‹ L'Italie des ItaliensChapitre 6 sur 20 · II · texte numérisé non relu

II

La princesse Marie et ses filles partaient, le lendemain dans la nuit, pour la campagne, où nous devions les rejoindre à la fin de mai. Elles assistaient pour la dernière fois aux charmantes réunions hebdomadaires du prince Antoine. On voulut les fêter dans cette heure d'adieu ; on leur répétait de toute part : n Mardi prochain vous ne serez plus là ; restez encore pour nous dédommager. » Et la danse et la causerie se prolongèrent fort avant dans la nuit.

La douceur de Fatmosphére des premiers jours de mai m'avait presque guérie de ma méchante toux ; je faisais comme les convalescents, je me hâtais de revivre pour remplacer les jours perdus dans la souffrance. Je secouai ma paresse et j'allai, le lendemain matin de la veillée passée chez le prince, parcourir les remparts de Florence; je marchai de Testa Touest, le long des murailles crénelées, d'un ton doré, qui se dressent à travers les chênes-verts bordant çà et là Tenceinte intérieure ; dans d'autres parties, les rues aboutissent aux murs, et les maisons, au lieu d'arbres, bornent la roule resserrée que je suis à pas lents ; je passe devant les portes délia Croce, Pinli, San Gallo et al Prato. Toutes ces vieilles portes se composent d'une grosse tour percée, à sa base, d'une arcade circulaire. Que de combats acharnés se sont livrés sous ces voûtes ! Le sang des Guelfes et des Gibelins a teint ces bastions calmes et souriants dans leur vétusté ! Une partie des remparts me ravit et m'arrête ; c'est celle qui se déroule au-dessus de la rue Sainte Sébastien* Là, le chemin de ronde est ombragé par une avenue solitaire pleine d'ombre. Une sorte de parapet domine les jardins qui s'étendent en pente au-dessous; au delà , les Dômes et les clochers de Florence montent en relief; les coupoles des églises Santa Croce et Santa Maria del Fiore scintillent au soleil. A ma droite, les parterres du jardin dei Semplici répandent dans l'air de pénétrants parfums. La matinée est si douce qu'elle me convie au repos. Je m'assieds sur les larges pierres du parapet et regarde Florence en rêvant. Quelques enfants jouent autour de moi ; des moines en robes blanches lisent leur bréviaire dans l'enclos voisin du couvent des Dominicains; des maraîchers, montés sur des ânes et sur des mules, dont les grelots tintent en passant, retournent à leurs villages, après avoir vendu leurs charges de fruits ou de légumes, apportées dès l'aube à la ville. Près de moi, un pauvre homme, vêtu d'une redingote râpée, s'est placé à califourchon sur l'étroit parapet où je suis assise; il mange philosophiquement une croûte

de. pain, en arrêtant ses yeux extatiques sur le panorama de la cité. Son repas fini, il entonne tout à coup, d'une voix juste et superbe, un chant à travers lequel je distingue ces paroles :

Bella santa Maria del Fiore Dei Toscani sei Tamore !

Belliseima torre dei Giotto Tu sei la gioia del petto * !

A mesure qu'il répète les derniers vers de ce couplet, sans doute improvisé, les vibrations de sa voix de plus en plus énergique s'enflamment et s'attendrissent; on dirait qu'il s'adresse à un être adoré qu'il veut convaincre de son amour. Frappée par la beauté de son chant, je lui dis, quand il eut fini de chanter: a Questo è molto ben cantare » (ceci est très-bien chanté!); il me répond aussitôt en me saluant et en se remettant sur ses pieds :

« Madame, c'est mon métier ; je suis un ténor de théâtre ; j'ai eu l'orgueil, il y a quelques jours, de chanter devant le roi au concert du palais Vecchio. Je faisais ma partie dans un morceau d'ensemble.

— Et maintenant, lui dis-je, où chantez- vous?

— J'ai rhonneur d'être engagé, répliqua-t-il, au grand théâtre de Sienne ; j'y débuterai dans huit jours, et, en attendant, j'essaye ma voix chaque matin en plein air.

— Êtes-vous content de votre engagement? serez-vous bien payé? repris-je en songeant au déjeuner frugal que je lui avais vu faire, et au pauvre vêtement qu'il portait.

— On me donne dix écuspar mois (à peu prés cinquante francs); je suis satisfait, reprit-il en levant sa tête brune, pourvu que la gloire y soit. Je sais vivre de peu. »

Je pense aux pauvres comédiens de Gil Blas et je me dis : « En Espagne, ainsi qu'en Italie, cette insouciance et celte sérénité sont possibles ; la nature est bonne, tous les habitants des villes et des campagnes aiment la musique ; l'artiste nomade ne meurt pas de faim; il paye un repas avec une chanson et un gîte pour la nuit avec le récit de ses aventures. »

Enhardi par le compliment que je lui ai adressé, le pauvre chan-

* Belle sainte Marie de la Fleur»

Des Toscans tu es l'amour; Très-belle tour du Giotto Tu es la joie du cœur.

teur m'offre de m'accompagner dans ma promenade ; je le remercie et rengage à continuer sa répétition en plein air.

« Je serai charmée de vous entendre en m'éloignant, lui dis-je; à dislance, votre voix doit être d'un effet admirable.

— Al suo comando (à ses ordres), » me répondit-il en s'inclinant, et aussitôt il enfourche de nouveau le parapet et entonne un solo de la Lucia de Donizetti. Sa voix plane, émue et pure, et m'accompagne en marchant. Bientôt je cesse de l'entendre.

J'arrive à la partie du boulevard que domineh fortc%%a da Basso (ou forteresse de Saint-Jean-Baptisle). Je considère ces murs rugueux et sombres; ils furent construits par le duc Alexandre, bâtard du pape Clément VII, imposé pour souverain à la république vaincue. Cette forteresse, longtemps redoutée dos Florentins, forme aujourd'hui une saisissante décoration. La terreur qu'elle inspira n'est plus qu'un spectre. Elle renferme une élégante chapelle où sont quelques tableaux de maîtres. J'arrête une voiture vide qui passe et je reviens à travers Florence.

Vers six heures, nous allons dire adieu à la princesse Marie ; elle garde ma fille auprès d'elle et m'engage à profiter de la beauté du jour qui décline pour rendre au marquis Gino Capponi la visite qu'il m'a faite.

• Ragnotti vous accompagnera, me dit-elle; il faut qu'il commence dès ce soir ses fonctions de cavalière ; s'il ne vous égare pas, nous lui décernerons au retour son brevet de chevalerie.

— Mais s'il m'égare, princesse, me voilà privée pour toute la soirée du plaisir de vous voir.

— Non, une heure suffit pour se perdre dans Florence de long en large. Menez madame par les plus belles places et les plus belles rues, ajoula-t-elle en se tournant vers le professeur.

— Soyez tranquille, princesse, répliqua-l-il en riant, je veux mériter d'être armé chevalier. •

Nous voilà partis; nous suivons d'abord quelques rues étroites, puis nous débouchons sur la place Saint-Laurent. A notre droite, s'élèvent le cloître et l'église de Saint-Laurent, renfermant la sépulture desMédicis; le dôme écrasé delà chapelle mortuaire se masse derrière. Cette place, au sol montueux et inégal, est envahie durant le jour par les revendeurs de vieilles ferrailles ; dans un angle, à gauche, est placé sur son haut piédestal couvert de basreliefs la statue assise de Giovanni daUe Bande Nere, héros du

roman du prince Gapranica, que j'ai connu à Venise. Celte figure, assez médiocre, est de Bandinelli. Nous suivons une rue large et symétrique, puis nous arrivons sur la belle place de VAnnunziata, Au centre s'élève la statue équestre de Ferdinand V, par Jean de Bologne. De chaque côté de la statue sont deux fontaines en marbre et en bronze ; à droite s'élance le péristyle à arcades de Fhospice des Enfants-Trouvés; sur la frise, peinte en bleu, se déroule une série de pouparts au maillot, en stuc blanc, garrottés dans leurs langes. Ces pauvres créatures semblent crier aux passants : « Délivrez-nous, rendez-nous un peu d'air et de respiration ! • En face de l'hospice est le bâtiment appelé Servi di Maria (confrérie des ser viteurs de Marie), dont le portique, peint à fresque, est presque semblable à celui de l'hospice ; au fond, du côté du nord, se dresse la belle église de V Annun%iata, que je visiterai un autre jour. Kou entrons dans la rue Saint-Sébastien, bordée de couvents et d'hôtels à l'aspect monumental. Presque au bout est situé, à droite, le palais du marquis Gino Gapponi ; nous en franchissons la porte superbe et apercevons au fond le jardin et Torangerie. Le marquis est reparti pour la campagne et n'en reviendra que dans quelques jours.

Mon guide, fidèle au programme varié tracé par la princesse, me fait traverser, en retournant, la place San Marco. Le jour baisse; le soleil, qui se couche, incendie le couvent où vécut et médita Savonarole.Je crois voir palpiter dans les flammes du bûcher * le fier et saint novateur. Tout en me parlant de la doctrine du moine florentin, que les événements contemporains semblent réaliser, le professeur Ragnolti me ramène à travers la via Larga (la plus grande et la plus longue rue de Florence). Le beau palais Ricciardi (autrefois de Médicis], y domine tous les palais voisins. Je voudrais le visiter de suite et aux flambeaux. Mon chevalier rit de ce désir de souveraine et me dit avec un stoïcisme résigné :

u Ce n'est pas pour nous, pauvres lettrés, que les monuments revêtent de telles parures, et pourtant nul mieux que nous n'apprécie leur beauté et leur grandeur. Sans nous, le vulgaire (qui attend toujours que les œuvres d'art lui soient signalées) passerait indifférent devant eux, et , sans les artistes qui sont nos frères, ce s monuments n'auraient jamais existé. »

Tout en devisant delà sorte, nous arrivâmes sur la place Vecchia.

» Savonarole fui brûlé vif sur la place du Grand-Diic.

En entrant chez la princesse Marie, nous trouvâmes une col* lation qui nous attendait.

« Ragnotti a-t-il fait son devoir? dirent plusieurs voix.

— H est adorable, m'écriai-je, et je le sacre chevalier à perpétuité.

— En ce cas, nous lui porterons un toast avec cet aleatico dolce (vin muscat et sucré), lépliqua la princesse; ce sont les agapes du départ, il faut les égayer, ajouta-t-elle, à l'exemple des anciens. »

Nous ne la quittâmes que vers minuit, émues de sa bonté et impatientes du jour qui devait nous ramener près d'elle.

L'absence de la princesse Marie attrista pour nous Florence. Nous nous étions fait une attrayante habitude de la voir tous les jours ; nous participions, pour ainsi dire, à sa vie poétique et douce. Tous ses amis s'empressent de nous distraire. Dans la matinée qui suivit son départ, comme nous allions chercher nos lettres à la poste, nous rencontrâmes le comte Faïna qui nous proposa de visiter la partie du palais Pilti que nous ne connaissions point encore. La chaleur était extrême ; au lieu de traverser tes Offices et les rues en plein air, nous nous rendîmes au palais par le passage suspendu. J'éprouvais toujours un intérêt nouveau à le parcourir. Nous en sortîmes parla porte qui donne sur le jardin de Boboli; nous franchîmes un portique à droite et nous nous trouvâmes dans le Cortile délia Fama, au milieu duquel s'élève le groupe antique d'Ajax mourant, soutenu par un guerrier. Quelle expression dans le visage du héros ! Comme tous ces beaux marbres grecs, dont la force est empreinte de tant de sérénité, me gâtent déjà les œuvres outrées de Michel-Ange. Les galeries de cette jolie cour sont revêtues de fresques superbes peintes par Pocetti. Nous passons, à droite, une porte surmontée d'un buste antique et gardée par des ligures de Nymphes et de Muses, et nous nous trouvons dans la salle du Trésor, où les magnifiques surtouts de Benvenuto Cellini et toute la vaisselle en argent, en vermeil et en or des grands-ducs de Toscane s'étalent sur des bahuts et dans des armoires vitrées de la Renaissance. Que d'exquises merveilles ! les émaux, les pierre-

ries, les perles et l'ambre rehaussent les ciselures d'or. Celle vaisselle artistique, dont chaque pièce est un chef-d'œuvre, a figuré, il y a peu de jours, sur la table royale. Ces coupes, dignes des dieux d'Homère, ont porté des toasts à la grande pairie italienne. La frise de cette salle est formée par les portraits des hommes illustres. Je salue, comme des maîtres toujours vivants : Dante, Pétrarque, Boccace, TArioste et Galilée.

Nous traversons rapidement Tenfilade des salles du rez-dechaussée qui n'ont pas été ouvertes le soir de la grande fêle du palais Pilti ; elles sont toutes revêtues de fresques magistrales représentant la vie de Laurent le Magnifique et d'Alexandre le Grand ; des bustes antiques et de beaux meubles de la Renaissance les décorent. Nous sortons par le péristyle qui s'ouvre sur la cour d'honneur et nous faisons le tour de ce vaste cortile qui fut le théâtre de fêtes mémorables au temps des Médicis; les chroniques contemporaines en ont raconté les féeries. Les trois galeries, au nord, à l'est et à l'ouest, soutiennent les trois ailes du palais; au midi, dans le fond de la cour, est une grande grotte de forme ovale dont des colonnes d'ordre dorique supportent la voûte peinte à fresque. Cinq statues colossales se dressent dans des niches creusées dans les parois. Dans une vasque aux eaux jaillissantes folâtrent de beaux enfants en marbre blanc ; ils sourient aux jolis poissons verts qui frôlent leurs pieds de leurs nageoires frétillantes. Au-dessus de cette grotte murmure une magnifique fontaine ; ses fiols retombent sur des gradins, dans des vasques et dans des coupes; elle orne à la fois la cour et le jardin de Boboli, dont les arbres frissonnent audessus. De chaque côté de ce portique du midi sont deux marbres superbes : l'un représente Plulon et Cerbère; l'autre. Hercule portant sur l'épaule la peau du lion de Némée. Au-dessous de celte dernière figure se trouve un bas-relief en marbre où revit la fameuse mule qui servit au transport des pierres pour la construction du palais. « Je vis, un dimanche, le palais Pilti, dit Montaigne, et « entre autres choses, une mule en marbre qui est la statue d'une « mule encore vivante, à laquelle on a accordé cet honneur pour « les longs services quVJle a rendus à voiturer ce qui était néces- « saire pour ce bâtiment; c'est ce que disent au moins les vers • latins qu'on y lit *. »

* rarlie du journal de Montaigne écrite en italien. — Montaigne ajoute :

Nous entrons dans la chapelle du palais située sous le péristyle de Touest. Elle a été récemment restaurée et gâtée, à notre avis, par les fresques médiocres qui la recouvrent. L'autel est formé d'incrustations en pierres dures décrivant des bas-reliefs; le tabernacle est éclatant: deux colonnes d'albâtre oriental soutiennent, en face de Tautel, la tribune des chantres.

En sortant de la chapelle, nous montons au premier étage du palais par Tescalier d'honneur et, grâce à la permission que m'a envoyée le baron Perrone, nous nous faisons ouvrir l'appartement occupé par le roi durant son séjour à Florence ; nous traversons le premier vestibule orné de statues, puis celui des bustes, et, tournant à droite, nous parcourons une suite de salons et de chambres situés dans l'aile orientale et décorés de meubles modernes somptueux; çà et là quelques belles consoles en mosaïque et quelques armoires de la Renaissance arrêtent nos regards.

La dernière pièce est la chambre du roi. Quoiqu'il soit parti depuis plusieurs jours, elle est telle qu'au moment où il la quitta. placide lenteur et amour du far niente des camerieri italiens ! vous vous révélez même dans un palais ; les draps froissés et les oreillers flottent encore sur le lit royal ; sur la table de nuit gît une lîole à moitié vide contenant une potion contre la grippe ; sur une table à écrire sont des papiers froissés et Técritoire qui a servi à Victor-Emmanuel. Dans le cabinet de toilette, les savons, les pâtes, les flacons d'eau de Cologne et de vinaigres sont épars autour de la cuvette contenant l'eau où les mains royales se sont lavées ; il nous semble, tout en furetant, que le soldat-souverain va paraître et nous railler de notre curiosité.

Nous montonsau second étage du palais, dont l'admirable bibliothèque Palatine occupe vingt et une salles. Quel choix de livres ! quelle élégance dans les divisions et l'arrangement des rayons! la fondation de la bibliothèque Palatine est un titre d'honneur dans la postérité pour les grands-ducs de la^maison de Lorraine ; ils ont réuni là, dans les éditions les plus rares, 70,000 volumes; la col-

« Nous vîmes dans le palais cette Chimère (antique) qui a entre les épaules une tôte naissante avec des cornes et des oreilles et le corps d'un petit lion.

« Le samedi précédent, le palais du grand-duc éloit ouvert et rempli de paysans, pour qui rien n'étoil Terme, et Ton dansoit de tous côtés dans la grande salle. Le concours de cette sorte de gens est, à ce qu'il me semble, une image de la liberté perdue, qui se renouvelle ainsi tous les ans à la principale fête de la ville. »

lection entière des Elzévirs se trouve dans le nombre. La bibliothèque Palatine renferme aussi 16,000 ouvrages manuscrits: tout Toeuvre de Galilée; des traités de Torricelli, de Machiavel, de Benvenuto Cellini, et des lettres de Laurent le Magnifique. Je touche avec respect à ces caractères tracés par ces hommes illustres. Une collection d'autographes m'a toujours fait sentir la plus vive émotion intellectuelle; ces signes, qui reproduisent pour nous les hésitations et les élans de la pensée, sont ce qui reste de plus vivant du génie. Dans les lettres surtout éclate la sincérité de Tesprit ; Thomme, disparu, s'y ranime pour nous et nous parle. Une phrase nous révèle un caractère. La forme même de récriture, lente ou précipitée, contient des indices certains sur la nature de Fètre évanoui.

Je feuilleté avec curiosité un roman de chevalerie écrit en italien et illustré, à chaque page, de dessins à la plume pleins de grâce et de verve. Je voudrais m'oublier des journées entières dans ces chambres recueillies, où tous les morts fameux répondent à notre évocation.

Nous sortons du palais sur la place Pitti ; nous longeons la ter rasse de droite et pénétrons dans un long corridor qui relie le palais des Medicis au palais Boni TorregianU acheté par le grandduc Pierre-Léopold , pour y placer le musée de physique et d'histoire naturelle. Tout en parcourant ces vastes salles où la science, cette éternelle chercheuse de l'humanité, a réuni les produits innombrables de ses efforts et de ses découvertes, je pense à ce misérable Malatesla Baglioni, premier possesseur de ce palais» traître à la liberté; il vendit Florence au pape Clément VII; il était du nombre des nobles florentins qui , dans l'église de Saint- Nicolas, en face de la vertu des Slrozzi et des Capponi, et prenant Dieu à témoin, avait fait le serment de défendre jusqu'à la mort la république. Il préféra la fortune à l'honneur. Son héritage est dispersé ; son infamie s'est perpétuée à travers les siècles.

Les salles dans lesquelles nous passons, au rez-de-chaussée et au premier étage, sont remplies par le musée minéralogique; il renferme des blocs énormes des plus beaux marbres, parmi lesquels trône un magnifîque fragment de malachite, don du prince Demidoff. Les salles contenant les figures innombrables d'anatomie humaine et d'anatomie comparée offrent en ce genre la collection la plus complète qui existe; on voit là les effigies de l'homme et de la femme,

lOG L'ITALIE DES ITALIENS.

d'abord sains et beaux ; puis on regarde avec terreur tous leurs organes rais à nu, se décomposant, dans la maladie et la mort, depuis ceux du fœtus jusqu'à ceux du vieillard et du squelette, tous ces organes mystérieux de Tôtre sont étalés ; on sent, en les considérant, comme une double étreinte de la souffrance et du néant ; on a hâte de se trouver dans le musée d'histoire naturelle où, revêtus de leur pelage intact et de leur plumage radieux, les animaux et les oiseaux paraissent tressaillir et s'ébattre ; ils semblent dire à Thomme vivant qui passe, le front haut, au milieu d'eux : «Tu es notre roi !» — roi qui tombe et se décompose, répond la pensée encore attristée du spectacle humiliant et vertigineux des salles précédentes. Dans plusieurs chambres sont les instruments de physique ; on y admire les instrumetits qui servirent à Volta; puis on passe dans la tribune construite en Ihonneur de Galilée par le dernier grand-duc. L'aspect en est imposant ; le marbre et les dorure^ y fourmillent, mais les fresques qui couvrent les murs sont d'une médiocrité désespérante. Rien du grand souffle de l'art de la Renaissance ne s'est transmis en Italie aux peintres contemporains. Nous en dirons autant des bustes et des médaillons de tous ces savants inspirés qui font cortège à Galilée dans ce tabernacle, dont il est le dieu. Ils sont froids, guindés, et, sans le souvenir de leur génie qui nous accompagne, nous regarderions en souriant ces têtes insignifiantes. On a placé dans cette rotonde plusieurs instruments qui ont servi à Galilée et un de ses doigts desséchés qui palpaient encore, lorsqu'il fut aveugle, le télescope à travers lequel il n'entrevoyait plus que la nuit. Nous montons à la tourelle de l'Observatoire, où l'on nous fait remarquer une lunette de Tisson pour observer le passage des planètes ; un équateur céleste et un magnifique télescope d'Herschell. Je regrette que mon ami l'illustre Babinet ne soit pas près de moi, je serais revenue là, en sa compagnie, par une de ces claires nuits radieuses d'Italie si propices aux découvertes astronomiques; dirigée par lui, j'aurajs fait une excursion aérienne à travers les astres. Oh! la belle promenade de planète en planète, en suivant la voie lactée, les étoiles filantes, les nébuleuses fluides, les comètes folles et errantes stimulant de leurs queues changées en fouet de flamme le coursier de Timagination lancé dan s l'éther! tandis que les arbres et les fontaines du jardin de Bo&o/i frissonnent et que les parterres du jardin botanique* nous envoient leurs * Le jardin botanique est annexé au jardin de Boboh.

arômes. Ainsi Tesprit nous prête ses ailes et enorgueillit un moment l'être impuissant rivé à la terre.

Nous quittons le palais Pitti et ses dépendances , constatant avec reconnaissance que les Médicis et les grands-ducs de Lorraine ont réuni dans cette immense et poétique enceinte tout ce qui peut ravir l'imagination, élever Tàme et inspirer la science.

Cette visite au palais Pitti en compléta pour moi l'exploration , comme elle la complète pour le lecteur

Ce même jour, dans la soirée, des amis de la princesse vinrent diez moi ; le chevalier Berardi, très au courant des nouvelles politiques, et qui prenait une part active à tout ce qui pouvait coopérer à l'indépendance de l'Italie, nous annonça Taventureuse et sublime expédition de Garibaldi ; il venait de l'apprendre par un télégramme qu'on lui avait adressé de Gênes; le bruit s'en répandit aussitôt dans Florence et y produisit une immense émotion. Où donc allait le héros, monté sur le vaisseau fatidique, qui était sorti mystérieusement la nuit, du port de Gênes? Les uns disaient que le gouvernement du roi désavouait le soldat inspiré ; beaucoup pensèrent que, sans le concours tacite de M. de Cavour, le navire qui portait le prédestiné n'aurait pu prendre la mer. Le lendemain, quelques détails arrivèrent, mais on doutait encore si Garibaldi et ses hardis volontaires feraient une descente dans les États de l'Église ou s'ils se dirigeraient vers la Sicile. Menotti, fils aîné du héros; Manin, le rejeton glorieux de Daniel Manin ; Bixio, Sirtori, Carini, Lamasa, de Flotte, étaient les lieutenants de l'invincible capitaine. Tous les cœurs tressaillaient d'orgueil. L'Italie était revenue au temps des légendes héroïques. Pour ma part,j'éprouvai une sensation ineffable; quelque chose de fortifiant et d'altier qui fut comme le reflet du courage et du dévouement de ces nouveaux preux.

Le dédain des jouissances matérielles, l'abnégation patriotique, l'amour de l'humanité qui fait dédaigner la mort pour léguer aux générations qui nous suivront une destinée meilleure, cet idéal impalpable, mais vrai, qui dans tous les siècles a produit les martyrs et les héros, était donc encore de ce monde? Quel spectacle pour le poëte! quelle émotion pour le penseur! La fortune, la satisfaction des passions personnelles et même de l'amour, la plus vivifiante de toutes, ne donnent pas de ces joies superbes qui centuplent notre être. Le cœur n'est vraiment grand que lorsqu'il bat de ces palpitations électriques qui font battre d'un pôle à l'autre

de la terre des milliers de cœurs! Garibaldi! ce nom, désormais, allait être répété par tous les échos du globe ; cette figure unique dans rhistoire allait planer merveilleuse et démesurée sur les sociétés engourdies du vieux monde. Je le revis en songe, dans la nuit qui suivit, ce noble illuminé des temps modernes ; je me souvenais du jour où il m'était apparu sombre et menaçant, courbé sous le poids de son cœur. Je me disais : « La souffrance intime est féconde; les coups qui frappent une âme énergique la détachent d'elle-même et de son propre bonheur ; elle cherche alors pour pâture des félicités plus puissantes. Elle rejette, comme indignes de l'envahir, les ténèbres du mal; la gloire du bien la sollicite et le sang de sa blessure secrète se change en une source où s'abreuve l'humanité ! Que serait-il advenu du héros, si la quiétude du foyer et les voluptés tranquilles l'avaient mollement enlacé? Malgré sa trempe impliable, eût-il pu briser ces chères entraves? Les murmures d'une mer azurée, les brises caressantes des tièdes nuits auraient fait écho à la voix d'une femme aimée pour le bercer et ramollir. La beauté humaine et celle de la nature ont des sérénités splendides qui immobilisent ; elles ne se voilent que dans la douleur. Du désespoir jaillit l'action ; l'effort, l'élan nous éperonnentet nous crient : En avant! D'autres hommes pleurent et gémissent; troupeau effaré, ils appellent un guide ! Tribuns, parlez ! guerriers, combattez ! vous avez charge d'âmes ! vous avez mission de faire triompher le droit et la justice.

Le lendemain matin, je me réveillai toute radieuse de cette fière et collective émotion qui avait rempli mes rêves. Il faisait un de ces jours de printemps limpide et doux qui convient à leur fête. Je montai seule en voiture et me fis conduire aux Cascine; il me fallait l'espace, la végétation, les sources vive^, le ciel éclatant, l'air chaud, les émanations pénétrantes des arbres et des fleurs. Je n'aurais pu, sans malaise, visiter un monument, quelque grand qu'il fût ; je me serais sentie emprisonnée entre les marbres et les peintures. Je mis pied à terre dans un carrefour gazonné, où s'entre-croisent plusieurs allées ombreuses, et je m'aventurai à travers les taillis embaumés qui entourent la ferme royale; les haies d'aubépine étaient fleuries ; les sentiers et les pelouses tout émaillés de pâquerettes et de boutons d'or; j'entendis des voix et des rires monter d'un de ces méandres touffus, où je me perdais ; il me sembla que le timbre de ces voix claires et perlées ne m'était

point inconnu. J'approchai pour voir ceux qui se parlaient; les mousses et les touffes de bruyère amortissaient le bruit de mes pas. Je penchai rpa tête au-dessus d'un buisson et j'aperçus la noble Anglaise du jardin deBoboii assise sur Therbe; tout près d'elle, le jeune et irrésistible Florentin était accoudé sur l'ampleur de sa robe. Tous deux buvaient, en riant, des sorbets et mangeaient des tranches de cédrat qu'ils prenaient tour à tour sur un plateau apporté du café voisin.

« Mio Caro Rodolphe, murmura la dame, c'est le lieu et le moment de me dire votre canzone,

— Je Tai faite cette nuit en pensant à vous,'» répliqua-t-il, et il posa ses lèvres sur la main de la belle étrangère; puis, avec un pur accent toscan, il récita trois strophes d'amour d'une suave harmonie ; le chant des rossignols et des fauvettes accompagnait du haut des cimes vertes sa douce mélopée. Les rayons du soleil, filtrant à travers les rameaux, jetaient sur ses cheveux ondes des reflets d'or ; il était beau comme un marbre grec où le sang et la vie auraient tout à coup circulé.

Émue et rougissante, elle le regardait avec ses grands yeux troublés. Elle dénoua son chapeau rond et Tôta brusquement comme pour respirer ; sa chevelure en sortit splendide; elle était superbe en ce moment; la jeunesse lui était revenue.

Quand il eut dit son dernier vers, elle murmura d'une voix étouffée :

« Quoi! c'est pour mw que vous avez fait ce chant qui enivre? Vous êtes un vrai poêle ; oh î mon doux enchanteur!

— Je ne suis qu'amoureux, » répliqua-t-il, et il tenta d'entourer son cou de ses bras tendus.

Voici le dénoûment inévitable qui arrive,'pensai-je, et je me courbai pour ne pas être vue.

Elle le repoussa en s'écriant : « J'entends marcher. » Puis elle se mit à courir à travers les sentiers enchevêtrés ; il la rejoignit et s'empara de sa main avec un mouvement passionné ; elle baissa la tête. Elle semblait dire : « Je suis vaincue. • Je les vis monter tous deux dans un coupé qui les attendait. Le cocher fouetta gaiement ses chevaux.

Debout sur le bord de la route, je suivais du regard la voiture qui disparut dans une avenue sombre, emportant loin de moi ce roman éphémère.

tt. 10

« Ils n'en sont plus à h première page, me dis-je ; ils oublient le monde et Garibaldi ! » Je continuai ma promenade, m étourdissant d'air et de rêverie.

Lorsque je renirai dans Florence, je rencontrai au milieu des rues et sur les places des groupes animés qui gesticulaient. Le nom de Garibaldi sortait de toutes les bouches ; la préoccupation unanime de la foule me replongea dans le courant d'idées de la nuit précédente et je trouvai folles et puériles les amours de la belle Anglaise et de son cliérubin.

Comme j'approchais de Thôtel, j'aperçus le bon Ragnotti qui causait avec le général Ulloa; j'allai à eux et je dis au général :

« Comment n'ètes-vous pas parti avec Garibaldi? il eût été beau à l'ami de Daniel Manin de se battre auprès de son fils.

— Je ne crois pas au succès de ce coup de tète, me répliqua le général.

— Qu'importe le succès, repartis-je étonnée ; je suis pour la maxime chevaleresque : « Fais ce que dois, advienne que « pourra. »

— Avant de songer à la Sicile et à Rome, reprit le général, il eût fallu tenter de délivrer Venise et de donner à Naples la liberté. »

Je le quittai en disant à Ragnotti qui me suivit: « Il vient de manquer l'heure du dévouement et de la gloire; il le regrettera un jour.»

En effet, six mois après, je rencontrai à Naples le général Ulloa triste, abattu d'avoir failli à l'entreprise héroïque.

Tout en causant, nous étions arrivés sur la place Saint-Laurent.

« La lumière de ce beau jour est propice pour bien voir la sépulture des Médicis, et je vous engage à la visiter, me dit le professeur Ragnotti ; je regrette qii' un écolier qui m'attend m'empêche de vous accompagner. A ce soir, ajoula-t-il; si j'apprends des nouvelles politiques, j'irai vous les porter. »

L'église de Saint-Laurent était en réparation ; je regardai en passant sa façade sans ornement et j'entrai par la porte du cloître des chanoines. Je fis le tour des galeries à colonnettes sous lesquelles se trouvent plusieurs tombes ornées de bas-reliefs et des inscriptions dont quelques-unes sont fort anciennes *.

Je marchais sur les pierres tumulaires ; une herbe haute cou-

* L'église primitive de Saint-Laurent, ou plutôt la basilique de Sainl- Ambroise, car c'est à ce saint que l'église est dédiée, fut construite au quatrième siècle aux frais d'nne matrone florentine, nommée Julienne.

vrail le préau silencieux et tout embrasé de la chaleur du jour. Sous les arceaux de marbre, on sentait une fraîcheur bienfaisante ; quelques-uns des ouvriers employés aux travaux de Téglise faisaient la sieste, cx>uchéssur les dalles; d'autres, assis sur des débris de sépultures, prenaient leur repas de charcuterie et de fromage, en attendant d'aller retourner sous leurs pioches les ossements et la poussière des morts.

Avant de pénétrer dans Téglise par une porte latérale à la droite du cloître, je regarde dans un vestibule une belle statue de Paul Jove revêtu de ses habits sacerdotaux; le célèbre historien se lient accoudé sur les volumes superposés de ses ouvrages; ses pieds dédaigneux foulent les livres qu'il a réfutés. Qui donc lit aujourd'hui Paul Jove, hors quelques érudits patients et inconnus? J'entre dans la nef presque entièrement remplie par les échafaudages des maçons qui la réparent. Au-dessus de la porte du milieu s'élève une sorte de galerie nommée le Sacrario (lieu saint); c'est là que furent déposées les fameuses reliques que \% pape Clément VII, d'exécrable mémoire, donna aux Florentins pour leur faire oublier la liberté qu'il avait noyée dans le sang. Pie IX voudrait bien encore, au moyen de pareils dons, garrotter de nouveau l'Italie dans les fers qu'elle a glorieusement brisés, mais le temps des palliatifs miraculeux est passé ; on n'endort plus les âmes avec des simulacres, et tous les os du crasseux et puant saint Labre ne conjureront pas la justice armée des soldats de Victor-Emmanuel et de Garibaldi. Je parcours les nombreuses chapelles qui se déroulent de chaque côté de la nef. Je ne m'arrête et je n'arrêterai mes lecteurs que devant les sculptures et les tableaux qui sont dignes d'admiration. Dans deux chapelles parallèles se dressent sur quatre colonnes de marbre, aux chapiteaux composites, les deux chaires de Donatello, du plus beau travail ; elles sont décorées de bas-reliefs, mi-partis en chêne et mi-partis en bronze, représentant plusieurs traits de la vie du Christ. Quelle pureté de dessin I quelle force I quel naturel et quel mouvement dans tous ces personnages! Les deux tons bruns différents, du bois et du bronze, charment les yeux comme une nouveauté, tandis que l'âme est frappée par l'expression vraie de chaque figure d'apôtre et de sainte femme. Cette œuvre de Donatello mourant révèle le génie et la foi de l'artiste^

Dans une autre chapelle, je remarque une Sainte Famille, sur J)ois, du quatorzième siècle. Quelle naïveté dans la Vierge et l'èn-

fant ! Les saints qui les contemplent respirent la compassion et le respect ; parmi eux se trouve sainte Concordia martyre, dont le >1sage mystique vous poursuit de sa placidité.

Dans la chapelle suivante est une peinture grecque sur fond d'or d'une étonnante conservation ; au centre du tableau rayonne un saint Jean-Baptiste; tout alentour s'enroulent comme un chapelet de petites compositions exquises qui reproduisent en miniatures divers actes de la vie du Précurseur.

J'entre dans la vieille sacrislie; c'est une des parties les plus rares de l'église. C'est encore Donatello qui est l'auteur du beau sarcophage de marbre placé au milieu de cette chapelle. Les figurines s'y enlacent aux festons de fleurs et de fruits. Au-dessus, s'élève une table de marbre qui sert aux prêtres pour se vêtir. Ce sarcophage renferme les restes de Jean de Médicis et de Piccarda, sa femme, qui tous deux firent réédifier la basilique de Saint-Laurent (en 1423), après que l'église primitive du quatrième siècle eût été détruite par les flammes. Dans une des plus grandes chapelles de la nef, se trouve le mausolée de Jean et de Pierre de Médicis, fils de Côme*, par André del Verrochio; la bière en porphyre est soutenue par des supports en bronze recouverts de feuillages; on dirait de véritables arbustes. Les Indiens couchent ainsi leurs morts sur un hamac suspendu à des rameaux. Le monument est entouré d'une grille en bronze, où fourmillent mille fantaisies charmantes. En face de ce tombeau sont trois armoires, dans lesquelles on a récemment enfermé les fameuses reliques données par Clément Vil, dont j'ai parlé plus haut ; elles sont closes dans des urnes d'argent et dans des boîtes d'or et de cristal de roche ciselées et gravées avec c^t art merveilleux qui fut une des gloires de la Renaissance. Les pierres précieuses éclatent sur tous ces reliquaires de formes diverses.

Je me fais conduire dans la chapelle des Princes ou sépulture des grands-ducs de Toscane. Au fond de la nef, je passe, à droite, une porte ; je traverse un vestibule et pénètre dans cette rotonde d'un aspect éblouissant : elle est revêtue jusqu'à la coupole de marbre et de pierres dures formant des mosaïques. Fondée par Ferdinand I'', cette chapelle fut d'abord destinée à recevoir le tombeau du Christ qui est dans le temple de Jérusalem. L'émir Facardin avait fait espérer au grand-duc qu'il pourrait l'enlever aux Turcs, et

* Qui présida la république de Florence et fut surnommé le Père de la patrie.

le lui offrir. Cette promesse ne s'accomplit point et la somptueuse chapelle fut plus tard transformée (1604) en sépulture des Médicis. La forme du monument est octogone ; huit divisions en composent le pourtour : dans Tune, est la porte d'entrée faisant face à Tautel; dans les six autres, des tombes de grands-ducs surmontées de leurs statues en bronze. La statue de Ferdinand !•', par Jean de Bologne, est la plus belle. La grande coupole a été peinte à fresque et ornée de moulures en stuc doré, sous le règne du dernier grand-duc ; elle est éclatante, mais ne mérite point d'être décrite. Au-dessous du pavé de mosaïque sur lequel nous marchons, est le caveau renfermant les corps des princes et des princesses de la famille grand-ducale.

J*ai réservé pour la fin démon exploration la visite de la sacristie nouvelle dite chapelle des tombeaux, construite par Michel-Ange, • où se trouvent les statues ses plus renommées. Ici, point de vains ornements, point de marbres et de pierres de couleurs distrayant les yeux des œuvres d'art. Le plan de cette chapelle est presque semblable à celui de l'ancienne sacristie, mais la sobriété des décorations révèle la main du génie. En entrant, l'attention se concentre sur les deux fameux tombeaux de Julien, duc de Nemours, frère de Léon X, et de Laurent II, neveu du même Pape, qui fut un des violateurs de la république et le lâche spoliateur du duc d'Urbino.

Lorsque Clément VU, ligué avec Charles-Quint, se fut emparé de Florence à laquelle il imposa pour maître son bâtard, il contraignit Michel-Ange, ce fier défenseur de la liberté vaincue, à travailler à cette sépulture de sa famille. Les statues qu'exécuta le grand homme ne sont pas l'effigie des deux princes dont la mémoire était délestée des Florentins, mais des figures pour ainsi dire idéales, où Michel- Ange se complut à reproduire la lutte et la douleur de sa patrie.

Sur le tombeau de Julien, la tête de la statue assise est inspirée et résolue, comme le fut un moment la noblesse florentine, lorsqu'elle jura dans l'église Saint-Nicolas de défendre la république menacée. Deux figures d'ornementation, représentant le Jour et la Nuit, sont placées sur le sarcophage. Michel-Ange a fait quatre vers superbes sur cette dernière figure :

c Grato m'é il sonno, e più Tesser di sasso Mentre che il danno e la vergogna dura; Non veder, non sentir m'é gran ventura.

Perô non mi deslar; deh parla basso*! »

* « Le sommeil m'est doux, il m'est plus doux encore d'être de

Ui L ITALIE DES ITALIENS.

Ces vers sont comme le sceau de la pensée secrète de Tartiste patriotique, il craint que le marbre ne suffise pas à l'exprimer, il lui prêle la voix courageuse de la poésie. Esprits ailiers î instituteurs éternels des âmes fortes, on aime à vous renconirer dans Thistoire ! on vous salue comme les vrais souverains de Thumanilé, les seuls devant qui la postérité s'incline.

Dans le tombeau de Laurent, l'idée douloureuse et fixe de l'artiste est plus évidente encore. Quelle expression navrante et profonde dans cette tète de jeune guerrier, que le peuple clairvoyant a nommé il Pensieroso ! Non, ce n'est point là ce Laurent II, hautain et cruel ; ce front qui médite, cet œil qui pénètre, cette bouche qui frémit, c'est le symbole de Florence enchaînée, qui rêve au jour où ses fers tomberont. L'Aurore et le Crépuscule décorent ce tombeau et font pendant aux figures du Jour et de la Nuit du tombeau pa* rallèle.

Dans la même chapelle, est la grande statue inachevée de la Vierge de Michel-Ange, tenant dans ses bras l'enfant Jésiis. C'est bien la mère d'un Dieu : l'ampleur, la force et la noblesse éclatent dans les contours, dans l'attitude et jusque dans les plis du vêlement.

Je traverse de nouveau la nef et le cloître; les ouvriers qui ont fini leur sieste et leur repas travaillent en chantant ; ils mêlent à leurs refrains le nom de Garibaldi; ils interrompent leur chant pour faire des commentaires sur questo gran prode (sur ce grand héros), saint nouveau aux miracles évidents d'une légende incontestable.

Le soir, le professeur Ragnolti vint chez moi, comme il me l'avait promis, puis arrivèrent le comte Faïna, le chevalier Berardi, le poète DairOngaro et le jeune Zanini. Nous ne parlâmes que de Garibaldi ; il était devenu la préoccupation générale. On ne savait encore rien de certain sur le but de son expédition. Nous bûmes du thé à la réussite de son entreprise, boisson pythagoricienne qui, quelques jours plus tard, fut remplacée, dans un nouveau toast, par le fameux vin de Marsala rendu doublement célèbre par le héros.

marbre tant que dure la perversité et la honte. Ce m'est une grande félicité de ne rien voir et de ne rien sentir; ne m'éveiUez pas; de grâce» parlez -bas. »

Les matinées de printemps, si radieuses en Toscane, me conviaient chaque jour à quelque nouvelle excursion. J allai, le lendemain, au Poggio impériale, villa grand-ducale située au midi de Florence. Je passai la porte Saint-Pierre en Gallotino (ou porte romaine) qui conduit à la route de Sienne; je pris à droite une longue avenue bordée de hauts chênes-ver (s et de cyprès séculaires s'enchevêtrant et se déroulant jusqu'au sommet d une riante colline où s^éléve la villa royale. Au seuil de celte sombre avenue sont deux piédestaux portant des aigles impériales et Técusson des Médicis ; puis se dressent sous les rameaux noifs les statues d*Homère, de Virgile, de Dante et de Pétrarque. La voiture suit au pas cette allée monumentale, imposante décoration qui forme comme un corridor spacieux au Poggio impériale. Je mets pied à terre et franchis la vaste esplanade entourée d'une grille de fer, dont la porte est surmontée de deux figures représentant Atlas et Jupiter. Ce palais d'été des grands-ducs de Toscane a été construit aux seizième et dix-septième siècles; la situation en est délicieuse; il est entouré de jardins et de serres et s'adosse à la riante colline d'Arcetri. Je passe sous le péristyle à colonnes et je monte, précédée du custode, Pescalier qui conduit au premier étage ; je m'arrête tout à coup, frappée d'admiration, en face d'une statue de Vestale qui semble garder le seuil des appartements royaux. Cette figure antique est une des plus émouvantes que j'aie vues. La tète en marbre blanc a une expression de douleur et de mystère qui s'empreint dans le souvenir et y reste à jamais; les mains superbes sont également en marbre blanc, mais tout le coips pudique est couvert d'une longue draperie en marbre noir qui descend jusqu'aux pieds. Ce vêtement de deuil, dont le visage et le cou se détachent comme la pâleur de la mort des plis d'un drap funéraire, frissonne et se meut; on croit sentir, au travers, les palpitations d'un cœur recueilli et chaste qui songe aux amours impudiques et aux morts sanglantes dont ce palais fut le témoin. Elle a vu, la pure Vestale, passer Giordano Orsini, l'assassin furieux de sa femme, Isabelle de Médicis (tille de Côme I"); elle a \u les folles amours de cette belle duchesse dOrléans* qui, prise de la nostalgie des plaisirs de la Régence, étourdit et charma Florence par ses intrigues et ses caprices, et força son mari Come III à la

* Fille du régent.

il6 L'ITALIE DES ITALIENS.

renvoyer en France, où elle s'abrita dans Tabbaye de Montmartre, cloître de liesse et de volupté qui lui fut plus cher que son duché perdu.

Je parcours les chambres et les corridors silencieux peuplés de marbres antiques et de portraits en pied des grands-ducs et des grandes duchesses. Un buste grec de Méduse me saisit au passage comme si le dard d'un des serpents enroulés dans sa chevelure m'avait percé au cœur. Quelle tête fine et féroce ! les yeux pétillent, on les dirait peints et brillants : un rayon acéré et dominateur en jaillit; le nez, mince et droit, se dilate et aspire la vengeance; entre les lèvres seirées éclatent comme des perles de petites dents prêtes à mordre. C'est bien le symbole de la méchanceté, mais d'une méchanceté charmante qui s'insinue et s'impose. Cette figure me rappelle la jolie Anglaise, inon irritante et séduisante compagne de route à travers les Apennins. L'art antique ne grimace jamais; il revêt la personnification du vice et du crime d'une sorte d'idéal, il en fait des dieux malfaisants, mais ce sont encore des dieux.

Un portrait eu pied de Catherine de Médicis jeune m'arrête par ce même charme du mal poétisé empreint sur le buste de Méduse; elle est debout, svelte et pensive, la jeune princesse qui devait conseiller plus tard la Saint-Barlhélemi, sa bouche ironique et voluptueuse fait une moue de dédain ; ses yeux noirs perçants projettent leurs rayons froids et directs comme des poignards sur les yeux d'un épagneul qu'elle caresse. On sent une sorte d'affinité entre les penchants de la femme et l'instinct de l'animal; tous deux semblent prêts à déchirer qui leur déplaît et à courir sus à qui les gêne.

Rien de troublé ni de combattu dans l'admiration qu'inspire une petite statue d'Apollon, d'une beauté rayonnante, attribuée à Phidias; c'est le plus rare des marbres antiques du Poggio impériale. C'est la grâce voilée de l'adolescence et l'aurore éclatante du dieu du jour.

J'aiTive dans la grande salle de bal peinte en grisaille ; je la regarde à peine et m'accoude aussitôt sur le balcon de la fenêtre du milieu que le custode vient de m'ouvrir, en me disant : « Ecco il colle d'Arcetri! » J'ai à mes pieds un champ inculte qui s'étend derrière le palais et que domine un peu à gauche la colline d'i4rcètriy célèbre par le vin Verdea et plus encore par le souvenir de

L'ITALIE DES ITALIENS. il7

Galilée. Voilà U piano di GiuUariy où, du milieu des vignes et des oliviers, s'élance la terre del Gallo qui servit d'observatoire à co génie puissant ; tout près est la vUla del Gioiello, où le fier persécuté, encore tout meurtri des tortures de Tinquisition romaine, passa, par Tordre du pape Urbain YIII, les dernières années de sa vie. Durant la nuit, il observait les astres, dont bientôt ses yeux défaillants cessèrent d'entrevoir la clarté. Le monde incommensurable de ses explorations sublimes lui fut dérobé avant le monde borné où il vivait; la cécité devança la mort comme une avant-courrière sombre; durant le jour, stoïque et résigné, le simple grand homme se plaisait auK travaux des champs ; il enseignait aux paysans la culture des vignes et la fabrication du vin Verdea. C'est ainsi que son nom s'est perpétué dans la mémoire des contadini toscans. Pas un vigneron qui ne le connaisse, ce nom immortel ; pas un vendangeur qui ne le répète, en cueillant les grappes aux ceps pliants; pas une jeune fille qui, en s'en retournant le soir à la ferme, au temps des vendanges, ne se montre la tour que je contemple, en disant : « Ecco la torre di Galileo ; » et lorsque tout ce peuple des campagnes va prier à Santa-Croce *, il s'agenouille devant le mausolée du philosophe illustre et l'invoque comme un saint vénéré; les foudres de Rome ont déifié celui qu'elles croyaient abattre ; elles en ont fait un martyr pour la foule. L'imagination du peuple italien se plaît aux légendes ; elle entoure d'une sorte de merveilleux la vie de tous ses grands hommes ; c'est ainsi que leur trace se perpétue de siècle en siècle dans le souvenir de ces esprits poétiques et naïfs; ils retiennent les noms des génies fameux sans mémo connaître leurs œuvres. Galilée a-t-il été poêle? Dante, Pétrarque et TArioste. astronomes ? Beaucoup l'ignorent ; mais, pour eux, leurs noms sont ceux d^uomini divini, et ils les donnent sur les fonts baptismaux leurs enfants.

Deux petits paysans qui vendaient des fleurs se disputaient un jour, devant moi, sur une place de Florence, en s'appelant Dante et Pétrarque; je souris et je fus charmée. Est-il un laboureur français ou un fermier anglais qui se nomma jamais Corneille ou Shakspeare? Est-il même \m pêcheur breton, malgré la tombe fastueusement romantique du Grand-Béj qui ail choisi, pour parrain de son fils,Chateau-

* Église de Florence dont je parlerai bientôt et où se trouve la tombe de Galilée.

briand? Dans les peuples trop positifs, le relentissement de la gloire ne pénètre pas à travers les masses; un niveau terne et plat les abaisse ; il faut, au tonnerre, les monts pittoresques pour se répercuter; dans les zones uniformes et planes, il meurt presque sans écho.

terre italienne ! terre nourricière et affable, mère du beau et de rharmonie! je t'aime, parce que tu aimes encore tout ce qui est indépendant de la fortunb et de la matière. Il suffit de dire aux Italiens : Voilà un artiste ! pour qu'ils regardent attentifs et bienveillants un pauvre être raillé parmi nous. Je pense au philosophique chanteur de Sienne et je me dis : « Il a raison, il est heureux ; il ne mourra pas de faim avec ses dix écus par mois ! » Le sort des Gilbert et des Hégésippe est inconnu en Italie. La misère, d'ailleurs incertaine, du Tasse tient à son amour qui froissa Torgueil des princes de la maison d'Esté.

Tout en rêvant de la sorte, je regarde la campagne embrasée. Près de la maismi où mourut Galilée, est la villa Bugia, où l'historien Guicciardini écrivit ses annales. Chaque fois que le nom d'un écrivain ou d'un poète est prononcé, nous inclinons la tête c^mme devant la seule royauté durable. Le soleil poudroie sur les cultures de mûrier s, d'oUviers et de vignes qui couvrent les coteaux; le thym, la roquette et les bruyères remplissent les interstices du sol ; leurs arômes se mêlent aux parfums des fleurs du jardin royal qui se déploie à ma droite en retour de la villa; à gauche, dans un sentier ombreux, quelques paysans poussent des ânes chargés d'herbes ; d'autres bêchent la terre ou tracent des sillon^ en chantant; les abeilles bourdonnent, les cigales jettent leurs petits cris monotones ; les papillons et tous les insectes du printemps frôlent la végétation eml^umée. Je goûte, en face de ce paysage et de ce ciel radieux, une de ces heures de quiétude et de bien-être qu'on voudrait éterniser. Qu'il serait bon de vivre là, au soleil, dans une de ces chambres qu'habita Galilée!

J'oublie le custode qui m'attend et prend patience en faisant un moment de sieste dans un des fauteuils de la salle de bal. - En sortant du Poggio, je tourne à droite à travers une ^orte de bourg où se trouvent une église, un couvent, quelques maisons et une bettolla; une belle Toscane allaitant un enfant se tient sur la porte de la petite auberge ; elle m'engage à me rafraîchir et m'offre du vin d'Arcetri. J'en bois quelques gouttes que je noie dans un

verre d'eau. Je demande à la mère le nom de son nourrisson garrotté dans une sangle comme les enfants sculptés sur la frise de l'hospice de la place de VAnnunziata. Elle me répond qu'il s'appelle Arioste.

« Mais ce n'est pas là le nom d'un saint, lui dis-je.

— Un tisserand de l'endroit, grand liseur, lui a donné ce nom, réplique-l-elle.

— Et votre curé l'a permis?

— Questo fa niente al fraie (ceci ne fait rien au prêtre), » répond-elle en riant.

Je donne à la mère et à l'enfant quelques monnaies de cuivre à l'effigie nouvelle du roi élu et, accompagnée par mille actions de grâce, je remonte en voiture et redescends l'avenue où trônent deux des poètes immortels, parrains des fils de la Toscane.

Le même jour, je visite SantaMaria del Fiore, leÈaptistère et le Campanile de Giotto. Que dire de ces trois monuments qui n'ait été dit? La place du Dôme, où ils se dressent, est irrégulièrement entourée de maisons qui la déparent et Tempêchent d'égaler en beauté la place de Saint-Marc et la Piazzetta de Venise ni même les places du Campo Santo de Pise et de la cathédrale de Sienne. Mais, pris séparément, chacun de ces trois monuments ravit et étonne. J'examine d'abord les portes de bronze du Baptistère que j'ai vues éblouissantes un soir au reflet des illuminations ; elles sont maintenant inondées des rayons du soleil. Les plus belles sont celles de Lorenzo Ghiberti, mille fois décrites; elles regardent la façade du Dôme. L'artiste les fit à vingt-cinq ans. Une tête chauve, fine, expressive, se détache au-dessus de la corniche qui encadre le bas-relief représentant la reine de Saba; cette tête est celle du père de Ghiberti. On est ému du sentiment qui inspira au statuaire l'idée de déverser sa gloire sur celui auquel il dut la vie et de placer là, comme le couronnement de son œuvre, le portrait de son père au lieu du sien.

J'entre dans le Baptistère; cet édifice de forme octogone fut primitivement un temple de Mars. Je trouve à gauche les fonts baptismaux ; la cuve en marbre blanc est ornée de fins bas-reliefs par André Pisano ; derrière se dresse dans une niche une belle statue du Précurseur. Un prêtre à figure repoussante, couvert d'un surplis sale, baptise e» ce moment trois nouveau-nés. Les enfants,

i20 i'ITALïE DES ITALIENS.

sous Taspersion d'eau froide, font retentir de leurs cris perçants la rotonde silencieuse : on dirait qu'ils sont épouvantés de la figure diabolique de cet homme qui les fait chrétiens. La beauté devrait être une des conditions de tout sacerdoce. Un monstre, revêtu d'ornements sacerdotaux ou d'oripeaux royaux, inspire toujours au peuple une instinctive répulsion.

Je fais le tour de la rotonde; â gauche est Fautel de saint Zanobi, qui renferme une image miraculeuse du Christ, puis le mausolée ^du pape Jean XXIlï, déposé par le concile de Constance, et qui vint mourir à Florence. Ce monument est une œuvre des plus rares de Donatello ; la figure de la Foi qui le surmonte est de Michelozzi. A côté est le tombeau d'un évêque de Florence ; vient ensuite le maître-autel que couronne une apothéose de saint Jean-Baptiste, sculptée au dix-huitième siècle. Plus loin se trouve un grand candélabre du treizième siècle, en marbre blanc, formé par uhe colonne d'un travail exquis ; un lion couché lui sert de base ; une petite statue de moine, expressive, animée et tenant dans la main gauche un chandelier tordu, s'élance du chapiteau. A côté est un très-beau sarcophage renfermant les cendres de saint Jean de Velletri.

L'autel de sainte Madeleine est celui qui me retient le plus longtemps; la figure en bois de la pécheresse, par Donatello, est un chef-d'œuvre de tristesse et d'ascétisme ; exténué par la pénitence, ce corps amaigri souffre et respire ; l'amour divin l'a consumjé ; on sent l'âme frémir sous ces muscles décharnés.

Au-dessus des autels et des tombeaux dont je viens de parler, court une sorte de galerie formant des tribunes à sveltes colonnettes couronnées par les figures des patriarches et des prophètes en mosaïque sur fond d or. Des scènes de la Bible et de l'Évangile, également en mosaïque sur fond d'or, recouvrent toute la voûte de la coupole. Je crois revoir un fragment de Saint-Marc, et je reste appuyée peiisive contre l'un des piliers qui encadrent l'autel de sainte Madeleine. Un jour voilé tombe d'en haut dans la rotonde recueillie ; les enfants baptisés ont cessé de crier; leurs mères les emportent dans leurs bras^; je suis seule en compagnie d'un bedeau qui m'offre de me montrer le tabernacle; c'est un autel portatif en argent massif, pesant trois cent vingt-cinq livres, que l'on expose au centre du Baptistère le jour de la fête de saint Jean-Baptiste ; il est couvert de bas-reliefs merveilleux exécutés pai»les plus grands artistes

L'ITALIE DES ITALIENS. m

florenlins du quinzième siècle. Au-dessus se dresse un grand crucifix d'argent entouré de figurines ; de chaque côté sont les statues de la Foi et de la Paix, en argent guilloché; tout ce tabernacle merveilleux est rehaussé d'or, d'émail et de lapis-lazuli. Tandis que je contemple ce chef-d'œuvre d'un siècle croyant, devant la porte du Baptistère, par laquelle une zone de lumière se projette sur le pavé, passent et repassent les vendeurs de journaux criant les 7move di Garibaldi, J'achète, en sortant, une de ces feuilles, pensant qu'elle renferme quelque dépêche télégraphique sur le héros. Je n'y trouve qu'un commentaire sur son expédition aventureuse.

Je fais le tour du Campanile de Giotto, me tenant un peu à dislance, la tête renversée. L'admiration que cette merveille inspirait à Charles-Quint me gagne. Cette tour carrée, haute de deux cent cinquante-huit pieds, est revêtue de la base au sommet de plaques de marbre blanc, noir et rouge, alternées de bas-reliefs et de statues. Les philosophes y sont mêlés aux saints, la Fable à la Bible. Phidias, Apelle, Orphée, Platon, Arislole, Plolémée, Euclide y resplendissent, à côté des Évangélistes. GiottOy Luca délia Robbia, DonatellOy Andréa Pisatw, senties principaux auteurs de ces sculptures expressives. Je remets à un autre jour l'ascension du Campanile, du haut duquel Florence apparaît comme la carène d'un navire autour d'un grand mât.

Je fais le tour du Dôme ou Sanla Maria del Fiore, nom suave que l'église emprunte au nom même de Florence et à ses armes primitives : un lis rouge sur charnp blanc. La construction de celte mémorable basilique fut commencée, en 1298, par Arnolfo diLapo, et ne fut terminée qu'après cent soixante ans. Giotto y travailla et en peignit la façade qu'il orna de statues et de bas-reliefs. Cette façade fut sacrilégement démolie au seizième siècle pour y substituer une façade plus moderne qui n'a jamais été faite; sur les murs nus qui entourent le portail, on aperçoit les traces nébuleuses de ces peintures à jamais regrettables; la coupole, œuvre de Brunelleschi, dépasse en hauteur celle de Saint-Pierre de Rome et fut construite un siècle auparavant. Michel-Ange disait, en la considérant : « Il est difficile de faire aussi bien et inrpossible de faire mieux. » Une élégante lanterne, surmontée d'un globe portant une croix qui resplendit sur le fond du ciel, couronne cette coupole.

La nef est en forme de croix latine, toute revêtue à l'extérieur de marbres de couleur décrivant des dessins gothiques. « C'est une

Page 1