A MA FILLE
Un jour sortit de Tarche un oiseau fatidique Qui sur la terre en deuil plana d'un vol pudique; Mais rencontrant partout le péril et la mort Vers l'asile sacré, chaste, il reprit l'essor; Plutôt que de ternir la blancheur de ses plumes subit ses liens et sa prison de brumes.
i/ITALIE DES ITALIENS. 41
Se renfermant craintive en l'épaisseur des bois, Où la cruelle faim vient l'assiéger parfois, Ainsi la blanche hermine aux regards se dérobe; Craignant de se souiller aux fanges de ce globe, Elle reste cachée en ses abris déseiis Et n'ose s'élancer dans les sentiers ouverts.
Comme la blanche hermine et la colombe antique, vierge de quinze ans, conserve-toi pudique I Cache à tous les regards la candeur de ton front. Pour ne pas l'effleurer de l'ombre d'un affront ! Rose, n'entr'ouvre pas ta corolle vermeille; Lis virginal, oh! crains les baisers de l'abeille!
Le lecteur connaîtra bientôt les superbes sonnets italiens que la guerre de Tindépendance inspira à la princesse.
Ainsi la poésie et le culte des lettres nous lièrent dés ce premier voyage 5 Paris, et effacèrent entre nous les inégalités de la fortune. La princesse Marie s'en retourna en Italie, où elle habita tantôt Florence, tantôt son palais de Pérouse ou la jolie yilla qu'elle s*est fait construire dans le voisinage du lac de Trasiméne. J'entretins avec elle une correspondance qui me charmait et qui semblait lui inspirer le même attrait; je lui écrivais les nouvelles littéraires de Paris; elle me faisait part des espérances patriotiques de Tltalie. En 1859, quand l'armée française franchit les Alpes, et que la nation martyre, si longtemps morcelée, revendiqua sa grande âme à Tantiquité païenne, pour se lever, pour combattre, pour s'unir, pour n'être plus qu'un peuple fort et respecté, la princesse Marie eut un tressaillement de joie immense qui éclata en poésie et en chaleureuses adhésions à toutes ces villes qui brisaient leurs chaînes. L'âme de son frère., le prince Charles, et celle de son mari, le noble citoyen Valentini, semblaient tripler ses élans généreux. Tous deux, découragés, déçus, ils étaient morts trop tôt pour voir ce beau jour; mais elle le voyait à travers leur souvenir, et elle faisait sans crainte ce qu'ils auraient fait; elle applaudissait aux chaînes rompues; elle aidait de toute la puissance de son esprit et de son nom à la fondation de la liberté et de l'unité italienne.
On sait qu'au lendemain de nos victoires en Lombardie, les Romagnes et les Légations se soulevèrent spontanément, et que Pérouse, avant d'être noyée dans le sang, eut aussi son jour de délivrance et d'espoir. Voici la lettre que je reçus de la princesse à propos de cet événement heureux, que des représailles sinistres devaient si vite assombrir :
« Pérouse, 15 juin 1859.
« Je suis bien heureuse de vous écrire, chère madame Golet, le lendemain d une journée glorieuse pour le pays que f habite, car ce fut hier que cette bonne ville de Pérouse a fait sa révolution pacifique, mais unanime, et, à l'exemple de Bologne, s*est soustraite à la domination du pouvoir temporel du pape, ainsi que toute rétendue des Romagnes et des Légations.
« Le drapeau italien flotte sur les vieilles tours de Thôtel de ville et à toutes les fenêtres des maisons particulières. Hier soir la ville, illuminée comme par enchantement, retentissait des cris les plus vifs et les plu3 sympathiques pour la France, pour FEmpereur et pour le roi Victor-ËmmanueL Plusieurs milUers de personnes se groupaient sous mes fenêtres aux cris de : Vive V Empereur! et je fus obligée de me montrer au peuple pour le remercier et lui dire à mon tour : Viva Vindependenza italiana!
9 Ç*a été un beau moment pour tous, et surtout pour moi, de voir et d'entendre cette grande voix du peuple s'adoucir pour crier avec exaltation le nom de lltalie et de FEmpereur. Mon nom aussi fut couvert d'applaudissements par ce même peuple si heureux et si modéré ; je fus obligée de me montrer trois fois pour obtenir enfm qu'il se retirât.
« Le gouvernement provisoire vient d'être nommé; il est composé des personnes les plus respectables et les plus éclairées, parmi . lesquelles sont mes amis, le comte Faïna et Favocat Berardi ; ce dernier, que vous avez connu à Paris, est secrétaire du gouvernement. Les autres villes environnantes ont suivi Fexemple de Pérouse ; elles offrent toutes la dictature au roi de Piémont, conune Fa fait la Toscane.
« Les esprits fâcheux se plaisent à répandre le découragement en disant que, malgré la dernière proclamation de FEmpereur, les États romains ne seront pas soutenus dans leur révolution par la France et le Piémont. Mais moi je pense le contraire, et je ne veux pas imaginer un seul instant que les troupes françaises renouvelleront jamais les déplorables scènes de 1848 à Rome. L'Empereur est trop grand et trop juste pour cela, et l'élan italien des provinces est trop magnifique et trop héroïque.
4 Je vous connais trop bien pour croire que vous, resterez indif-
L'ITAJJE DBS ITALIENS. 43
férente au récit que je vous fais d'un des plus heureux jours de ma vife.
« Le vent qui agite en ce moment à ma fenêtre Tadorable drapeau tricolore, semble joyeux et fier de mêler son souffle harmonieux au grand murmure lointain de la foule, qui se réjouit et acclame le nouveau gouvernement.
« Je vais vous adresser quelques exemplaires de mes sonnets italiens, qu'on vient d'imprimer à Florence.. Je vous prie de les donner à MM. Alfred de Vigny, Babinet, Antony Descfaamps, et aux amis que j'ai rencontrés diez vous. Je tiens à ce que M. Henri Martixv soit du nombre, et je désire aussi que votre charmante fille en reçoive un exemplaire particulier de ma part.
« Je suis heureuse de vous renouveler l'expression de toute mon amitié.
« Votre affectionnée,
« Marie Bonaparte VALENnin. »
Ainsi que le pressentait la princesse, cette lettre si noble et si émouvante me remplit de joie ; mais, hélas! les horribles massacres qui décimèrent Pérouse firent presque aussitôt rentrer sous le joug papal la pauvre cité un moment libérée. Le farouche et sanguinaire colonel Schmidt, à la tète de ses bataillons suisses et autrichiens, rapporta la mort et la proscription dans la ville en deuil, et Ton revit, comme au temps d'Auguste :
Pérouse au sarig des siens tout entière noyée *.
La princesse Marie s'échappa à grand'peine de la cité saccagée : elle se réfugia à Florence, où je lui écrivis, et, un mois après sa lettre précédente, je reçus d'elle celle qu'on va lire ;
< Florence, 19 juillet 1859.
« Ma chère et bien bonne amie, « L'inspiration ne vous a point trompée, et votre lettre m'a rejointe ici, où je suis venue m'abriler en sortant de Pérouse. M. Henri Martin m'a rendu un grand service en vous indiquant où vous pouviez m'écrire, car vraiment votre lettre et vos belles poésies ont soulagé mon cœur encore désolé des scènes affreuses dont j*ai
* Vers de Corneille dans le monologue de Citma.
été le témoin. Mes amis du gouvernement provisoire ont réussi à se sauver; Tavocal Berardi vient de publier ici le récit fidèle de rinsurrection de Permise; je sais qu'il vous a envoyé un exemplaire de cette brochure. Vous l'aurez sans doute reçu. Cet ami dont vous gardez le souvenir est en ce moment à Turin, où il a été envoyé parle gouvernement pour faire connaître au roi le véritable état des choses dans les États romains. Tous les journaux ont retenti des événements survenus dans la malheureuse ville que j'ai quittée après sa défaite sanglante, et presque tous ont parlé des dangers de pillage et de mort que j'avais courus. Pour dire la vérité cependant, je n'ai pas eu personnellement k souffrir, ma maison a été respectée, même des Suisses ivres. Ce qui ne nous a pas empêchées, mes filles et moi> d'assister à une horrible fusillade qui a duré plus de deux heures. Les balles que nous entendions siffler auraient pu nous atteindre; heureusement il n'en fut rien, et, quarante-huit heures après la prise et le sac de la ville, je pus quitter cette ville ensanglantée qui demande au ciel vengeance et liberté. « Parmi tous les journaux, VUnivers est le seul qui se soit permis de parler de moi sans égards; il m'appelle la comtesse Yalentini, sœur du prince Ganino ; mon nom de Bonaparte aurait sans doute brûlé la plume du bilieux Veuillot. Ses mensonges à lui n'incendieront persoime; il affirme que ma maison était le centre de tous les révolutionnaires, et il invente, à l'appui de son insertion, de faux télégrammes, que le duc deGramont m'aurait écrits de Rome pour désapprouver la part active que j'aurais prise à l'insurrection. Les journaux italiens me dédommagent amplement des sottises de YUnivers, auquel j'ai dédaigné de répondre. A Florence, je suis entourée de mes amis de Pérouse qui ont pu s'échapper, et dé toutes les personnes considérables de la Toscane qui me sont dévouées. Je compte rester ici encore un ou deux mois, puis aller à la campagne et revenir après passer l'hiver à Florence. — Je dois vous dire que le bruit s'étant répandu partout que le colonel suisse avait refusé de me laisser sortir de Pérouse, après le massacre, je fus fêtée sur toute la route, et principalement à Arezzo, encore plus que je ne l'avais été à Pérouse, il y a un mois. Durant vingtquatre heures que je restai à Arezzo, je reçus plus de cinq cents cartes de visites ; le peuple jouait des fanfares sous mes fenêtres. Pour éviter la suite de ces démonstrations, je partis le lendemain plus tôt que je ne l'avais annoncé ; ce qui n'empêcha pas, le télé-
graphe aidant, que je trouvai la route d'Arêzzo à Florence bordée de monde et toute pavoisée de drapeaux français et italiens; toutes les autres villes et villages que la route traverse envoyèrent à ma rencontre leur musique militaire, jeunesse et municipalité en tête; les femmes et les enfants remplissaient ma voiture de fleurs. Enfin» ma chère amie, ce court voyage fut un véritable triomphe, mais il était attristé pour moi par les affreux souvenirs de Tavant-veille. Les plus bruyantes et sympathiques acclamations accompagnaient cet élan si spontané du bon peuple toscan. Le nom de T Empereur, de ritalie et mon propre nom étaient portés au ciel par la foule.
c Hélas! après la conclusion de la paix, Fenthousiasme italien a bien perdu de son énergie, et si je traversais demain la même route, je n'y rencontrerais pas les mêmes ovations. Le thermomètre populaire suit les changements atmosphériques. La paix avec rAutriche a singulièrement fait baisser le nôtre. On attend la décision du congrès pour se réjouir ou pour recommencer Tœuvre interrompue de la révolution, car les populations sont bien décidées à ne plus vouloir du gouvernement temporel du pape, et dans toute la Toscane on ne veut plus entendre parler de la maison de Lorraine.
« Je n'avais pu jusqu'ici vous envoyer mes sonnets italiens : l'édition entière qu'on m'en avait envoyée de Florence à Pérouse, et qui y arriva le jour du massacre, fut brûlée par la personne timorée qui s'en était chargée.
« J'en ai retrouvé ici quelques exemplaires que je vous fais passer. J'ose à peine vous adresser ces vers, à vous, noble muse de France, qui chantez si bien les malheurs de notre sœur Tllalie, et que les plus illustres poètes traitent d'égale. Rappelez-moi au souvenir de vos amis et de votre fille, et croyez^moi de bien bon cœur votre affectionnée Marie Bowapartk Valentini. »
Antony Deschamps, le grand et fidèle interprète de quelques chants de la Divine Comédie, a traduit en vers français le premier des cinq sonnets que m'envoyait la princesse * :
* Voici les sonnets italiens de la princesse Marie :
1796. DIBCI8Â DEL CENBRÂL BO.XAPAKTC IX ITAI.IA.
Giunlo deil' AJpî alla famosa cresla L'emulator di Cesare fermosse
Quand il fat arrivé sur la fameuse cime Et que la noble terre enfin se dévoila, L^émule de César, à ce tableau sublime, S'écria transporté : « L'Italie est donc là! »
Puis, promenant, pensif, son regard sur l'abîme, D'où l'aigle sous ses pieds frémissant s'envola. Il embrassa du cœur cette grande victime Et, secouant son Aront, en ces mots lui parla :
« Je sens à ton aspect une ineffable ivresse, Tu seras une et libre, ô ma belle déesse.
Je te rendrai la vie avec la libertél ^
11 bracck) stese, sul destrier levosse,
Ed esdamô — Dunque l'Italia è questa ! —
Indi col guardo che d* intorno naosse, E d' onde parve useir nembo e tempesta, L' abbracciô tutta, e -^ Â te, disse, s'appresta Era ttovelia — e 1* ampia fronte scosse.
Sublime ebrezza nel yederli io sento ; Sarai libéra ed uoa, Italia mia, Chè vita darti e Ubertade intendo.
Terra fatale, io sgombrerô la via Che a te conduce, ne il venir fia-lento:
llalia, Italià a liberarti io scendo.
1800. hk BATTAGLIA Dl MARENGO.
K com' Âquila suol che il volo abbassi l*recipito80 per le vie de' venii; Tal ei discende, e i gigantescfai passi Segnan la via di portentosi eventi.
Vien, vede, vince, ne in riposo stassi Fin che non caccia le straniere genti Oltre il confin de^ scandinavi massi, Oltre il confln de* nordici torrenti.
Terse fl sudor dal pallido semblants L' emulator di Cesare, e s' accinse La f& a compir del generoso patto.
Ha nel veder la bella supplicante, Uomo r eroe divenne, al sen la strinse, — Sii mia, le disse, e attendi il tuo riscatto. —
181 S. LA SANTA ALLBANXA,
Ma r eroe cadde, e da quel di non mai Si rischiarô délia delusa il volto; Volse, implorando aiuto, intorno i rai.
Ha il pianto e Io squallor non le fu tolto.
Sperô, grama, più vclle e pugnô assai.
Ma parve quel pugnar V opra d' uora stolto, Tanto sangue costô, che un lago ornai Nel fiorito suo grembo ebbe raccolto.
« Terre fatale! espère, oui, j'ouvrirai la voie Qui conduit à ton seiii, et le monde avec joie, Sur mes pas descendra saluer ta beauté! •
Après ce que je Tiens de dire de Tamitié qui me liait à cette noble femme, on comprendra la joie que me causait Tespérance de la revoir. La princesse m'avait écrit au moment de mon départ pour Tltalie ; mais, depuis plus de six mois, j'errais de ville en ville, et j'ignorais si je la retrouverais à Florence, au palais Cerretani, qu'elle habi-
Poi ristelte anelante e disperata Gom' angeto caduto in bassa sfera, A piè seduta deir alpina vetta.
reina del duol, i' ban giù balxata Dal tuo bel séggio i re ; ma veglia e spcra, Cbë il giorno avama délia gran vendetta.
GUBRBà DELL' INDB^ERDERZA.
Volsero i tempi ; e nel gran libro scritto Ornai conapiuto il tuo destin si legge :
L' eroe cbe sua ti fe' cadde relilto Sotto il rigur d'una codarda legge.
Volsero i tempi; ed ora i feti regge, Sostenitor del conculcato dritto, Un altro eroe cbe Italia mia sorregge, Ma il popolo ne vuol libero invilto.
Schiave non più del boréal nennco Pian le tue genti, a destin nuovo eletle Or ehe in un sol penner lutte le annodi.
Inalza dunque.in suUe alpine vette, Da' tuoi martiri cinta e da' luoi prodi doniu di province, il canto antico.
IL GAsnco.
Si, ail' inno antico il labbro omai disserra Italia mia, sui popoli risorti; E n' esulti il tuo cielo, e de' tuoi morli La generosa cenere sotterra.
A chi t' amô pur tante e or giace in terra Sul sasso una ghirlanda oggi s* apporti ; E il tuo vessil sovra V avel de* forli SvenUdi ognor corne ne' di diguerra.
Quoi cbe morir per te stringendo il brando, Quei cbe morir per angosciosa pieta, Sotto- la scure o in doloroso bando.
Tutti han diritto al canto del poetn, Orcbe il braccio di Dio con noi pugnando Baldaniosi ne spingé alh gran meta.
48 î/italih; des italiens.
lait, pia%%a Yecdiia. Grâce à cette adresse que la princesse m'avait donnée dans ses lettres, nous arrivâmes sans recherches sur la place tranquille, où elle demeurait, et qui se trouvait par un heureux hasard dans le voisinage de notre hôtel. Nous franchîmes la large porte du palais ; au fond du vestibule était un jardin dont les fleurs embaumaient Tair; nous montâmes, à droite, un bel escalier aux marches planes, qui aboutissait, au premier étage, dans une longue galerie ornée de bustes et de statues d'après Tatitique. Nous trouvâmes, au fond de la galerie, une porte en chêne sculpté, près de laquelle se tenaient deux domestiques qui nous dirent que la princesse était chez elle. J'eus un battement de cœur joyeux, en entrant dans le vaste salon ou la princesse Marie parut aussitôt dans sa beauté^t sa grâce affable ; elle nous embrassa avec effusion et nous fit l'accueil le plus amical. Compagnes inséparables de leur jeune mère, ses deux charmantes filles survinrent et se mirent à causer avec la mienne, tandis que la princesse me parlait des grands événements qui s'étaient accomplis en Italie. Elle était toute radieuse de Tarrivée du roi qui, sachant son amour pour la cause de l'indépendance et les services qu'elle lui avait rendus en tout temps, s'était déjà informé d'eUe. Son rang, son patriotisme, sa proche parenté avec l'Empereur, la désignèrent tout naturellement pour présider avec sa belle- sœur, femme du prince Antoine, au cercle de la cour.
<c 11 faudra que vous voyiez toutes les fêtes qui se préparent, me dit-elle, et que votre fille emporte de Florence un souvenir ineffaçable. »
Ma toux irritante me coupait la parole, en la remerciant.
« N'allez pas au moins être malade, poursuivit-elle de sa voix caressante et musicale ; j'irai vous chercher à six heures pour aller nous promener aux Cascine. Ce soir, on danse chez mon frère (le prince Antoine), il faut que vous y veniez.»
Après une de ces longues et bienveillantes causeries qui épanouissent le cœur, je quittai la princesse; ma lièvre et ma toux persistaient, et, malgré quelques heures de repos, je me sentis prise de frissons, quand la princesse vint nous cherclier pour la promenade. Sa calèche dé:ouverte longea les bords de l'Arno ; je regardai, dans une sorte de vertige, la partie de Florence qui s^échelonne sur les collines de la rive gauche du fleuve. Un vent froid soufflait avec violence et faisait bruire les cimes des vertes et hautes allées des
Cascine. Nous parcourûmes en tous sens cette belle promenade. Malgré ma souffrance, j'étais ravie de son aspect si varié; lanlôl de larges prairies, tantôt des bosquets, des haies fleuries, des couranls d'eau vive; çà et là des chalets, des statues, des pyramides; au centre, Isi ferme royale dominant une verte pelouse; ici, une solitude complète sous les arceaux noirs, des^ avenues gigantesques; à quelques pas la foule des équipages, passant rapides, et des cavaliers faisant caracoler leurs chevaux. Nous allâmes jusqu'aux limites des Cascine formées par le petit torrent Terwlle^ qui se jette dans TArno. Nous fîmes une halte, en face du pont de fer Saint-Léopold, qui relie la promenade «^ la rive gauche ; puis la calèche tourna dans Tallée fashionnable et s'arrêta dans un carrefour ombreux au milieu des voitures qui stationnaient à côté du pavillon du café. Là, Thorizon s'étend, l'œil embrasse les premiers versants des Apennins, qui forment au loin un cadre admirable à Toasis riante que nous venons de parcourir.
« Voilà justement mon frère qui passe, » me dit la princesse Marie, en me désignant un cavalier qui montait un superbe cheval anglais. Elle lui fit un signe amical ; le prince Antoine s'approcha de la voiture. La princesse me présenta, ainsi que ma fille, et le prince nous engagea avec une grâce parfaite à sa réception du soir. La figure du prince Antoine, ainsi que celle de ses frères, rappelle celle de Napoléon 1", sans toutefois que cette ressemblance soit aussi frappante que celle du prince Napoléon avec ce grand visage historique.
La bise soufflait plus forte et plus froide sur la place,, à découvert, où nous étions. La princesse s*inquiéta de ma toux qui redoublait :
« Il est temps de rentrer, » me dit-elle, et dans sa bonté, qui songeait à tout ce qui pouvait plaire ou secourir, elle fit arrêter sa voiture devant une pharmacie et demanda pour moi des pastilles calmantes. Puis elle nous reconduisit à Thôtel.
« Soyez prêtes à neuf heures, nous dit -elle, je reviendrai vous chercher pour vous conduire chez mon frère. *
Cette première soirée, chez le prince Antoine, fut charmante.
Chaque mardi, le prince réunit dans le beau palais qu'il habite
à Florence^ près du théâtre Cocomero, la société la plus brillante.
hs princesse Antoine, belle et élégante personne, reçoit chez elle avec
cette grâce affable qui caractérise particulièrement les Italiennes.
lî. 5
On danse dans Fun des grands salons; et Ton joue dans une pièce plus petite, décorée avec un goût exquis. Le prince Antoine est un joueur d'échecs consommé. Il avait alors pour partners assidus le général d'Ulloa, ami de Manin, et le marquis Dragonètti, pour qui le comte Ricciardi m'avait remis une lettre de recommandation ; ils étaient tous deux exilés de Naples depuis 1848. Je rencontrai aussi, chez le prince Antoine le marquis Pepoli, dont la belle tête napoléonnienne révèle toute Ténergie politique; on sait le courage qu'il a déployé dans les luttes de Fltalie centrale ; puis le comte Faîna, membre du gouvernement provisoire de Pérouse ; caractère intègre, esprit vif et charmant ;le comte Faïna, un des amis de la princesse Marie, â depuis cette époque épousé sa fille aînée. Je fus heureuse de revoir le chevalier Berardi^ Tun des martyrs de la papauté ; publiciste éminent, aujourd'hui député, qui n'a cessé de combattre avec sa plume la tyrannie cléricale.
Parmi les jeunes patriotes italiens que je connus chez le prince Antoine, et qui furent les danseurs les plus empressés de ma litle, je ne dois pas oublier le comte Albérti, descendant de l'illustre famille Horentine de ce nom, aujourd'hui attaché à la légation italienne, à Paris; M. Zanini» fila d'un des premiers avocats de Rome et cousin du poète Multedo; le comte Manciforte; M. Mortera, un jeune banquier d'une intelKgence vive et pratique, passionné pour l'indépendance de l'Italie et prêt à lui sacrifier sa fortune. Le plus vif attrait des salons de la princesse Antoine était de ravissantes jeunes filles heureuses de vivre et dé plaire, dansant avec une joie naïve et se félicitant entre elles de f*arrivée du roi, qui allait être l'occasion d'un gi^nd bal au palais Pitti ; tandis que leurs parents, plus graves, se réjouissaient de voir ce souverain élu qui venait inaugurer en toscane Un gouvernement de justice et de légalité, où chaque citoyen aurait sa place, où les jeunes gens, livrés jusqu'ici à une vie d'oisiveté molle et énervante,. uniquement remplie par la dangereuse distraction des maisons de jeu et des ititrigues galantes, retremperaient leur virilité dans l'exercice des carrières politiques et du patriotisme.
Je dus, ce premier soir, quitter le palais du prince Antoine avant minuit; ma fièvre redoublait et ma toux devenait tellement importune, que leur résister plus longtemps me fut impossible. Le lendemain, j'eus dans la matinée la visite du général délia
Rocca; il nous engagea à ne pas manquer les courses de choTaux des CasQine qui avaient lieu dans TaprèsHmidi. Le roi et toute la cour devaient y assister. Je me laissai tenter, malgré le vent froid qui jsouïQait toujours des Apennins. Nous trouvâmes les vertes prairies, s'étendant à Test de la promenade des Coidne, sillonnées pu* les plus brillante équipages ; des tribunes les bordaient, et des orchestres» distribués çà et là sous des pavillons tendus de pourpre» exéculaient des fanfares guerrières. Les femmes les plus élégantes et ^ plus titrées de Florence, en fraîches toilettes printanières, regroupaient dans les ^^lècbes découvertes; les hommes, montant de magnifiques chevaux» caracolaient auprès d'elles; le peuple faisait la haie autour ùes pelouses d'un vert d'émeraude et sous la longue avenue par la^^Ûe le roi devait passer. Bientôt une triple et inmiense acclamation de : Viva il re ! tnva Ricasoli ! viva Cavour ! nous annoPi;a Victor- Emmanuel et les deux glorieux citoyens qui le secondaient si puissamment dans son grand labem* patriotique. Toutes les tètes s'indiuèrent vers la longue allée pour voir passer le cortège à travers les interstices des troncs d'arbres. Le roi arriva sur la vaste prairie émaillée d'une foule joyeuse, et les courses commencèrent. Quelques rayons de soleil perçaient par intervalles^ les nuées blanches qui s*amoncelaîent dans le ciel d'un bleu pâle. A droite, les collines couvertes de villas, et qui se. relient aux Apennins, étaient couronnées de nuées plus sombn^es; m eût dit un de ces jours d'automne orageux, si favo* râbles arn^ perspectives. Les lueurs changeantes du ciel qui s'abais-!spit sur le paysage, en détachaient tous les plans en relief; la campagne, de Florence m'apparut en ce moment dans toute sa variété et sa grâce coquette. Ici, des vallons tranquilles et ombreux; plus loii^, des coteaux où les villages ei les maisons de plaisance s'élèvent à travers les bouquets de. bois et les sources jaillissantes; à rdcâcizon, la chaîne nue des Apennins, dont la masse mouvante des nuages ternes doutait la hauteur. Cette fête, en plein air, fut fort belle. Le roi y fut salué par toute la population de Florence, à laquelle se confondait celle des campagnes et des villes environnantes. Le soir, la cité entière s'illumina comme les jours précédents; des bandes musicales parcouraient les places et les rues en faisant retentir deç hyipnes sur l'unité de l'Itahe. Je les entendais de mon lit, où mon mal, aggravé par cette dernière sortie, me clouait désormais. J'eus, le jour suivant, la visite du député Achille Menotti, qui me
présenta le docteur Gréma, son ami et son confrère à la Chambre. Suivant Tusage italien, celui-ci me prescrivit le purgatif et la saignée; je ne me soumis qu'à la première moitié de son ordonnance.
f Surtout, ajouta le bon docteur, pas d'imprudence; toute scurtie vous serait mortelle ; il faut renoncer aux fêtes.
— Morte ou vive, répliquai- je, j'irai au bal du palais Pitti. Je suis un des très-humbles historiographes de votre roi ; et puisque j'ai la bonne fortune de me trouver à ses entrées triomphales dans toutes les capitales de l'Italie qui se donnent à lui, je me crois tenue à décrire les fêtes dont il est le héros et à contredire par mes récits véridiques les récils mensongers des ennemis de l'Italie. »
Achille Menotti me présenta aussi un autre de ses amis, le député Cornero, homme d'un noble cœur et d'un esprit aimable, que je retrouverai plus tard en mission à Naples. M. Cornero avait fait partie de la députation envoyée en Portugal, parle Piémont, à Charles- Albert, peu de temps avant sa mort. Il me raconta le profond attendrissement que lui inspira la vue de ce roi si héroïque à Novare, couché, avec un stoïcisme chrétien, sur un lit de cendre, dans une petite chambre, sans gardes, sans courtisans. A cette heure solennelle où l'approche de l'éternité fait resplendir tout ce que l'homme a de grand, l'âme de Charles- Albert se dégagea entièrement des ténèbres de sa jeunesse, pour s'arrêter dans le point lumineux qui l'avait un moment éclairée; ce même rayon ranimé et persistant qui le détermina à s'armer et à combattre, dans la sublime et néfaste campagne de 1848, illumina le mourant ; il sembla revivre en parlant de l'Italie aux députés de Turin. Il prescrivit à son ûls la délivrance de cette mère ensanglantée, toujours esclave de l'étranger. Cette voix d un père expirant a poussé Victor-Emmanuel en avant : elle se fait entendre à son cœur aux jours du danger et du devoir. £n acco^iplissant les actes les {^us décisifs et les plus périlleux de sa noble fortune, il n'a cessé de répéter dans ses proclamations : « J'exécute le dernier vœu de mon père. »
La princesse Marie Bonaparte, me sachant malade, accourut avec sa bonté accoutumée. Quand elle apprit ma résolution folle d'aller, malgré ma fièvre, au bal du palais Pitti, elle me dit : « Je vous enverrai ma berline ; elle est bien close et vous y souffrirez moins que dans une voiture de louage, qu'il vous serait, d'ailleurs, impossible de vous procurer. »
C'est le samedi 21 avril 4860 qu'eut lieu cette fête mémorable
I/ITAME DES ITALIENS. 5",
dans lé palais des Médicis. Je ne quittai mon lit que pour faire ma toilette ; je repoussai la fièvre qui me garrottait, ainsi qu'un ennemi dont il fiaut à tout prix se débarrasser. Le député Gréma m'avait dit le matin : « Gomme docteur, je vous défends cette imprudence; cependant, si vous vous y obstinez, je serai votre chevalier.» Il vint, le soir, m'offrir son bras; M. Gomero donna le sien à ma fille. Nous montâmes tous les quatre dans Fexcellente voiture de la princesse et nous suivîmes la file des équipages qui se déroulait sur le pont San/a Trinità; une file parallèle s'étendait sur le pont Vieux, La placer les terrasses et la façade du palais Pitli étaient illuminées à giorno. Le vieux monument n'avait plus l'aspect d'une citadelle, où la crainte et le soupçon emprison» naient le souverain; ses portes ouvertes et ses fenêtres rayonnantes semblaient dire : • Entrez ! venez tous fêter avec confiance le chef d'un peuple libre. » Sur le grand escalier, les fleurs les plus rares des parterres de Florence s'échelonnaient en bordure parfumée ; rangées avec un art que possède seule l'Italie, elles décrivaient des sortes de mosaïques aux vives couleurs. Les officiers et les sénateurs en uniformes, les députés en habits noirs, les femmes radieuses de toilettes et de beauté, se déployaient le long de ces rampes fleuries.
Nous franchissons le grand vestibule où Vénus resplendit sous l'éclat des lustres; Hercule la regarde en inclinant sa massue ^ Nous laissons, à droite en entrant, la grande sai/e des stucs, transformée en vestiaire; MM. Gomero et Gréma vont y déposer nos manteaux ; nous les attendons dans une merveilleuse galerie décorée de statues et faisant suite au premier vestibule. Un faune antique semble s'animer et regarder défiler, joyeux, toutes ces femmes parées, aux épaules et aux bras d'ivoire. Nous parcourons cette galerie jusqu'au petit salon des Gardes qui la continue ; Mercure y sourit à Pallas*, radieuse, comme pour lui dire : « Voici un vrai roi guerrier dont tu es l'emblème; » et les bustes des grandsducs de la maison de Lorraine regardent, taciturnes, l'intronisation de cette royauté nouvelle qui chasse la leur. Nous revenons sur nos pas; je salue en passant la déesse Hygie tenant dans ses mains le serpent d'Ësculape. Je lui demande de me donner trois heures de
* Ces deux statues antiques de Vénus et d'Hercule décorent le vestibule du palais Pitti.
^ Deux autres statues antiques.
santé, trois heures de force, pour errer dans ces salles éblouissantes, ^auf à m'abandonner le lendemain. La bonne déesse semMs m'entendre ; Taltrait du moment mate ma fièvre et en triomphe. Ces messieurs nous rejoignent el nous entrons, à leurs bras, dans les appartementjs royaux ouverts pour la i'ête. Dans le premier salmi, j'admire, en passant, un meuble merveilieux de la Renaissance, en ébène incrusté de pierreries et orné de figurines d'ivoire. De ce salpn, la foule se précipite, à droite, dans la grande salle de bal ; le roi y jest en ce moment; chacun veut te voir et approcher le t)lus possible du cercle de la cour. Comme, nous fendons les flots de eprieuY, j'aperçois Tbistorien Cantù ; il vient à moi, me tend la main et me dit : « Voilà une belle et nobl^fête.»
Nous sommes séparés aussitôt par un groupe de danseurs qui tente de se faire phiûce; un sénateur qui, en passant, a entendu les paroles de Cantù, muifmure ironiquement : « Il en disait autant autrefois, à Milan, au bal dë6 vice-rois autrichiens. — Qu'importe^ répliquai-je, son adhésion même prouve Tentrainement de la cause que nous aimons ; tout Italien s'y rallie et, partant, aucun ne doit en être exclu. »
Nous finissons par arriver en face du roi ; j'aperçois, à sa droite, la princesse Marie, dont Téclatante beauté me frappe plus encore dans la toilette pourpre et or qu'elle a revêtue; on dirait uneMelpoméne radieuse. Ses deux filles sont charmantes de grâce juvénile, dms les flots de gaze bleu pâle étoile d'argent qui. flottent autour de leur taille svelte ; à la gaudie du roi sont le prince et la princesse Antoine Bonaparte. La princesse est en robe de ttdle d'un lilas vaporeux, ornée de roses blanches; elle porte une superbe parure en anïéthyst es et diamants. J'échange quelques paroles avec les deux princesses et le général délia Rocca placé près du roi, ainsi que l'illustre Ricasoli et le grand citoyen Farini que je connaîtrai plus tard. M. de Cavour n'assiste pas à la fête; il a dû partir la veille pour Turin, où rappellent les affaires de TÉtat. i Nous quittons la salle (k» bal ; on y étouffe, et Ton essaye en vain d'y former un quadrille. Nous retraversons le premier salon, par où nous sommes entrés, et, tournant à gauche, nous parcourons les appartements privés. C'est une série de pièces d'une magnificence inouïe ; chaque chambre renferme les objets d'art les plus rares : ici, de sont de grands coffres d'argent et d'ivoire ; là, des bahuts et des armoires en marqueterie de lapis-lazzuli et de vert
antique ; d'autres en ébéue avec des statuettes d'ambre ; plus loin, de merveilleux reliquaires en or et émail, scintillants de pierreries; des torchères à figures de bronze doré, du plus grand style. La salle du trône, toute blanc et argent, resplendit comme un tabernacle sous les feux des lustres. Je remarque, dans ces chambres, les grands portraits de tous le;s cardinaux de la famille de Médicis, peints par Titien et Raphaël ; leurs tètes se détachent, vivantes et expressives, sur leurs camails de pourpre ; leur regard interrogateur el.altier suit, étonné, cette fête de la libre Italie ; ces astucieux politiques, à qui tous les moyens étaient bons pour fonder leur puissatice, qui acceptaient pour auxiliaires le mensonge, la violence et le poison, semblent se demander entre eux sur quoi se fonde cette royauté nouvelle? Ce qui survit d'eux, je ne sais où, car à coup sûr leur place n'est pas dans le paradis des saints, subit pour supplice cette intronisation définitive de la justice et du droit. Nous revenons sur nos pas et pénétrons dans la galerie de peinture et de sculpture,, ouverte et éclairée pour la fête. En passant de nouveau iians le petit corridor orné de statues antiques, et par le salon où sont les bustes des grands-ducs, nous trouvons, d'abord, la sc^^le des bdlesniche8,oti^x figures grecques se dressent rayonirantes; une Vénus céleste semble dire : • Je suis heureuse d'être belle! » Une Muse inspirée regarde un Apollon qui tient la lyre; on croit les entendre murmurer : c Le culte du beau renaîtra de l'ère du bien.i> Nous entrons dans la salle de Vénus; au plafond, la blanche et suave Aphrodite dispute à Minerve un jeune guerrier ; la divinité du Parthénon triomphe et livre l'adolescent à Hercule. C'est comme le symbole de la Jeunesse toscane enlevée à la Mollesse par la Patrie armée Alexandre, Cyrus, Trajan, tous les héros de l'antiquité regardent la lutte des deux déesses et applaudissent à la victoire de Minerve. Je suis surtout frappée, dans cette première salle, par deux magnifiques marines de Salvator Rosa; les navires se meuvent sur la mer qui se gonfle ; les cieux tempétueux sont zébrés d'édairs. C'est fougueux et grandiose ; on sent le vent frémir dans les agrès pliants. Cette première salle de la galerie, de même que les autres, n'est point chauffée et n'est qu'à demi éclairée ; la chaleur du feu et l'éclat des lumières altèrent les peintures; le respect des chefs-d'œuvre inanimés Ta emporté sur le soin des vivants. Je sens un froid mortel tomber sur mes épaules découvertes; mais l'admiration me fait oublier ma souffrance et
j^avance toujours. Qu'elle est belle, à ce demi-jour^ la blonde maîtresse du Titien * ! elle palpite et sort de la toile ; elle défie Vénus, qui la regarde; elle semble s'écrier : « Je te vaux bien. »
Nous passons dans la salle (TApoUon ; Angiolo Doni y sourit à sa candide Madeleine qui, rayonnante d'un orgueil céleste, murmure de ses lèvres pudiques : « C'est moi et non la Fornarina, qui inspirai les madones du divin Sanzio * !» pudique beauté ! ô tranquille Madeleine Doni ! prends garde I Ne sens-tu pas près de toi une autre Madeleine, figure brûlante et vertigineuse ^ qui trouble les cœurs? Le désert ne Ta point encore amaigrie et détruite; sa nudité, superbe, resplendit comme au temps de ses voluptés; ses cheveux d'or ruissellent d'un fluide lumineux; elle en^ enveloppe son beau sein mouvant qui frémit et monte au travers; on dirait d'une magnifique lionne dans sa crinière fauve; ses grands yeux brillent d'une flamme inassouvie ; ses lèvres purpurines ont un sourire désespéré; ses narines, flexibles, hument les parfums des bois, à défaut des chaudes haleines qui l'enivraient naguère.
L'Arétin^ contemple, avec son sourire sarcastique et son œil perçant, les deux Madeleines; à la première, il bégayerait une sentence respectueuse ; à Tautre, il oserait parier d'amour ! La tête mélancolique d'Andréa del Sarto, éclose un jour de tristesse sous le pinceau de ce maître, regarde, étonnée, passer les couples joyeux : a Vous croyez donc à l'amour, paraît-il dire ; vous goûtez donc le plaisir sans effroi du lendemain? »
Nous voici dans la salle de Jupiter; belles d'horreur, les trois Parques de Michel-Ange marmotent, en ricanant, à tous ces heureux qui défilent : « Vous serez bientôt notre proie.» J'aime mieux la sérénité antique qui peignait les trois sœurs, jeunes et superbes, conviant à la mort comme à une fête.
« Vivons et combattons pour la patrie, s'écrie Salvator Rosa, dans ces batailles qui poudroient. Oh ! les hardis soldats ! oh ! les altières postures des corps, renversés, debout et gisants! Fers ensanglantés, blessures béantes, grandeur de la mort cherchée sans effroi ! mêlée enivrante d'où la gloire chasse l'épouvante!
C'est encore toi, doux Andréa ^, qui nous regardes ombrageux dans
* Ce portrait ressemble à la Vénus de Médicis.
> Angiolo et Madeleine Doni^ deux portraits par RaphaêL
' La Madeleine par Titien.
Superbe portrait par Titien.
Portrait d'André del Sarto et de sa femme sur la même toile.
ta rêverie tendre; tes lèvres s*agilent et j'en entends sortir ces paroles : « Les instants que nous passons ensemble sont si courts et « si rares! et ils me sont si chers!... Vous seule au monde, Lu- « créce, me consolez du chagrin qui m^obsède... Ah! si je vous f perdais!., tout mon courage, toute ma philosophie est dans vos « yeux*... »
Mais ta Lucrèce, pauvre Andréa, sourit, coquette, à cette foule en fête, comme y cherchant encore son adoré Gordiani.
i N'attristons pas la vie par de sombres querelles/» chantent en folâtrant les nymphes et les satyres de Rubens, et elles s'étalent joyeuses, sous Tœil qui les convoite, ces chaudes beautés du coloriste immortel.
A peine entrés dans le salon de Saturne, deux tableaux mouvants attirent nos regards ; les têtes et les corps s'y agitent et s'y succèdent, se variant et se renouvelant ; c'est nous-mêmes, ce sont les invités qui passent et que deux glaces superbes reflètent un moment. Trois splendides consoles en marbres rares ornent ce côté de la salle de Saturne; les autres parois sont couvertes des chefs-d'œuvre des grands maîtres, conviés éternels de nos fêtes éphémères. Je m'arrête en face de deux portraits de Van Dyck : Charles I*% le roi décapité et Henriette d'Angleterre ; je pense à leur jeune fille, Élis2d)eth, plus touchante que sa sœur célébrée par Bossuet, morte, dans l'île de Wight, du coup de hache qui trancha la tête de son père ; puis je regarde émue un poète superbe, au front puissant, que Salvator Rosa créa dans un jour d'orgueil. Il me dit tout bas : <f Portons haut la tète, la mort nous couronne et nous fait rois des cœurs. »
Quelque chose de phosphorescent illumine cette salle et la fait apparaître plus éclairée que les précédentes. C'est une lueur qui sort d'un petit tableau centuplé de grandeur par son harmonieuse beauté. La Vision d'Ézéchiel^y rayonne, formidable d'éclat, comme si le ciel s'ouvrait et nous laissait voir Dieu.
A la Bible succède l'Olympe. Nous voici dans la salle de V Iliade, où les dieux et les héros se jouent sur le plafond. La brune et vigoureuse tête de François I" de Médicis regarde les femmes venir; son œil caressant les attire; sa Bianca Gappello n'est pas prè^
^ Alfred de Musset.
- Par Raphaël.
de lui ; oq l'a reliée comme indigne dans un passage du palais Vieux, où nous la verrons. Un guerrier terrible, de Salvator Rosa, esl placé en face du grand-duc et semble lui dire : • L'heure est passée de faire Tamonr comme un sultan; Theure est venue de cpjcnbattrç pour la patrie !»
Nous nous arrêtons dans la salle du Poêle, Son nom me fait es^ pérer un peu de chaleur : illusion décevante; les murs sont glacés, malgré les chaudes peintures de Pierre de Gortone, représentant les quatre âges dQ la vie. Qh ! les magnifiques en&nts symbolisant Vâge (Tor; eoinme ils s'ébattent, joyeux, avec un lion qui se fait agneau 1 les belles et riantes bergères heureuses de Vâge émargent, cueillant de leurs mains potelées le raisin qu'attendent leurs lèvres roses eiHr'ou vertus ; d'autres se courbent et traient des brebis blanches qu'dles caressent. Vâge d*ûirain est proche : des soldats éperdus et sanglants montrent à un tyran leurs blessures béantes* On croit les entendre s'écrier : a Ce n'est pas pour la patrie que nous avons combattu et que nous expirons, mais pour ton ambition implacable ! qu'importent les récompenses tardives ; l'or que tu nous jettes ne nous rach^era pas de la mort. » D'autres soldats se vengent. PaivB Vâge de fer, ils foulent aux pieds des vases sacrés et violent un temple où des vierges se sont réfugiées. Ces quatre fresques ont un mouvement et une vie qui captivent; elles couvrent les parois de cette petite salle du poêle, dont la voûte est d'une élégance exquise. Au milieu plane une Renommée, reliant des mé* dallions de peintures allégoriques. Quatre figures antiques en marbra blanc décorent les angles de cette chambre, où je reviensdrai m'asseoir et rêver. Au centre s'élève une colonne en porphyre vert, soutenant un grand vase de porcelaine où rayonne le portrait de Napoléon 1". 11 est partout, l'empereur fatidique. Nous le saluons et passons dans la salle de Jupiter, Ce n'est point ce dieu tonnant de l'Olympe qu'on regarde en y entrant, c'est un dieu nouveau, enfant désarmé; il sourit dans Jes bras de sa mère assise* avec une phacidité divine, fiére de son fils ! La gravure à rendu l'ombre de ces figures resplendissantes, mais la chair, la vie, le souffle du génie, ne sont que dans le tableau.
Nous faisons une halte dans le petit salon de bain^ peint à fresque et décoré d'ornements en stuc. Un beau lustre en
* La Vierffe à la Chaise^ par Raphaël.
L'ITALIE DES ITALlR.^fS. 59
bronze Oorentin y répand une lumière voilée; des statues en marbre blanc sont les gardiens de ce nid somptueux; je voudrais en clore les portes, et ranimer dans un bain fumant» mon corps glacé. Rêvel illusion! nous passons dans la salle (ÏUlyfise, où Tatmosphère est plus froide encore que dans les premières pièces, voisines du foyer de la fête.
Bans la &alle dUlysse, Charles-Quint*, rêveur et taciturne, parait écouter la musique lointaine, qui salue le roi élu. On dirait qu'il pense à sa veillée d'Aix-la-Gbapelle, dans la basilique qui le sacra empereur î Sacre remplacé par celui du peuple ! Sacre aujourd'hui ironique au front des empereurs germains. — Le duc de Buckingham* le toise, beau, radieux et cambré, en gentilhomme fier de Tamour d'une reine.
Nous traversons la salle de Prométhée, où la heWe Simonelta, maîtresse de Julien de Médicis, sourit éternellement aux visiteurs. Elle revit dans sa grâce, sans dérider le visage sombre de Crom- 'well '; mais un autre prince, vêtu à l'orientale, la regarde galamment, c'est Ferdinand 11, le plus populaire des Médicis *.
Nous parcourons, frissonnants, le corridor des Colonnes, ne donnant qu'un coup d'oeil aux merveilleuses vues des monuments de Rome, exécutées en mosaïquQ de Florence, aux armoires, aux étagères, où s'étalent des coupes, des camées, des amphores, des candélabres, des pierres gravées et des bijoux antiques. Nous traversons rapidement aussi la salle de la Justice, où se trouve une belle copie de la Polymnie antique. Quelle expression pudique et recueillie! comme elle atteste que les Grecs ont compris la mélancolie dans son essence la plus idéale \ Je suis frappée, dans cette salle, par un portrait du chanoine Pandolpbe Ricasoli, courageux martyr de rinquisition de Florence; il semble tressaillir, heureux de celte léte libératrice dont un de ses arriére-petits-neveux a préparé la splendeur. Nous voici dans la salle de Flore, où trône la f fameuse Vénus de Canova, que les Florentins, dans un jour d'ent gouem^t, surnonmiérent Vltalica. Elle est maniérée et flasque; \^ les épaules voûtées font incliner le sein sous une draperie sans
^ ♦ Portrait par THien.
T ^ * Portrait par Rubeni .
' Portrait de Cromwell, par Lely, envoyé par Croinwell lui-même au grandduc. ' * Portrait peint par Subttermans.
grâce que soutient une main molle aux doigts écartés. La deniiêre des Vertus antiques est préférable. J'aime mieux regarder dans Ja même salle, de belles consoles en mosaïque, et deux admirables paysages du Poussin, dont je retrouverai les modèles dans la campagne de Rome; puis, celte magnifique Forêt des 'philosophes, de Salvator Rosa, où Diogène jette, dédaigneux, loin de \uU la tasse qui lui sert à boire. îl semble dire, avec sa moue sloïque : « Mes lèvres, en s'inclinant vers les sources vives, me suffiront! » Tout près de cette figure de sage, deux yeux profonds, flamboyants et cruels, irradient la pourpre d'un portrait de cardinal, par Scipion Gaëtano. Ce prince de TÉglise, qui fut aussi prince de la terre, c'est Ferdinand de Médicis, l'empoisonneur de Bianca Cappello et de son mafi, François I", auquel il succéda. Montaigne le vit à Ja table de son neveu*, qu'il convia un jour iendrewent, à la sienne, pour lui verser, en souriant, la mort dans le vin. — La salle de la Justice est couverte de fresques allégoriques médiocres, en l'honneur de la famille impériale d'Autriche, qui n'attirent pas un regard; un plaisant dit près de nous, que cette pièce devrait être nommée la salle de V Injustice, — Je ne voudrais en emporter que le guéridon en jaspe vert, qui se dresse au milieu, de même que dans ïa salle de
* « MM. d*Estissac et de Montaigne * farent au disner du grand-duc, car on l'appelle ainsi. Sa £ame estoit assise au lieu d'honneur; le duc au-dessus, audessous du duc, la belle-seur de la duchesse; au-dessous de cete-cy, le frère de la duchesse, mary de cete-cy. Cette duchesse est belle à ropinion italienne, un visage agréable et impérieux, le corsage gros, et des tetins à leur souhait. Elle lui sambla bien avoir la suffisance d'avoir engeolé ce prince et de le tenir à sa dévotion longtemps. Le duc est un gros home noir, de ma taille, de gros membres, le visage et contenance pleine de courtoisie, passant tousiours des- <K)uv€rt au travers de la presse de ses jans, qui est belle. Il a le port sein et d'un home de quarante ans. De l'autre costé de la table étoient le cardinal *', et un autre june de dix-huit ans, les deus frères du duc. On porte à boire à ce duc et à sa famé dans un bassin, où il y a un verre plein de vin descouvert, et une bouteille de verre pleine d'eau; ils prennent le verre de vin et en versent dans le bassin autant qu'il leur samble, et puis le ramplissent d'eau eusmesmes, et rasséent le verre dans le bassin que leur tient Véchanson. 11 metoit assés d'eau, elle, quasi pouint. Le vice des Allemans de se servir de verres grans outre mesure, est icy au rebours de les avoir extraordinairement petlU... »
Journal du voyage de M. de Montaigne en Italie, avec des notes de M. Querlon (édit. de 1T74).
* Ce journal est écrit par le secrétnire de Montaigne et pour oînsi dire sons In dictée de Montaigoe.
** Le môme qui, d.ins un dîner, fit empoisonner François de Médicis et Bianca Cappello la villa ànPog^io à Cajana.
V Arche, décorée de fresques religieuses insignifiantes, je ne snb tentée que par une table en mosaïque, au centre de laquelle rayonne un Jupiter. Dans la salle â! Hercule, ce sont encore des consoles de malachite et de porphyre, qui me font envie; elles sont mohis froides au toucher que les bras des femmes frissonnantes, qui passent J'entends répéter autour de moi : « ¥a troppo freddo » (il fait trop froid). Des petites toux sèches et sifflantes sortent en chœur des poitrines des danseuses, s'aventurant dans leurs robes diaphanes, jusqu'à cette dernière salle d'Hercule; je leur réponds par une quinte bruyante, qui effraye le bon docteur Gréma : i Fuyons les colonnes d'Hercule, me dit-ii en souriant mais inquiet, venez vous ranimer dans Tétuve de la foule ; mieux vaut Tasphyxie par la chaleur que par la glace. » Nous retraversons à pas précipités toutes les salles qui forment la galerie de peinture, sans même jeter un regard aux chefs-d'œuvre, qui, en allant, nous ont émerveillés; Tétre animal a repris ses droits, Tesprit vaincu s'est engourdi.
Le roi vient de rentrer dans ses appartements, quand nous arrivons dans la salle de bal ; la foule est moins compacte, et les quadrilles s'y meuvent en liberté.
Il va dormir, le grand roi populaire, bercé par toutes les harmonies de cette fête des intelligences et des cœurs. Une vision splendide flotte sur son sommeil : des milliers de voix lui crient : • Bonne nuit ! » Les lèvres, les yeux, les fronts de toute une foule unanime dans son amour, lui envoient un immense sourire, et au-dessus des tètes vivantes, qui le saluent et l'acclament, se dressent, radieux et animés, les chefs-d'œuvre de l'art, hôtes éternels du palais qui s'est transfiguré pour lui. i Tu es l'audace et Théroïsme, lui disent les marbres des dieux de la Grèce : gloire à toi ! — Tu es la droiture et l'honnêteté évidente, murmurent les philosophes de tous les âges : gloire à toi ! — Tu es la mansuétude et la charité, s'écrient la Madone, le Christ et les saints : gloire à toi ! ~ Tu es la justice et la loyauté, tu vaux mieux que nous, confessent inclinés, les princes de la tyrannie vaincue, en répétant tous : gloire à toi! • — Et ces voix surnaturelles se mêlent aux accords lointaitis de la musique de la fête, qui se prolonge jusqu'au jour.
Je ne sui^ris pas l'exemple des Florentins, je n'attendis point les lueinrs de Taube, pour quitter la féerie du palais Pitti : une nuit moins radieuse que celle du roi élu, m'attendait dans ma froide chambre d'auberge. A peine couchée, tous les cauchemars de la fièvre m'assaillirent; encore, s'ils avaient amené le sommeil! mais non, c'étaient des rêves irritants, qui m'oppressaient ; tourmenteurs, sans trêve, ils s'asseyaient sur ma poitrine, et en faisaient sortir un râle bruyant. La jeune Anglaise, implacable, piétinait, obstinée, sur ma gorge sifTlante, soulevant insolemment, de son orteil cambré, les couvertures qui m'abritaient ; je sentais alors, comme par réminiscence, le vent glacé des Apennins, courir sur tout mon corps et un frisson mortel me saisissait. Je restai ainsi anéantie jusqu'au jour, en proie à la vision de la belle et méchante fille.
Le lendemain dimanche, eut lieu, au palazzo Vecddo, le grand concert en l'honneur du roi, dans la belle salle des Deux-Cents, où je conduirai bientôt mes lecteurs. Je fis un effort impossible pour me lever. J'eus dans la soirée la visite du général délia Rocca, il me parla de Teffet merveilleux qu'avaient produit les masses chorales et les Instruments, dans cette vaste enceinte, théâtre des scènes les plus mémorables des fastes de Florence. Le roi, à son entrée au palazzo Vecchio, avait été salué par les acclamations enthousiastes (le la foule, qui remplissait la place du Grand-Duc^ l'ovation avait continué dans la cour et l'enceinte du palais. Chaque fois que Victor-Emmanuel se montrait en public à Florence, ou dans les autres villes de la Toscane, c'était une ivresse populaire, de plus en plus chaleureuse et spontanée.
c Le clergé seul boude et conspire, me dit le général délia Rocca, avant-hier, j'ai accompagné le roi à Pise ; quand nous sommes en-' très dans la cathédrale, nous avons trouvé les cierges allumés ; un dais, un fauteuil et un coussin de velours avaient été préparés pour le roi, mais l'archevêque avait pris la fuite; tous les prêtres desservants avaient suivi son exemple, il ne restait pas même un chantre dans l'église. »
En apprenant cette conduite antipatriotique du clergé de Pise, la princesse Marie dit au roi :
« Ne pourriez-vous, Sire, sans blesser Dieu, ménager un peu moin^ ses indignes ministres et ne pas leur faire la première visite. »
Le lundi 23 avril, Victor-Emmanuel passa la journée à Livoume, qu'il n'avait fait que traverser pour se rendre à Florence; cette grande cité de marins et d'ouvriers reçut comme un bienfaiteur le souverain qui allait faire revivre et agrandir son commerce.
La princesse Marie vint me voir ce jour-là. Me trouvant au lit, prise d'une grosse fièvre, elle me dit avec son aménité affectueuse .
c II vous faut le repos de la campagne^ je pars le premier mai pour ma villa de la Viano, vous viendrez y passer un mois avec votre fille, je vous promets de vous guérir. »
Je la remerciai avec effusion. Celte espérance d'un mois de tran<quillité et de far mente était une perspective de bonlieur dans ma vie agitée. '
Le soir, la princesse vint chercher ma fille pour la mener aux Cascine; le lendemain, elle la conduisit à la réception du prince Antoine.
Je gardai la chambre plusieurs jours, distraite par les nombreux visiteurs qui m'apportaient les nouvelles du dehors; le bon docteur Créma et le député Cornero venaient chaque soir. Un matin, j'eus la joie de revoir le poêle dall' Ongaro, que j'avais connu à Paris. Je le retrouvai plein d'ardeur pour l'unité de l'Italie. Il faisait à Florence un cours public de littérature qui attirait une grande affluence d'Ita* liens et d'étrangers. Dans sa séance de clôture il lut et distribua à son nombreux anditoire, mes vers sur les pauvres filles de Venise^ qu'il avait traduits avec un rare talent. Un autre poète célèbre, Joseph Montanelli, ancien ministre dii dernier grand-duc de Toscane (en 1848), puis exilé à Paris, accourut aussi chez moi; je fus heureuse de le retrouver, mais un peu attristée des doutes qu'il m'exprima sur les destinées de sa patrie ; il avait été un des rares dissidents, dans le vote de l'annexion. Pendant la visite qu'il me fit» survinrent la princesse Marie, le général délia Rocca et le député Menotti ; ils s'étonnèrent de voir la tristesse de Montanelli qui contraslait avec la joie universelle de Florence. L'isolement n'est grand que dans le martyre d'un homme qui meurt pour proclamer une vérité morale niée par la foule égarée; les personnalités, même les plus éminentes, doivent s'effacer en vue du bien général ; le rêve
d'un grand esprit doit céder à Tesprit public; une voix isolée n'est rien, quelque puissante et mélodieuse qu'elle soit, devant la grande voix d*un peuple, vox populi, vox Bei.
M. Morosini tint sa promesse, il me fit visite et me donna des nouvelles de sa jeune sœur, si belle et si triste : i Or sono sicuro, la giovina è innamorata, me dit-il, bisogna far la tornar m Venezia. • (Maintenant, j'en suis sûr, la jeune fille est amoureuse, il faut la faire retourner à Venise.)
Le marquis Dragonetti et son fils vinrent aussi me voir, et j'eus le plaisir de connaître le savant Vieusseux, à qui le comte Ricciardi m'avait recommandée. Ce libre citoyen de la Suisse est devenu Florentin. Il arriva très-jeune à Florence où il ouvrit un cabinet littéraire; esprit aimable, érudit sans pédantisme, il vit bientôt ses clients devenir ses amis. Depuis plus de cinquante ans, ses salons réunissent chaque samedi les philosophes, les écrivains, tous les hommes distingués de l'Italie et tous les voyageurs ilhistres. Il a vécu dans l'intimité du poète Giusti, de Nicolini, de Manzoni, de Gino Capponi, de Blassimo d'Azeglio et de Giorgini. Arrivé ii la vieillesse, Vieusseux revit de la renaissance de sa patrie adoptive. Je fus frappée de la tête expressive de ce beau vieillard à cheveux blancs ; on dirait un antique Romain plutôt qu'un Suisse. Les Florentins lui ont fait frapper une médaille que la princesse Marie m'a donnée. Je lui dis quand il me fit visite :
• Je vous connaissais déjà par ce bronze très-ressemblant.
— Si vous me faites Thonneur de venir chez moi, répliqua-t-il, vous y verrez des portraits qui valent mieux que ma vieille tête ; j'ai ceux de tous les Italiens célèbres, mes contemporains, avec leurs signatures. »
Le vendredi 27 avril, j'eus le bonheur dé revoir Giorgini; sa vive et étincelante causerie contribua à me guérir tout à fait, car le jour suivant j'étais sur pied et je pus assister au bal du Casino que Florence offrait à son souverain. Giorgini me parla d'un grand dîner que le roi avait donné au palais Pitti, le lendemain de son arrivée à Florence : Gavour, Ricasoli, Farini, toutes les notabilités de la ville, les sénateurs et les députés qui avaient accompagné le roi, y assistaient. Le froid était très-vif ce jour- là, Victor-Emmanuel souffrait de cette température inusitée.
« Sire, vous voyez bien, lui dit en souriant M. de Cavour, qu^il faut absolument que nous allions plus au midi de l'Italie... »
iiWiP lC i r |ir ><^.
C'était un de ces mots prophétiques comme lui seul savait en trouver en se jouant. Giorgini avait 'aussi dans la conversation des traits charmants qui semblaient un écho de Tesprit du grand ministre. Je le questionnai sur une femme de la noblesse de Florence qui tenait un salon.
« Est-elle vraiment intelligente? lui dis-je.
— Mais oui, répliqua-t-il, il faut bien qu'elle le soit, car elle parle sans cesse, sans dire de bêtises, et en parlant toujours, elle empêche les autres d'en dire. »
Je demandai à Giorgini des nouvelles de Gino Gapponi, que la mort de son gendre avait frappé si douloureusement.
« 11 s'est raffermi, me répondit-il, la joie publique a fait diversion à son deuil intime; nous avons causé de vous, il viendra vous voir au premier jour. » Giorgini me quitta en me disant : • Au revoir, ici, puis à Pise ; je suis certain que ma vieille cité vous plaira. »
Le Casino royal (ou cercle du commerce) occupe l'ancien palais Borghèse; une grande fête y fut donnée en l'honneur du roi, le samedi, 28 avril. Nous y allâmes, accompagnées du marquis Dragonetti, un des vétérans de l'indépendance italienne. Toutes les rues aboutissant à celle où se trouve le Casino étaient illuminées et décorées de Jleurs ; la façade^ du palais nous apparut éblouissante ; sur l'architrave de la grande porte et à l'entour des fenêtres, se jouaient des cordons de feux nuancés ; on eût dit l'arc-enciel projetant ses flammes prismatiques sur les pierres sculptées; à gauche du grand vestibule monumental, nous trouvâmes une de ces belles grottes en rocailles de la Renaissance, d'un aspect féerique. Une nymphe (d'après l'antique) se baignait radieuse dans une vasque de marbre blanc, bordée de fleurs; les stalactites de la grotte répandaient sur elle des flots jaillissants et lumineux. Le vestiaire, un peu froid, s'ouvrait auprès de cette grotte. Le marquis Dragonetti voulut bien se charger d'y faire déposer nos pelisses, il nous engagea à franchir rapidement l'escalier et à l'attendre dans le piremier salon; attente vaine; nous avions été séparés parla foule, et ne pûmes nous retrouver de la soirée. Comme nou&' cherchions du regard l'excellent marquis, le comte Faïna et le chevalier Berardi sumnrentet nous offrirent le bras. Le roi arriva quelques minutes après; il passa devant nous ,^ accompagné du prince de Carignait, du ministre Farini, du général délia Rocca, du baron
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Perrone de San Martino, et d'autres de ses officiers; les flots d'invités nous poussèrent à sa suite.
Victor-Emmanuel s'arrêta dans la galerie de bal toute blanche et or, et décorée de statues de marbre. Les danses commencèrent, le roi se tint debout, au centre de la galerie, devant un enfonce-* ment figurant une demi-niche toute tapissée de fleurs, et où le trône avait été disposé. A ses côtés se placèrent : le prince de Garignan, la princesse Marie et ses filles, le prince et la princesse Antoine; derrière lui, les personnes de sa maison que j'ai nommées plus (laût. Nous étions en face du cercle de la cour. La princesse Marie nous aperçut, et, avec son aménité ordinaire, me fit amicalement, à plusieurs reprises, le signe d'approcher. Le roi, qui causait avec elle, vit le sourire aimable qu'elle m'adressait, et lut demanda qui j'étais; il accompagna cette question d'épithètes beaucoup trop flatteuses pour ma personne, et auxquelles mon âge ne me donne plus aucun droit. Eussent-elles été prononcées dix ans plutôt, ces louanges royales ne m'auraient point enivrée. Pour toute femme qui se respecte, un roi n'est pas un homme capable de séduire et de troubler; il est moins que cela pour le cœur et plus pour. l'esprit, s'il est lionnête et glorieux. C'est un principe, une individualité symbolique, qu'on aime et qu'on admire sans en vouloir ni familiarité ni faveur.
La princesse Marie me nomma en ce moment tout naturellement au roi, et lui demanda s'il désirait que je lui fusse [^ésentée.' Le roi lui répondit avec son franc et bon sourire, et en fixant sur moi ses deux yeux perçants : « Que voulez-vous que je dise à une « Muse, j'aime mieux la regarder que de lui parler. » Ni avant ce soir, ni depuis, je n'ai jamais soUieité une audience de Victor-t Emmanuel, bien que, durant mon long s^our en Italie, je me sois très-souvent trouvée dans son entourage. J'aurais pu obtenir cette audience par M. de Gavour ou par le général délia M)ca, mais je me demandais, à quoi bon? Je l'ai déjà dit : dans un roi ce n'est pas l'homme qui m^intéresse, c'est le principe qu'il représente, ce sont ses actes publics qui témoignent de son âme, et qui la fofii api paraître au grand jour. L'âme de Victor-Emmanuel s'est manifestée droite et valeureuse dans tous les faits éclatants de sa noble vie; que m'importe de savoir en quels termes il s'exprime, et comment il parle de la pluie et du beau temps. Pour le poète, rhistorien et le philosophe, il est plus important de connaître com-
ment il agit ; or, il régne en pleine lumière (comme tous les rois vraiment constitutionnels], rien d'occulte et de dissimulé dans sa nature sincère et hardie; par ses actions publiques» j'ai senti qu'il avait droit à Tamour^ au respect et à l'enthousiasme de fltalie ; par ceux qui rapprochent sans cesse, j'ai appris des traits touchants et plus secrets de sa vie, qui ont csomplélé pour moi cette grande figure historique. Je Fai pehate, et je continuerai à la peindre d'un esprit libre, dégagé de tout intérêt et de tout sentiment personnel. N'est-ce pas mieux pour ceux qui me liront? ils pourront ajouter une foi entière au jugement que je porte de ce prince que j'aime comme Tabstraçtion de la justice et de Théroïsme. Madame de Sévigiié, parlant de Louis XIV, est toujours un peu suspecte dans ses éloges ; on sent que quelques mots que lui a dit le grand roi, le roi-soleil, ont sufû pour Tenivrer et Féblouir.
Je dois pourtant avouer une faiblesse : Si le roi Victor-Emmanuel s*était occupé de poésie ou de littérature, ou avait eu seulement un goût particuli^ pour les travaux de Tesprit, qui sont la vie même des écrivains, j'aurais éprouvé un désir très-vif de l'entretenir. C'est ce désir qui me poussa à connaître la duchesse d'Orléans, intelligence haute et exquise ; elle a su exprimer et écrire ses idées et se^ sentiments dans un style d'une perfection rare, que tons les littérateurs de profession envieraient*. C'est un attrait du même genre qui m'a fait rechercher, curieuse et charmée, la conversation tour à tour si pleine de verve et d'éloquence du prince Napoléon. Lorsqu'il s'est révélé tout à coup orateur puissant à la tribune, le jour où me parvint à Rome son discours improvisé, si courageux d'idées et à la forme si belle, oubliant le rang de cet irrésistible défenseur de l'Italie, oubliant le sujet même qui l'avait inspiré, je dis à mes amis : « La France a un écrivain de plus 1 »
J'entends d'ici les flatteurs des deux dynasties rivales s'écrier en lisant ces lignes : « Quel bizarre rapprochenaent de noms qui se heurtent et se combattent ! • Et pourquoi pas, appréciateurs éphémères de ce qui smrvit ! Est-ce que dans le domaine de l'idéal les querelles deis races royales subsistent!
Mais revenons au bal du Casino, dont cette digression nous a un moment éloignés.
Quand le premier quadrille fut termîné, nous nous approchâmes
a des pages d'une grande beauté dans les lettres de la duchesse d'Orléans qui ont été publiées après sa mon.
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de la princesse (qui, elle aussi, avait pour moi rattraclion de Tespril et du talent), et après luf avoir serré la main, je me mis à causer avec le général délia Rocca et M. Perrone. Farini était dans le même groupe; je le considérai avec intérêt. Le docteur Farini* est de taille moyenne, sa tête est noble, ses traits corrects; plus jeune, il a dû être fort beau ; son sourire est plein de douceur et de cordialité, son regard fin révèle une perspicacité toujours en éveil, et par éclairs répand un feu subit qui semble lire dans la pensée d'autrui ; ses cheveux bruns commencent à grisonner sur âon front intelligent.
a Voulez-vous causer avec luit me dit le général délia Rocca.
— Je ne demande pas mieux, » repartis-je.
Le général me nomma, et le grand citoyen Farini, qui a vécu en exil à Paris, me dit aussitôt en très-pur français :
« 11 est heureux, madame, pour Tltalie, que vous, qui écrivez, soyez témoin de nos fêtes et de notre concorde; vous pourrez dire et publier sciemment que nous voulons enfin être un seul peuple.
— Ce que je n^oublierai pas de dire aussi, répliquai-je, c'est que vous avez été un instituteur de liberté et d'indépendance pour les provinces du centre; sans vous, Parme, Modène et Bologne seraient peut-être rentrées sous le jouj? de leurs gouvernements détestés.
— Oh ! ma tâche a été facile, répliquâ-t-il en souriant avec malice, j'ai eu pour auxiliaires même les petits souverains chassés par le peuple; ils nous ont fait la partie belle par leur despotisme et leur ineptie. Pour faire voter aux duchés l'annexion à l'unanimité, il a suffi de leur dire : Voulez-vous être Italiens ou retomber -sous le joug de vos anciens maîtres? Entre une patrie et une prison le choix ne pouvait être douteux. A Bologne, nous avons été secondés plus énergiquement encore par la haine et l'iiTitation séculaires amassées contre les légats du pape : vice-rois en soutane, sultans sans courage, entourés de janissaires étrangers; vous avez vu, poursuivit-il, l'accueil enthousiaste que Florence a fait au roi? £h bien, ce n*est rien auprès des ovations qui l'attendent à Bologne; car, là, l'amour qu'on a pour lui est centuplé par la haine qu'on porte au gouvernement papal.
— Ce que vous me dites, répliquai-je, le prince de la Tour d'Auvergne, notre ancien ambassadeur à Turin, me l'a exprimé en
* Avant sa célébrité politique, Farini fut un médecin renommé et un publi. ciste entraînant.
d'autres fenties; il y a six mois : « Je connais les habilants des Romagnes et des L^ations, nie dit-il, jamais nous ne pourrons les forcer à rentrer sous là domination de TÉglise. »
— Il en serait de même de Rome si on la laissait faire, reprit Farini en riant.
— Malheureusement, repartis-je en riant à mon tour, nos soldats, que j'aimais mieux à Magenta et à Solférino qu'au bord du Tibre, maintiennent le mariage forcé de la ville des Césars et du successeur de saint Pierre. Quelle fête le jour où leur divorce sera prononcé par trente millions d'Italiens !
— Et par trente^huit millions de Français, ajouta Farini, car sans une entente cordiale entre les deux nations rien ne peut se faire; mais en attendant une fête à Rome qui sera le couronnement de toutes nos fêtes nationales, il faut, madame, que vous assistiez à celle que Bologne va donner au roi.
— Impossible, répliquai-je, je souffre encore d'une grippe violente que j'ai gagnée dans les gorges sauvages des Apennins, je sens toujours siffler dans ma poitrine leur vent sec et glacé; leurs pics se dressent entre la fête et moi comme le géant du cap des tempêtes; jamais je n'aurais le courage de refaire cette route.
— Il est certain qu'elle est un peu rude, reprit Farini, mais elle se changera en voie triomphale le jour où le roi la franchira ; des villages lointains, des hameaux et des cabanes de bûcherons sor« liront des êtres ignorés qui feront cortège à l'élu du peuple. »
Un nouveau quadrille se formait devant nous tandis que nous causions, il fallut lui faire place; je saluai Farini, qui me dit : « J'espère bien que nous nous reverrons.
— A Rome? lui demandai-je.
— Chi lo sa? répondit Farini, en clignant ses yeux brillants.
— Ce sera peut-être à Naples, dis-je sans réflédiir et à tout hasard.
— Oh ! pour ceci, c'est plus difficile, » repartit Farini que la foule éloigna de nous et rapprocha du roi.
C'est ainsi qu'en se jouant, on laisse parfois tomber des oracles dérobés à l'antre de l'antique sibylle. Six mois après, j'étais à Naples, quand Farini y fut envoyé comme gouverneur.
Afa fille faisait partie du quadrille dont l'orchestre donnait le signal, et, tout en la regardant danser, je causais avec le poète daU'Ongaro qui venait de passer près de moi et m'avait offert son
bras. Son neveu offrit le sien à ma fille, quand le quadrille fut ter* miné, et nous parcourûmes à pas lents les divers salons où se déroulait la fête. Je n'ai jamais vu une telle profusion de fleurs qu'à ce bal du Casino; les murs de plusieurs salons en étaient littéralement couverts; sur un fond de feuillage et de gazon vert, les tulipes, les roses, les camellias, les renoncules, les marguerites et les œillets formaient des mosaïques du plus riant effet ; tandis que d*autres fleurs décrivaient au plafond d'immenses rosaces d'où s'échappaient des lustres à girandoles de cristal. Dans un de ces pavillons embaumés, j'eus l'heureuse surprise de rencontrer le comte Stephano Medine, une de mes connaissances de Milan; il donnait le bras à la comtesse Bathiany que je n'avais pas revue depuis la mémorable séance de l'ouverture du Parlement à Turin. Nous continuâmes ensemble l'exploration du Casino transformé en palais enchanté; puis la lassitude et le sommeil me gagnèrent; il fallait recouvrer des forces pour une fête nouvelle.
Le lendemain dimanche (29 avril), nous Hmes visite à madame d'Âyala, femme du brave général sicilien qui, quelques mois plus tard, organisa la belliqueuse garde nationale de Naples; puis à la marquise Tupputi, dont le mari, un des meilleurs généraux napolitains, était exilé depuis 1848. Je le retrouverai dans sa patrie affranchie, succédant au commandement de cette flère milice de citoyens que le général d'Ayala avait si heureusement formée et à laqudle le général Tupputi donna tme extensk>n et une discipline qui en a fait un véritable corps d'armée, toujours prêt à réprimer dans la ville les tentatives d*émeutes, et qui, plus récemment, a combattu corps à corps avec les brigands, lancés de Rome sur le territoire de son ancien royaume, par François II, dont la couardise s'abrite derrière les murs du Quirinal, <;omme elle s'était abritée derrière les bastions de Gaête. On sourk de pitié, en songeant que c'est d'un pareil pripce que les cléricaux et les légitimistes tentent de faire un héros !
En rentrant ce jour-là à l'hôtel, je trouvai la carte de Poêrio ; j'eus un vif regret de ne pas l'avoir revu à Florence; il en partait le lendemain, et nous ne devions nous retrouver que quelques mois plus tard à Turin, puis à Naples. L'historien Gantù était aussi venu pour me voir.
Dans la soirée eut lieu à Pise le grand Luminare en l'honneur du roi. J'avafs reçu dans la matiilée un billet du général délia Rocca,
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qui me prévenait que trois places m'étaient réservées dans le convoi royal. A sept heures, je me rendis au chemin de fer, accompagnée du chevalier Berardi et de ma fille. L'embarcadère avait été transformé en palais de fleurs. Ce n'est qu'en Toscane que j'ai vu ces décorations merveilleuses dont la nature fait les frais. Les faisceaux d'armes et de drapeaux étaient enlacés de guirlandes, et chaque lustre éblouissant se pavoisait de bouquets ; un orchestre militaire jouait des symphonies. Nous arrivâmes quelques minutes avant le roi. Le comte Peruzzi*, descendant de la grande famille florentine de ce nom et directeur des chemins de fer toscans, prévenu par le général délia Rocca, nous fit placer avec une grâce empressée. Dans le même wagon montèrent plusieurs députés, parmi lesquels je fus charmée de trouver l'historien Gantù. Une fan£aire plus vive et des vivats prolongés nous annoncèrent l'arrivée du roi. Le convoi partit à toute vapeur; il faisait nuit close; un ciel nébuleux voilait la clarté des étoiles et empêchait leurs lueurs d'éclairer les riants pay* sages à travers lesquels la vapeur nous précipitait. A peine apercevions-nous le cours de l'Ârno et les sinuosités des collines; sur toute la roule, les paysans, accourus en foule, criaient ; Viva il re . La causerie animée de nos compagnons de route abrégeait le temps; nous allions, d'ailleurs, d'une telle vitesse, qu'en moins d'une heure nous fûmes arrivés. 11 tombait une pluie fine ; nous la bravâmes pour courir à travers la fêle. Le débarcadère de Pise était décoré, comme celui de Florence; toutes les maisons et tous les monuments, jusqu'aux rives de l'Ârno, scintillaient de lampions; mais la féerie du grand Luminare ne commmiçait qu'aux bords du fleuve. En y arrivant, nous poussâmes m\ cri d'admiration qui se confondit aux acclamations de la foule ; je n'avais jamais rien vu de semblable. Le Luminare de Pise est céléère en Italie depuis plusieurs siècles ; il ne resplendit que pour fêter l'avènement au trône ou le mariage des souverains.
L'Arno est à Pise bien plus large qu'à Florence; trois ponts de pierre aux arches élégantes sont jetés d'une rive à l'autre ; les quais sont bordés de palais, d'églises, de tours, de petites chapelles couronnées de sculptures dentelées et de saints en marbre, qui nous apparurent tout à coup dans leur ensemble et leurs détails comme modelés par des rayons. Des échafaudages déliés et invisibles sup-
Aujourd'hui ministre des travaux publics dMtalie.
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portaient des milliers de petits verres, nids flamboyants qui semblaient receler autant de lucioles; ces clartés délicates, éblouissantes par leur profusion, suivaient les ligues des entablements et des architraves ; les contours des arcades, des ogives, des rosaces et des clochetons, fouillaient les bas-reliefs et les statues, les nervures des dômes, les niches des portails, les arches des ponts et projetaient un fluide d*or sur les eaux troubles de TArno. Aussi loin qu'allait le regard, sur les deux rives du fleuve, la décoration continuait fantastique, inouïe. Nous nous étions placés sur le pont du milieu (le pont al Mar) ; le fleuve décrivait la courbe d'un arc gigantesque lançant des deux côtés des javelots de feu ; le peuple encombrait les quais, joyeux, transporté et exprimant par des phrases imagées, dans le beau langage toscan, qu'il parle à 1 égal des meilleurs écrivains, la poésie que ce spectacle reflétait en lui; les paysans , dans leurs costumes pittoresques, accourus des ferries et des villages, donnaient le bras aux jolies contadines qui rejetaient, pour mieux voir, leurs fins chapeaux de paille sur leurs épaules ^ Quand le roi parut sur la rive gauche, un incommensurable vivat couvrit la cité; la tour penchée, vacilla dans la lumière et projetta des teintes d'aurore sur le Campo^nto, Les sombres figures d'Orcagna rayonnèrent tout à coup ; elles se regardaient entre elles en se disant : « Qui donc réveille les morts? » Le poète qui préside un des groupes funèbres leur répondait : f C'est la gloire de l'Italie qui resplendit ! Levez-vous! levez-vous! Voici venir le Rédempteur de la patrie attendu si longtemps. »
Ce fut un éblouissement indicible, une de ces visions qui changent l'homme en Dieu ; tableau éphémère que l'œil saisit au vol et qui s'empreint à jamais dans le souvenir. La voiture qui portait le roi flt le tour des quais et de la place du Dôme, puis revint à Tembarcadère. Nous suivions, enivrés, celte course à travers le Luminare fantastique, oubliant la pluie qui tombait et perçait déjà nos vêtements. Le retour fut rapide; nous arrivâmes à Florence vers dix heures. Nous allâmes flnir la soirée chez la princesse Marie qui, un peu lasse de la fête de la veille, n'avait pu assister à ce spectacle magique. Aussitôt elle fit improviser un souper charmant. Dans un
* Ce sont toujours les élégantes paysannes dont Montaigne disait il y a trois siècles : « Les femmes fort belles à tout (avec) des chapeaux de pailles qui se font plus excellents en celte contrée qu'en lieu du monde et bien vêtues pour femmes de villages; les mules et escarpins blancs.»
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beau Tase de porcdaÎBe de Sèvres se dressait, au milieu de la table, un énorme bouquet composé des fleurs les plus rares.
« C'est un souvenir du roi, me dit la princesse, il me Ta envoyé pour me dire adieu. »
Le lendemain, le roi partit pour Bologne, où de nouvelles fêtes lattendaient. Florence reprit sa quiélude accoutumée. Je songeai aussitôt à visiter tes musées et les monuments que je n'avais fait qu'entrevoir à la lueur des illuminations et dans le tourbillon des réjouissances publiques.
Je commence par le palazto Vecchio, Avant d'en franchir la porte, je regarde, en pleine lumière, le David radieux de Michel-» Ange; c'est le corps d*un poissant adolescent ; les muscles du bras tendu révèlent déjà le futur vainqueur de Goliath; la tète est moins belle que le corps; le cou, ramassé et court, manque de noblesse. L'élégant cortile du palais me ravit comme la première fois que je l'ai vu. Je ne me lasse pas de contempler les arabesques de Michelazzo Michelozzi qui couvrent la voûte et les pilastres ; je m'arrête en face de la jolie fontaine de porphyre qui aillit au milieu. Les fresques des nmrs s'effacent; je pense, en les regardant, aux fêtes dont celte cour moresque a été le théâtre; elle fut peinte et décorée à l'occasion du mariage de François 1*' et de Jeanne d'Autriche; plus tard, la femme devait mourir par le poison que lui versa le mari; il la rejeta dans la mort pour épouser Bianca t'apello. J'ai dit, en parlant de ce drame S que Pietro Bonaventure, marié à Bianca, fut assassiné par le grand-duc, et j'ai joint au nom de cet aventurier une épithète de pitié, que je regrette, à présent que je connais mieux son histoire. Il avait vendu sa femme au grand-duc et en était devenu le courtisan et le familier; les autres courtisans jalousèrent son abaissement; ils s'irritèrent un jour de son insolence, et, d'accord avec leur souverain, ils le poignardérent. A leur tour, François et Bianca périrent par le poison. Quel temps! quelles annales! que de crimes en pleine civilisation ! que de fange et que de sang sur la gloire des Médicis !
Nous franchissons, à gauche, une porte voûtée et montons, par un escalier plane, à la vaste salie du Conseil ^ dite des Deux-Cents (longue de 162 pieds, lai^e de 76 et haute de 60); elle fut construite par Cronoca, sur l'ordre de Savonarole qui y réunit le peuple. Elle a été le théâtre des scènes les plus agitées de l'histoire de Flo-
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