‹ L'Italie des ItaliensChapitre 5 sur 20 · II · texte numérisé non relu

II

rence. Récemment, TAssemblée toscane y a teou ses séances, et les banquettes où les députés se sont assis pour préparer Tunion de h Toscane à la grande patrie italienne, ont servi, il y a à peine quelques jours, aux invités du grand concert offert au roi élu ; Tharmonie des Maeslri illustres a été le couronnement des discours patriotiques dont cette enceinte a retenti. Après les combats et les mêlées, la fanfare triomphale.

Sur le plafond de cette salle immense se déroulent l'histoire de Florence et la vie des Médicis, peintes à l'huile par Vasari, qui est îïussi Tauleur des fresques représentant les batailles li^Tées à Sienne, à Pise, à Livourne, dont sont couvertes les deux plus larges parois. Montaigne a dit, il y a plus de trois cents ans : « Nous « vîmes le palais du duc, où Cosimo (Côme !•'), son père, a fait « peindre la prinse de Sienne et notre bataille perdue. » La seconde partie de la phrase de Montaigne fait allusion au siège de Pise, où les Florentins eurent à combattre, pour s'emparer de la ville, Partillerie française venue au secours des Pisans.

Les petits côtés de la salle, divisés par les fenêtres, sont revêtus de peintures sur ardoise, par Ligozzi, Cigoli et Passignano. Je ne parlerai pas en détail de ces fresques, toutes assez médiocres et mille fois décrites. Le pourtour de la salle est décoré de statues en marbre. 11 y en a cinq, par Baccio Bandinelli. Son groupe d'Adam et Eve est fort beau ; le corps et la tête d'Eve ont une maestria et une vigueur qui symbolisent bien la mère radieuse de Thumanité. Jean, de Bologne, a là une allégorie du Vice terrassé par la Vertu; la figure du Vice est belle; celle de la Vertu, un peu brutale. L'artiste n'a pas atteint son but et laisse le spectateur assez froid. La Victoire et le Guerrier vaincu, de Michel-Ange, attirent surtout mon attention ; le visage de la Victoire est superbe et rappelle en plus grand celui de la statue de Laurent de Médicis (le Pensieroso) ; le corps de la Victoire est inférieur. Le souvenir de la slalue antique de Brescia y projette pour moi une ombre qui Técrase; la tête du guerrier vaincu par la Victoire a une expression navrante. C'est bien là la force abattue qui sent que toute lutte est vaine ; mais j'ai trouvé plus tard au musée de Naples, dans celui de Latran, à Borne, et aux galènes du Vatican, des statues d'esclaves gaulois et scythes qui ont servi de modèles à cette tête puissante.

Je passe dans un corridor voûté peint à fresque et j'entre dans la salle des séances de la Cour de cassation : elle n'a de remar-

quable qu'un très-beau plafond à médaillons sculptés. Les murs de celte salle ont été badigeonnés et les meubles sont modt'rnes. Je monte au second étage ; je m'arrête d'abord dans la salle de V Horloge ou des Lis, Les murs sont couverts d'un semis de fleurs de lis d'or sur fond d'azur ; la frise se compose de lions en relief; le ' plafond est peint à fresque par Rodolphe Ghirlandajo. Montaigne a dit encore, en parlant de cette salle du palais Vieux : « En ce « palais aux anciennes murailles, les fleurs de lys tiennent le pre- « mier rang d'honneur. > Le commentateur de Montaigne ajoute : * A cause des alliances de la maison de France et de celle des Mé- < dicis. » C'est là une erreur qu'il est à propos de relever, en rappelant que les premières armoiries de Florence furent de gueules à la fleur de lis au naturel; le lis avait été choisi, suivant les chroniques, pour symboliser la ville des fleurs entourée d'une campagne riante. Dans un encadrement en marbre blanc sculpté, d'un travail exquis, est une porte en bois de marqueterie, où figurent les portraits en pied de Dante et de Pétrarque; cette porte, un vrai bijou d'ébénisterie florentine, conduit dans la salle d'Audience entièrement peinte à fresque, par Francesco SaUiati ; il y a là une Diane couverte d'une peau de tigre et tirant une flèche de son carquois, qui frappe tout d'abord tant elle est vivante. Audessus des fenêtres est une frise ornée de flgures nues, d'une beauté émouvante. Je m'arrête, émerveillée, devant trois armoires de la Renaissance, à bas-reliefs et à figurines, qui sont dans cette salle. La première armoire renferme des ornements d'autel merveilleux, une crosse d'évèque, une croix, un calice; dans la seconde, ce sont des vases sacrés et des candélabres : tout cela en ambre, en pierres dures, en corail et en ivoire; dans la troisième, sont des statuettes de saints et des crucifix d'ivoire d'une perfection inouïe. C'est là qu'est placé le fameux groupe de Jean de Bologne, représentant le Christ en croix. Madeleine tient les pieds du Sauveur embrassés ; la tête du Dieu mourant se penche vers elle, ineffable de mansuétude et de douleur. La mère du Christ, désespérée, s'affaisse au pied de la croix ; saint Jean regarde, effaré, le supplice de son divin maître. Ces quatre figures en miniature tressaillent et vivent. Une porte, à gauche de cette salle, mène à la chapelle de Saint- Bernard; les murs et la voûte sont couverts de peintures sur fond d'or, œuvre de Rodolphe Ghirlandajo (qui fut le maître de Michel- Ange). Il y a là un Christ admirable; il force à prier et à s'age-

nouiller; il semble murmurer aux âmes tourmentées : « Venez à moi! j*ai porté le fardeau de Thumanilé souffrante, aucune de ses douleurs ne m'est étrangère! » Le groupe de TAnnonciation arrête longtemps mes regards. La Vierge a une expression de candeur qui caplive ; Fange Gabriel est radieux et doux comme il divino bam^ bino dont il présage la venue. Cette chapelle, petite et recueillie, s'empare, pour ainsi dire, de l'esprit et l enveloppe dans son enceinte. La rêverie y mène à Tattendrissement, et, pour peu qu'on s'y enfermât quelques jours, on serait bien près de Fascétisrae. Je traverse de nouveau la salle d'Audience et celle des Li5, et dans une petite pièce, espèce de couloir poudreux où se tiennent les employés du palais, je trouve un portrait de Bianca Gapello; elle est grande, forte, un peu rousse, la mine est sensuelle et résolue ; près d'elle est le portrait de son mari, François de Médicis, dont Tœil noir, velouté, plein de fluide brille, arrêté sur elle, d'une convoitise éternelle. Quel contraste avec les figures célestes de la Vierge et de l'ange Gabriel qui poursuivent encore mon regard !

Grâce à une permission que le baron Perrone di San Martine, secrétaire du prince de Carignan, m'a envoyée le matin, je puis visiter les appartements de Léon X et de Clément VII, situés' au premier étage; ils sont interdits au public et occupés en ce moment par les bureaux du ministère toscan. Le premier salon est peint à fresque par Vasari. Dans le second salon, je contemple, ravie, Tadorable portrait d'Éléonore de Tolède. Elle survit dans la mort; on l'aime, oa voudrait la ranimer; la beauté vivante est si rare ! De ce salon, je passe dans une toute petite chapelle ou oratoire privé des deux Papes. Elle est décorée de fresques d'après les cartons de Raphaël. Le troisième salon, dit de Clément VII, renferme deux portraits de ce pape et communique par un passage en démolition avec la grande salle des Deux-Cents; je la parcours de nouveau, puis, remontant au second étage, je traverse des couloirs mystérieux et plusieurs chambres étroites sans ornements et j'arrive au fameux passage suspendu qui mène du palais Vecchio au palais Pitti.he custode m'ouvre une porte voûtée; aussitôt je vois, éblouie, se dérouler devant moi la galerie de l'Est desOffices,

f Vous n'avez, me dit mon guide, qu'à marcher toujours jusqu'à la salle des Élrmques; là on vous ouvrira une autre porte qui conduit à la fin du passage ; » puis il me quitte et referme à clef la porte que je viens de franchir. Je reste un moment immobile dans cette im-

mense galerie (430 pieds de long) dont deux liles de statues semblent les gardiens silencieux. Avant de la parcourir, j'entre dans deux petites pièces à gauche, aboutissant à Tescalier ouvert au public, qui monte à droite sous les portiques des Offices.

Le musée de Florence est trop connu pour que j'en donne ici la nomenclature; je vais seulement y promener une seule fois le lecteur et lui faire part en bloc des impressions successives que ine causèrent durant mes nombreuses visites quelques-uns des chefsd'œuvre de la statuaire et de la peinture.

Me voilà dans les deux pièces formant vestibule; je m'nrrêle d'abord dans celle qui donne sur l'escalier dont j'ai parlé. En montant cet escalier parla porte qui s'ouvre sous les arcades des Offices, on trouve au premier étage la vaste salie où siège aujourd'hui le tribunal criminel ; cette salle occupe une partie de l'emplacement de l'ancien théâtre des Médicis, inauguré en 1585, par une pastorale.

La première chambre du vestibule renferme les bustes en marbre et en bronze de toute la lignée des grands-ducs de Médicis et de Lorraine; deux statues, de Silène et de Mars, et quelques beaux bas-reliefs antiques.

Dans la seconde chambre, je remarque un cheval hennissant, qui faisait primitivement partie du groupe de Niobé ; un sanglier magnifique, dont le marbre semble frémir; deux boule-dogues prêts à s'élancer sur les passants. Ces figures d'animaux sont d'une vigueur et d'une vérité qui font tressaillir. Les statues d'Auguste, de Trajan et d'Adrien me paraissent médiocres; la tête d'Auguste est mesquine; Trajan et Adrien ont, dans ces marbres, une physionomie insignifiante.

Je me liàle de retourner dans la grande galerie dont Tapparition subite m'a éblouie ; elle fut construite par Vasari, et elle conduit, comme je l'ai dit, au corridor suspendu qui relie le palais Vecckio au palais Pitti. Ce corridor, exécuté en cinq mois, par l'ordre des Médicis (4565), servit d'abord à leur usage privé. Que d'intrigues et de complots il a dû voir s'agiter î combien d'ombres perverses on peut y évoquer !

Avant de le franchir, parcourons cette large et lumineuse galerie qui lui sert d'entrée ; elle fut transformée en musée par Ferdinand I*' (le cardinal empoisonneur) et par Côme II. Le plafond est peint à fresque à la manière des loges de Raphaël au Vatican ;

«ur les deux frises se déroulent cinq cent Irenle-quatre portraits. Les murs sont couverts des tableaux les plus précieux des vieux maîtres italiens. Cimabuê, Giotto, Orcagna, Filippo Lippi, Fra Beato Angelico et leurs disciples ont là des chefs-d'œuvre. Le long des soubassements se dressent des statues, des bustes et des sarcophages antiques. La première statue que j'admire à Fangle de la galerie est celle dWgrippi ne jeune : elle est assise; son corps, souple et délicat, s'enveloppe d'une admirable draperie dont les plis frissonnent ; sa tête, expressive et pensive, rappelle mademoiselle Rachel interrogeant Néron. Je m'arrête ensuite en face d'un masque de Pompée ; le menton est fort et saillant ; les lèvres sensuelles; je considère un buste d'Auguste, plus jeune et plus beau que la tète de sa statue ; non loin est un buste d'Agrippine, trèslier et très-noble ; auprès, voici celui de Claude, qui lui fait contraste par son air hébété. Celui de Néron, en bronze, a une expression atroce ; le menton et les lèvres sont relevés ; les cheveux frisés avec art; celui de Vitellius regorge d'un triple menton dont le marbre suinte comme une chair grasse. Au-dessus de ces tôles païennes resplendissent deux toiles ineffables que je conlemple longtemps. C'est d'abord une Sainte Famille de Luca SignorelK de Cortona ; la Vierge a une expression de candeur divine qui ne se trouve que dans les peintures du moyen âge; les Madones de Raphaël n'ont plus ce parfum d'ascétisme et ce souffle éthéré. Elles sont plus correctes et plus humaines. On sent un respect religieux en contemplant un Christ au tombeau de Stefano Pieri, dit le Florentin. C'est l'angoisse résignée d'un Dieu qui souffre et se plaît à souffrir. C'est la mort, certaine de Timmortalité.

Vers le milieu de la galerie, j'entre dans \si salle de laTribune:']e sens aussitôt le saisissement silencieux que fait éprouver la splendeur du beau reproduit par l'art. Kn face de ces chefs-d'œuvre de la sculpture antique et de la peinture moderne, l'esprit flotte en plein idéal ; les paroles sont insuffisantes pour exprimer la sensation ; on est troublé par quelque chose d'ineffable et d'analogue au foudroiement dont frappe l'amour. Une chaleur vivifiante se répand dans l'être ; la lèvre frissonne, le regard brille, la voix reste muette. L'ivresse est refoulée et craintive; les pensées y suffisent, les mots la profaneraient; on l'enferme en soi comme une essence précieuse dont on craint d'altérer le parfum subtil en enlr'ouvrant le flacon qui la contient. Je me place au centre de la Tribune et, comme la foule

des visiteurs, j'arrêle mes premiers regards sur la léle de la Foriiarina*. Est-ce bien elle? esl-ce là vraiment Vhuïnhle Transteverina? Qu'importe ! c'est une créature pétrie de toutes les séductions de la jeunesse et de la beauté ! Une légère couronne de feuillage délié est posée sur la chevelure d'un blond sombre; sur la chemise plissée qui sort du corsage, serpente du côté gauche une fourrure brune contre laquelle s'appuie la main superbe, se détachant en relief. Au petit doigt de cette main, d'un modelé et d'un coloris incomparables, brille un anneau d'or. Que dire du visage qui n'ait été dit? Nous en avons tous le reflet ou plutôt Tombre dans quelque gravure impuissante ; on éprouve le même sentiment de Tinutilité de la description devant les deux Saintes Familles de Raphaël, joyaux de la Tribune de Florence que chacun connaît. La Sibylle du GuercinOy éclatante, inspirée, s'impose à l'admiration; on l'écoute parler ; ses yeux, clairs et profonds, se fixent sur le portrait de Jules H, par Raphaël, un vieillard morne que le souffle du génie fait vivre. La maîtresse du Titien * trône en face (un peu à gnuche) de la porte d'entrée, au-dessus de la Vénus de Médicis ; elle est nue comme Aphrodite; elle peut l'être, car sa beauté est divine. Son corps, d'un ton chaud, se détache et s'étend sur un lit de repos couvert de draperies blanches. Sa tête, radieuse d'amour, s'appuie renversée sur deux coussins blancs supportés par deux autres coussins de pourpre. Ses cheveux blonds, crêpés sur le front, y rayonnent comme une vapeur d'or; mi-partis dénoués, ils flottent sur les tempes; mi- partis tressés en nalle, ils entourent la tête d'un cercle plus brun. Le bras gauche est ceint au poignet d'un bracelet; la main, fine et potelée, qui s'en échappe, tient des roses à feuillage noir. Le bras droit s'allonge sur la hanche et le flanc ; les doigts, recourbés, reposent à mi-corps; au plus petit brille une bague; les pieds, d'une grâce exquise, sont tendus vers un chien mignon qui, les yeux pétillants et les narines ouvertes, semble les admirer. Le fond se compose d'un rideau de velours vert drapé sur les colonnes d'une fenêtre qui laisse entrevoir les arbres lointains; un petit pot de fleurs est placé sur la balustrade; à gauche de la fenêtre, une servante se penche devant un bahut ouvert, en bois

* Par Raphaël.

* D'autres disent que cette beauté splcndide Tut la favorite d'un Médicis ou d'un duc d'Urbin.

sculpté; elle parait y chercher la toilette que va revêtir ce corps si beau* Une autre servante se tient del>out.

A côté de cette toile, où la vie surabonde, est un tout petit tabteau du Corrêge, représentant la lêle coupée de saint Jean-Baptiste; lète jeune et superbe, posée sur un plat sanglant comme sur un billot ; les yeux vous regardent et conservent la vie, tandis que la chair morte du visage, d'une pâleur cadavérique, vous fait frissonner. Le saint Jean-Baptiste prêchant dans le désert (de Raphaël), me retient longtemps immobile; il est trop connu pour le décrire. Je suis frappée par une Hérodiade de Bernardino Luini, qui contraste avec un tableau sur le même sujet, par Devos, que j'ai vu au musée d'Anvers *; les figures, de la composition du grand peintre lombard, sont à mi-corps; à droite, une vieille servante, la tête tendue» regarde avec curiosité ; THérodiade est au milieu ; elle tient une coupe de bronze et d'or, au-dessus de laquelle un soldat à face bestiale, placé à gauche, secoue la tête coupée de saint Jean ; le sang filtre du cou dans la coupe. L'IIérodiade se détourne ; Texpression de son visage est triste, pénétrante, presque angélique ; c'est plutôt la figure de la douce Madone que celle de la Juive fanatique.

Je contemple tour à tour chaque chef-d'œuvre que renferme cette salle de la Tribune; je garde pour dernière et ineffable sensation les marbres antiques, modèles éternels du beau, dont les grands maîtres de la Renaissance s'inspirèrent autant que de la nature. Vénus* et Apollon', du ciseau grec, fleur de l'adolescence et de la beauté! sombre espion* écoutant la vengeance venir! lutteurs'' roidis par l'espoir du triomphe ou la rage de la défaite ! faune ® joyeux aux cymbales retentissantes ! rien dans l'art moderne ne vous a surpassés !

Cette salle de la Tribune est tendue de moire rouge ; la coupole est revêtue de bois dur {servant aux marqueteries de Florence) et de coquilles de nacre; les encadrements des dix fenêtres sont ornés de dessins de nacre sur fond bleu ; les soubassements sont couverts de peintures d'après l'antique, imitées des fresques de Pompéi.

* J'en ai parlé dans ma Promenade en Hollande ^ collection HacUetle.

* La Vénus de Médicis.] » Dit l'ApolIino.

* Statue du Kémouleur.

^ Groupe des Lutteurs.

« Statue, attribuée â Praxitèle,

L'ITALIE DES ITALIENS. Si

Les piédestaux des cinq marbres grecs ont la même décoration que les soubassements.

J'entre, à gauche, dans les deux salles où sont placés les plus grands tableaux de recelé toscane; quelle réunion de chefs-d'œu- Tre! il faut les voir à toutes les heures, par un ciel couvert et par un ciel éclatant; dorés par le soleil qui se lève, ou incendiés par la pourpre du couchant.

Je retourne dans la salle de la Tribune et passe rapidement dans les salles de Técole flamande, où sont quelques toiles d'un fmi admirable; j'y remarque un chef-d'œuvre en miniature, de Goltifredi Schalken : c'est une femme pensive qui coud; la lampe qui Téclaire projette de pâles rayons sur son doux visage. A quoi rôve-t-elle, en faisant courir son aiguille? à quelque cher absent errant dans les mers des Indes?

Je parcours les salles de l'école française, assez .pauvrement représentée; je reviens sur mes pas et, ressortant par la porte de la Tribune, je me retrouve dans la galerie de l'Est que je suis jusqu'à la galerie du Midi, tout en regardant, émerveillée, une statue antique de Pomone, souriante, portant des fruits sur son giron ; puis une Uranie, fière et noble, beau marbre qui a des rayonnements d'élOFles ; puis un buste de Messaline jeune, empreint d'un stigmate indélébile de bestialité; le front, presque absent tant il est bas, est envahi par les cheveux frisés; la face est aplatie; les contours du visage sont fins et attrayants. Une magnifique Victoire me distrait de la prostituée impériale. Quelle figure aîtière et sou- . veraine ! Quelle domination dans son regard ! D'une main elle tient une palme, de l'autre une couronne. C'est ensuite un buste superbe d'Agrippine, qui me rappelle de nouveau mademoiselle Rachel dans ses rôles violents et sombres. Tous ces bustes antiques d'empereurs et d'impératrices, sympathiques ou repoussants, sont autant de portraits vrais d'un vif intérêt; ils confirment l'histoire.

Arrivée au bout de la galerie de l'Est, je tourne, à gauche, dans celle du Midi et me fais ouvrir la porte du cabinet des Gemme, H est en forme de rotonde, orné de huit colonnes, dont quatre sont en vert antique et quatre en albâtre oriental ; ces colonnes séparent huit armoires vitrées, où sont rangées sur des tablettes recouvertes de velours rouge les plus exquises merveilles de l'art. Ce sont des émaux parsemés de perles, de diamants et de grenats ; des colonnes en agate de Sienne et en cristal de roche ornées de

turquoises et de topazes. Je regarde, d'abord, dans deux vitrines soutenues par deux trépieds, les bijoux antiques trouvés dans les tombeaux des villes étrusques de la Toscane. Ils ont la perfection des bijoux grecs que je trouverai plus tard à Rome et aumuséedeNaples.

Deux bas-reliefs en or sur un fond de jaspe, par Jean de Bologne, sont le chef-d'œuvre le plus remarquable que renferme la première armoire; dans la seconde, se trouve le grand vase en onyx portant au fond le nom de Laurent de Médicis ; dans la même armoire est la petite boite en crislal de roche, sur laquelle est gravée toute la Passion du Christ. Elle fut faite par Valère Vicentino pour le pape Clément VII. A côté est une coupe en lapis-lazuli avec trois anses en or, émnillées et incrustées de diamants, par Benvenuto Cellini; puis une autre coupe, du même artiste, en cristal de roche, dont le couvercle est en or émaillé ; la plus belle pièce de la troisième armoire est une coupe de forme triangulaire taillée dans une sorte d'émeraude ; la quatrième armoire contient un vase de jaspe surmonté d'une figurine de guerrier en or émaillé, rehaussé de diamants ; la cinquième armoire regorge de richesses : c'est une turquoise énorme ; un petit vase en émeraude d'un prix fou ; une grosse perle fine, dont la forme naturelle est celle d'un chien ; une grande tasse en cornaline ornée de camées et de perles ; un délicieux petit vase en aigue-marine. Dans les trois autres armoires, les ohjets les plus saillants sont : un portrait de Tibère, en pâte de turquoise ; on dirait que le poison a bleui la face du sinistre empereur ; puis c'est une coupe en améthyste et un grand vase en lapis-lazuli d'une forme étrange. Comme objet d'art, ce qui me frappe le plus est un bouclier et un casque, par Benvenuto Cellini, qui ont appartenu au roi de France François !•'. L'Hermînie du Tasse les eût enviés.

Je sors éblouie de ce cabinet, où des voleurs se sont récemment introduits emportant et dispersant, on ne sait où, la plupart de ces reliques de l'art. Je m'avance dans la galerie du Midi; les plafonds sont peints à fresque comme dans celle de l'Est, et les portraits continuent à se dérouler sur les frises. Je remarque une très-belle statue grecque deVénus assise ; elle enlève de ses doigts délicats une ('pine qui perce son pied gauche; puis trois bustes de Marc Aurèle; figure sereine et honnête, où la vertu antique se révèle. Je suis la galerie de l'Ouest, dans laquelle se continuent les fresques des plafonds et la série des portraits; c'est dans cette galerie que

se trouve une adorable Néréide chevauchant un cheval marin ; puis une statue de marbre blanc représentant Marsyas attaché à un arbre; les muscles du corps et du visage expriment Tangoisse suprême du martyre. Les statues m'attirent de préférence; il y a là deux figures antiques d^Esculape d*une grande beauté et une ravissante Léda qui tressaille sous les plis de sa draperie, tandis qu'elle entoure de ses bras le cygne symbolique. Je m'arrête encore, attentive, en face d'une statue de Marc Âurèle, une des meilleures, qui fait revivre pour nous Tintègre empereur. Les deux Bacchus de Buonarotti et de Sansovino méritent, par leur exécution magistrale^ d'être placés parmi les statues antiques ; ils sont de leur famille. Quel mouvement dans le Bacchus de Buonarotti ! la main droite tient une coupe; la main gauche agite une grappe de raisin et une peau de tigre ; un satyre se hausse jusqu'au dieu et tente de lui ravir la grappe d'où jaillit l'ivresse. Une figure de saint Jean- Baptiste, plus petite que nature, est un des chefs-d'œuvre de Donatello. Je ne parlerai pas de la belle copie du Laocoon par Baccio Bandinelli ; à quoi bon, puisque l'original m'attend à Rome!

En redescendant la galerie de l'Ouest pour visiter les salles qui y aboutissent, je regarde encore deux bustes de Faustine d'une délicate beauté, et un buste de Salonina, qui ressemble d'une façon frappante à madame George Sand. Dans l'embrasure d'une fenêtre, je m'arrête derrière le chevalet d'un peintre qui copie un vieux portrait de Dante, qu'on a détaché momentanément de la frise; la tête sombre du Gibelin est coiffée d'un bonnet rouge ceint d'une couronne de laurier. J'entre dans la salle des Bronzes, où se trouve le beau Mercur.e de Jean de Bologne. Quel mouvement harmonieux et hardi dans ce corps qui s'élance; le pied droit a déjà quitté la terre ; le pied gauche, dont la petite aile frissonne au talon, touche à peine de l'orteil à la lige de fer qui lui sert de support. L'un des bras, levé, montre le ciel, tandis que l'autre porte le ca» ducée ; les yeux sont fixés vers Télher ; les narines et les lèvres frémissantes aspirent le souffle de l'empyrée; les cheveux s'échappent, courts et légers, des bords d'un petit casque dont le cimier est formé par une aile.

Dans la salle des Bronzes antiques, on a réuni les bas-reliefs, les figurines, les bustes et les objets d'ameublement, ainsi que les ustensiles trouvés dans les fouilles de l'Étrurie. Il y a là un Gany-

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mède, qui verse à boire du nectar sur les lèvres de Bacchus, d'une grâce infinie.

Me voici dans la salle de Niobé, la plus célèbre de la galerie des Offices, après celle de la Tribune. La slalue de Niobé, pressant son enfant sur son sein avec épouvante, s'empare tout d'abord de Fadmiration ; elle est superbe de désespoir et fait tressaillir le cœur des mères. Les filles de Niobé sont dignes d'elle par leur beauté douloureuse. Quelle vérilé d'attitude ! quelle terreur dans leur geste et dans tous les muscles du visage ! Celle surtout qui se courbe, renverse la tête et tend les bras, en voyant venir la vengeance des dieux, saisit Fâme comme la douleur vivante. Ici le marbre frissonne à régal de la chair. J'aime moins les fils de Niobé. Les statues d'hommes, quelque belles qu'elles soient, m'ont toujours paru inférieures à celles des femmes. Dans les figures nues, les contours du corps de la femme se prêtent plus au génie de la statuaire que ceux de l'homme, et, dans les figures vêtues, les draperies semblent s'y déployer avec plus de grâce et de noblesse. Un fils de Niobé, mourant, est pourtant d'une beauté ineffable. Auprès de cette famille de Tantale, que poursuit la colère de Latone, est une figure souriante de Psyché, charmante, svelte; c'est l'Adolescence qui espère. Puis ce sont deux bustes représentant Jupiter et Neptune, têtes colossales et farouches qui vont tonner et mugir. Les parois de la salle sont ornées de tableaux; je considère deux toiles de Rubens : une Bataille et un Triomphe, où éclate toute la fougue et Texubérance de couleur du grand maître flamand. Je trouve dans cette salle la Vénus du Titien, dont un peintre fait une copie ; elle est moins attrayante de forme, mais peut-être d'un coloris plus vif que la Maîtresse du Titien placée dans la^ Tribune; le corps nu, plus robuste, est également étendu sur un lit de repos. Un Amour ailé presse le bras gauche de sa mère, dont la belle main joue avec des fleurs. Aux deux poignets sont deux bracelets de perles et d'émail; au cou, un collier de perles; aux oreilles, des pendants en or. La main droite s'appuie sur la hanche arrondie ; le carquois de TAmour est au pied du lit, auprès d'un petit chien qui tire la langue; le fond du tableau se compose d'un rideau de velours pourpre, drapé sur une balustrade d'où une perdrix rouge, juchée sur ses deux pattes déliées, regarde Vénus avec ses yeux ronds et vifs comme deux rubis. La tête de la déesse est cahne ; c'est la sérénité de la beauté qui s'atteste en se montrant. Les cheveux

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ondulés, légers, vaporeux, sont relevés et massés vers h\ nuque.

Bans la salle du Baroccio est une collection de tableaux de divers maîtres qui, tous, mériteraient d'être décrits. Oh! la séduisante Madeleine de Carlo Dolci, tenant et pressant avec amour le vase de parfums destinés au divin maître; elle n'a point la maestria de celle du Titien (au palais Pitti), mais une âme tendre et aimante rayonne sur son visage et double sa beauté. Tout près, médite Galilée, dans un magnifique portrait, par Subtermans, qui nous le rend vivant et inspiré.

Parmi les dessins, une Fortune de Michel-Ange, debout sur sa roue, est d'une puissance inouïe. Comme cette figure est fièrement campée! elle défie les nuées et semble leur dire : « J'irai jusqu'à vous ! » Une femme, au crayon rouge, par Raphaël, vous arrête tout court devant elle ; elle tient de la main droite une amphore et en porte une autre sur sa tête charmante ; puis c'est encore, de Raphaël, un dessin au crayon noir qu'on voudrait regarder touj ours. Un bel adolescent (sans doute un Ganyméde) arrondit son bras droit et couronne sa tête d'une coupe antique; la chevelure, courte et légère, flotte auvent. Quelle démarche ailée!

Dans la salle des Inscriptions, je remarque une Vénus-Uranie en marbre blanc, recouverte d'une admirable draperie ; le corps se devine à travers ; les bras et le sein se meuvent sous les plis du vêtement flexible. Puis voici le groupe voluptueux de Bacchus et Ampelos, d'une beauté enivrante, qui a pour piédestal un autel antique en granit orné de bas-reliefs. Cet autel est de forme cylindrique; Bacchus jeune, ardent, se dresse au-dessus; auprès de lui est l'adolescent Ampelos d'une grAce féminine. Dans la salle de l'Hermaphrodite est un buste célèbre d'Alexandre ; le héros grec est pensif et triste; il se sent prédestiné à la gloire rapide et à la mort hâtive.

Les deux salles des portraits des peintres célèbres m'arrêtent longtemps ; j'y reviens les jours suivants. On se plaît dans la compagnie de tous ces êtres inspirés, créateurs puissants dont les enfants sont des œuvres immortelles, postérité plus certaine et plus glorieuse que celle de la chair. On aime à connaître leuis traits ; leur physionomie nous poursuit comme le reflet de leur génie. Il y a là quelques femmes qui furent de grands artistes, et parmi lesquelles il m'est doux de retrouver notre Vigèe Lebrun*. Je passe

* Madame Vigée Lebrun, que j'ai connue dans son extrême vieillesse, a par- II. . 8

dans le cabinet de la Sculpture toscane; j'y regarde avec admiralion le grand médaillon ébauche de Ja Vierge et TEnfant, par Michel-Ange; la griffe du lion a mis son empreinte sur ces figures divines. Je suis très-frappée et presque épouvantée par un buste de Machiavel: la bouche du fameux politique est hideuse; sa lèvre supérieure, pendante, semble proférer ses maximes les plus sinistres sur Fart de gouverner.

Quelle ravissante figurine que le Saint Jean-Baptiste enfant, par Michelozzo Michelozzi ; il est bien digne, par sa beauté, d'êlre le précurseur du divin Jésus.

Un bas-relief de Donatello, représentant des enfants dansants et chantants, est un des morceaux les plus adorables de la sculpture toscane. Je regarde aussi avec intérêt plusieurs bas-reliefs et plusieurs médaillons de Luca délia Robbia, ce maître inspiré de la sculpture en faïence, que nous retrouverons dans des œuvres plus magistrales, lorsque je décrirai quelques églises de la Toscane.

J'ai hâte de parcourir les deux salles de l'École vénitienne. Cinq toiles m'y ravissent et m'y ramènent souvent durant mon séjour à Florence : c'est la Flore du Titien, fraîche et souriante comme les fleurs qu'elle vient de moissonner; on dirait qu'elle s'est nourrie de leurs parfums et empreinte de leur coloris. C'est, près d'elle, un Guerrier vêtu de rouge*; beau, hautain, sûr de vaincre; il va s'élancer pour aller combattre. C'est un Christ au tombeau^ vers lequel se penchent les trois Maries désespérées; des torches répandent leurs lueurs vacillantes sur les figures et semblent rendre la vie au corps glacé du Nazaréen. C'est, de Titien, un autre guerrier : François de la Rovère, duc d'Urbin. Comme la tête est fière! comme le corps est campé sous cette armure d'acier éclatant! on croirait que le peintre a mouillé son pinceau dans un métal fluide, tant il a rendu l'effet et comme le cliquetis du fer poli. C'est enfin un éblouissant portrait de femme, peint également par le grand maître vénitien, et que tous les livrets italiens et français désignent improprement comme celui d'Eleonora Gonzaga. Je reconnais le visage d'Éléonore de Tolède que je viens de voir moins belle et moins éclatante dans

couru une des plus brillantes carrières d'artiste. Peintre célèbre de Marie-Antoinette, la révolution de l789 l'obligea à quitter la France où, bien jeune encore, elle avait été reçue de l'Académie des Beaux-Arts; elle obtint le même honneur à Florence (où elle s^'ouma) et dans d'autres capitales de l'Europe*

' Par Sébastien del Piombo.

* Par François Bassano*

un portrait du palais Yecchio. Ëléonore Gonzaga vécut au dix* huitième siècle et ne pouvait être peinte par Titien; elle eut pourtant mérité cet honneur, la poétique créature ! Je cherche en vain de salle en salle la figure touchante de cette fière vierge obstinée. L'image de Bianca Cappello a été proscrite comme impure, Ëléonore Ta été comme coupable de lèse-majesté. Fille du duc de Guastalla, elle fut contrainte, à dix-sept ans, d'épouser (1709) le cardinal François-Marie de Médicis, qui déposa la pourpre pour succéder à son frère Côme III; phoque énorme, épaissi par la débauche, cet avant-dernier des Médicis* avait prés de cinquante ans, quand se fit ce mariage. La frêle et fière Élécnore résista en vain à l'union monstrueuse que l'Église bénit et consacra; mais l'intervention du pape fut vaine pour aller au delà. L'épousée resta vierge et la race des Médicis s'éteignit. Sismondi ajoute, en terminant ce récit : « Pourrait-on trouver une manière plus ridicule de sortir de l'histoire? • Ridicule, oui, de la part du mari, mais noble et pure du côté de la femme. On aime à rencontrer celle figure élhérée et rêveuse parmi la lignée sensuelle, vindicative et cruelle des princesses de Médids.

Je passe à travers h salle des Vases antiques, renfermant les vases étrusques trouvés en Toscane, à Arezzo et à Chiesi; d'autres proviennent des fouilles de la Sicile et de la campagne de Rome; parmi ces derniers se trouve une urne cinéraire, qui est un chef-d'œuvre de la Grèce. Au-dessus des armoires, où sont les vases antiques, se déploie la série des vases de terre et de faïence peints à la Raphaël, sortis des célèbres fabriques d'Urbino. Je descends dans la salle des Étrusques, où Ton a réuni les plus beaux portraits des Médicis ; un portrait de Laurent le Magnifique me frappe par son air vraiment noble ; ce beau visage est le reflet de la grandeur de l'àme. Je tourne à gauche dans un long couloir; il est bordé de chaque côté de petits tombeaux étrusques et de figurines sépulcrales; on croit parcourir une nécropole. Au-dessus de ces tombes étroites, où l'on murait les cendres des morts, est la lignée complète des portraits des grands-ducs et des grandes-duchesses.

Lorsque j'arrive au bout du corridor funéraire, un enstode portant un trousseau de clefs m'ouvre une porte qui donne sur la partie de la galerie suspendue interdite au public; elle s'élance

* Le dernier des Védtcis fut Jean-Gaston, neveu de François-Marie.

sur le loit des maisons, en face de TArno, puis tourne au-dessus des boutiques du ponte Vecdiio. D'anciens portraits de guerriers et de princes en couvrent d'abord les parois; de ce couloir aérien ils me regardent passer et semblent se dire entre eux : « Qui donc trouble la solilude et Toubli qui nous ensevelissenl? » Arrivée sur . la terrasse ouverte à ma droite, d'où le roi a vu, il y a quelques jours, le feu d'artifice symbolique, je m'arrête pour considérer le panorama qui se déroule du côté du couchant; les trois arches du pont Santa-Trinità embrassent le fleuve de leurs arches élégantes ; plus loin se dresse le pont de la Carraja; les deux rives sont bordées de palais et de monuments ; sur celle de gauche s'élèvent les verdoyantes collines couverjes çà et là de groupes de couvents et d'églises ; à droite, l'horizon est borné par la masse sombre des arbres des Caséine; l'Arno dérobe son cours sous l'ombre que les longues allées projettent de ce côté sur ses bords. J'avance dans la galerie qui continue au-dessus des toitures ; désormais les murs sont couverts de grands cartons en grisaille représentant l'histoire de la Toscane, compositions magistrales dignes d'être reproduites par le burin. Nous voici sur le péristyle d'une église; le custode m'ouvre une petite porte qui conduit à plusieurs tribunes, d'où je domine la nef de Sainte-Félicité; c'est dans ces tribunes que les derniers grands-ducs, leur famille et toute la cour se rendaient du palais Pitti pour entendre la messe et les offices les jours de grandes fêtes ; le vaisseau de l'église, qui se déroule devant moi, est majestueux, mais les ornements, surtout ceux de la voûte, sont du plus mau\ais goût. L'église primitive de Sainte-Félicité fut construite au onzième siècle et consacrée par le pape Nicolas II; il n'en reste que la sacristie, réédifiée au quinzième siècle, et qu'on attribue à Brunelleschi. La porte qui y conduit est une merveille ; elle vaut mieux à elle seule que toute l'église; on a pourtant conservé des anciennes constructions quelques tombes et la chapelle mortuaire des Capponi, dignes d'être vues. La sépulture de cette illustre famille toscane, dont le représentant actuel continue le patriotisme et la fierté de sa race, est dans la première chapelle, à droite en entrant dans la nef. Cette chapelle fut dessinée par Brunelleschi; elle était primitivement surmontée d'une petite coupole d'un travail exquis, qui fut envahie et détruite par une des tribunes grand'ducales.Une superbe Descente de Croix, de Pontoimo, orn^^encore le fond de la chapelle. La nouvelle coupole, plus basse que l'an-

cienne, a été peinte par Domenico Slagi; mais il reste, des premières peintures, dans les écussons des voussures, quatre Évangélistes, de Pontormo et d'Angiolo Bmnzino, d'un grand caractère. Dans les vitraux resplendissent les armes des Capponi. Au milieu d'un magnifique encadrement de marbre sculpté se trouve un portrait contemporain de saint Charles Borromée, qui fait revivre pour nous l'illustre archevêque. C'est le chef-d'œuvre d'un peintre inconnu. Je regarde avec intérêt le mausolée d'Arcangiola Paladina, une femme de génie, peintre et musicienne, dont j'ai vu le portrait aux Offices, parmi ceux des maîtres célèbres de l'école florentine. Qui donc se souvient d'elle? Sa renommée s'est éclipsée comme tout s'éclipse. Son nom, autrefois retentissant, a sombré dans la mémoire des hommes. Quelle impuissance dans nos efforts de durée !... Je murmure, en regagnant les tribunes de la galerie suspendue, ces quatre vers que j'ai faits à dix-huit ans :

Le néant a toujours vaincu l'humanilé, Tout ce qui nous survit finit par disparaître; Flamme éteinte à son tour sur la cendre de l'être, La gloire est un écho que perd rÉternité !

En arrivant au palais Pitli, k passage a deux issues : Tune qui conduit au jardin de hoboli et l'autre aux appartements privés. Je sors par celle qui donne sur le jardin et dont la porte s'ouvre à côté de la grotte de Buonlalenli. Le jour est tiède ; le ciel bleu ; les oiseaux gazouillent dans le feuillage, d'un vert tendre, des platanes qui s'échelonnent à gauche ; les parfums des fleurs et les émanations de la nature en fête me convient à parcourir les parterres riants et les avenues sombres peuplées de statues. Mes jambes défaillent et se refusent à me porter. Je prends une voiture sur la place Pilti et me hâte de rentrer à l'hôtel pour changer de toilette.

Nous dînons ce jour-là chez la princesse Marie. Parmi les amis auxquels elle nous a réunies, se trouvent le comte Faina, dont j'ai déjà parlé, et le professeur Ragnolti du collège de Pérouse. Noble esprit, passionné de l'amour des lettres, cœur excellent et naïf, toujours prêt à se dévouer et qui n*a jamais transigé avec le bien , le professeur Ragnolti suivit l'élan de sa conscience durant la lutte qui ensanglanta Pérouse; exilé après la réintégration du pouvoir papal, il trouva un asile à Florence, chez la princesse Marie. Il m'inspira tout d'abord de la sympathie et je le traitai bientôt en ami. Ce dîner futgai, animé par une plaisanterie fine et variée, à laquelle l'intel-

ligence de la princesse se complaît parfois. Elle dit au bon Ragnotti qu^ii devait se faire notre chevalier, après son départ pour la campagne (fixé au surlendemain) et nous accompagner dans nos excursions à travers Florence. • J'y mettrai tout mon cœur, répliqua le professeur Ragnotti; mais vous savez, princesse...

— Oui, je sais vos préoccupations habituelles, répliqua-t-elle; je sais que vous êtes capable de conduire ces dames à San Loren%o, quand elles vous demanderont d'aller à San Miniato. Vous vivez trop avec vos philosophes et vos poètes de Fantiquité ; vous lisez dans votre mémoire, même quand il faut regarder votre chemin.

— Princesse, vous allez faire croire à ces dames que je suis bien bête...

— Point du tout ; vous avez les rêveries qu'ont eues des honunes de génie, et,comme notre bon la Fontaine, une distraction incessante qui serait mieux nommée abstraction de Tétude, oubli du monde palpable; mais je dois ajouter que cette distraction C43sse quand il s*agit de proclamer vos convictions ou d'obliger vos amis ; aussi suis-je bien certaine que vous serez très-attentif auprès de ces dames, parce que je les aime.

— Mais je les aime déjà aussi, répliqua, avec son adorable sim-^ plicité, le professeur Ragnotti.

— Allons, c'est bien, reprit la princesse en riant : vous voilà tout feu et flamme. C*est comme cela qu'il faut être : doux, rêveur. »

Après le dîner, la princesse me proposa défaire avec elle un tour de promenade en voiture; nous laissâmes les jeunes filles au logis» en compagnie de lexcellent Ragnotti et de mademoiselle Berardi. Nous parcourûmes les quais et quelques quartiers que je ne connaissais point. Nous traversâmes la grande place Maria-Antonia, la plus vaste de Florence, nouvellement percée et entourée de belles maisons à l'anglaise, d'une propreté irréprochable. Le temps était brumeux ; on eût dit la sombre atmosphère de Londres. Tout en regardant Florence, mélancolique et un peu déserte depuis le départ du roi, j'écoulais la princesse me parler de son enfance écoulée au château de Ganino ; elle y avait grandi à l'ombre, fleur éblouissante de beauté, s'imprégnant du parfum intellectuel de l'esprit maternel et de la force d'âme paternelle. En ce temps-là, la famille était nombreuse et complète ; l'exil groupait tous les enfants dans cette poétique retraite que Lucien avait embellie ; leur imagination s'y nourrissait du souvenir de la France, des vestiges de l'art antique

et de i*espérance que les événements politiques rendraient un jour au nom de Bonaparte l'éclat que le premier Empereur lui avait donné.

• Quand vous viendrez à ma villa de la Viano et à Pérouse, me dit la princesse, vous y verrez les bustes de mon père, de ma mère et de tous mes frères et sœurs ; parfois, je m'enferme dans le salon où je les ai placés et je crois voir revivre tous ces êtres si chers, dans ces marbres inanimés ; je relis leurs lettres et leurs poésies, et je retrouve un moment ceux que la mort et Tabsence ont dispersés. Nous ne vivons que de souvenirs ; les heures présentes nous échappent et nous les gâtons parfois par nos vaines inquiétudes; mais, en regardant en arrière, ce qui nous troubla s'apaise; nous ne voyons plus que ce qui fut bon et beau dans les êtres que nous avons aimés. »

Elle me parla ensuite de son mari, le comte Valenlini, un de ces grands citoyens dont Tltalie renaissante eût été fière. Sa mort prématurée était toujours présente au cœur de la princesse.

« Vous verrez ce soir chez moi, ajouta-t-elle, son ami le marquis Guallerio ; il vous dira, comme tous ceux qui Tout connu : « Pour- « quoi n'est-il plus parmi nous, nul plus que lui n'aurait été utile « à la patrie. »

Dans tout ce qu'elle me dit durant cette promenade, se révéla la bonté et la délicatesse de son cœur : elle me faisait comprendre une fois de plus comment on ne pouvait la voir sans l'aimer.

Le soir, quelques hommes politiques vinrent chez la princesse. Parmi eux était le marquis Gualterio, député au Parlement, dont elle m'avait parlé. Je fus charmée de le connaître et je causai particulièrement avec lui ; son patriotisme éclatait dans toutes ses paroles.

c On redoute, me dit-il, de grandes dissidences dans la nouvelle Chambre; moi, j'espère que nous ne donnerons pas au monde cet indigne spectacle. A l'exemple de la première Assemblée de Washington, après la guerre de l'indépendance de rAmérique, notre devoir est d'être calmes et unanimes dans nos décisions. Nous devons montrer que nous représentons Tàme collective de la patrie. »

Le vœu du marquis Gualterio * a été réalisé par le Parlement italien; malgré quelques vaines querelles de mots et de nuances d'opinion, dans toutes les occasions décisives, les passions et les

* Quelques mois après, le marquis Gualterio a déployé dans les Marches une habileté et un courage qui ont puissamment secondé la mission du marquis PepoU dans ces provinces nouvellement annexées.

vanités personnelles se sont lues et lotîtes ont fini par se confondre dans Tamour el la gloire du pays.

Je connus aussi, ce soir-là, chez la princesse Marie, le comte Guardabassi, qui avait présidé le gouvernement provisoire de Pérouse. La noblesse de son caractère est empreinte sur sa figure vénérable. Dans un moment où il parlait, au comte Faïna et au chevalier Berardi, la princesse me les désigna en souriant : « Voilà pourtant, me dit-elle, trois hommes condamnés à mort par le pape...

Trois têtes coupées, repartis-je, qui, heureusement, sont restées sur leurs épaules el que Pérouse saluera aux jours de sa déHvrance.»

La causerie se prolongea jusqu à minuit, puis le marquis Gualtario nous reconduisit à Thôtel. Nous parlâmes, en route, de Giorgini et de Menotti, amis du marquis, puis de Gino Capponi, objet de la vénération de tous les Italiens. Par un de ces courants magnétiques que j'ai souvent constatés dans la vie et qui font que ceux à qui nous pensons ont pensé à nous et s'en sont occupés le jour même, je trouvai en rentrant la carte de Tilluslre Florentin.

Le lendemain, je profile d'une tiède matinée du printemps pour aller seule, à travers Florence, jusqu'au jardin de Boboli; je traverse la place du Dôme, la rue dei CcUzajoUf la place du Grand-Duc et les galeries, à gauche, des OfficeSy après avoir donné un regard à la galerie de droite, dont l'angle est relié à la loggia d'Orcagna par le palais de la Monnaie, où l'on frappe dépuis plusieurs jours la monnaie nouvelle à l'effigie del re eleUo. Une foule impatiente se lient à la porte de Tédifice; c'est à qui aura le premier les pièces d'or, d'argent ou de cuivre, où l'image du souverain resplendit. Les gens du peuple se disputent les pièces de cuivre; ils les percent, y passent un cordon, puis les suspend(>nt à leur cou, à la place des médailles de saints et de saintes. Entre les deux rangs des galeries se lient une sorte de marclié d'étoffes communes : gros draps, toiles et indiennes amoncelés dans de petites charrettes ; les marchands, debout entre les deux brancards, sollicitent les passants. Ce sont des scènes populaires ayant pour cadres des arceaux élégants surmontés de statues. Sous les arcades que je parcours sont les établis des vendeurs de mosaïques, de coquillages et de bijoux en chrysocale. J'arrive à l'angle de la galerie du Midi, au pied de laquelle cou!e l'Arno, et je regarde, enchantée, le tableau qui se déroule devant moi. J'ai à ma droite le pont Vecçhio; à ma gauche.

un peu plus loin, celui délie Grazie, dominé par une colline où les maisons s'échelonnent et au sommet de laquelle se détache sur un fond verdoyant la belle façade en marbre blanc et noir de San Miniato, Sur le premier plan, en suivant la route qui côtoie et tourne la rive gauche de TArno, se dresse une tour carrée d'un ton roux, puis Téglise Saint-Nicolas et son clocher célèbre, où Michel- Ange se cacha pour se soustraire à la fureur du pape Clément VII, qui ne lui pardonnait pas d'avoir contribué à défendre la république de Florence contre Tarmée papale coalisée avec celle de l'empereur Charles-Quint. Je songe, en regardant ce clocher qui fut un asile pour le génie, aux scènes de pillage et de mort décrétées par le pontife du Christ pour rendre la Toscane à son dis naturel, Alexandre de Médicis. Les grandes figures de Nicolas Capponi et de Philippe Strozzi, défenseurs héroïques de la liberté menacée et bientôt noyée dans le sang, se raniment dans mon souvenir ; je les revois avec Michel- Ange dans cette église de Saint-Nicolas, entourés de tous les nobles florentins et faisant prêter aux défenseurs de la ville le serment de défendre la liberté jusqu'à la mort du dernier citoyen. Les hordes du despotisme triomphèrent; qu'importe! le sentiment de Théroïsme lui survit et plane dans Thisloire comme un enseignement.

Je tourne à droite dans une petite ruelle où sont des boutiques de bijoux, de coffrets et de meubles de la Renaissance, et me voilà en face du ponte Vecchio; je flâne un moment le long des devantures d'orfèvres, où s'étalent les parures de turquoises, d'améthystes, de coraux, de camées et de mosaïques de Florence. Je les regarde curieusement , mais sans m'abandonner à une tentation impuissante. L'image de l'Arioste et de ses belles amours me font compagnie durant ma promenade solitaire. A la descente du pon^ Vecchio y ie passe devant le vieil hôtel de la Commanderie, où l'Arioste habita pendant six mois en compagnie de la belle Alexandrine Benucci, veuve de Tilus Strozzi ; le poète s'éprit de la patricienne et elle l'aima, comme on doit aimer le génie, d'un amour durable et sacré. Elle le suivit à Ferrare et l'assista dans sa dernière heure, après vingt ans d'une inaltérable affection. Les amours douloureuses frappent la mémoire des hommes et s'y imprègnent plus profondément que nos féUcitès. Chacun se souvient d'Elèonore d'Esté, passion anxieuse du Tasse ; bien peu ont retenu le nom de cette clémente et fidèle Alexandrine Benucci.

Je traverse quelqiies rues tortueuses et débouche enfin sur la

place du palais Pitti. J'entre, à droite, dans le jardin par la porte Bacchino et je me trouve en face de la belle grotte de Biiontalenti, Au-dessus de Tarcade qui en forme rentrée, sont les armes des Médicis ; de chaque côté, deux statues d'Apollon et de Gérés, par Baccio Bandinelii ; quatre figures, ébauchées par Michel-Ange, se détachent aux quatre coins de l'intérieur de la grotte : elles semblent sortir des stalactites factices qui la composent et avoir été sculptées dans leur épaisseur. Ces figures, puissantes et inachevées, s'harmonient avec les rochers rugueux qui les encadrent; le reste de la grotte est décoré de figures d'animaux taillées dans les mêmes pierres spongieuses qui forment la voûte. Un bassin jaillissait autrefois au milieu de la grotte; des poissons d'or en égayaient les flots clairs. Aujourd'hui la vasque est à sec ; un amas de bustes la remplit : tètes de princes, de poêles et de guerriers confondues, qui seraient mieux placées ailleurs.

Je monte la belle allée qui conduit sur la plate-forme; le feuillage dentelé des platanes murmure au-dessus de ma tête; à mesure que je marche, Florence et ses tours se déploient sous mes yeux ; la coupole de Santa Maria del Fiore, le palais Vecchio et le Bargello dominent les groupes des monuments; j'arrive devant la façade du palais qui donne sur le jardin, j'ai en face de moi la fontaine de Neptune^ entourée de tritons et de conques marines en marbre ; la statue en bronze du dieu de la mer s'élève au milieu des flots. Derrière moi monte l'amphithéâtre entouré de six rangs de gradins ; un obélisque égyptien en occupe le centre. J'évoque le souvenir des fêtes que les Médicis donnèrent dans celte enceinte, où chaque dimanche le prince de Garignan offre aux Florentins un concert militaire. Je poursuis ma promenade à travers les avenues, les quinconces et les salles de verdure décorés de groupes mythologiques et de statues. Je donne un regard à la splendide figure de l'Abondance, ébauchée par Jean de Bologne et terminée par ses élèves. Je m'élance, ravie, dans la vaste prairie appelée VUccellare, Le jardin est presque désert ; dans les incommensurables allées de chènes-verts et de lauriers taillés en hauts murs impénétrables, les blanches figures des déesses s'abritent silencieuses et me regardent l)asser. Quelques arceaux vides, où le ciel découpe son azur, donnent accès dans ces longs corridors et dans ces chambres de verdure. Je m'appuie un moment contre le piédestal d'une Vénus qui frissonne à l'ombre. Deux voix se f(Mit entendre à travers l'épais-

seur des feuilles entre-croisées ; le timbre de Tune dénonce une femme, la vibration de Tautre un jeune homme. Je me dis en riant : « Ce sont deux amoureux. • Et je suis curieuse de voir leur visage. Écartant les branches sans bruit, je parviens à me rapprocher du couple assis sur un banc de marbre ; je vois une femme de quarante ans, fort belle encore et mise avec une suprême élégance; son profil de Diane me rappelle celui de la duchesse de Wellington que j'ai vue dans les fêtes de Taristocratie de Londres ; elle tient un carnet dans une de ses petites mains gantées et balance dans Tautre une ombrelle ; un tout jeune honune à la taille très-mince est placé auprès d'elle. Son visage est d'une merveilleuse beauté ; ses yeux, doux et brillants, regardent la dame avec amour ; son nez grec se dilate ; sa bouche sourit et laisse entrevoir les perles égales de ses dents d'enfant; ils se parlent en italien. A l'accent de la femme, je devine qu'elle est Anglaise; à celui du jeune homme, je suis certaine qu'il est Toscan. Son costume, d'ailleurs, est celui de tous les jeunes efféminés de Florence que j'ai vu flâner le long de l'Arno : il porte une petite cravate en soie rouge, une redingote serrée à la ceinture, et à ses doigts dégantés plusieurs bagues à pierres gravées.

« Ainsi, vous vous nommez Rodolphe? lui disait-elle en riant, c'est un joli nom de roman.

— Je suis heureux que ce nom vous plaise, lui répondait-il d'un ton moitié naïf et moitié tendre; si celui qui le porte avait le même bonheur, peut-être oserait-il vous parler d'amour.

— Y pensez-vous, répliqua-t-elle en riant plus fort; mais, mon bel enfant, je pourrais être votre mère.

— Vénus était celle de l'Amour et elle n'en était pas moins adorable, répondit-il en se penchant vers elle ; et il saisit de ses doigts effilés le bras charmant de son interlocutrice.

— Sans doute les divinités mythologiques qui nous entourent vous inspirent ces comparaisons, poursuivit la dame avec enjouement.

— Non, c'est mon cœur qui parle, reprit le jeune homme; il rêve d'amour à toute heure.

— Et l'exprime au hasard, à tout propos, interrompit-elle. Voyons, qui êtes-vous? et comment vivez-vous? lui demandait-elle en fixant sur lui son œil fier. » Il repartit sans hésiter :

c J'ai la passion du jeu ; je passe mes nuits à jouer, et tout le jour je cherche l'amouTé

— Jolie vie, dit-elle d'un Ion railleur; c'est sans doute là ce qui vous donne celte pâleur mate et cet air de frêle jeune fille?

— Oh! vous croyez, fit-il en s'enhardissant : Se voletôy vedrete! Ses joues se colorèrent et il tenta de saisir la main de la dame.

— Ainsi vous ne faites rien ? continua- t-elle ; vous ne sentez ni la passion du patriotisme, ni celle de Fart ?

— Je lis, le matin, les poètes qui ont chanté Tamour et je vous Tai dit, carissima, je passe le jour à le chercher.

— Il parait que vos recherches sont vaines, et que votre cœur est vide et inoccupé ?

— Il est plein de vous et d'une flamme heureuse depuis que je vous ai rencontrée.

— Un feu si subit est un feu de paille, comme disent les Français, répliqua-t-elle. Vous traversez cette allée, vous m'y voyez assise et crayonnant mes pensées, et sans me connaître et m'avoir bien vue, vous me faites une déclaration qui me tombe du ciel.

— Oui, du ciel! vous Tavez dit, madame; car c'est de là que nous vient l'amour. Essayez du mien, par charité; laissez-moi être votre cavalière. »

Elle se leva en éclatant de rire, puis tout à coup devint sérieuse et pensive en le regardant. Il était beau comme Apollon enfant ; son teint, coloré par l'émotion, prêtait à ses yeux un rayon plus ardent; elle marchait à pas précipités sur le sable durci; elle fit un faux pas et faillit tomber; il passa son bras sous le sien pour la soutenir; elle s'y appuya un moment, puis, sans se dégager, descendit, en l'écoutant, l'allée sombre jusqu'au bout. Je les suivis à distance, curieuse de savoir ce qu'il adviendrait ; je ne pouvais plus les entendre, mais je distinguais les gestes expressifs du jeune homme qui semblait plaider sa thèse d'amour; elle était attentive et ne riait plus; sa démarche et le balancement de son cou trahissaient comme des tressaillements de jeunesse.

La voilà qui se prend à Tardente folie, pensai-je, et je brûlai de connaître la fin du roman. Ils passèrent avant moi le seuil de la longue avenue. Quand j'y arrivai à mon tour, ils n'étaient plus dans l'allée transversale de droite, où je les avais vus disparaître. Je fus désappointée comme un jaloux qui perd la piste d'ime découverte ; je me trouvais entre deux rangs de hauts cyprès noirs qui enchevêtraient leurs pousses touffues; on eût dit le péristyle d'un Campo Santo. Je prêtais l'oreille, espérant que la voix des fugitifs me re-

mettrait sur leurs traces ; je n*entendis que les chants des oiseaux et les murmures d'une source voisine. En sorlant de Favenue funéraire, je me trouvai en face du grand bassin appelé Vlsolelta; ce fut une surprise si charmante pour mes yeux, que j'oubliai la préoccupation de mon esprit. Au milieu d'une immense vasque aux flots clairs, surgissait un parterre embaumé, d'où s'élançait une fontaine surmontée d'une statue colossale représentant rOcéan'; les pieds du dieu s'appuyaient sur une orque marine; le Nil, le Gange et TEuphrate se jouaient alentour. Deux ponts de marbre, élancés des bords du bassin, conduisaient à ce centre merveilleux; toute Tesplanade qui s'ouvrait devant moi était couverte de statues et de fleurs rares. Je savourais ce tableau éblouissant, où l'art et la nature se mariaient, et j'aurais peut-être souhaité en ce moment l'émotion de la dame en fuite avec son beau page, si elle avait eu vingt ans de moins-.

De ce côté, le jardin de Boboli est borné par de vertes collines qui lui font une admirable enceinte. En quittant Ylsolettay je traversai un grand pré décrivant un demi-cercle, tout couvert de statues, de bustes et de colonnes. Je sortis du jardin par la porte Romaine et, lasse d'avoir marché si longtemps, je pris une voiture pour regagner le logis.

Nous dînions presque chaque jour à table d'Iiôte, en compagnie d'un grand nombre d'officiers piémontais; parmi eux était le major comte de Robilant, que je devais mieux connaître à Naples. 11 avait habituellement près de lui un jeune capitaine dont Tair mélancolique et doux frappait tous les assistants ; ses manières étaient pleines de distinction et de réserve ; il se levait pour nous saluer, chaque fois que ma fille et moi arrivions dans la salle à manger; son front, toujours pensif, portait comme une empreinte fatale, comme l'indice d'une mort prématurée. Je prie mes lecteurs de ne pas oublier cette figure rêveuse que j'indique seulement ici, elle est celle d'un héros et d'un martyr de l'indépendance italienne, que je leur ferai connaître et aimer dans la suite de mon récit.

Ce jour-là, nous brusquâmes le dîner; nous avions une longue toilette à faire pour aller le soir chez le prince Antoine. L'officier inconnu se leva de sa chaise et s'inclina comme à l'ordinaire, quand nous sortîmes.

* Par Jean de Bologne.

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