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des belles choses du monde et des plus somptueuses, » dit Montaigne, qui jugeait que tous ces marbres n'étaient pas fort naturels, il se trompait; ils sont aussi éclatants qu'aux premiers jours, et les siècles ont passé sans les ternir.
J'entre dans l'église et crois pénétrer dans une caverne de glace, tant le froid qui y règne contraste avec la chaleur brûlante du jour. Une lumière voilée filtre à travers les superbes vitraux dessinés par Ghiberti et répand toutes les teintes du prismie sur les mosaïques du pavé. Le vaisseau se divise en trois nefs correspondant avec les trois portes de la façade. Quelques statues et quelques tombeaux décorent seuls les deux nefs parallèles. Les autels se groupent sous les trois petites coupoles, autour du maitre-autel qui se dresse sous la grande. Je m'arrête à gauche, dans la petite nef, devant les mausolées de Giotto et de Brunelleschi; créateurs de celte église merveilleuse, ils avaient droit d'y dormir en paix. Je remarque dans la demi-lune, au-dessous des orgues, un magnifique bas-relief en terre vernissée de Luca délia Robbia ; quelle grâce dans ces nuées d'anges entourant le divin Maître qui prend son vol vers le ciel ! Ce chef-d'œuvre sert de couronnement à la porte qui conduit à la vieille sacristie, par Brunelleschi ; des statues d'évèques la décorent. C'est dans cette sacristie que se réfugia Laurent de Médicis pour échapper au poignard de la conjuration des Pazzi qui immolèrent son frère. J'arrive sous la grande coupole toute revêtue de fresques par Vasari. Le maitre-autel est couvert de bas-reliefs de marbre de plusieurs époques et de différents maîtres. Derrière l'autel est un groupe inachevé par Michel-Ange représentant Joseph dArimathie, soutenant le corps du Christ; les pieds et les mains du Sauveur sont percés par les clous de la croix ; tout le corps divin exprime bien l'affaissement de la mort.
La chapelle de la petite coupole de droite est en ce moment tout illuminée par les cierges qui brûlent sur Taulel de saint Antoine; des femmes prosternées prient avec ferveur ; quelques hommes du peuple psalmodient des versets latins ; un prêtre officie, couvert d une chasuble éclatante. Je passe sous la petite coupole du centre formant le bout de la^roix latine : cette chapelle est dédiée à san Zanobi. Le sarcophage du saint est revêtu d'admirables bas-reliefs, par Ghiberti. Sous la troisième petite coupole de gauche est la chapelle dédiée à saint André; c'est là qu'on trouve la fameuse Méridienne. Tandis que je la considère, j'entends deux voix qui mur*
L'ITALIE DES ITALIENS. Ii3
murent derrière un autel soutenu par de sveltes colonneltes ; je fais le tour de l'autel et j'aperçois un de ces frêles Florentins ressemblant au Rodolphe du jardin deBoboli, assis sur le bord d'une niche auprès d'une jeune fille qui n'a pas seize ans ; il presse dans ses mains les mains de la belle enfant qui le repousse en disant : € Non si deve far Vamore in chiese, vedete questo frate (on ne doit pas faire l'amour dans Téglise; voyez ce prélre); » et elle lui désigne du regard la chapelle parallèle de saint Antoine, où un prêtre est debout devant le tabernacle qui resplendit.
« Anchè i fratifan Vamore (les prêtres font aussi Tamour), » répond le jeune homme en riant.
Mais la jeune fille, se levant, réplique, en faisant le signe de la croix : « Se voleté parlar d'amore, andiamo via (si vous voulez parler d'amour, sortons). »
Le jeune homme la suit; ils passent sous la petite nef de gauche. Je marche derrière eux et, sans les perdre de vue, je m'arrête pour regarder un vieux tableau de Domenico Michelino, où le Dante est représenté vêtu d'une toge rouge et couronné de lauriers ; d'une main il tient son poème et de l'autre il indique les figures créées par son génie, peintes dans le fond du tableau. L'Italie a toujours admis dans ses églises les hommes illustres à côté des saints. J'aime ce cuUe ; le génie étant une émanation de Dieu, a droit d'être consacré dans ses temples. Un frère franciscain, nommé frère Antonio, commentait Dante au quinzième siècle, dans cette église même de Santa Maria del Fiore, comme il eût fait d'un texte sacré.
Nos deux amoureux marchent devant moi ; ils sortent de l'église par la porta dd Cocomero, couronnée du beau mausolée, en chêne sculpté, d'Alexandre de Médicis, bâtard du pape Clément VII, qui fut assassiné par Lorenzaccio (Lorenzino). Je pense au drame d'Alfred de Musset, et, pendant que je regarde la superbe décoration extérieure de la porte, je vois le jeune Florentin et la jolie fille brune monter dans une des voitures qui stationnent de ce côté de la place du Dôme. « Fiesole ! j» crie le jeune homme au cocher. Les chevaux partent, emportant sous les ombrages fleuris de la vieille ville étrusque ce roman commencé dans une église.
La porte du Cocomero est ornée à l'extérieur de colonnes en spirales, dont les deux plus grandes ont pour base des lions d'une fière allure; sur ces colonnes s'élèvent les statues des propliètes
entourant Dieu le Père; au-dessus est la Vierge et TEnfant au milieu de deux anges. Celte porte latérale est fort belle. Je marche autour rfe la nef extérieure, admirable dans le haut côté d'où s'élance la coupole. Je m'arrête au sud-est et me réchauffe au soleil, sur la pierre même de Dante (sasso di Dante), C'est là que le grand poëte aimait à se recueillir. Je donne un regard aux deux statues modernes d'Arnolfo di Lapo et de Brunelleschi, qui contemplent souriants ce temple élevé à Dieu par leur génie.
Ce même jour (vendredi, 11 mars 1860), nous allons le soir au Ihéàtre de la Pergola avec le comte Faïna et le chevalier Berardi. La salle, moins vaste que celles de la Scala à Milan et de Saint- Charles à Naples, est toute blanc et or. Elle est riante et telle qu'il convient à l'élégante Florence. On joue le Trovatore et un ballet tiré des Mystères de Paris. J'aperçois dans une loge d'avant-scène une femme vêtue d'une robe flottante en cachemire blanc drapée à l'antique et retenue par des agrafes d'or aux épaules éblouissantes ; un de ses beaux bras nus s'accoude sur la balustrade couverte de velours rouge ; ses cheveux sont massés comme ceux de la Polymnie. La galerie des Offices inspire de ces fantaisies de toilettes grecques qui, à côté, font paraître guindées et ridicules nos modes modernes. Le comte Faïna me dit : « Celte dame est une étrangère, » Je la lorgne et souris, en reconnaissant la belle Anglaise du jardin de Boboli et des Cascine ; dans le fond de la loge se lient penché derrière elle son page Rodolphe; le roman sans doute est accompli. Mais bientôt l'attention est distraite du double spectacle de la scène et des loges remplies de femmes charmantes; les hommes sortent de la salle; des groupes se forment dans les couloirs et deS murmures de voix, parmi lesquels se distingue le nom de Garibaldi, se croisent de toutes parts. M. Berardi nous quitte pour aller s'informer de ce qui se passe ; il revient aussitôt nous apprendre la nouvelle du débarquement de Garibaldi dans un port toscan, voisin de la frontière papale. Tous les régiments italiens qui se trouvent à Florence doivent partir la nuit même pour la frontière. La préoccupation patriotique fait oublier le ballet; on cause et on gesticule, on fait mille commentaires sur les éventualités qui se préparent» A la lin du spectacle, les personnes qui attendent leurs voitures dans la belle salle du foyer en stuc blanc, ornée de grands divanS en velours rouge, se parlent avec animation ; dans les rues, le peuple crie ; Vive Garibaldi !
Ainsi, mes excursions d'art étaient alternées par les événements politiques. Le lendemain, j*allai visiter le BargelloXe vieux donjon aux murs cyclopéens, construit par Arnolfo di Lapo,a servi tour à tour de résidence aux podestats et de prison redoutable, où Tinquisition appliquait ses tortures. Le faîte du Bargello est couronné de créneaux; une tour dans le style de celle du palais Vecchio le domine. C'est à Cette tour (de Saint-Polinairè) qu'on sonnait autrefois le couvre-feu; la vieille cloche du Bargello se fait encore entendre chaque soir, de dix à onze heures, comme un signal mélancolique du sommeil. Elle tintait aussi, sous les derniers grands-ducs, lorsqu'on exposait au carcan les condamnés aux galères. Durant le moyen âge, on peignait sur ses murs extérieurs l'effigie des rebelles et des traîtres. En 1343, le peuple, après avoir chassé Gauthier de Brienne, duc d'Athènes», lui infligea, ainsi qu'à ses partisans, ce pilori de la postérité. La paroi du nord conserve encore quelques vestiges des peintures de Giottino, qui représentent le tyran abattu et maudit par le peuple. Du même côté, contre le mur du palais sombre, se trouve une niche, revêtue d'une fresque qui représente saint Bonavenlure accomplissant un miracle. Le temps a presque effacé cette composition. Près de l'angle du midi est une belle fontaine; la vasque est formée par un sarcopliage antique; deux dauphins (sculpture moderne) y font jaillir l'eau. J'entre dans le Bargello par une porte cintrée; je pénètre dans un corridor tortueux et voûté, tout empreint de mystère. Je traverse la cour centrale; elle est encombrée de marbres brisés. Des ouvriers maçons réparent en ce moment le vieux monument; les uns portent des poutres, les autres font jouer le marteau et la truelle, en chantant en chœur Thymne de la maison de Savoie. C'est dans cette cour que le grand-duc Léopold, après avoir aboli l'inquisition (1782), lit faire un feu de joie des instruments de torture que renfermaient les cachots du Bargello.
Je monte dans les vastes salles voûtées par un escalier à rampe sculptée. Plusieurs murs tombés, qu'on reconstruit, décrivent çà et là des précipices; dans l'angle nord du premier étage se trouve la chapelle peinte par Giolto; les fresques précieuses du peintre divin avaient été, durant plusieurs siècles, couvertes d'un enduit
* Un gentilhomme français, nommé podestat de Florence, qui supprima la répubUque et s'empara de la souveraineté.
de chaux qu'on a fait disparaître; le portrait de Dante jeune, peint par son aroi, rayonne sous ces arcs gigantesques. Il est là, ranimé, le fier Gibelin, beau, rêveur et doux; on dirait qu'il parle àBéatrix. Il n'a point l'expression amêre et taciturne de tous ses portraits connus. 11 tient à la main une branche de grenadier, dont les fruits éclatent comme un sourire. Je contemple longtemps l'image ycnérée et j'en emporte l'empreinte dans mon souvenir en sortant du Bargello.
Dans une rue voisme, je m'arrête en face d'un grand palais qui porte sur son fronton aristocratique des écriteaux de chambres à louer, ie me trouve si mal dans Thôlel où nous sommes descendue^ que ridée me vient de visiter ces appartements meublés. Je traverse une belle cour, au fond de laquelle jaillit une fontaine. L'intendant du palais me montre, au premier étage, un petit logement précédé d'une immense antichambre, où des chaises d église sont alignées. « C'est là, me dit-il, que chaque soir le prêtre Gavazzi vient prêcher la liberté ; il attire beaucoup de monde et surtout des femmes, car il est fort beau, ajoute l'intendant, cela distraira madame.
— Chaque soir c'est trop souvent; répliquai-je, si votre logement n'a pas d'autre entrée, ce spectacle en permanence me le rendrait insupportable.
— Questo frate ha moUo talento (ce prêtre a beaucoup d'esprit) » réplique l'intendant.
Nous jugerons plus tard à Naples ce qu'était ce Savonarole contemporain, tnoins l'éloquence, la vertu et le martyre.
Je devais au baron Perrone de San Martine la facilité de visiter tous les monuments de Florence, même ceux interdits au public. J'avais un extrême désir de voir San Donato, somptueuse villa du princ« Demidoff. M. Perrone n'ayant pu m'obtenir celte permission, je me décidai à écrire au prince pour la lui demander : il me répondit avec un aimable empressement qu'il avait donné des ordres pour que son palais, les serres et les jardins me fussent ouverts le mardi suivant.
Le même jour où j'avais visité le Bargello j'allai le soir à la réception de Vieusseux avec notre fidèle Ragnotti et le marquis Dragonetli. Je rencontrai chez Tintelligent vieillard des savants et des littérateurs florentins. La politique était la préoccupation de tous les esprits ; on discuta avec vivacité sur l'expédition de Garibaldi
qu'on croyait en ce moment dirigée contre le Pape. Un prêtre qui se trouvait là dit :
« C'est trop tôt, le Pape ne peut renoncer à son pouvoir temporel avant que toute Tltalie ne soit libre.
— Vous admettez le principe qu'il le pourra et le devra un jour, répliquai-je en riant, cela me suffit; voire pays marche à pas de géant à la liberté et à l'unité, avant un an il lui faudra Rome pour capitale.
— Et alors, dit au prêtre le poète Dall'Ongaro, si le Pape n'abdique pas ses prérogatives de souverain, que pensez- vous que devra faire l'Italie? »
Le prêtre hésita à répondre.
f Si la France vous laisse agir comme je le désire, répliquai -je, il est incontestable que vous n'aurez qu'un élan pour accomplir ce que Garibaldi tente peut-être in tempestivement aujourd'hui, et cependant qui oserait condamner son audace? Vous devez tous aimer cet homme comme le précurseur des grandes luttes héroïques qui feront triompher votre cause.
— È tropyo focoso (il est trop fougueux) dit le prêtre, bisogna ardar piano (il faut aller lentement).
— Il est des heures, repris-je,où le mot de Danton, de l" audace, toujours de Vaudace, doit être la devise des nations.
— Questa Sigmra è infiammata troppo di liber là (cette dame est trop enflammée de liberté), repartit le prêtre.
— ha ragione ! (elle a raison) s'écrièrent les assistants les plus hardis.
—Regardez donc un peu mes amis tranquilles et silencieux, » me dit le bonVieusseux, pour délivrer le prêtre à bout d'arguments, et il me conduisit en face des portraits qui couvrent les murs du salon. Je vis là Manzoni jeune, au noble visage inspiré, près de son gendre Massimo dAzeglio, puis le poêle Nicolini*, que Victor -Emmanuel venait de nommer sénateur eft qui se mourait en ce moment; puis Giusti, l'auteur des satires dont nous retrouverons la tombe à San Miniato; cha*que portrait de poète ou d'artiste portail leur signature autographe ; je lus celle de Gino Capponi au bas d'une tête aux lignes fières et correctes, aussi belle qu'une tête grecque.
* Auteur de plusieurs tragé4ie9 classique^ reniplies d'allusions patriotiques.
i28 ' L'ITALIE DES ITALIENS.
« Ressemble-t-il encore à ce portrait? deraandai-je à Vieusseux.
— Oui, malgré Tàge et les infirmités, répliqua-t-il, ses traits si nobles subsistent. Je l'ai vu ce matin, il est pour quelques jours à Florence.
— Je lui ferai visite, » repartis-je, et en sortant de chez Vieusseux j'emportai Tespérance que je pourrais connaître enfin Tillustre Florentin.
Le lendemain (dimanche, 13 mars), comme je traversais la place du Dôme pour aller au Musée des Offices, j'y trouvai une grande affluence de peuple. Les équipages du prince de Carignan stationnaient devant l'église où le prince s'était rendu pour fêter un anniversaire patriotique. L'archevêque de Florence avait pris la fuite et fait enlever de la sacristie et des autels tous les vases sacrés et tous les vêtements sacerdotaux, les cierges et jusqu'aux petites cloches servant à sonner l'élévation. Il avait fallu aller quérir dans une autre église ce qu'il fallait pour dire la messe. Un prêtre de bonne volonté officiait en ce moment; la foule remplissait l'église et s'étendait sur toute la place. Quand le prince, qui représentait le roi élu, sortit de la cathédrale, il fut acclamé par des milliers de voix. Quelques cris : « Abas Tarchevêque ! » se firent entendre. Le prélat avait jeté le défi, le peuple le relevait.
Dans la rue voisine des Calzajoli, les gamins de Florence vendaient les journaux du jour en criant : Vere nuovesopra Garibaldi (vraies nouvelles sur Garibaldi). J'achetai une de ces feuilles volantes et, appuyée contre les murs de la vieille confrérie de la Miséricorde, j'y lus que Garibaldi, après avoir fait une provision d'armes et de charbon dans le petit port toscan de Talamona, s'était rembarqué avec ses hardis compagnons d'héroïsme; il avait renoncé à une expédition dans les États du Pape et allait évidemment tenter une descente en Sicile.
Tandis que je parcourais le journal je sentis tout à coup une sorte de vertige, j'avais comme un voile sur les yeux, il me semblait que la tour du Giotto vacillait et se penchait vers moi. Lorsque je voulus marcher mes jambes ne me portaient plus; quoique je n'eusse que quelques pas à faire pour rentrer à l'hôtel, je dus prendre une voiture; j'étais comme foudroyée par ce malaise subit. Je revenais à peine à moi lorsqu'on m'annonça le marquis GinoCapponi. Toute sensation de l'esprit réagit sur le corps et nous atteste la dualité de notre être. Même au déclin, quand nos organes se dissolvent, le
choc d'une pensée vive suffit à les ranimer et à retendre leurs ressorts jusqu'à ce que le divorce bienfaisant de la mort s'opère et qu'affranchie de son enveloppe douloureuse l'àme, papillon immortel suivant le symbole des Grecs, sorte de sa chrysalide pour revêtir une forme plus jeune et plus belle. Je me levai de mon fauteuil, joyeuse et raffermie pour recevoir le grand vieillard qui venait d'entrer. Sa mine fière et noble me frappa tout d'abord. Le domestique qui l'accompagne toujours depuis sa cécité, était resté dans l'antichambre. Après les premières paroles de bienvenue je pris la main du marquis et le dirigeai vers un fauteuil; il s'y assit sans hésiter ; ses yeux qui ne voient plus restent ouverts, le regard semble y jaillir encore quand sa physionomie s'anime, de sorte qu'en lui parlant on oublie qu'il est aveugle; sa tête a gardé l'empreinte de sa beauté primitive; la bouche est expressive, le nez aquilin et sur le front intelligent, ombragé d'épais cheveux gris, flotte le reflet d'une âme haute et saine. Nous causâmes d'abord*de Manzoni et de Giorgini, puis du poète inspiré Giacomo Leopardi, qui avait été sou ami et lui avait dédié des vers. Depuis que j'étais à Florence je relisais ses ouvrages et mon admiration pour ce grand lyrique et ce doux philosophe s'avivait à mesure que je me pénétrais de la beauté de sa poésie et de sa prose. « Quelle forme concise et neuve! quelle profondeur de pensée! dis-je à GinoCapponi, si je prononçais mieux l'italien je saurais déjà par cœur ses vers sur la Mort et V amour et son ode à Vîtalie.
— Celle dernière pièce est une des plus belles de la poésie italienne, reprit le marquis, le début est foudroyant, et il se mit à réciter les premiers vers de cette ode si fière.
patria mia, vedo le mura é gli archi * E le colonne e i simulacri e Terme Torri degli avi nostri.
Ma la gloria non vedo,
Non vedo il lauro e il ferro ond'eran carclii
1 nostri padri antichi. Or falta inerme, Nu-Ja la fronte e nudo il petto mostri.
— En voilà un,^oursuivit le marquis, qui aurait été heureux de la renaissance de la patrie; comme il l'aimait cette pauvre Italie mor-
* « ma patrie, je vols les murailles, les arcs de triomphe, les colonnes, les statues et les tours de nos aïeux; mais je ne vois pas la gloire et les armes de nos pères antiques. Italie, maintenant sans défense, tu montres ton front nu et ta poitrine nue ! *
celée et quel noble orgueil il aurait senti en voyant ses lambeaux réunis reprendre un corps et une âme!
— C'est la gloire de vos poètes et de vos écrivains les plus illustres, reparlis-je, d'avoir toujours aimé passionnément la patrie, pleuré sur sa déchéance et poussé ù son affranchissement; ils ont eu rimmortel honneur de tenir ainsi de génération en génération les esprits en haleine et de montrer vivante Tàme de rilalie. Tant que le génie d'un peuple ne s'éclipse pas, c'est un signe irrécusable que ce peuple doit renaître. Car tôt ou tard l'énergie et la persistance collectives des grandes intelligences rendent au corps social sa vigueur.
— Je n'ai pas connu une âme plus honnête que celle de Leopardi, reprit Gino Capponi, elle éclate dans toute sa beauté dans ces vers adressés à sa sœur :
fO miserifOcodardi igliuoli avrai. Miseri eloggi '.
— Je regrette aussi que Silvio Pellico n'ait pu voir les jours glorieux qui se préparent pour nous, poursuivit-il; malgré la torpeur qui l'affaissa dans ses dernières années, je suis certain qu'il aurait tressailli du bonheur de Tltalie et qu'il aurait cessé de se faire agneau devant les loups dévorants.
— Plus affamés que dévorants, répliquai-je en riant ; votre peuple unanime dans l'amour de son indépendance et de ses libertés les empêchera bien de mordre, ces loups mitres; je viens d'entendre les acclamations de la foule accueillir le prince de Garignan à sa sortie du Dôme ; les loups ne pouvant le déchirer s'étçiient enfuis avec rage du sanctuaire de paix et de mansuétude.
— Chrétien comme Manzoni, je déplore la conduite des prêtres, reprit le marquis, ils ne pourront que troubler les consciences, mais les fourvoyer en dehoi^ de la ligne droite et lumineuse de l'amour de la patrie, jamais. Quand un peuple veut être et qu'il le veut sans excès et sans crime, c'est qu'il est déjà ! Son vouloir calme atteste sa virilité; on neremetplus en lisières ceux qui pensent et raisonnent.
— La Toscane, dis-je, est de toutes les parties de l'Italie celle qui a donné le plus bel exemple de tenue et de décision pohtique; pas une heure de trouble, pas un mouvement dissident.
* Tu auras des fils ou malheureux ou lâches : préfère les malheureux.
— Nos populations tranquilles et intelligentes n'ont pas, Dieu merci, Torgueil turbulent et aveugle qui égare parfois le peuple et le précipite dans les excès. Elles nous ont laissé faire, elles ont écouté notre voix, se confiant à TespHl patriotique que nous ont transmis nos pères, poursuivit avec une juste fierté de race Gino Gapponi; quand le grand-duc est parti, détrôné |^ar la calme révolution du silence du mépris, la noblesse florentine a compris qu'elle devait se mettre à la tête du peuple et diriger le mouvement unitaire; cette page ne sera pas la moins belle de notre histoire et les hommes qui y figurent méritent, je crois, une place à côté des grands citoyens du moyen âge et de la Renaissance qui succombèrent pour la liberté de Florence. Espérons que nos efforts porteront des fruits plus heureux. Il nous reste beaucoup à faire, mais nous combattons pour une patrie plus vaste et plus forte ; le drapeau que nous défendons est acclamé par trente millions d'hommes d'accord et résolus et visant au même but.
— Contre cette force disciplinée de la bergerie, reparlis-je, les loups ne pourront rien.
— Oui, si la France nous laisse agir, pépliqua tristement Gino Gapponi, mais après avoir combattu fraternellement pour nous, la France semble aujourd'hui nous renier, condamner notre élan et vouloir suspendre la vie qu'elle a contribué à nous rendre ; n'importe, poursuivit-il en relevant sa noble tète qui évoqua pour^moi l'image de son aïeul *, défiant en face Charles VIII, un peuple doit apprendre à se passer d'un autre peuple, s'il ne veut rester éternellement en tutelle ; l'expédilion de Garibaldi est aventureuse et a été traitée par vos journaux d'entreprise de flibustier; elle n'aura peut-être qu'un dénouement sanglant; peut-être à l'heure où nous parlons, lui et ses compagnons ont été massacrés par les soldats du roi de Naples! Eh bien, quoi qu'il puisse advenir il faut se réjouir de cette fièvre d'héroïsme : elle prouve que les Italiens savent et veulent mourir pour se faire une patrie. « La vie naît de la « mort,» a dit Platon. La vie pour l'Italie ne sortira que de l'immolation volontaire de la génération présente; j'espère qu'elle accomplira son devoir sans s'embarrasser de ce que veut ou ne veut pas votre Empereur.
* On connaît les énergiques paroles qUe Pierre Capponi adressa au roi tie France; nous les rapporterons plus lard en décrivant le palais Biccardi, où elles furent prononcées.
— Vous parlez en véritable Italien, m'écriai-je.
— Je ne voudrais pas vous blesser, reprit-il, mais plaçons-nous au point de vue philosophique de l'histoire et au-dessus de Tantagonisme des nations. Que penseriez-vous d'un Français qui préférerait ramoindrissement de son pays à la crainte de déplaire à l'Angleterre ? En Jrance, vos hommes d'État font trop bon marché de notre fierté nationale ; elle a été longtemps courbée parla force et le malheur; mais, croyez-moi, si on la retrouve toujours poussant un cri d'espérance dans les œuvres de nos poètes, c'est qu'elle murmurait aussi dans le cœur des citoyens; l'occasion lui est enfin donnée d'éclater au grand jour. L'humilité ne saurait être une vertu pour un peuple; elle est sœur de l'esclavage. »
Tandis que ces paroles imagées sortaient de sa bouche sérieuse, je me disais : « Voilà bien l'âme d'un antique Romain; si ses yeux y voyaient encore malgré son âge, il prendrait une épée et irait combattre entre son roi et Garibaldi. » Je pris sa main et la baisai avec respect. Son émotion altiére me gagnait, la vue d'un noble caractère nous fait participer à sa grandeur.
Il reprit : « J'ai connu plusieurs de vos libéraux français et particulièrement Thiers. Alors nous nous entendions; je me serais dit son ami, car je le croyais celui de mon pays, mais l'attitude qu'il a prise dans la question italienne nous sépare à jamais. Comme Français il pouvait ne pas désirer que l'Italie s'organisât, quoique je pense que ce vieil esprit de rivalité entre nations a fait son temps aussi bien que les guerres de conquête ; mais comme écrivain politique, comme historien philosophique, il était tenu, sous peine de se démentir, de proclamer la justice de notre cause. Le droit est inattaquable dans son essence ; les peuples barbares et les rois despotes le violent et le suppriment sans le discuter. C'est le triomphe de la force contre l'esprit; la force n'entame pas le droit ; mais le battre en brèche en se proclamant libéral, l'avilir en le soumettant aux convenances de l'ambition ou de la fortune, c'est sortir du temple des croyants pour se jeter dans le camp des fatalistes et des athées.
— Le système historique de M. Thiers, répondis-je, pouvait faire pressentir ces fluctuations.
— Non, répliqua Gino Cappopi, car s'il n'avait pas toujours proclamé assez^ hautement dans ses livres et à la tribune le droit des peuples, il s'était bien gardé de le nier.
LMTALIE DES ITALIENS. 133
- Tout ce que vous venez de me dire, reparlis-je, il serait beau, il serait utile de le faire entendre à FEurope du haut d'une tribune publique. Pourquoi ne parlez-vous pas au sénat? votre vok y produirait l'efiet d'un clairon qui rallie.
— Je ne suis plus qu'un pauvre vieillard infirme qui louche à la mort, reprit-il avec tristesse ; parfois les élans du cœur me font retrouver la parole et une sorte d'ardeur pour la vérité et la justice, mais plus souvent je me sens frappé de mutisme comme de cécité. Je comprends alors que je ne suis rien ; je n'abjure pas mes espérances, mais j'en remets la réalisation à de plus jeunes et de plus vigoureux.
— Vous avez écrit, lui dis-je, je le sais par Giorgini.
— Oui, une brochure sur l'inslruction publique abandonnée aux prêlres par les anciens gouvernants d'Italie; la question est immense, fondamentale pour l'avenir d*un peuple ; mon écrit est insuffisant. Tel qu'il est je vous l'offrirai.
— Écrivez maintenant sur la politique, repris-je, une brochure de vous aura le retentissement d'un discours.
—Ce n'est plus l'heure de parler et d'écrire, mais d'agir, répliquat-il en se levant ; le plus beau livre ne vaut pas un vote d'annexion ni un exemple d'héroïsme donné à la jeunesse par Garibaldi.
— Vous êtes bien le sang de Gino, de Pierre et de Nicolas Gapponi *» m'écriai- je.
— Vieux sang stagnant et inutile, répondit-il, oh! si j'avais trente ans de moins, et si j'y voyais î »
Je pris son bras sous le mien et le reconduisis jusqu'au vestibule oii son domestique l'attendait; nos mains se serrèrent; il médit au revoir ; je le regardai descendre l'escalier d'un pas ferme, puis, me penchant à une fenêtre qui donnait sur la rue, je pensai en le voyant disparaître, appuyé sur le bras de son serviteur, qu'il serait doux d'être la lumière de ces yeux éteints et de recevoir, en retour, la clarté de cette intelligence si pure et si haute. Revenue dans ma chambre, je me sentis encore la tête frappée de vertige, et je fus contrainte tout le jour à rester immobile sur mon fauteuil. Le soir j'eus la visite inattendue de Giorgini dont le vif esprit mè ranima de nouveau.
* Gino Capponi défendit au qu^rtoziéme siècle la citadelle de Pise; il est Tauteur d'une chronique florentine du plus vif intérêt. Nous parlerons plus tard de Pierre Capponi, et nous avons d^à parlé de Nicolas page 93.
13i L'ITALIE DES ITALIENS.
« Quelle aimable surprise ! lui dis-je en le voyant entrer; je vous croyais à Pise et je me disposais à aller vous y voir un de ces jours.
— J'y étais ce matin, répliqua-t-il, mais une dépêche télégraphique m'en a fait partir. Vous ne vous doutez pas que je viens de passer trois heures dans une prison.
— Gomment cela? Y a-t-il eu des arrestations politiques? Estce Tarchevêque de Florence qu'on a emprisonné pour s'être montré si récalcitrant?
— C'est une personne moins coupable, à mon avis, et qui m'est plus chère : c'est mon frère, le colonel Giorgini; il est aux arrêts dans le fort du Belvédère.
— Et pourquoi donc ? rn'écriai-je ; il n'a pas, j'en suis sûre, pactisé avec la réaction cléricale.
— Non, non, repartit Giorgini, mais un peu trop avec Garïbaldi à qui il a fourni des armes.
— Oh ! si ce n'est que cela il sera gracié ; de la réussite du glorieux coup de tête de Garibaldi sortira naturellement la justification de tous ceux qui Fy auront aidé.
- — En attendant mon frère est puni pour avoir agi sans les ordres du gouvernement; il commandait la place de Talamona * où Garibaldi est descendu avec sa petite troupe. Revêtu de son uniforme de général piémontais, Garibaldi s'est présenté chez mon frère et lui a enjoint de lui donner trois canons, des munitions et des armes : il lui a remis pour le décider un télégramme, à transmettre au roi, dans lequel il rendait compte de cette réquisition. Le colonel Giorgini n'a pas cru devoir résister à l'ordre d'un supérieur; d'ailleurs la population et la garnison sympathisaient avec Garibaldi qui a été escorté jusqu'à son vaisseau par des vivat et des bénédir ions. Toutes les barques du port l'ont accompagné au large; c'était un élan impossible à maîtriser ; un refus de la part de mon frère aurait semblé à tous ces cœurs enflammés d'héroïsme un crime de lèse-patrie.
— Il est absous, m'écriai-je, il est absous ! sa mise aux arrêts est un simulacre de satisfaction accordé par M. de Cavour à la diplomatie européenne ; mais je suis sûre que Victor-Emmanuel justifiera lui-même votre frère qui n'a enfreint en cette occasion la lettre de la discipline que pour, en faire triompher l'esprit.
* Petite viUe sur le littoral de la Toscane.
— Si Garibaldi réussit, mon frère est sauvé, reprit Giorgini, mais s'il échoue!...
— N'admettons pas cette possibilité, repartis-je, croyons en son étoile comme il y croit lui-même, Theureux inspiré.
— Dieu vous entende! cette heure est décisive pour Tltalie, » me dit Giorgini.
M. Berardi survint et la conversation continua sur le même sujet. On n'avait aucune nouvelle de Garibaldi depuis qu'il avait quitté Tulamona. L'incertitude se prolongea toute la journée du lendemain : Texpédilion de cette poignée de braves préoccupait toute la ville; j'y pensais moi-même avec une ardeur et un intérêt qui me distrayaient de ma souffrance ; il pleuvait à flots, et une température glaciale avait remplacé la tiède atmosphère des jours précédents. J'aurais voulu d'un coup de baguette être transportée sur le vaisseau fatidique qui cinglait vers le rivage de la Sicile brûlante. Être jeune, être homme me paraissait en ce moment la plus enviable des destinées ; je me demandai et je me le suis demandé souvent plus tard, ce qu'était devenu le génie romanesque et aventureux de la France ; comment tant de jeunes Français parqués à Paris où l'inaction politique les dévore, n'avaient pas été tentés par celle iliade vivante. jNous verrons à Naplesde nombreux volontaires hongrois et anglais venir grossir Tarmée de Garibaldi qui n'a compté dans ses rangs que deux ou trois des nôtres. La France s'ennuie, s'est écrié un de nos poêles, mot chaque jour plus vrai et plus juste. Mais, pour Dieu, jeunes engourdis, voilà une occasion assez belle de sortir de votre léthargie! voilà, j'espère, un clairon assez fier pour faire bondir vos cœurs déviés. Donnez-môi vos chausses et prenez ma robe, et je vous jure que je ne manquerai pas à cette fête de l'imagination et de la hberté.
Ainsi je rêvais emprisonnée dans ma chambre et doublement garrottée par mes habits de femme et mon malaise écrasant.
J'eus le soir nombreuse compagnie : le comte Faina, Giorgini, Berardi, DalPOngaro, le professeur Ragnotti, le jeune Zazini et un employé de la poste, M. Léopold Castagni, qui m'avait rendu mille bons services pour mes lettres depuis que j'étais à Florence. A chaque visiteur qui survenait je demandais : Quelle nouvelle apportez-vous?
«Le télégraphe est muet, répondaient tour à tour ces messieurs : rien de la Sicile, rien de Turin.
— Celle fièvre d'impatience que nous éprouvons est éprouvée à
la même heure par tous les Italiens, dit le chevalier Berardi. — • Vous sentez, vous vivez, repartis-je; vous êtes désormais un peuple.
— Cette attente anxieuse peut se prolonger encore quelques jours, reprit le poète DairOngaro qui énuméra les chances et les obstacles probables de la merveilleuse expédition. ,
— Votre frère est-il toujours aux arrêts, demandai-je à Giorgini.
— Toujours, il me disait tantôt qu'il regrettait presque de ne pas s'être embarqué avec Garibaldi.
La journée du lendemain se leva radieuse comme pour fêter la grande nouvelle qui dés le niatin vint réjouir Florence ; je fus ré veillée par un rayon de soleil filtrant à travers ma fenêtre et par ces mots répétés sur un rhythme musical : Ganbaldi e sbarcato a diarsala! Les vendeurs de journaux criaient ces mots dans chaque rue et la foule leur faisait écho. Je sonnai pour avoir la dépêche télégraphique» elle était concise mais triomphale; le roman devenait de rhistoire, les aventuriers étaient sacrés héros ! Je m'élançai " de mon lit toute ranimée, j'aurais voulu avoir un fils pour l'embrasser et lui dire : « Voilà des hommes,! voilà comment il faut croire! voilà comment il faut être ! »
Vers midi nous sortîmes en voiture découverte pour aller à San Donato. Sur les places, dans les faubourgs et jusque dans la campagne la nouvelle glorieuse répandait une allégresse visible sur tous les visages. Nous passâmes la porte du Prato, le ciel riait, les arbres avaient des murmures joyeux et le petit torrent de Terzolle jetait les gazouillements jaseurs d'un ruisseau d'idylle. C'était un de ces beaux jours où la nature s'harmonie avec la fête des âmes et semble prendre plaisir à la compléter.
Un joli pont, orné de figures d'animaux, s'élance sur le torrent et conduit au village de San Donato. Nous voilà dans une belle route sablée, on dirait l'avenue d'une demeure royale; des grilles en bronze, divisées par des colonnes que couronnent des vases de marbre pleins d'arbustes en fleur, bordent.cette route ; à gauche sont les communs de la villa Demidoff : les bains, la sellerie, les
écuries, la ménagerie; ce sont autant d'élégantes constructions cachées sous des massifs de fleurs et ombragées de beaux arbres; nous passons à droite la porte monumentale pratiquée dans la grille qui enserre la villa dans un parc anglais et de délicieux jardins. Un domestique en livrée nous attend et nous guide à traver les dédales embaumés. Ce qui manque à cette habitation somptueuse, c'est l'horizon ; c'est Téblouissant panorama de Florence que nous verrons se déployer du haut du belvédère. Le palais, situé dans la plaine, est un bâtiment moderne sans caractère; il a été^^bàti sur remplacement de Tancien couvent de San Donato. Il se compose d'un corps de logis central et de deux ailes en retour. Sur ses murs blancs se détachent de longues files de fenêtres à jalousies vertes; la porte principale est surmontée d'un écusson de marbre où sont sculptées les armes du prince; dans Taile droite sont les appartements privés que le prince malade habite en ce moment; cest là que se trouve la bibliothèque contenant les éditions les plus rares. Dans le cabinet de travail du prince sont réunis les portraits de la famille impériale et entre autres le buste, la statue et un portrait en pied de la princesse Mathilde. Un des secrétaires du prince qui nous reçoit à la porte du palais nous donne ces détails, puis il nous fait entrer par une petite porte dans Taile gauche où se déroulent, ainsi que dans le corps de logis central, les appartements de réception. Nous montons un escajier de marbre d'une richesse inouïe ; des moulures dorées encadrent les mosaïques qui couvrent les parois. Nous arrivons dans une antichambre tendue de damas bleu où se trouvent deux des meilleurs tableaux d'Eugène Delacroix ; vient ensuite une série de salons éblouissants, qu il serait trop long de décrire en détail; plusieurs sont revêtus de tapisseries des Gobelins ; les meubles, tour à tour en malachite, en bois de rose, incrusté de médaillons de vieux Sèvres, en ébène, rehaussé de bas-reliefs d'ivoire, en laque de Chine, et plusieurs de Boule, sont les plus beaux qu'on puisse imaginer; les cheminées tantôt en lapis-lazuli, tantôt en rouge antique, tantôt en marqueterie de pierres dures, ont pour couronnement des glaces énormes; sur des socles en porphyre et en albâtre oriental se dressent les bustes des familles impériales de France et de Russie. Le buste de Napoléon I", par Canova, est en face de celui de Pierre le Grand; dans la salle de billard, Marie-Thérèse regarde comme envieuse Catherine la Grande, éblouissante de beauté, peinte par
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Lampi. Les vases, les candélabres, les pendules, les lustres et les objets d'ornementation les plus riches et les plus rares sont innombrables. Ici c'est une collection complète de potiches en vieux Chine ; plus loin, des coupes et des corbeilles en filigrane d'argent du Japon, incrusté de pierres précieuses. Celte première série de salons se termine au bout de Taile gauche par un délicieux fumoir turc; réduit charmant qui convie à la rêverie et au far niante; au milieu un jet d'eau murmure en retombant dans une jolie vasque de marbre blanc, ornée d'arabesques coloriées. Les murs sont couverts de pemtures dont les salles du sérail de Conslantinople ont fourni le modèle. Les dessins des stores sont du même style; en les soulevant on découvre au dehors un bosquet de grands acacias aux grappes roses et blanches et dont les pieds plongent dans des corbeilles de fleurs. Nous revenons par les salons que nous avons parcourus et pénétrons dans ceux qui remplissent le bâtiment central. Le premier salon, tendu de damas vert céladon, renferme vingt-quatre toiles de Greuze, tableaux ou portraits, autant de chefs-d'œuvre. La fameuse mademoiselle Duthé, est là, éblouissante de grâce et de suavité. Quelle beauté exquise, quelle coquetterie décente, dans ce regard et ce sourire! On comprend, en la regardant, les folies qu'on a faites pour elle. Dans la salle de l'argenterie se dressent des armoires vitrées, en chêne sculpté, où rayonne une somptueuse vaisselle en argent et en vermeil. Au milieu de la salle est la copie en bronze du Persée de Benvenuto Cellini. Aux murs, quatre tableaux de maîtres : le portrait d'une dame romaine, par Paul Véronèse; une Hérodiade^ inspirée, de Carlo Doice ; un David terrassant Goliath, du môme peinlre; un admirable portrait d'homme, par Sébastien del Piombo. Dans la salle à manger est une table immense, dont les pieds fourmillent de fruits, de fleurs et de figurines sculptées. Les artistes florentins modernes n'ont pas désappris l'art merveilleux de la sculpture en bois, une des gloires de la Renaissance. Le portrait de François de Rovére, par Titien, fier, superbe, regarde comme surpris celui de la pâle Dianara Salviati * , célèbre pour avoir donné cinqiiante- deux enfants à la république de Florence. Elle n'en faisait jamais moins de trois à la fois ; c'est une grande femme éteinte, morne, sans beauté. Dans la même salle est une
* Par Bronzino.
belle armoire en noyer représenlant la cathédrale gothique d'Orvleto; une autre armoire du même style renferme un jeu d orgue. La salle de bal, immense et riante, est surmontée d'une coupole où se déroule Thisloire de TAmour et de Psyché ; le meuble en bois doré, style du premier Empire, a appartenu au cardinal Fesch. Le czar Nicolas, en bronze doré, trône là comme un empereur romain. Je préfère à cette salle le petit salon Ihmand où sont des chefsd'œuvre. Je regarde longtemps un merveilleux portrait de la mère de Rembrandt. Cette bonne vieille naïve semble vivre et vous dire : «J'ai donné là vie à un fils illustre qui, à son tour, perpétue la mienne par son génie. » Les toiles de Boudier, les plus vives et les plus éblouissantes ornent la salle Louis XY, en compagnie d'une collection de vases de vieux Saxe , la plus nombreuse et la plus rare qui existe. Nous traversons la galerie dite des Chevaliers de San Donato, où les blasons, de tous ces preux qui partirent pour la croisade, sont peints sur des écus qui décrivent la frise. C'est d'un Irès-heureux effet. Là sont réunis des tableaux du Pérugin, de Carlo Doice, du Tintorèt, d'Andréa del Sarto, du Giorgione ; la toile la plus belle est une Sainte Cécile du Dominiquin, pensive, inspirée comme une sibylle antique. La dieminée de cette galerie, ainsi que les hautes torchères sont en rouge antique. Nous passons dans la salle d'armes où éclatent des panoplies et des faisceaux merveilleux. Les poignards indiens, dont les manches resplendissent comme autant de joyaux, sont groupés avec art. Quelques-uns ont des lames empoisonnées. J'en ai vu de semblables dans la Tour de Londres. Un autre faisceau est formé par des dagues turques, aux poignées incrustées de pierreries; trois topazes, de la grosseur d'un œuf, rayonnent comme trois yeux sur Tune de ces poignées ; des carabines espagnoles, des fusils de la Renaissance et un bâton de maréchal sont réunis en un troisième faisceau; puis, c'est une jolie coulevrine en 'bronze, repêchée dans une lagune de Venise, où elle se baignait depuis plusieurs siècles; elle repose, svelte et déterminée, sur son affût; son canon, sculpté, semble prêt à tonner. Cinq cuirasses complètes, damasquinées, se dressent dans cette galerie; les visières des casques sont baissées ; on dirait quelques-uns des anciens chevaliers de San Donato, faisant là une veillée d'armes.
Les œuvres de nos meilleurs peintres contemporains ont été réunies dans une autre galerie appelée la Galène française; je
retrouve là avec émotion la Françoise de Rimini d'Ary SchefTer, flottante aux bras de son amant» dans le tourbillon des âmes châtiées.
Une larme éternelle à sa joue e.>>t glacée,
:u'nsi que je Tai dit dans des vers que m*inspira ce tableau, lorsqu'il parut au Salon, il y a bien des années. Je regarde charmée cette peinture un peu molle mais où tant d'âme respire. La punition des deux amants est empreinte de mansuétude, ils sont à jamais réunis par la perpétuité du supplice. Puis c'est une belle marine, irès-7'éelle, de Joseph Vernet, qui fait paraître maniérée une marine voisine de Gudin; à côté est la mort du Poussin, par Granet ; ce tableau excellent me cause une émotion personnelle ; enfant, ^e lai vu faire par l'artiste provençal qui était un des amis de ma mère. La Jane Gray, de Delaroche, me laisse indifférente, je lui préfère une délicieuse pagode peinte par Marillat, et plus encore un magnifique et vigoureux Samson de Decamp; la Corinne, de Gérard, me paraît aussi guindée et aussi théâtrale que m'a semblé la Corinne de madame de Staël, à une récente lecture; la StraJonice, d'Ingres, me ravit par la pureté du dessin et la noblesse des attitudes. Je n'avais point encore vu les fresques de Pompéi et les peintures des tombeaux de la voie latine à Rome. Je ne connaissais pas la grande source antique dans laquelle l'artiste français avait trempé son pinceau à l'exemple de Raphaël et de Michel-Ange. Poêles, peintres, statuaires, inclinons-nous devant cette nourricière divine, abreuvons-nous du lait intarissable de ses mamelles superbes, confessons tous que sans elle la transmission de la beauté, de la sérénité et de l'idéal, se serait perdue à travers les brumes et le mysticisme sombre du moyen âge; le respect et l'imitation de l'antiquité ont produit la Renaissance qui dans Tart, dans la littérature et la philosophie, a retrouvé le courant perdu par le christianisme enté sur le judaïsme. L'étude approfondie de la Grèce et de Rome a seule formé de .nos jours quelques grands artistes. Des poëtes comme Goethe et André Chénier (toute proportion gardée) ; des philosophes comme Racon et comme les plus illustres de Técole allemande. Parmi les artistes, peu de créateurs, mais des adeptes, que la vénération ramène au foyer de toute lumière et de toute inspiration, et qui puisent dans leur culte le reflet de beauté qui empreint leurs œuvres.
La Salle espagnole renferme trois Muhllo, une petite fille d'une suavité et d'un naturel enchanteur, un Saint François mystiquCf puis un portrait très-vivant de ilfttn//o, peint par lui-même, le Saint Barthélemi et le Saint Laurent ^ de Zurbaran, nous transportent bien loin de Tart grec. Pauvres saints! la contorsion et le tourment sont empreints dans tous leurs muscles ; voilà de la peinture réaliste faite pour désespérer M. Courbet, car pour les adorateurs du genre, il ne sera jamais qu un grotesque manœuvre auprès de Fénergique maître espagnol. Il y a entre eux la même distance incommensurable qu'entre le grand Balzac et les petits romanciers du moment, ses froids imitateurs amoindris. Je trouve là un très-beau portrait de Philippe 11, par Velasquez : le roi taciturne a Tair doux et (riste, sa moustache blonde frissonne sur sa lèvre mélancolique» ses cheveux châtains ombragent son front pensif.
Un des plus beaux salons de la villa DemidofT est celui de Luca Giordano que décorent quatre armoires en écaille avec des peintures sur glace par cet artiste vénitien. Il a rendu quelques scènes de la Bible avec une maestria et un coloris qui rappellent Rubens : ses figures vigoureuses se détachent et se meuvent pour ainsi dire sur ce fond lumineux, en miroir de Venise, qui leur prête les contours et les saillies du bas-relief. Ces quatre meubles sont splendides : ils ont pour couronnement de grands vases en vieux Saxe, dits boules de neige.he caprice, la grâce et Télégance ont mis leur triple sceau sur ces porcelaines inouïes. Un Salon moresque copié d'une chambre de l'Alhambra vient après. En sortant, nous entrons dans la salle du foyer : elle est tendue de cuir repoussé; plusieurs chefs-d'œuvre des écoles allemande et flamande y sont réunis. Je regarde longtemps deux tableaux de Yan Dyck et deux portraits par Holbein. Dans des armoires sont rangées des coupes, des assiettes et des plats sortis des fabriques de Murano; c'est toute une série de fantaisies inimitables. Quelle légèreté correcte et vive dans ces dessins mats se jguant sur un fond clair ! Sur la porte de cette salle retombe un rideau persan où est brodé en bosse un guerrier de Téhéran, debout et armé : on dirait qu'il défend l'entrée de cette porte. Nous terminons la visite du premier étage du palais par la galerie de peinture etde sculpture. Parmi les tableaux je remarque ime souriante Marquise de Yatteau assise sur l'herbe fleurie; le Christ à la plaie, de Rubens; la Cène, du Titien ; une délicieuse Paysanne romaine, par Léopold Robert ; des fruits de Saint-Jean aussi vrais que ceux des peintres flamands ; deux scènes
de la vie de Christophe Colomb, par Eugène Delacroix; un ravissant Meissonnier, représentant un porle-drapeau. Parmi les marbres se trouvent un très-beau buste de François Arago, par David d'Angers; un buste très-ressemblant de la princesse Mathilde; un groupe d'enfants potelés et joyeux, par Barlolini ; la bacchante deCIésinger et deux figures de Pradier.
Nous passons un péristyle et descendons par Tescalier central dans le grand vestibule soutenu par des colonnes en stuc. Celle entrée principale du palais n'est pas en harmonie avec la richesse des pièces que nous venons de parcourir : le prince Deraidoff en a ordonné la reconstruction. Les marbres et les mosaïques seront substitués aux plâtres et aux moulages. Sous la voûte de Tescalier 3'ouvre à droite la porte de la [chapelle grecque, toute revêtue à l'intérieur de panneaux en chêne sculpté, décorés de peintures byzanthies sur fond d'or, représentant les douze apôtres debout et comme transfigurés. Le tabernacle est séparé de la nef par une porte en bois doré, d'un travail exquis ; tous les sièges sont en noyer et en ébène sculptés ainsi que les pupitres sur lesquels reposent de magnifiques bibles russes.
Nous traversons une cour intérieure, derrière le vestibule, et nous trouvons à gauche la chapelle catholique érigée ou plutôt restaurée pour la princesse Mathilde : c'est l'ancienne chapelle du couvent de San Donato. Au dehors, ses murs crevassés et son joli clocher gothique sont recouverts de lierre ; la porte de cette chapelle est la reproduction en bronze de la plus belle des portes du baptistère de Florence, par Ghiberti. Nous pénétrons dans l'enceinte étroite et recueillie, où un jour voilé filtre à travers les vitraux. Sur l'autel se dresse un magnifique triptyque sur fond d'or, de Crivelli ; de cliaque côté sont deux marbres de mademoiselle Fauveau, espèce de bornes ogives où s'enroulent des fantaisies d'attributs chrétiens et des têle% d'anges. C'est de l'art maniéré sans inspiration, sans force ; le souflle manque à tous ces chérubins mièvres et chétifs.
Nous sortons dans les jardins anglais et longeons une immense serre presque vide, ornée de statues en marbre et en bronze; des vases d'orangers et d'autres contenant des fleurs des tropiques décorent en ce moment les parterres. Nous arrivons à une grotte dont la voûte répand sur nos têtes comnïe des stalactites de verdure formées par les lianes des plantes grimpantes des quatre parties du monde. Un sentier très-doux monte en spirale au milieu de l'en-
L'ITALIE DES ITALIENS. m
chevêlrement des branches fleuries; il aboutit au-dessus de cette grotte couronnée d'une tourelle ; à mi-partie de sa hauteur sont deux ouvertures donnant sur une serre embaumée. En y entrant, réclat des fleurs et leur profusion frappent les yeux d*un éblouissement ; cette serre est un écrin où la flore asiatique étale ses corolles les plus rares comme des pierreries énormes. Un jardinier anglais, un des plus savants horticulteurs de TEurope, nous conduit; il nous montre avec un juste orgueil un massif de medinella magnifica, aux énormes fleurs d'un rose tendre comme. Tincarnat des joues d'un bel enfant; chaque fleur décrit utie sorte de conque charnue d'où s échappe une grappe pyramidale du même ton rosé : c est sculptural et superbe. A côté de ces arbustes à la floraison inouïe qui sourient à Tenlrée de la serre, se groupe toute la famille des orchidées : il y en a dont les fleurs sont d'un hlas tendre qui nous ravit el dont on nous offre un bouquet. Toutes ces plantes vous enveloppent pour ainsi dire de leurs parfums et vous enlacent de leurs liges pliantes. Quel abri délectable pour la rêverie ou po.ur l'amour quand l'orage souffle des Apennins sur Florence, que la pluie et le vent attristent les jardins î
Nous arrivons au belvédère qui couronne la tour rustique au pied de laquelle serpente en murmurant le Mugnone, une jolie rivière qui va se jeter dans l'Arno ; l'admirable panorama de Florence se déroule devant nous: tous les monuments, le Dôme, le Campanile, le palais Vieux, la tour Vacca, se détachent en relief sur le fond bleu du ciel. Sur le cercle verdoyant des collines jusqu'aux Apennins, s'échelonnent les églises, les couvents, les forts, les hameaux, les maisons de plaisance et les villas royales ; parmi ces dernières, à gauche, sur un sommet verdoyant, se dresse Quarto ^ qui fut la poétique résidence du roi Jérôme, durant son exil. Des bois entourent la maison, des sources circulent sous leurs ombres ; des terrasses et des balcons la vue s'étend sur toutes les centrées circonvoisines. C'est là que la princesse Mathilde a passé son adolescence; son souvenir et celui de son père vivent encore dans les cœurs des coutadini toscans, en parlant d'elle ils disent : La bella giovine principessa; en parlant de lui : // fratello del grande imperator! Leur familiarité bienveillante a empreint leur mémoire dans tous les cœurs ; effigie pour ainsi dire morale ou se perpétue la sympathie des âmes, comme sur le bronze des médailles se perpétuent les traits du visage.
Nous quittons à regret le belvédère, rien ne vaut dans la villa que nous visitons, Thorizon splendide que nous venons d'embrasser. On se lasse des rherveilles de Fart, mais les aspects de la nature, sans cesse variés, ont des enchantements inépuisables pour Tâme et le regard. En sortant de la grotte dont j'ai parlé, nous traversons un pavillon chinois qui s'ouvre sur la partie la plus ombreuse des jardins ; les allées, les ruisseaux, les kiosques, les tertres fleuris et les pelouses y dessinent des groupes agrestes qui rappellent Trianon.
Au détour d'une allée nous nous trouvons en face d'un cours d'eau limpide, qui frôle en riant ses deux rives couvertes de gazon; un pont élégant, en marbre blanc, s'élance d'un bord à l'autre; sur les balustres, sont quatre figures d'animaux en bronze, dont une est la reproduction du chien aimé du prince.
« Voilà le pont Matfiilde, » nous dit l'hi^mme qui nous conduit.
Ce nom retentit partout dans la villa silencieuse.
Il évoque une image envolée, mais toujours présente, qui me rappela ces mots de la princesse Marie Bonaparte, quand je lui exprimai, avant son départ de Florence, mon désir de visiter la villa de San Donato : < Je n'ai jamais voulu voir, me dit-elle, celte demeure splendide et royale, vide de sa vraie souveraine.»
Nous rasons le cours d*eau où s'élance le pont Mathilde jusqa'h un dôme de verdure sous lequel se cache un petit lac, puis suivant les méandres que décrit une longue allée d'acacias à fleurs roses, nous passons la grille de clôture et retournons à Florence en voyant flotter devant nous, comme une vision, le palais, les serres et les jardins de San Donato.
Le soir, nous allons à la réception du prince et de la princesse Antoine, ainsi que nous l'avons fait les autres mardis. Depuis le départ de la princesse Marie, la princesse Antoine s'est montrée charmante pour nous ; elle est venue nous voir plusieurs fois et nous a parlé avec émotion d'une de ses sœurs dont la santé délicate l'inquiète. Je note ce détail parce qu'il se lie à une scène de deuil dont il sera question plus tard. Ce soir-là rien ne troubla la joie et l'an-
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înation de la réception de la princesse : elle fut plus nombreuse que de coutume; on s'entretenait avec feu de la nouvelle du débarquement de GaribaMi en Sicile; le prince et presque tous les assistants étaient convaincus que le héros marchait déjà sur Palerme; le général Ulloa soutenait encore que l'entreprise n'avait pas de diance de succès.
Le professeur Ragnolti nous accompagnait, ce soir-là, chez la princesse. Je lui cherchai querelle, en riant, de ne pas nous avoir suivies à la villa Demidoff et dans nos excursions artistiques des jours précédents.
• Voilà qui est cruel, me répondit-il ; vous me reprochez de m'être imposé une privation qui me désolait ; j'avais des élèves, des tyrans que la nécessité m'oblige à conserver; mais, à dater de demain, je suis libre et je ne vous quitte plus, au risque de vous ennuyer.
— On ne s'ennuie jamais de la bonté, de l'esprit et d'un savoir modeste et profond, • lui répliquai-je, en lui serrant la main.
11 tint parole. Le lendemain, à midi, il était clieznous. « Où voulez- vous que nous allions? me dit-il.
— Allons voir tout ce que je n'ai pas vu, reparlis-je, car dans huit jours nous ne serons plus ici. J'ai reçu ce matin une lettre adorable de la princesse Marie Telle nous attend; et Timpatience de la rejoindre me gagne ; il me tarde de contempler avec elle les grands horizons des lacs, des montagnes et des soleils cx)uchants. Florence me semble une prison où j'étouffe; j'ai assez de vos monuments, de vos marbres, de vos tableaux, de vos soirées de spectacle et même des vertes allées des Cascine, où Ton va pour se montrer et non pour respirer un air embaumé. Cet Américain, millionnaire, roide, guindé et ridicule, conduisant chaque soir comme un jockey un attelage de huit chevaux, me gâte cette promenade. Je voudrais jeter cet homme, son char grotesque et ses coursiers dans TArno.
— Biavo ! s'écria Ragnotti en riant, vous aimez le repos et la campagne ; vous n'êtes pas dégoûtée. Avec l'esprit et le cœur de la princesse, quelle vie délectable ! Un mois passé dans sa villa de la Viano était mon rêve; mais la Viano est sur les terres papales, et je suis exilé. patrie! murmura-t-il, quand donc seras-tu une et libre?
— Avant un an, > reparlis-je. Et, tandis que je nouais mon chapeau, je donnai à lire au bon Ragnotti cette lettre de la princesse, si pleine de grâce et de bonté :
« Madame et chère amie,
i Je suis toujours trés-beureuse, en recevant vos lettres empreintes de ce diarme de cœur et d'esprit qui fait de votre société quelque chose de rare et de votre style quelque chose d'inimitable.
« Nous sommes ici bien tranquilles et en bonne santé,
« Je songe avec un vif plaisir que, le premier juin, vous viendrez passer quelques semaines avec nous. Vous ne trouvarez daiis mon ermitage que le bon air, la paix des champs et une hospitalité donnée par le cœur. Il faut que vous sachiez à l'avance que je n'ai pu encore réussir à rendre ma très-humble retraite confortable ; j'y travaille pourtant depuis plusieurs années ; mais vous ne sauriez imaginer ce que c'est que de faire pousser des arbres et de bâtir une maison, où il n'y avait que des sables et des ruines. Vous trouverez, du moins, vous et votre Henriette, une véritable amitié et la joie d'un accueil empressé.
«Je prends déjà des notes sur tout ce que je veux vous faire voir dans les alentours ; vous choisirez ce qui vous semblera en valoir la peine. Ce pays est assez curieux, car, étant moitié toscan et moitié romain, il réunii le bien et le mal des deuxgouveriiements. Vous serez bien placée pour juger entre eux. Le lac célèbre de Trasimène est le but ordinaire de nos promenades. Je ne sais si vous connaissez la légende de la fameuse sainte Marguerite deCortone? Vous verrez, je crois, avec intérêt la maison où elle naquit et l'arbre qui abrita les amours de sa jeunesse. Cette pauvre pécheresse, devenue une sainte, est née sur les terres qui m'appartiennent aujourd hui. C'est justement demain que de tous les villages environnants on se rend en pèlerinage à Cortone, où la sainte est enterrée, pour lui porter des offrandes et des fleurs. Toutes les jeunes paysannes dont je suis suzeraine, précédées de leurs vieux parents, partiront le matin en chantant des cantiques. Celte procession gravira la montagne où est située la ville de Cortone, à douze milles d'ici. C'est moi, la châtelaine de la VianOy qui fais les frais de celte fête agreste et religieuse. Il m'est interdit de renoncer à ces restes de charges et de droits féodaux. Je me dédonmiage de l'ennui que j'en éprouve, en vous en^aisant le récit, au risque que cet ennui vous gagne.
« M.Berardi pourra raconter à Henriette les détails de cette pieuse cérémonie ; mais, pour ce qui est de la première partie de l'histoire de la sainle, elle me semble un peu vive pour être dite, et nécessite
des voiles; le bon et ingénieux Ragnotli se chargera de ce récit qui se trouve, d'ailleurs, dans la Vie des Saints,
« Je suis ravie de vos Pauvres filles de Venise; DairOngaro en a très-bien rendu en italien les délicates beautés.
• Je fais des vœux pour Garibaldi et je brûle de le savoir à Palerme. Les journaux me parviennent ici régulièrement. Tl me sera bien doux de recevoir la lettre qui m'apprendra que votre départ de Florence est arrêté. Donc, ma chère amie, au revoir. Je vous embrasse, ainsi qu'Henriette, et de la part aussi de mes filles. « Votre affectionnée,
a Marie Bonaparte Yalentini. »
Le professeur Ragnotti lut tout haut cette lettre empreinte d'une grâce exquise.
« Racontez-moi donc, lui dit ma fille, la vie de cette sainte.
— Elle a aimé comme Madeleine, répliqua Ragnotti, et, quand Famour terrestre lui manqua, elle se réfugia dans l'amour divin, comme d'autres (et je suis du nombre) se réfugient dans la philosophie.
— Mais ce n'est pas là une histoire, lui répondit ma fille, on le lutinant.
— Où désirez-vous que je vous conduise, me demande Ragnotti à bout d'arguments?
— Commençons par le palais Riccardi, » repailis-je.
Nous traversâmes la place Saint-Laurent, tournâmes dans la via Larga et vîmes se dresser à gauche l'ancien palais des Médicis. La façade est en pierres taillées à bossage, comme au palais Piï/t, mais disposées avec plus de variété. Les fenêtres du rez-de-chaussée sont grillées avec d'épais barreaux de fer ; les deux rangs de fenêtres cintrées du premier et second étages ont plus d'élégance ; la corniche est lourde et toute la masse du bâtiment a un aspect de citadelle qui semble défier un siège. Nous passons la porte en forme d'arcade suivie d'un vestibule qui aboutit à la cour intérieure, entourée de galeries et soutenues par des colonnes d'ordre corinthien. Sous ces galeries sont des statues, des bustes, des inscriptions grecques et latines et quelques monuments funéraires. Dans les écussonsqui couronnent les fenêtres donnant sur la cour, Donatello a sculpté les armoiries des Médicis, et des -profils d'après l'antique. Au fond de cette première cour, en -est une autre plus
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vaste, où se trouve une belle fontaine décorée d'une statue du duc Alexandre, le bâtard du pape Clément YII, assassiné par son cousin Lorenzino de Médicis (surnommé Lorenzaccio). L'aile nord du palais a envahi la petite rue del Traditore, ainsi nommée en souvenir de ce meurtre. C'est dans cette rue qu'était située la maison de Lorenzino, où il attira Alexandre pour lui donner la mort. J'ai relu, le matin, le drame d'Alfred de Musset, qui reproduit avec tant d'art et de vérité cette époque perverse et troublée des fastes de Florence. Je marclie à travers le palais Riocardi, escortée des ombres ranimées par le poète. L'imagination donne une seconde vie aux personnages historiques.
Aucun palais de Florence n'est peuplé d'autant de souvenirs de gloire et de comiption; il fut élevé par Côme le Vieux (le Père de la patrie). Ce prince y reçut, après la chute de Constantinople, les érudits grecs qui répandirent en Europe le grand souffle de la Renaissance. Laurent le Magnifîque y naquit et y vécut. Son fils, Pierre 11, prince sans courage et sans gloire, y reçut Charles VIII, après avoir signé avec lui un traité de paix déshonorant pour la Toscane. C'est dans une salle du palais Riccardi que Pierre Capponi déchira ce traité et adressa au roi de France ces fières paroles : Voi fate pur dar fiato aile vostre trombe^ che noi farenio sonare le nostre campane^. Savonarole fit entendre aussi au même souverain des représentations énergiques. Grâce à ces deux grands citoyens, la paix fut conclue à des conditions meilleures, et, le lendemain, Charles VIII et son armée quittèrent Florence.
Les papes Léon X et Clément VII (tous deux princes de Médicis) naquirent aussi dans le palais qu'Alexandre, fils naturel de ce dernier pape, souilla par sa tyrannie et ses débauches. Son successeur, Côme I*', acheta le palais Pitti qui devint, depuis lors, la demeure des Médicis. En 1659, le grand-duc Ferdinand II vendit le palais que nous visitons au marquis Gabriel Riccardi. Il fut habité par ses descendants jusqu'en 1814, où il redevint propriété de TÉlat. Il est aujourd'hui occupé par les bureaux de plusieurs administrations, par les académies délia Crusca et des Georgolili et par la bibliothèque Riccardi, contenant plus de vingt mille volumes et trois milk manuscrits.
Trois escaliers, dont un fort curieux, en forme de colimaçon,
* Faites sonner vos trompettes si cela vous plait, nous, nous ferons sonner le tocsin i nos cloches.
conduisent aux appartements. Nous montons Tescalier d'honneur et entrons dans la galerie peinte à fresque parLucca Giordano; des figures allégoriques représentant les vicissitudes de la vie se détachent vivantes et énergiques sur la voûte. Celte galerie est ornée de quatre glaces sur lesquelles se jouent des amours et des oiseaux peints par Gobiani. C'est d'un ravissant effet. Le plafond de la grande salle de la bibliothèque, que nous parcourons ensuite, est également peint par Luca Giordano.
On nous montre un magnifique manuscrit de Virgile, du quinzième siècle, avec des vignettes exquises. Oh! la jolie et naïve Dindon en miniature! comme elle efface la théâtrale Didon, de Guérin, du premier Empire! Je feuillette avec intérêt un manuscrit de Thistoire de Florence, par Machiavel, et une défense de Savonarole écrite par Pic de la Mirandole. Je touche avec respect au testament de Philippe Strozzi, cet héroïque Florentin, qui, jeté en prison après l'assassinat du duc Alexandre, désespéra de la liberté de sa^patrie et se donna la mort. Dans un passage de son testament, le fier vieillard demande à Dieu de réunir son âme à celle de Caton. Tout en évoquant ces spectres illustres du passé, je me dis avec orgueil pour ritalie, qu'aujourd'hui encore elle a des âmes de cette trempe qui ne failliront pas à son indépendance. Les Ricasoli et les Gino Capponi sont les dignes fils des vieilles souches toscanes ; ils ont l'entêtement du patriotisme.
Le nom et l'image des Capponi se retrouvent presque dans tous les monuments de Florence. Comme nous sortons de la bibliothèque, je vois un buste magnifique de Viiicenzo Capponi. La tête est d'une beauté saisissante. Dans un écusson de marbre qui couronne ce buste, sont réunies les armes des Capponi et des Riccardi, dont les familles étaient alliées.
Nous traversons une salle démeublée, dont le plafond est à caissons dorés. Une belle madone, en terre vernissée, par Luca délia Robbia, nous sourit, et semble nous dire : Entrez ! Elle est la gardienne solitaire de la petite chapelle du palais, qui s'ouvre dans cette salle. C'est plutôt un oratoire qu'une chapelle. Le pavé est en marbre noir et blanc; de naïves peintures, représentant Y Adoration des Mages, par Benozzo Gozzoli, en couvrent les murs; la porte et les stalles sont en chêne sculpté. Un jour sombre y pénètre à peine par une seule fenêtre.
En sortant du palais Riccardi, nous montons en voiture, et nous'
nous faisons conduire à quelques vieilles maisons illustrées par des hommes de génie. Via Ghiara (u* 5078), est celle où Benvenuto Cellini passa sa jeunesse : elle n'a gardé aucun vestige de Taventureux artiste.
Dans la rue Saint-Sébastien, non loin du palais Gapponi, est la maison (n* 6229), que se bâtit Andréa del Sarlo; il s'y installa après un voyage en France, et Thabita jusqu'à sa mort. Cette maison est riante et tranquille. Le couvent voisin des Philippines a envahi une partie de son jardin. Une humble maisonnette, de la rue Ricciarda (n** 652), est désignée, depuis des siècles, comme celle où na* quit Dante Alighieri; on pénètre dans le rez-de*chaussée par une jolie porte sculptée; l'imagination encadre dans son ogive la silhouette austère de Dante. Dans une rue escarpée, voisine de la forteresse du Belvédère (rue de la Côte n** 1600), est la maison de Galilée. Les passants s'inchnent devant Tinscriptiou gravée au-dessus du seuil. C'est là que vivait le grand homme lorsqu'il fut mandé à Rome par le pape Urbain YIII : un Maffeo Barberino, né à Florence, et qui ruina les États de l'Église pour enrichir ses neveux. Ce Barberino, ou plutôt ce Barbare, comme ont dit ses contemporains éclairés^ contraignit le vieillard * à se rendre à Rome, le fil jeter dans les cachots du Saint-Office, et le força à abjurer publiquement la découverte de son génie. papauté! plaie toujours saignante de ritalie, tu as empreint de siècle en siècle ton stigmate de sang» de fange et d'ignorance sur le front humilié de la grande mère latine !
Quand il fut sorti des prisons de Rome, Tinquisition papale, qui étendait sa main jusqu*en Toscane» séquestra Galilée sur la colline d'Ai'cetri* Derrière la maison tranquille où j'évoque l'ombre glorieuse du grand persécuté, est un petit jardin qui renferme encore les restes d*un cadran solaire portant la date de MDGXX; on assure que cette méridienne fut tracée par Galilée lui-même.
Nous visitons ensuite la forteresse du Belvédère, d'où Ton domine Florence et les campagnes environnantes, elle fut cons^uite par Buontalenti, en 1590. Au milieu des bastions s'élève un élégant petit château qui me fait envie; quel air pur on y respire ! On est là comme suspendu entre ciel et terre. C'est dans cette demeure aérienne et salubre que le grand-duc Ferdinand II vint s'enfermer
* Galilée avait alors soixante-dix ans.
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pendant la peste qui dépeupla Florence de 1630 à 1635. Ce furent presque trois ans de réclusion pour ce prince au milieu de la ville éperdue. On nous montre un puits taillé dans le roc d'une extrême profondeur, et dans lequel on descend par un escalier. Au-dessous des fondations du petit château se trouve le souterrain qui renfermait le trésor des Médicis; son entrée, et les couloirs qui y conduis«!it, sont tellement enchevêtrés qu'il faudrait le fil d'Ariane pour s'y reconnaître; la porte en est fermée par une serrure meurtrière imaginée par Buontalenti : elle tuait tous ceux qui auraient tenté de l'ouvrir.
Nous terminons nos visites des maisons qu'habitèrent les hommes illustres de Florence, par la maison Buonarotti (via Ghibellina, n" 7588). Michel-Ange ne l'a point habitée; elle fut bâtie par son neveu, qui en fit une sorte de temple au plus grand des sculpteurs modernes. Dans la première salle que nous parcourons est la statue en marbre de Michel-Ange; dans la seconde, est un tableau ébauché par ce maître puissant, et un immense bas-relief qu'il exécuta dans sa jeunesse : Hercule y combat les Centaures; vingt-six figures se meuvent, se tordent, et palpitent dans ce marbre inspiré : c'est une des œuvres les plus étonnantes du maître. La salle qui renferme ce bas-relief est décorée de fresques retraçant des scèncvs de la vie de Michel-Ange.
Dans la troisième salle est encadrée une des lettres autographes de Michel-Ange, où il raconte avec émotion la mort de son domestique, le fidèle Urbino; à côté sont plusieurs dessins au crayon noir; dans l'un, la main fougueuse du génie a tracé sa première idé^ de son Jugement dernier de la chapelle Sixtine. Un autre dessin au crayon rouge représente un Christ. Dans la même salle est le buste de Michel-Ange, par Jean de Bologne; bronze énergique et animé qui vous regarde et vous parle. Dans une autre salle, nous remarquons un dessin représentant la Madone allaitant il divino Bamhino, puis une belle Vierge en bas-relief : ce sont deux improvisations superbes de Michel-Ange. Autour de ses œuvres, et comme pour leur faire cortège, ont été réunis plusieurs marbres et plusieurs tableaux de maîtres.
Ce musée appartient à la famille de Michel-Ange, dont madame Buonarotti, qui vit encore, est la dernière descendante. Après sa inort, ces reliques de Michel- Ange doivent retourner à l'État. La noble femme, qui est une ardente patriote italiennCi se félicite
que sa patrie libre soit appelée à hériter de ses chers trésors. Pas un des grands noms de lltalie n'a failli à son origine. Je souris de pitié en entendant parler en France des révolutionnaires italiens. Madame Buonarotti, rarrière-petile-nièce du républicain Michel- Ange, en fait partie; elle adore Victor-Emmanuel, et n'a jamais voulu voir le dernier grand-duc. En 1855, lorsque les troupes autrichiennes occupèrent la Toscane, elle ne permit pas qu'aucun officier et qu'aucun soldat impérial visitât sa maison. « Michel- Ange a combattu contre l'armée de Clément VII et de Charles-Quint, disait-elle; son ombre nous interdit d'ouvrir le sanctuaire où elle s'a« brite aux tyrans nouveaux. >
On sort comme retrempé et meilleur après avoir été en contact avec les œuvres du génie et en compagnie de telles âmes.
Nous nous enquérons en vain dans Florence des maisons où demeurèrent Pétrarque et Boccace; nous ne parvenons pas à les découvrir.
Ce jour-là, en rentrant à l'hôtel, je trouve le billet suivant, du marquis Gino Gapponi, à qui j'ai adressé à la campagne un volume de poésie :
c Madame,
« Voilà bien de votre part un acte charitable envers moi, pauvre solitaire, qui vous en témoigne ma plus ardente recormaissance. Ce livre de vers est une fleur qui ne m'est pas encore fermée; il va bien à cette belle saison. Je compte bientôt être en ville pour quelques jours, et j'aurai soin alors de me procurer le bonheur de causer avec vous quelques instants, et de vous dire combien je suis touché de vos bontés à mon égard, et de l'intérêt que vous prenez à mon pays. Les circonstances sont difficiles, comme vous le voyez, mais le suffrage que vous nous donnez me fait espérer qu'en tous cas, nous ne nous manquerons pas à nous-mêmes : c'est ce qui importe par-dessus tout.
« Agréez, madame, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.
c Vanamista, 22 mai 1860.
c GiMO Capponi. •
Ces lignes si nobles, d*une écriture encore ferme et droite, me ravirent. Quoi de plus fier que cette parole : t Nous ne nous m an querons pas à nous-mêmes : c'est ce qui importe par-dessus tout ! »
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Elle semble avoir été la devise de tous les hommes publics de Tltalie depuis deux ans.
Il me restait à visiter à Florence quelques églises et quelques couvents mémorables. Le lendemain, notre fidèle Ragnolti vint nous chercher pour voir Téglise Santa Groce. J'avais parcouru plus d'une fois la belle place où elle est située, et qui est célèbre par les jeux et les mascarades dont elle était chaque année le théâtre au temps des Médids; j'avais examiné, en en faisant le tour, les curieuses façades des maisons historiques qui l'entourent. C'est d'abord la maison Barberini, qui a vu naître le pape Urbain VIII, persécuteur de Galilée; puis la maison Quercioli ou du Déluge, ainsi nommée en souvenir d'une inondation formidable de l'Arno, qui, en septembre 1557, submergea la place entière. G'est ensuite le beau palais Serristori, construit par Baccio d'Agnolo, avec sa façade à arcades superposées ; c'est surtout le magnifique palais de VAntellaf dont les murs extérieurs sont recouverts de fresques superbes; les meilleures sont de Domenico Passignani, de Jean de San Giovanni et de Parmigianino : ce sont divers sujets allégoriques : des déesses, des vertus, des armoiries, des arabesques, des fleurs enlacées en guirlande. Trois enfants, qui soutiennent le blason des Antella^, sont un chef-d'œuvre. Le matin, quand le soleil les éclaire et se joue dans leur chevelure dorée, on les croirait vivants. Je remarque, au-dessus d'une des fenêtres du premier étage, un Amour d'une grâce exquise ; on dirait un ouvrage grec, un fragment des fresques de Pompéi : le bel Éros dort près d'un cygne qui ploie son cou vers lui et tressaille comme le cygne ému de Léda. Ce joli groupe, dont on voudrait orner un boudoir, est de Jean de San Giovanni. J'admire du même peintre deux figures magistrales, Tune représentant la Justice, et l'autre un vieillard, Donato d'Antella, en costume de sénateur. Cette façade de palais est une des grandes pages de la Renaissance que tous nos peintres doivent étudier; la décrire en détail serait trop long. Chaque fois que j'étais venue sur la place Santa Croce,avec l'in-
' Illustre famille florentine.
tention de visiter l'église, j'en avais trouvé les portes fermées. Ce jour-là, mieux renseignées par le professeur Ragnotti, nous arrivons à rheure voulue, et nous pénétrons dans la nef immense qu| sert de sépulture aux Florentins illustres. LVglise de Santa Groce^ commencée au quatorzième siècle, fut consacrée au commencement du quinzième par le pape Eugène lY. Gomme celle de Santa Maria del Fiore, la façade est restée inachevée : elle est en pierres brutes. On travaille à une façade nouvelle qu'on exécute d'après un ancien dessin de Gronaca. Nous passons sous des échafaudages chargés d'ouvriers qui chantent en chœur un hymne patriotique, et nous entrons par la porte du milieu. Trois nefs en arcades élancées se déploient devant nous. Autrefois, les trophées d'armes, les bannières, les armures, les casques, les boucliers conquis sur l'eimemi par la république de Florence, étaient suspendus au haut des pilastres ; ainsi on voit à la voûte de l'église des Invalides les drapeaux étrangers attestant les victoires de la France. Sous les derniers Médicis et sous les grands-ducs de Lorraine, ces nobles dépouilles disparurent de l'église de Santa Groce. Les despotes redoutent comme un enseignement dangereux les reliques visibles de la gloire et de la liberté; ils s'évertuent contre les vestiges matériels, mais l'histoire leur échappe et les défie. Tacite et Suétone dominent les Gésars de Rome.
Le jour des merveilleux vitraux projette des lueurs variées sur toute l'étendue de l'église. Quand le soleil couchant étend sa pourpre derrière la grande rosace de Ghiberti, représentant le Ghrist en croix, on dirait que le Dieu se transfigure, et que, détaché de l'instrument du supplice, il va s'élancer et disparaître dans des nuées rougies de son sang.
Nous trouvons en entrant, à droite, le tombeau de Michel-Ange; son corps, resté intact, y repose. L'église de Sar^a Groce a la prétention de conserver les cadavres. Michel-Ange mourut à Rome, le 17 lévrier 1563; un mois après, on le transporta à Florence, et, pour satisfaire à la curiosité publique, sa bière, ouverte, fut exposée dans Téglise que nous visitons. Le corps apparut comme vivant. On eût dit le grand vieillard endormi. Deux siècles plus tard, lorsqu'on répara sa sépulture, on le retrouva de nouveau tout entier, un peu desséché, mais sans aucun signe de décomposition. On raconte qu'une des semelles des sandales qu'il portait aux pieds, se détacha dans le mouvement commuTiiqué au corps par la secousse dn couver*
de, et que celte semelle fut lancée à un mètre de distance ; les assistants, épouvantes, crurent à la résurrection du génie. Le tombeau de Michel-Ange est surmonté de figures allégoriques de la Peinture, de la Sculpture et de T Architecture, peu dignes de charmer dans la mort le grand statuaire. En revanche, il voit, en face de son monument, au-dessus d'un bénitier, un adorable médaillon de la Vierge, en marbre blanc, entouré de tètes de chérubins : c'est une œuvre exquise de Bernard Rosselino.
Le mausolée vide de Dante*, par le statuaire Ricci, fut inauguré avec beaucoup de pompe en 1829; il est d'une médiocrité fastueuse et l^nale qui contraste avec la fière et sublime naïveté de la poésie dantesque. — Galilée a pour dernière torture le poids des marbres prétentieux qui pèsent sur sa cendre. — Le tombeau de Machiavel ne vaut guère mieux; celui d'Alfieri, par Ganova, orné de figures molles et maniérées, est indigne de cet altier tragique à qui le spectre de Dante doit tendre la main dans la nuit. Une on^e plus douce lui sourit, sa Béatrix à lui, cette noble duchesse d'Albany, veuve du dernier Stuart, qu'il a tant aimée, a voulu être ensevelie dans cette église, non loin de son poète, dont la souveraineté lui parut plus grande et plus durable que celle des rois. Quelques femmes ont Tinstinct de la vraie puissance, et devinent qu'elle n'est absolue et immortelle que dans le génie.
Dans la chapelle des Bonaparte, décorée par Bartolini, je regarde la tombe de la princesse Charlotte. Je pense au drame du palais Pisani à Venise, à la mort sanglante de Léopoîd-Robert. L'amour invo Ion taire qu'elle inspira à l'artiste projette sur le marbre de la jeune femme une auréole moins éphémère que l'éclat de la royauté de son père. A côté de la princesse Charlotte est ensevelie sa mère» Julie Clary, une gracieuse Marseillaise, qui épousa Joseph Bonaparte, et que ma mère a beaucoup connue dmis sa jeunesse. Bernadette épousa aussi une Clary, et la famille royale de Suède descend de ce sang plébéien provençal. J'erre pensive au miheu de cette assemblée de morts illustres qui doivent se trouver bien ensemble; leurs bières sont pour ainsi dire couronnées et embellies par leur souvenir. Comme œuvres d'art, tous les monuments de personnages célèbres que renferme Santa Croce sont inférieurs aux tombeaux plus anciens. Dans les premiers, c'est le prestige des noms qui plane
' Dante movnit à Rayeiuie, où son corps est resté.
sur les mausolées; dans les seconds, c'est le génie des statuaires ou des peintres qui glorifie des noms oubliés. Tout le pavé de Téglise est jonché de belles pierres tumulaires couvertes d'Iftscriptions et de figures. En face du monument d'Âlfieri, je contemple, émerveillée, la chaire de marbre de Benedetto da Majano; toute Thistoire de saint François s'y déroule en figurines, formant des groupes qui se mêlent à des paysages sculptés. La base de cette chaire, d'un travail inouï, sert de pierre tumulaire.
A côté du mausolée de Luigi Lanzi, historien de la peinture florentine, j'admire une œuvre puissante de Donatello; c'est une superbe statue en marbre de la Vierge, ravie et éperdue devant l'ange de TÂnnonciation; dans la même chapelle se trouvent de belles fresques d'Andréa del Castagne.
Gomme contraste à la Vierge de Donatello, voici, au-dessus du monument de Bruni d'Arezzo, sculpté par Bernard Rosselino, une Vierge calme et souriante d'Andréa del Verrachio.
Nous nous arrêtons dans la chapelle somptueuse des Castellani, où les tombeaux modernes se mêlent aux anciens. Nous passons ensuite dans la vieille chapelle des Bandini et des BaroncellU dont les parois et la voûte sont revêtues de peintures naïves, par Taddeo Gaddi. Derrière l'autel de cette chapelle se trouve le Couronnement de la Vierge f sur fond d'or, par Giotto. La Mère de Dieu est entourée d'un chœur d'anges et de saints d'une merveilleuse beauté.
Giotto avait fait un grand nombre de fresques à Santa Croce. Le badigeon a recouvert, pendant des siècles, plusieurs de ces admîmbles peintures; délivrées de cet indigne linceul, elles ont reparu dans leur éblouissante pureté. Je considère longtemps un Saint- Ambroise et un Saint-Augustin de ce grand maître; puis un Christ sortant du tombeau^ par Beato Angelico. Les apôtres regardent avec amour leur divin maître soulevé sur son sépulcre. Ces peintures, et d'autres fort anciennes, se trouvent dans le corridor qui conduit à la chapelle des Médicis et dans lequel on pénètre par une porte couronnée d'un beau frontispice de Michelozzo Michelozzi. Il y a là, parmi les peintures, deux admirables bas-reliefs en terre vernissée, de Luca délia Robbia : une Vierge et une Apparition du Christ à Madeleine* La chapelle des Médicis doit son nom à Côme le Vieux, qui la fit construire; elle ne renferme aucun tombeau des princes de Médicis; des peintures de l'école de Giotto, des basreliefs de Luca délia Robbia la décent. A côté, un mausolée
de jeune fille sculptée par mademoiselle Fauveau, fait disparate : ces anges prétentieux n'ont pas le souille divin de la foi naïve qu^ inspirait les artistes religieux du moyen âge et du conunencement de la Renaissance : ils sont sans beauté, sans inspiration, et comme empreints de l'affectation de la religiosité moderne.
Dans la chapelle des Médicis s'ouvre une porte qui conduit au noviciat des Franciscains. Cest dans ce noviciat que Dante revêtit la robe de moine et la rejeta bientôt pour retourner dans le monde. Nous devons à ce froc jeté au vent la Divine Comédie, Au lieu d'être un poète immortel, Dante, resté dans le cloître, fût devenu un de ces farouches inquisiteurs dont les successeurs dénoncèrent Galilée à Tignorance papale.
11 nous reste à voir la sacristie et plusieurs chapelles. La sacristie, qui fut due à la munificence de la famille Peruzzi, est une vaste salle dont les murs sont couverts de quatre fresques d'un très-grand style, par Agnolo Gaddi, représentant Jéfus montant au Calvaire, le Christ en croix, la Résurrection et V Ascension. La figure de Jésus prêt à disparaître est d'une expression sublime ; Giolto n'aurait pas mieux fait. Le portrait de ce maître italien se trouve au-dessus d'une petite porte. C'est une copie de la tête de Giotlo peinte par lui-même dans la basilique de Saint-François d'Assise- Quelques tableaux très-rares sont dans la salle de la sacristie» entre autres un admirable Christ de Giniabué. Nous passons dans la chapelle Rinuccini, fondée au treizième siècle par la famille de ce nom. Elle est fermée par une grille en fer ouvragé, d'un beau travail, et revêtue de fresques merveilleuses, par Taddeo Gaddi. Sur une de ces fresques se déroulent des scènes de la vie de saint Joachim, de sainte Anne et de leur fille la vierge Marie. La nais' sance de Marie est une composition exquise. On sent une foi naïve et brûlante dans toutes les œuvres de ce temps. Une seconde fresque représente Madeleine pécheresse, agenouillée aux pieds du Sauveur; elle est absoute par le divin maître, et ses péchés, sous formes de démons, s'envolent en foule à travers le toit de la maison C'est un drame qui saisit : ourdirait qu'il est rendu par des acteurs vivants, tant l'imagination en est frappée. Toutes les autres fresques de celte chapelle sont fort belles. Nous regrettons que l'espace nous manque pour les décrire, comme le temps nous a manqué pour les voir souvent; il serait doux de s'oublier des jours entiers avec ces êtres mystiques que l'art éternise.