cette renommée destinée au triomphe du Capitole et au triomphe pliK sacré de la postérité, transformer le fier poêle élu entre tous les êtres, beau, jeune, ardent, plus digne qu'aucun potentat de Tamour des jeunes souveraines , en fou inmionde, le savoir errant, désespéré dans les cours et dans le doitre de Thôpital Sainte-Anne, humilié, confondu aux insensés vulgaires, parut au duc une vengeance plus raffmée et plus poignante, (^ant au cachot où Ton pré. tend que le Tasse vécut sept ans, nous ne croyons pas et personne ne peut croire, en le voyant, qu'il y ait été enfermé un seul jour. (Tétait sans doute le cabanon hospitalier où le poète irrité, rendu sauvage par la douleur, fuyant les regards curieux qui venaient rinsolter, aimait à se réfugier pour écrire. Nous verrons bientôt que le génie du Tasse ne s'était pas éclipsé et que les chants de sa prison sont aussi beaux que ceux qu'il créa en liberté. Pour sereeueilhr et planer par anticipation dans sa gloire, il préférait ces murs lugubres à la vue repoussante de ses compagnons d'infortune et à la surveillance des geôliers. Il y avait plusieurs années qu'il languissait dans cet hôpital, lorsque Montage vint à Ferrare. Il connaissait la gloire du Tasse ; il cite lies vers de la Jérusaieni Mû vrée dans les Essais et proclame le poète le plus grand de son temps. Comment l'admiration et la pitié ne Tont-elles pas troublé et ému, en voyant l'infortuné face à face? J'ai montré plus haut Montaigne reçu dans le palais d'Alphonse; sans doute un couitisan, Pigna peut-être, l'ennemi du Tasse et l'instigateur de ses tortures, proposa à Montaigne d'aller voir par passe-temps l'honmie de génie déchu, atterré, devenu bête fauve. Qu'on se figure Montaigne dans ses habits d'apparat, suivi des gentilshommes qui l'accompagnaient en voyage et de quelques-uns de la cour d'Alphonse, faisant subitement irruption dans le refuge du poêle! Il est là caché, seul, assis à terre, dans ses vêtements en désordre» la barbe et les dieveux
hérissés, médilant ou écrivafiit. Tout à 'coup un bruit se fait au* tour de lui; le geste d'un gardien lui dit : « Lève-toi! » La troupe libre et heureuse apparaît ; saisi d'élonnement et d'orgueil farouche, lui, fixe ses yeux hagards sur ces visiteurs insolents ; sou visage est effaré ; ses lèvres pâles murmurent des paroles vagues en réponse aux questions indiscrètes dont Montaigne insulte sa détresse. Que lui veut ce gentilhomme français? vient-il le délivrer? Si ce n'est pas la liberté qu^il lui apporte, c'est une angoisse de plus. qu'il lui Tait subir; c'est la raillerie de la joie, de la santé et de la fortune à la détresse, à la maladie, au désespoir. Ce velours du pourpoint, ces plumes de la toque heurtent brutalement sa camisole de force et sa tête nue où resplendira Tauréole des siècles. Lui aussi a revêtu Thabît de gentilhomme; il Ta porté en France à la cour de Charles IX*. La fraise de dentelle a ceint ce cou décharné menacé du carcan ; les gants de daim parfumés ont couvert ces mains tremblantes et osseuses ; ces mains ont pressé leà mains blanches des altesses et des reines ; il voit le mirage du passé, et l'humiliation présente s'en accroît. Encore une fois que lui veulent cet homme et sa suite? de quel droit jouissent-ils du spectacle de son dénùment? que peut-il leur dire? Il se ramasse dans son orgueil, il s'enveloppe dans son supplice, il recule en rampant dans le coin le plus sombre de sa lanière.
A guisadi leon quando si posa',
et là immobile et menaçant dans sa silencieuse colère comme un mort formidable que la vie insulte, il laisse passer ce flot d'importuns devant son omhre indignée. Montaigne n'a vu que le corps misérable; le feu qui l'anhne, l'esprjt qui survit, il les juge à jamais disparus; voici la page didactique du philosophe raisonneur, page sans entrailles qu'on voudrait déchirer du livre des Essais : € Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez; des saoïtez vigoreuses, les mortelles maladies : ainsi des rares et vifves i^ations de nos âmes, les plus excellentes manies et plus destracquées; il n'y a qu'un demi-tour de cheville à passer de l'un à l'aultre. Aux actions des hommes insensez, nous veoyons coraibien proprement la folie convient avecques les plus vigoreuses opérations
* Tasse accompagna à Paris le cardinal d'Esté, légat du Pape. «Dante.
de DMtre «me. Qui m sçait combien est imperceptible le Toîstiiage 4'enlre U folie tvecques les gaillardes estevalions d^un esprit libre, elles efTeds d'une vertu supr^ine et eilraordinaire? Platon dict les inelancbobques plus disciplinables et excdleiUs : aussi n'en esirû point qui ayent tant de prcipensioB i la folie. Infinis esprits se treuvent ruines par leur propre force et souplesse : quel sault vient de prendre, de sa propre agitation et alaigresse, l'un des plus iudideux, ingénieux, et plus formez à Tair de cette antique et pure poésie, qu'aultre poêle italien aye iamais eslé? PI*a4-il pas de quof sçavoir gré à cette sienne vivacité meurtrière? À cette clarté qui Ta aveuglé, à cette exacte et tendue appréhension de la raison, qui Ta rois sans raison? À la curieuse et laborieuse queste des sciences, qui Ta conduict à la bestise? A cette rare aptitude des exercices de Tame, qui Ta rendu, sans exercice et sans ame! Tous plus de de^ encores que de compassion, de le veoir à Ferrare en si piteux estât, survivant à soy mesme» mescognoissaut et soy et ses ouvrages, lesquels, sans son sçeu, et toutes fois à sa veue, en a mis en lumière inoorriges et informes. »
pauvre et grand esprit ! douloiHreux martyr de la corruptioa des cours! En ce moment la bêtise n'était pas en toi, le ccnrps qui était sans âme ce n'était pas ton pauvre corps défaillant et courbé ; la morgue du pédant, TécUpse du cœur et rindiffêrence de Fhomme heureux aveuglèrent ton juge et démoralisèreot son génie; l'heure était bien choisie vraiment pour faire une étude physiologique de tes tortures! s'il fût venu à loi les bras tendus, les pleurs dans les yeux et en rappelant frère, il eût désarmé ta douleur et apaisé ton ressentiment de Titan terrassé ! C'est hii qui fut frappé de démence et de stupidité en cette rencontre, c'est lui qu'il faut plaindre, c'est t<H qu'il faut glorifier!
Je m'assis dans cette geôle étroite où Goethe et Byron se sont assis; une inscription sur une plaque de marbre constate encore k réclusion du Tasse qui dura sept ans; ce cachot est tout ce qui reste de Thospice primitif de Sainte-Anne; les chambres, la chapelle, les jardins et les cours ont été bouleversés; les constructions modernes ont remplacé les anciennes; Finfirmerie, les loges, la pharmacie, tout a pris l'aspect d'une de nos maisons de sauté. On nous montre les bains et les appareils des douclies, et nous apercevons à travers les clôtures quelques pauvres fous qui nous regardent passer; eux du moins n'ont pas conscience de leur misère, ils ne sont pas poursuivis parle
L'ITàUE-DES ITAUEKS, ^
souvemr d'une granéeup méconnue, ni d'«n gèniesurvivàntqui s'atteste encore par ses œuvres. Nous allons à la bibliotbèque chercher et lire les chsoUs de douleur .que le Tasse écrivit dans sa priscm. tti y sent palpiter son âme bien mieux que dans le cachot du vieil hospice. La bibliothèque de Ferrare est dans un magnifique palais du quatorzième siècle appelé |?a/û;i;:^ del Parûdiso; sous les portiques d'une vaste cour soi>t réunis des marbres aittiqués, d'autres du moyen ' âge et de la Renaissance et de précieuses inscriptions grecques et latines; au fond de la cour s'étend le jardin botanique; au premier élage du palais on trouve funiversité, les cabinets de minéralogie, de numismatique et les salles contenant la bibliothèque, qui se com. pose de cent- mille vôîumes; dans la première salle sont les portraits de dix-huit cardinaux tous nés à Ferrare, cette salle est remplie par les livres sacrés et les ouvrages de théologie; dans une autre salle se dressent quatre vitrines renfermant des psautiers énormes du quinzième siècle, illustrés des plus belles miniatures, trois volumes di forma atlanika, dit le catalogue italien, contiennent la Bible (traduction de sîiint Jérôme) avec des vignettes merveilleuses; naais ce qui attire tous les visiteurs, c'est le monument de l'Ârioste élevé au fond d'une galerie; il est couronné par le buste du poète. €e monument était autrefois dans Téglise de San Benedetto; le généra! Miollis le fit transporter à la bibliothèque en 1801; dans une salle à cété, on a rassemblé dans une vitrine le fauteuil de l'auteur de YOrlando, son buste en marbre- et son écritoire en bronze, vrai bijou qui lui fut donné par le duc d'Esté; 1» petite coupe destinée à contenir l'encre est soutenue par trois Sirènes dont les queues dessinent les pieds de l'écrit oire. Un Amour à mine railleuse fdâtre au-dessus. Dan^ ia même vitrine est une belle médaille de TÂrioste^ la tète forte est fine d'expression; au revers est la main de la Satire qui coupe la tête d'un serpent. La bibliothèque de Ferrare possède le manuscrit complet des Satires de TArioste, plusieurs lettres et une partie du Roland furieux; je touche avec intérêt à ces pages du grand poète, mais ce qui me saisit d^une émotion soudaine qui va jusqu'aux larmes, ce sont les manuscrits du Tasse; de grands fragments de la Jérusalem délivrée, avec des corrections en marge, des prières composées par lui dans sa prison, où la douleur et la foi éclatent en vers sublimes. Ma main tremble en tenant un sonnet adressé au duc Alphonse, où la détresse de l'homme et r<H*gueil du poëte sont exprimés en vers humbles et fiers; je ressens comme W
996 L*IT\LIE DES ITâLIEWS.
oontre-^XMip àes déchiremeiiU de ce génie tertmréf œs f«rs sast tracés d'une écriture ferme et droite surirae petite fetâlle êe paper jamii; je les 1» en fleurant et les copie arec respect; les void jÂûbtis par la traduction qui ne saurait rendre cette poésie concise et aobre comme celle de Dante:
iOKKBT DO TA»SI DASS HX PIUSOM AU BUC ALPIOfISB D'BSTE.
Qoand j'entendf ton nom aimé ma langue
8e délie pour dire encore que tu es équitable et Ibrt;
Il me semble que sur les nues un souffle me perte.
Mais bientôt je retombe dans ma plainte honteuse et amére.
El si ta pitié souTeraine, tout-puis»ant Alphonse, Ne triomphe pas de ma destinée misérable et du sort cruel. Ma lani^e se glace, même avant que le froid de la mort Ne m'envahisse, et plus rien ne m*est cher, que les larmes.
Je pleure sur la mort, non sur la mort seule*,
Mais sur le genre de mort et sur ma fidélité qui n'arrive pas jusqu'à toi»
Et qu'il me sonble voir ensevelie avec mon nom.
M pyramides, ni colonnes funéraires, ni même le tombeau de Hausole
Ne me seraient une consolation;
C'était un autre monument que je croyais m'élever par mes vers.
La gloire du Tasse écrase désormais son persécuteur; elle édaire d*un de ses rayons cette maison princière oubliée par lliistoire. Sans ce grand martyr qui donc se souyiendraii decepkit docd'Este et d'Éléonore? Ferrare doit au Tasse un monument vengeur; son ombre désolée semble errer à travers la cité qui fut sa prison, eHe amoindrit pour nous TArioste heureux, aimé, fêté et qui meurt en épicurien dans sa maison riante. Cette maison est située Slraéa Mirasde, dans le voisinage de Porta-Po. Sur sa jolie façade en brique rouge est cette inscription :
Parva sed apta mibi, sed nulli obnoxia, sed non Sordida, porta meo sed tamen œre domus *.
Nous montons, par un étroit escalier, dans la «Cambre ou mourut rAriosle le 6 juin 1553. Tasse n'était pas né : il ne vint au
* Le vers italien est superbe de concision:
Pian<;o il morir, aè piango il roorir sob, Ma il modo.
* Petite maison, mais qui me convient, où personne ne me trouMe, cependant honorable et que j'ai achetée de mes deniers.
L'ITACIK DES lTàLIES.S. 597
moBd» que onze aof plus tard, sous les grenadiers et les orangers de Sorrente, inspiralioa des jardins d'Armide. CcHnine il dut y rêver dans sa prison» à cette plage lumineuse où, enfant, sa mère le baignait dans les flots bleus, tandis qu'il regardait au loin le Vésuve en flammes! L'éclat de la poésie du Tasse reflète toutes ces éblouissante lueurs dont le golfe de Naples Tinonda en naissant.
On a remis à neuf la chambre de FArioste; elle a désormais un vernis moderne qui lui enlève tout intérêt. En face de la porte se trouve une cheminée de marbre; le plafond est à poutres de cltène, la fenêtre à petites vitres bombées. Cette fenêtre s'ouvre au couchant, sur une cour où pousse un grand figuier; de vastes jardins sont au-delà. Un assez mauvaiis buste en marbre de FArioste regarde de la chambre silencieuse les ombrages et le ciel qu'il regarda lui-itiême en expirant. L'image de FArioste est partout dans Ferrare. Dosso Dossi Fa peint dans une belle fresque du couvent de San Benedetto, représentant le Paradis ; la tête satirique du chantre de Joconde y sourit malicieusement entourée d un chœur d'anges. « Placez-*moi, disait-il au peintre qui était son ami, dans ce Paradis-là ; car je ne suis pas bien sûr d'avoir ma place dans l'autre. »
Ferrare est traversée, dans toute son étendue, par une large rue, la plus impo^nte du monde; seulement Fherbe y croit, et y rencontrer un passant est une rareté qui effarouche les moineaux voletant par troupes sur le pavé. Cette rue est bordée de palais superbes aux portes monumentales. Le plus majestueux de ces palais est celui dei DiamanU (des Diamants), qui fut construit par les piinces d'Esté; la cour est entourée de portiques. Dans les salles qui composent la galerie de tableaux sont quelques fresques magistrales. Je regarde longtemps un portrait d'Alphonse II, le bourreau du Tasse, blond, pâle, à Fairfroid; puis un curieux portrait du cardinal Rosetli, envoyé du Pape à la cour de Henri VllI. Il tient à la main un dessin représentant la Mort de Thomas Morus. Le Marlyi' d'unévêque de Ferrare, par leGuerchin, et une Ascension de la Vierge f par le Pérugin, sont les deux plus belles toiles du musée : V Ascension de la Vierge se détache sur un paysage saisissant : la mer s'étend au loin; un rocher se dresse sur le premier plan; un oiseau est placé sur un tronc d'arbre, au pied duquel sont un lapin et une perdrix qui regardent la Vierge. — A côté du palais dei Diamanti se