II
, Nous ne dirons rien du maitre-autel en bois doré qui se dresse au milieu du chœur, et de Tarcade dont il est couronné ; c'est une œuvre médiocre dessinée par Yasari. Nous nous arrêtons dans la chapelle Nicolini où est un beau tableau de V Assomption de la Vierge, par Alexandre Allori. Dans la chapelle Bardi se trouve un Crucifia superbe, par Donatello. Dans la chapelle Salviati (aujourd'hui Borghèse), nous admirons un tableau de la Sainte Trinité, par Cigoli ; c'est un des diefs-d'œuvre de ce maître. Un des plus beaux tombeaux de la nef du nord, est celui de Carlo Marsuppini, secrétaire de la République florentine. La bière, en marbre blanc, est toute sculptée en feuillage ; elle est supportée par une niche, où de petits anges, gracieux comme des amours antiques, entourent de leurs ailes frissonnantes une grande coquille qu'on croirait en nacre. La statue du mort, d'après nature, est couchée sur le sarcophage ; elle semble prête à se réveiller et à nous parler. Mais que nous dirait-elle ? Il n'y a que les morts glorieux qui, de génération en génération, intéressent les âmes.
Nous sortons de l'église et trouvons à gauche le couvent des Franciscains, célèbre pour avoir été le siège de la sinistre inquisition que le pape Grég<^re IX établit en Toscane. Là se trouvaient des cadiots, des oubliettes, des chambres de torture transformées, Dieu merci, en salles d'asile, en fabriques et en ateliers. Le grand-duc Léopold II, de Lorraine, supprima l'inquisition en 1782. Ce fut cet horrible tribunal du couvent de Santa Croce qui ût brûler (en 1328) Cecco d'Ascoli accusé de nécromancie, qui emprisonna durant dix ans le poète Luigi Domenechi, qui dénonça Pierre Carnesecchi et Galilée au Saint- Office de Rome, par lequel le premier fut condamné à une mort ignominieuse, et l'autre, l'homme immortel, à la désespérante rétractation des découvertes de son génie. Le chanoine Pandolphe Ricasoli, dont nous avons vu le portrait dans le palais Pitli, fut frappé dun arrêt de cet exécrable tribunal prononçant la conûscation de tous les biens et Tincarcération à perpétuité de ce prêtre érudit et courageux. Son arrière-petit-neveu le venge aujourd'hui, en donnant la liberté à la Toscane. L'histoire a de ces représailles; elles en sont l'enseignement. Le dernier martyr de Tinquisition des Franciscains fut le riant poète Grudeli, de Poppi, coupable de trop de verve et de trop d'esprit. Jeté dans un des sombres cachots du couvent de Santa Groce (en 1759), il y serait mort de désespoir, si le grand-duc n'était intervenu à temps.
Les moines franciscains de Florence furent jusqu'au nombre de quatre mille. Us donnèrent deux Papes à TÉglise : Sixte-Quint et Clément XIV. On connaît leur rivalité et leur lutte publique avec les Dominicains de San MarcOj au temps de Savonarole.
Trois cloîtres superbes se succèdent dans rinlérieur du couvent ; ils conliaïnent une foule de pierres tumulaires et de tombeaux anciens et modernes, dont quelques-uns sont couverts de sculptures fort belles. La chapelle des Paxzi, par Brunelleschi, se trouve dans le second cloître ; elle est décorée de bas-reliefs exquis et d'ornements, par Luca délia Robbia. Nous entrons dans le grand réfectoire, aujoQrd bui transformé en fabrique de tapis; de nombreux ouvriers (hommes et femmes) lissent en cbantant des pièces de moquette aux couleurs vives. En ce moment, les mots dépanna et de Zt^er/d se mêlent, dans un refrain sonore, au nom deGaribaldi. Je pense au temps où le Benedicite des moines fanatiques faisait retentir ces voûtes, lorsqu'ils venaient prendre leur repas, après avoir rendu une de ces effroyables sentences dont la postérité s'épouvante. Une magnifique fresque de Giotto, représentant le Christ en croix, revêt tout un côté de cette vaste salle. Un des tisseurs, intelligent, quittant un moment son travail, nous en indique les principales figures; il sait par cœur les noms des saints et les sujets des légendes. Au pied de la croix est un groupe admirable : ta Vierge, saint François, saint Dominique et saint Louis de Toulouse, regardent éplorès le divin crucifié. Du bois de la croix s'élancent comme des rameaux les prophéties écrites de la Bible. Chaque rameau se termine par une figure en pied ou en buste des prophètes ; au-dessus de la croix est un pélican qui se penche vers la tète sublime du Christ ; au-dessous se déroule la Cène, dernières agapes du Dieu qui va mourir. Cette composition, aussi belle que celle de Léonard de Vinci, nous a paru plus expressive encore. Sur chaque tête d'apôtre est une auréole ; la tête seule de Judas ne porte pas cette couronne des élus. Jean repose son front attristé sur le sein du Sauveur. De chaque côté de la Cène sont deux tableaux : l'un représente saint Louis de Toulouse, l'autre la Madeleine éperdue aux pieds du Christ. Les encadrement^ de cette fresque immense fourmillent de détails charmants : ce sont des armoiries, des portraits d'évêques et de religieuses entourés de fleurs symboliques. Je dis à notre cicérone improvisé : • Vous devriez reproduire cette fresque immortelle dans un grand tapis.
leW) L'ITALIE DES ITALIENS.
— Si signora, me répondit-il, lo faremo per nostro re. » (Oui, madame, nous le ferons pour notre roi.)
Nous remontons en voiture sur la place, éprouvant comme un vertige, où marbres, peintures et spectres fameux se heurtent, se confondent, et tourbillonnent dans une ronde fantastique.
« Avez-vous la force, me demanda le professeur Ragnotti, de visiter un autre couvent et une autre église?
~ Certainement, répliquai-je, ces bouffées d'air printanier (pii tombent du ciel nous détendront le cerveau avant que nous soyons arrivés.
— Piazza San Marco ! » dit au cocher notre guide infatigable. Ce nom de Saint-Marc me fait toujours tressaillir : il évoque
pour moi ma chère Venise.
« Nous allons donc voir, dis-je au professeur Ragnotti, ce fameux couvent dont Jérôme Savonarole fut le prieur, où il médita et prêcha ses doctrines. Nous allons parcourir le cloître, les salles et les cellules peintes par Beato Angelico et frà Bartolomeo délia Porta; la galerie où Gôme le Vieux se promenait et méditait sur la fragihté de la vie et de la puissance.
— Vous ne pouvez visiter Tintérieur du couvent, me répondit Ragnotti, Feutrée en est interdite aux femmes.
— Voilà qui me désespère, repartis-je.
— Bah ! me dit-il ; patience, dans un an ou deux Tenceinte qui vous est fermée deviendra un musée. Le petit nombre de moines qui habitent encore ce couvent et celui de Santa Maria Novella, prendront la clef des champs. Ce ne sont plus les studieux et fiers dominicains d*autrefois; leur seule occupation active est un petit commerce d'essences et de parfums; si vous voulez leur en acheter, vous serez introduite dans une des salles du couvent; mais elle ne renferme aucune peinture de Beato Angelico.
— En ce cas, je n'achèterai rien aux moines, répliquai-je.
— J'ai souvent visité le couvent de San Marco, reprit Ragnotti; plusieurs des tableaux du peintre angélique ont été vendus ou ont péri; il en reste d'admirables dont je puis vous donner une idée; ils ont beaucoup souffert ie l'abandon où ils ont été durant trois siècles. A mesure que le savoir des dominicains s'éclipsa et fit place à la paresse et à l'ignorance, les frati dédaignèrent ces chefsd'œuvre et les livrèrent sans défense à la rouille du temps. A chaque occupation de Florence par les Autrichiens, ces soldats étran-
gers ont été casernes dans le couvent de Saint-Marc; et, comme ils le font encore à Venise, ils ont profané ces belles peintures, qui attestent le génie italien. Cependant un grand nombre d'oeuvres intactes, de Beato Ângelico, ont survécu. En entrant dans le couvent, on voit, au-dessus de la porte, une figure de Christ vraiment divine. Jésus, vêtu en pèlerin, est accueilli par les moines. Dans la salle du chapitre est une fresque magistrale de ce pur artiste. Sous les arceaux du cloitre, parmi les fresques qui recouvrent les murailles, Beato Angelico a ses plus belles pages. C'est d'abord, dans la galerie du nord, Jésus-Christ apparaissant à saint Dominique: puis un Saint Thomas d'Aquin, tout radieux d'extase. Dans la galerie du midi est une fresque représentant la Passion de NotreSeigneur, dontVasari parle avec admiration. Sur un des côtés de la croix sont groupés tous les saints fondateurs d'ordres religieux; de l'autre côté, saint Marc est auprès de la Mère de Dieu, pâle de douleur et de saisissement; les deux Maries, le visage baigné de larmes, soutiennent la Vierge dans leurs bras; saint Côme et saint Damien figurent dans le même groupe. Au milieu de la frise qui couronne cette fresque est un arbre ombrageant de ses rameaux un Saint Dominique en prière. Dans des écussons, qui s'échappent des branchesi sont des portraits de papes, de cardinaux, d'évêques, de saints et de maîtres en théologie.
« Dans les dortoirs, dans les cellules, et dans presque toutes les salles du couvent, se trouvent des peintures de Beato Angelico et de frà Bartolomeo, son émule. Une des plus belles d'Angelico, est un Couronnement de la Vierge; la figure de Marie a une expression de chasteté divine qu'on cherche en vain dans les madones de la Renaissance. C'est encore du même maître, sur la voûte de la cellule où Côme le Vieux venait se recueillir, une Adoration des Mages d'une beauté céleste. Avant d'entrer dans l'église, vous verrez vous-même deux compositions du peintre hieffable; mais l'intérieur de la nef n'en renferme aucune. »
• Tout en causant de la sorte, nous étions arrivés sur la place San Marco. Avant d'entrer dans l'église, nous en considérons la façade : elle est d'une architecture composite sans caractère; elle ne fut achevée qu'en 1780, et se ressent du mauvais goût du temps. Nous pénétrons dans la nef par une porte qui conduit au couvent, et nous trouvons, dans un passage, deux fresques de Beato Angelico : c'est d'abord une figure du Silence, symbole de la vie con-
templative, qui semble vous dire : « Ici est le repos! » Puis un Christ au tombeau^ qui murmure aux cœurs : a Ici est la foi ! i
Le moine qui nous conduit, vulgaire et sale, contraste avec ces deux peintures resplendissantes; il se plaint à nous de la dureté du temps.
« Plus de visiteurs, plus d'acheteurs dans notre pharmacie, nous dit-il ; avant de nous chasser, on nous appauvrit. » Je souris de la jMréoccupation du saint homme, et de la façon dont il nous Texprime. En entrant dans Véglise, il nous montre du geste la chaire en bois ou prêcha Savonarole; je ne puis m'empêcher de lui dire : « Celui-là aimait la patrie et la liberté ! »
Il me répond (comme le prêtre à qui j'ai parlé chez Vieusseux de Garibaldi) : « Troppo focoso! {Trop fougueux!)
— C'est pour cela, répliquai-je, qu'on Ta brûlé *. i
Les martyrs ne sont pas des hommes inertes ; il ne s'en trouve plus un seul dans l'Église contemporaine, tracassière, avide, sans ardeur pour la foi, sans enthousiasme pour le bien.
L'intérieur de l'église de San Marco n'a rien de frappant; plusieurs styles s'y mêlent et nuisent à l'harmonie de l'ensemble. Jean de Bologne fut Farchitecte de la riche chapelle de San Zanobi, qui se trouve à gauche; au-dessus de l'autel s'élèvent la statue de ce saint et celle de San Antonino, deux œuvres remarquables de ce maître. Dans la même chapelle sont de très-beaux bas-reliefs en bronze, par Portigiani; un Christ de Giotto, une des peintures les plus renommées de ce peintre, se trouve au-dessus delà porte d'entrée. Il semble regarder avec mansuétude Pic de la Mirandole, dont le tombeau est voisin. Je m'arrête pensive devant cette sépulture, me souvenant que le hardi philosophe dont elle contient les cendres, défendit courageusement Savonarole. La mort a réuni dans la même enceinte l'ombre des deux amis.
Au-dessus d'une porte qui mène de la sacristie dans le cloître, nous trouvons une rayonnante figure de Saint Pierre martyr, par Beato Angelico. Là le moine qui nous conduit nous dit :
« Les femmes ne vont pas plus avant. »
* Savonarole, excommunié par le pape Alexandre VI, pour avoir prêché la réforme des couvenls et tonné contre la corruption des Afédicts et de la cour de Rome, passionna un moment le peuple qui bientôt se tourna contre lui. 11 fut livré à la foule par trois de ses moines, subit d'horribles tortures et fut brûlé avec Dominique de Peseta et Sylvestre Maruflfî.sur la place du Grand- Duc (1498). Après sa mort, le peuple en fit un saint.
Je lui réponds en riant que saint Pierre ouvre pourtant les portes du paradis aux âmes des deux sexes.
Il riposte avec bonhomie « que le cloître n'est pas le paradis.
— Forse è Vinferno, » (C'est peut-être Fenfer), dit à son tour RagnotU.
Le fraie répond tranquillement : « St signore, qualche voila, » (Oui, monsieur^ quelquefois.)
Nous sortons de l'église et traversons la place San Marco, où j'exprime le regret de ne pas voir la statue de Savonarole.
« Elle y sera un jour, réplique le iwrofesseur Ragnolti, à présent que ritalie est indépendante : elle se souviendra des précurseurs de sa liberté. »
Nous trouvons à gauche, dans la rue du Gocomero, l'Académie des beaux-arts, située dans l'ancien couvent de Saint-Nicolas.
« Entrons, me dit notre guide intelligent, il y a là un musée qu'il ne faut pas dédaigner, même après ceux des Ofûces et du palais Pitti. B
Nous pénétrons dans un joli doitre décoré de bas-reliefs exquis, par Luca délia Robbia. Une série de médaillons des douze apô* 1res, de saints et de saintes, de moines et de nonnes en terre vernissée, du même maître, s'étend au-dessus des colonnes.
Sous la galerie qui fait face à la porte d'entrée est l'énergique ébauche d'un Saird Matthieu, par Michel-Ange. Nous parcourons rapidement plusieurs salles d'études, puis entrons dans le musée des tableaux : il renferme des œuvres de Giotto, de Cimabué, de Beato Angelico, de Masaccio, du Ghirlandajo; plusieurs Pérugin, plusieurs Andréa del Sarto, une Tête, par Corrége, et d'autres magnifiques tableaux des maîtres italiens. Je trouve là un portrait ineffable de Beato Angelico, par Carlo Dolci. Quelle sérénité dans ce visage inspiré se détachant sur la robe de dominicain ! Puis c'est le buste en bronze de Michel-Ange, et une petite Vénus antique en marbre de Paros : Aphrodite enfant aspirant à l'amour.
Nous nous reposons quelques heures; et, après le dîner, par une tiède et splendide soirée, nous allons à Fiésole, en compagnie d'une aimable princesse valaque qui loge dans le même hôtel que nous. La calèche découverte qui nous emporte nous permet de regarder sans fatigue l'étendue des campagnes et des horizons qui se déploie devant nous à mesure que nous montons. La fondation de Fiésole,
vieille ville étrusque» se perd dans la plus lointaine antiquité. Ce fut la primitive Florence. Bâtie sur le sommet d*une haute montagne, la ville était couronnée au moyen âge par un formidable château appelé Rocca, entouré d'un triple mur d'enceinte. Cette forteresse fut rasée au commencement du treizième siècle. Sur les collines et dans les vallons que Fiésole domine, se groupent de jolis hameaux, de belles villas, des couvents, des chapelles, des arbres; les prairies, les jardins abritant des statues; les cours d'eau, les longues avenues, les terrasses chargées d'arbustes en fleur s'étalent sur les versants ou s'enchevêtrent dans les ravins. C'est d'un aspect inouï. Quelles retraites attrayantes! quelles soHtudes paisibles à c6té d'une grande ville où tant de passions s'agitent. De la route que nous suivons et qui serpente au flanc de la montagne, cet ensemble magique s'agrandit et s'étend. Nous embrassons d'un coup d'œil la plaine où ondule l'Arno, Florence et ses monuments, la chaîne des Apennins, et, au-slessus, les montagnes de Carrare. La plupart des villas que nous côtoyons, riantes ou majestueuses, sont peuplées de souvenirs romanesques et historiques. Au bord d'un sentier accessible seulement aux piétons, est la villa Ricasolif bâtie au commencement du quinzième siècle. Sa chapelle, par Michelozzi, renferme un beau tableau de Beato Ângelico; des saints, des philosophes et de grands politiques ont médité dans les vergers qui l'entourent. La villa ?in%auti, recouverte aujourd'hui de chinoiseries, fut habitée par Dante Alighieri; les ombrages de la villa Mo%%i, plantés par Côme le Vieux, ont prêté leur mystère et leur silei\ce à la conjuration des Pazzi, tramée contre Laurent le Magnifique, petit-fils de Côme. La splendide villa Schifanoia^ (en français Sans-Souci) est encore souriante et joyeuse du souvenir de Boccace; c'est dans ces bosquets que le gai conteur lisait aux belles Florentines les récits d'amour du Décaméron, tandis que la peste dévastait Florence. En approchant de Fiésole se déroulent à gauche les vastes bâtiments et les terrasses d'un grand séminaire, édifice moderne d'un très-bel effet décoratif. A l'est de la montagne se cache, dans une large grotte, une source fraîche aux eaux délicieuses; elle sort du rocher où s'appuyaient les anciennes murailles de la forteresse; du même côté sont les carrières de Fiésole, creusées par l'architecte Brunelleschi, à la fin du quinzième siècle; elles
* Désignée aussi sous le nom de viUa Palmieri, et aujourd'hui sous celui de villa Farhill.
ont fourni les pierres de la plupart des monuments de Florence. , Leurs cavités immenses et profondes, au-dessus desquelles se dresse la montagne que couronne la petite ville de Fiésole, sont soutenues par des pilastres informes d'une hauteur démesurée. Ces pans de rocs, laissés debout pour empêcher Téboulement, forment une galerie titan ique qui dépasse en grandeur toutes les constructions romaines ; c'est une des plus saisissantes perspectives de la campagne de Fiésole.
Nous arrivons sur la place où s'élève la cathédrale du quinzième siècle; nous regardons en passant le Campanile du haut duquel on embrasse toute la Toscane. Nous entrons dans la nef éclairée; les pilastres sont recouverts, en Fhonneur de je ne sais quel saint, de tenture» de damas rouge. Les figurines du tabernacle, de Mino de Fiésole, se meuvent sous les rayons des cierges allumés; à travers leurs reflets, la grande chaire de marbre, sculptée par Antoine Ferrucci, découpe ses dentelures; les deux escaliers qui y conduisent dessinent leurs degrés lumineux. Les saints et les saintes des fresques, de Nicomède Ferrucci, s'animent sous les arcades; les psaumes retentissent, Fencens brûle; les habitants de Fiésole, agenouillés, remplissent Féglise. Au dehors, tout est silence et solitude.
Nous montons une rue abrupte où de petits mendiants nous escortent. Nous trouvons, sur les portes des maisons, quelques femmes allaitant des enfants; d'autres tissent des galons, des pantoufles et des chapeaux de paille qu'elles nous offrent avec grâce j?erpoc/iidenaH; plusieurs nous suivent, en nous sollicitant, jusqu'au point culminant de la rue tortueuse. Là, appuyées contre un fragment de vieux murs, nous voyons se déployer Florence et toute Fétendue du paysage au-dessous de la pourpre ardente du soleil couchant. Quelques zones violettes et brunes, coupent çà et là le ciel incendié. Vue ainsi, Florence m'apparaît centuplée, on dirait qu'elle se dilate dans la rouge lumière qui la couvre et l'encadre; ses monuments, ses maisons, ses remparts, paraissent en bronze incandescent; la fournaise du ciel les revêt et les fouille; tout à coup les teintes plus douces du crépuscule dissipent ce vaste embrasement, là campagne se voile, s'immobilise et se tait. Je laisse ma fille et la princesse valaque marchander des tissus de paille ; je monte seule une petite ruelle à droite et je me trouve devant la chapelle du couvent des Franciscains. Ce couvent est situé sur le plateau le plus élevé de la montagne de Fiésole, il fut construit au quatorzième
siècle, sur les fondements de la forteresse anéantie ; je regrette la forteresse, car le couvent qui la remplace n'a aucun caractère architectural. J'entre dans la petite église; une seule lampe, qui brûle surFaulel de la Vierge, jette un pâle rayon à travers Tobscurité. Un jeune moine franciscain est agenouillé devant la madone; il tourne un moment vers moi sa tête expressive, puis rabat vivement son capuchon sur son visage et se remet en prière.
Je trouve à droite de la petite esplanade, où s'élève l'église, de beaux mélèzes entourant de leur ombre silencieuse un joli pré, où poussent des touffes d'iris; je m'assieds sur l'herbe et m'oublie dans cet abri embaumé : l'air est d'une douceur bienfaisante, les rossignols chantent, la soHtude est absolue; à mes pieds, sur le versant du roc, derrière la chapelle, coupant la végétation et les broussailles, se dressent quelques fragments énormes des murs étrusques et les gradins disjoints d'un amphithéâtre ; ce sont là les seuls restes de l'antique Fiésole. La nuit de l'histoire, l'inanité des efforts humains, le néant de tout ce que tentent les générations successives enveloppent mon esprit du linceul des morts ; les angoisses plus intimes des désirs déçus, des amours trahis, des élans refoulés étreignent mon cœur, c'est l^ sensation d'un vivant étouffé dans un sépulcre ; inerte condamné, il se dit : « A quoi bon le mouvement et les cris de la vie qui protestent? Rien ne peut détourner la sentence inexorable.»
Des voix m'appellent et m'arrachent à ma rêverie sombre; l'obscurité envahit la campagne, il faut partir; la voiture rapide descend la montagne; les rues de Florence s'éclairent et répandent au loin des points mouvants et lumineux sur le fond noir de l'horizon. Le ciel d'un bleu violacé s'illumine d'étoiles. . Une journée de fatigue et d'émotions a cela de salutaire qu'elle amène après elle un lourd sommeil, où nous puisons la force de sentir et d'agir encore. Le lendemain matin notre excellent ami Ragnotti vint nous chercher et nous commençâmes nos excursions par la visite du couvent voisin de Santa Mria Novella. Nous traversâmes la place de ce nom, où se sont données, jusque sous le dernier.grand-duc, les courses de chars, instituées parCômel" (en 1568). Deux petites pyramides primitivement en bois, marquaient îe but de la course; elles furent remplacées, en 1608, par deux pyramides en marbre, dont la pointe est surmontée d'une fleur de lys en bronze et dont la base repose sur de belles tortues également en
bronze, ouvrages de Jean de Bologne. Montaigne, il y a trois siècles, assista à cette fête la veille de la Saint-Jean; il la décrit de la sorte :
« Le 23 juin 4581, on fit la course des chars dans une grande et belle place carrée, plus longue que large, et entourée de tous côtés de belles maisons. A chaque extrémité de la longueur on avoit dressé un obélisque ou une aiguille de bois carrée, et de Tune à l'autre étoit attachée une longue corde pour qu'on ne pût traverser la place ; plusieurs hommes mêmes se mirent encore en travers, pour empêcher de passer par-dessus la corde. Les balcons étoient remplies de dames, et le grand-duc avec la duchesse * et sa cour étoient dans un palais. Le peuple étoit répandu le long de la place et sur des espèces d'échafauds où j'étois aussi : on voyoit courir à Tenvi cinq chars vides. Ils prirent tous place au hasard (ou après avoir tiré au sort) à côté d'un des obélisques. Plusieurs disoient que le plus éloigné avoit plus d'avantage pour faire plus commodément le tour de la lice. Les chars partirent au son des trompettes. Le troisième circuit autour de Tobélisque, où se dirige la course, est celui qui donne la victoire. Le char du grand-duc conserva l'avantage jusqu'au troisième tour ; mais celui de Slrozzi*, qui Tavoit toujours suivi de* plus près, ayant redoublé de vitesse, et courant à bride abattue en se resserrant à propos, mit la victoire en balance. Je m'aperçus que le peuple rompoit le silence en voyant Strozzi s'approcher et qu'il lui applaudissoit à grands cris, de toutes ses forces, en face même du prince. Ensuite, quand il fut question de faire juger la contestation par certains gentilhommes, arbitres ordinaires des courses, ceux du parti Strozzi s'en étant remis au jugement de l'assemblée, il s'éleva tout à coup, du milieu de la foule, un suffrage unanime et un cri public en faveur de Strozzi, qui enfin remporta le prix ; mais à tort, à ce qu'il me semble. La valeur du prix éloit de cent écus. Ce spectacle me fit plus de plaisir qu'aucun de ceux que j'eusse vus en Italie, par la ressemblance que j'y trouvois avec les courses antiques '.
« Comme ce jour étoit la veille de Saint-Jean, on entoura le comble de l'église cathédrale de deux ou trois rangs de lampions ou pots à feu, et de là s'élançoient en l'air des fusées volantes. On dit
* François I" et Bianca Capello.
* Fils du grand Philippe Strozzi, dont le souvenir était sacré pour le peuple.
' Les jeux olympiques.
pourtant qu'on n'est pas dans Fusage en Italie, comme en France, de faire des feux le jour de Saint-Jean*. »
L'Italie veut aujourd'hui des fêtes moins théâtrales, les jeux auxquels elle s'intéresse exigent une plus vaste scène et une assistance innombrable; les ovations qu'elle fait au roi qu'elle s'est choisi, ontpour acteurs et pour spectateurs les populations unanimes. Ce jour-là, les jeux olympiques de l'Italie étaient l'expédition en Sicile de Garibaldi ; à l'heure même où nous traversions la place Santa Maria Novellay les groupes nombreux que nous y trouvâmes réunis, s'entretenaient avec véhémence de l'arrivée de Garibaldi sous les murs de Palerme; le hardi général assiégeait la ville, déjà les royaux pliaient, bientôt on apprendrait leur défaite. Il fallait être un poète ou un artiste étranger pour songer, en ce moment d'absorbante émotion patriotique, à admirer les vieilles fresques d'un couvent et à constater, en souriant, les doléances des
* Journal de Montaigne, dernière partie écrite en italien. Montaigne ajoute : R Nais le samedi, jour où tomboit cette fête, qui est la plus solennelle et la plus grande fête de Florence, puisque ce jour-là tout se montre en public, jusqu'aux jeunes filles (parmi lesquelles je ne vis point beaucoup de beautés), dés le matin, le grand-duc panft à la place du palais, sur un échafaud dressé le long du bâtiment, dont les murs étoient couverts de très-riches lapis. Il étoit sous un dais avec le nonce du pape, que l'on voyoit à côté de lui à sa gauche, et avec l'ambassadeur de Ferrare, beaucoup plus éloigné de lui. Là passèrent devant lui toutes ses terres et tous ses châteaux, dans l'ordre où les proclamoit un héraut. Pour Sienne, par exemple, il se présenta un jeune homme vêtu de blanc et de noir, portant à la main un grand vase d'argent, et la figure de la louve de Sienne, Il en fit ainsi l'offrande au duc, avec un petit compliment. Lorsque celui-ci eut fini, il vint encore à la file, à mesure qu'on les appeloit par leurs noms, plusieurs estaffiers mal vêtus, montés sur de très-mauvais chevaux ou sur des mulets, et portant les uns une coupe d'argent, les autres un drapeau. Ceux-ci, qui étoient en grand nombre, passoient le long des rues, sans faire aucun mouvement, sans décence, sans la moindre gravité, et plutôt même avec un air de plaisanterie que de cérémonie sérieuse. C'étoient les représentants des châteaux et lieux particuliers dépendants de l'État de Sienne. On renouvelle tous les ans cet appareil qui est de pure forme.
« Il passa ensuite un char et une grande pyramide carrée, faite de bois, qui portoit des enfants rangés tout autour sur des gradins, et vêtus les uns d'une façon, les autres d'une autre, en anges et en saints. Au sommet de cette pyramide, qui égaloit en hauteur les plus hautes maisons, étoit un saint Jean, c'est-à-dire un homme travesti en saint Jean, attaché à une barre de fer. Les officiers et particulièrement ceux de lamonnoie, étoient à la suite de ce char.
«La marche étoit fermée par un autre char sur lequel étoient des jeunes gens quiportoient trois prix pour les diverses courses. A côté d'eux étoient les chevaux barbes qui dévoient courir ce jour-là, et les valets qui dévoient les monter avec les enseignes de leurs maitres, qui sont des premiers seigneurs du pays. Les chevaux étoient petits, mais beaux. >
moines sur les dommages que les préoccupations publiques causent à leur commerce de pharmacie et de parfums. Avant de visiter le premier cloitre, le seul dont laccès nous soit permis, nous entrons dans réglise, dont la façade donne sur la place. La construction de cette église, commencée en 1256, dura plus d'un siècle; la façade qui s'élève au-dessus de quelques marches, est en marbre noir et blanc, les trois portes qui conduisent dans la nef se couronnent de belles fresques, par Giocchi. A droite, se déroule sur la place une série de niches, où sont des sépultures de familles illustres. L'intérieur de Téglise est en forme de croix latine ; les deux bras sont terminés par les chapelles funéraires de la famille Ruccellaî et de la famille Strozzi. Nous avançons au hasard dans la nef déserte et nous nous arrêtons tour à tour devant les vieux tombeaux et quelques tableaux de maîtres. Le professeur Ragnotti me fait remarquer le mausolée d'un Ricasoli, sculpté par Romulus, fils de Taddeo de Fiésole, Nous tournons dans un des bras de la croix, traversons la chapelle Délia Pura, où est enseveli un patriarche de Constantinople, mort à Florence, en 1440; puis, montant quelques marches, nous nous trouvons dans la chapelle des Ruccellaî; elle est décorée de trois tableaux admirables : une Sainte-Lucie de Rodolphe Ghirlandaio, toute resplendissante d'exlase, puis une Vierge f plus grande que nature, par Gimabué, c'est l'œuvre la plus magistrale de ce peintre: l'Enfant Jésus, dans les bras de sa mère, révèle déjà la puissance d'un Dieu ; enfin un Martyre de sainte Cathenne, étrange mouvement, et qui frappe, ainsi qu'une scène de drame : des rayons d une lumière vive tombent du ciel et brisent comme la foudre, les instruments de supplice qui torturent la sainte, les bourreaux terrassés mordent la terre, leurs visages, leurs gestes expriment une soudaine terreur, la sainte radieuse sourit au Dieu invisible qui la protège. Celte toile fut dessinée par Michel-Ange et peinte par Jean Bugiardini.
Au milieu d'une autre chapelle se trouve le merveilleux tombeau en bronze du frère Léonard Bâti, un chef-d'œuvre de Ghiberti.
Le maître-autel moderne est surchargé de colonnes et d'ornements qu'on voudrait abattre, car ils sont indignes de nous dérober les belles fresques de Ghirlandajo, qui revêtent le chœur. Sur ces fresques incomparables se déroule la vie de la Vierge; le peintre a placé dans cette composition plusieurs personnages illustres qui ,1 15
furent ses contemporains; il a aussi immortalisé la grâce sans pareille de Ginevra Benci, la plus belle jeune fille de son siècle. Souriante, parée de joyaux, cet être adorable surpasse en pureté toutes les saintes qui Tenvironnent. Dans une scène de la Visitation, quelques hommes, appuyés à un balcon, ont été peints par Michel- Ange, au temps où il n'était encore que Télève de Ghirlandajo. En quittant le chœur, nous entrons dans la chapelle des Gondi, où se trouve le fameux crucifix en bois, de Philippe Brunelleschi. Ce Christ où la douleur frissonne, et dont la tète est un chef-d'œuvre d'expression, fut le désespoir de Donatello.
Nous montons quelques marches et parvenons dans la chapelle des Strozzi, dédiée à saint Alexis Strozzi. Pour nous, le vrai saint de cette noble famille est le grand patriote Philippe Strozzi, qui subit la torture sans renier la liberté, et qui mourut comme Galon. Si le peuple faisait les saints, c'est lui qu'il aurait canonisé. Nous nous inclinons devant cette tombe sacrée. La chapelle des Strozz est couverte de fresques, peintes par les deux frères Bernardo et Andréa Orcagna ; elles représentent l'Enfer et le Paradis, tels que les a chantés Dante. L'immortel poète figure lui-même dans un groupe de bienheureux. Dans la sacristie se trouve un grand vase en granit, supporté par une momie en marbre, sculptée par Michel- Ange, qui s'était inspiré, pour cette œuvre, des figures égyptiennes trouvées dans les fouilles de Rome; le couronnement de la Vierge, par Beato Angelico, resplendit sur le tabernacle de la sacristie.' La tête de Marie est d'une beauté ineffable ; les figures et les ornements qui l'entourent ont tout le fini de la miniature. On sent là le patient travail de l'artiste contemplatif. Nous rentrons dans la nef et parcourons encore quelques chapelles. Nous sortons de l'église et passons dans le Chiostro verde (cloître vert); les murs des quatre rangs d'arcades sont revêtus de fresques où le vert domine, œuvres de Paolo Uccello. Au nord de ce cloître s'ouvre la grande chapelle dite des Espagnols ; les peintures qui la décorent à l'intérieur sont de Taddeo Gaddiei de Memmi; elles représentent TÉglise militante ^t yÉglise triomphante. La cathédrale de Santa Maria del flore, reproduite dans une de ces fresques, symbolise l'Église militante, entourée de religieux, d'évêques et de cardinaux; le pape et l'Empereur sont dans ces groupes, où figure aussi Cimabué; la tête du peintre est couverte d'un capuchon d'où sort le profil maigre et la barbe courte et rousse ; Pétrarque, moins ascétique avec sa cape blanche
et sa calolte rouge, est là» près de Laure, dont le visage ressemble à tous les portraits qui nous restent d'elle ; elle est vêtue d'une robe verte et violette; de son sein s'échappe une flamme ardente, emblème visible de la volupté, ce qui a fait dire aux Florentins que cette iémme était plutôt la Fiammetta de Boccace que la Laure de Pétrarque. Plusieurs fresques de la chapelle des Espagnols et du cloître vert sont fort dégradées. Comme le couvent de San Marco, celui de Santa Maria Novella a servi de caserne aux Autrichiens. Le Chioslro grande, qui fait suite au Chiostro verde, est le plus vaste et le plus majestueux de Florence ; Feutrée nous en est interdite, mais le moine dominicain qui nous conduit nous dit que nous en apercevrons une partie en visitant la pharmacie, où il nous engage à aller nous pourvoir de parfums et du fameux al-kermès. Nous revenons par les galeries du cloître vert, traversons des couloirs bordés de tombes, et nous nous retrouvons sur la place; puis, tournant dans la rue de hScala, en laissant à gauche la belle loggia di San Paolo, construite par Brunelieschi, en face de Féglise Santa Mana Novella, nous arrivons à droite de la rue, devant une jolie porte en chêne reluisant, encadrée de sculptures de marbre : un moine convers nous reçoit et nous fait traverser une série de corridors, de cabinets et de salles décorées de tableaux, de marbres, de stucs dorés. Dans la plus grande salle sont de belles armoires de Doyer, renfermant les liqueurs et les essences; au-dessus d'une de ces credenze se trouve une superiie peinture de Salviati représentant le Mariage de sainte Catherine; une autre salle, où sont les armoiries des Médicis, donne sur un délicieux jardin tout en fleur. • Tandis que ma ûUe achète aux moines de la poudre d'iris au parfutn subtil et suave, je regarde, par Fune des fenêtres de la pharmacie, une partie du grand cloître; il se compose de cinquante arcades sous lesquelles se déroulent des fresques magnifiques de Cigoli, d'Alloin, de Santi di Tito et de Pocetti. Ces fresques font revivre les actes et les miracles des vies de saint Thomas d'Aquin, de saint Pierre martyr, et de saint Dominique. Au milieu du préau, des statues de saints et de moines se dressent sur Therbe verte qui couvre les morts. Le ciel d'azur forme un dôme éclatant au cloître silencieux, les oiseaux chantent et se posent sur le relief des sculptures. Quel caUne! quel recueillement! Je voudrais aller m'asseoir sur une de ces tombes et y rêver par une belle nuit. « La vaste salle de réfectoire, me dit le professeur Ragnotti, ren-
ferme une fresque magistrale dWUori, représentant le Miracle de la manne et celui des cailles. Une aile du couvent, appelée Fappartement des Papes, est aussi décorée de belles fresques, de même que la chapelle où ofOciaient les souverains pontifes*. Mais il vous reste à voir une fresque qui surpasse en puissance toutes celles que vous avez vues jusqu'ici à Florence, c'est celle de Masaccio et de Filippino Lippi, dans Féglise del Carminé,
— Allons, lui dis-je, ûnissons-en avec les églises et les couvents ; malgré les chefs-d'œuvre dont ils sont décorés, ils inspirent aux visiteurs la tristesse et rabattement ; la foi qui les fonda, en semble aujourd'hui exilée; ce sont des corps d'où Tesprit s'est enfui; le souffle qui soutient les âmes n'est plus là. »
Nous montâmes en voiture, passâmes le pont Santa Trinità; et, tournant à droite, nous arrivâmes sur la place del Carminé^ où s'élèvent l'église et le couvent de ce nom. L'église primitive, fondée en 1468, fut détruite par un incendie en 1771 ; on n'en put sauver que la chapelle Brancacci, où sont les fameuses fresques. Nous traversons la nef moderne sans nous y arrêter; elle est badigeonnée, et les tons criards de la plupart de ses peintures contrastent avec l'admirable harmonie des fresques de Masaccio et de Filippino LippL Nous trouvons au fond de l'église, à droite, la chapelle que ces deux maîtres ont décorée; je ne décrirai point en détail ces compositions bien connues. Les figures d'Adam et d'Eve dans le paradis terrestre sont d'une beauté vivante; le père et la mère du genre humain regardent, curieux, l'arbre de la science. Plus loin, les voilà chassés et errants; leur corps a perdu l'éclat de la jeunesse et delà pureté ; leur front semble assombri par la prescience de la malédiction inexorable dont sera éternellement frappée leur descendance. ,
Ces deux fresques sont de Masaccio; Filippino Lippi a peint saint Pierre, saint Paul, et Simon le Magicien, argumentant devant le proconsul. Il a exprimé dans le crucifiement de saint Pierre, toutes les angoisses de l'agonie et toutes les espérances de la foi. On n'oublie jamais de telles figures. Michel-Ange et Raphaël se sont inspirés de ces fresques. On retrouve dans la chapelle Sixtine et dans les Chambres du Vatican des attitudes, des ports de tête, des draperies et jusqu'à des personnages entiers, imités des fresques de la chapelle Brancacci. Dans le tabernacle qui surmonte l'autel de cette
* Martin V, Eugène IV, Pie II et Léon X résidèrent à Santa Maria Novella
chapelle, est une madone du Mont-Carmel, peinture grecque, à l'expression mystique, apportée de Constantinople, en 12GS. C'est bien la Vierge la plus chaste et la plus sainte qu on puisse imaginer • Nous faisons le tour du chœur, où se trouve un superbe mausolée en marbre du gonfalonier Pierre Soderini; la tombe est vide, l'honnête et intégre citoyen, qu'une piquante épigramme de Machiavel a voué au ridicule dans la postérité, mourut exilé à Rome, en i522. Dans la chapelle mortuaire des Corsini, est une belle fresque de Luca Giordano.
Nous sortons de Vé^Mse del Carminé; le ciel est splendide, le soleil poudroie sur la place solitaire.
< Où irons-nous maintenant, me demande le professeur Ragnotti.
— Au haut du Campanile, repartis-je; avant de quitter Florence je veux l'embrasser du regard comme j'ai fait de Venise, la veille du jour où je lui dis adieu. »
Mon guide bienveillant se met à rire de mon énergie. « Allons, répond-il, mais après l'ascension vous n'aurez plus de jambes.
— L'esprit porte le corps, répUquai-je, et jusqu'à ce que la bète nous écrase, il faut qu'elle obéisse, j»
Nous mettons pied à terre sur la place du Dôme, et passant à Test la poterne encadrée de sculptures, nous montons, en faisant plusieurs haltes, jusqu'au sommet délia torre del Giotto. Le palais Vecchio se groupe à gauche, au pied du Campanile; plus loin, toujours du même côté, se dresse le BargellOy TArno aux eaux troubles semble rouler des flots d'or ; au midi et à l'ouest s'étalent, sur les collines verdoyantes, San Miniato et le Poggio impériale. Au levant, Fiésole décrit sur sa montagne une admirable décoration. Je m'enivre d'air, de chaleur et d'espace ; je cherche à empreindre dans ma mémoire les détails et l'ensemble de ce panorama immense ; je m'oublie plus d'une heure sur la plate-forme qui touche au ciel ; je voudrais y avoir un gite pendant quelques jours, y regarder l'aube apparaître et se graduer, la lumière se dilater et s'étendre en nappe uniforme, puis éclater le soir en incendie autour de l'orbe du soleil.
Lorsqu'il faut redescendre, suivant la prévision du bon Ragnotti, mes jambes ne me portent plus; je me suspends à son bras et me laisse entraîner jusqu'au bas de la tour comme une chose inerte ; je
me repose quelques heures à l'hôtel et finis de me délasser le soir, assise dans une calèche découverte qui nous conduit à Bello Sguardo. Nous franchissons la porte Romaine et suivons une route bordée de haies fleuries qui serpente sur le flanc des collines; les plantes grimpantes, les bouquets d'arbustes jaillissent du roc et retombent en cascades sur le chemin. A mesure que nous montons, Florence et son horizon, déjà décrit, se déploient en panaroma splen^ dide; rien de phis riant que ce cadre de la cité, formé par de belles collines : au delà des groupes des monuments se dressent les groupes des sommets verdoyants, puis les crêles chauves des Apennins ; arrivés sur la terrasse de Télégante villa de Bello Sguardo, nous dominons au couchant les croupes éclatantes des coteaux, qui forment comme des vagues gigantesques dans la campagne toscane : les maisons et les clochers s'abritent à Tombre des arbres dont se couronnent les sommets ; la fumée qui s'échappe des toits projette des aigrettes blanches sur le ciel empourpré du couchant. Assis sous les orangers en fleur, nous prenons un long bain d'air, de lumière et de parfums, tandis que le professeur Ragnotti me répète ces trois vers de TArioste qui peignent si bien le paysage que nous contemplons :
A veder pien di tante ville i colli.
Par cbe'l terren ve le germogU corne, Vermene germogliar suole e rampolU '.
Nous redescendons la route embaumée où Te^Lubérante végétation prin tanière répand ses arômes vivifiants.
Nous rentrons dans Florence par la rue des Boffi et trouvons à gauche le vaste jardin Torregiani; les plates-bandes et les massifs de fleurs, œillets, roses, jasmins d'Espagne, jettent au dehors des effluves pénétrants. C'est d'une attraction vertigineuse qui force les passants à s'arrêter. Nous entrons et errons une heure dans les méandres embaumés que forment des bosquets sombres, des quinconces ornés de statues, des cours d'eau bordés de pelouses. Une haute tourelle s'élève sur un tertre vert, au milieu de ce parc à l'italienne, où l'on rêve du Décameron de Boccace et de VOrlando de l'Arioste.
Le lendemain je sors seule dès le malin, je fais le tour de la place Santa Annunziata, dont j'ai déjà parlé, et m'arrête au nord, devant
* A voir ces collines tellement couvertes d'habitations, on dirait que la terre es fai* germer comme elle fait germer les herbes et les arbres.
réglise que je n'ai pas encore visitée : elle est précédée d'un vaste péristyle dont les arcades décrivent une espèce de cloître ; une fontaine jaillit au milieu; sous ce péristyle se trouve une admirable fresque de Pontormo, représentant la Visitation de la Vierge; à côté, sont d'autres fresques incomparables à' Andréa del Sarto. La Naissance de la Vierge est une des œuvres les plus angéliques de ce divin maître; il y a là une figure d'une grâce ineffable, qui est le portrait de la belle Lucrezia, femme d'Andréa del Sarto; dans une autre fresque, le même peintre a représenté saint Philippe Benizi, offrant sa chemise à un pauvre lépreux ; dans une troisième, ce sont des joueurs à la mine passionnée, au geste ardent, placés sous un arbre que frappe la foudre ; chaque personnage est saisi d'épouvante. La vie éclate dans toutes ces compositions, dont on emporie un souvenir ineffaçable.
J'entre dans l'église, éblouissante d'or, de marbres, de peintures et des lueurs vives que projettent les vitraux. Le plafond est en bois sculpté et doré, toute la nef resplendit comme un tabernacle illuminé; elle est en forme decroix latine; de chaque côté se déroulent les chapelles, communiquant entre elles par des portes de marbre, conune dans l'église de la Chartreuse de Pavie. Je vais de chapelle en chapelle, ne m'arrêtant que devant les œuvres d'art les plus exquises; dans la cinquième chapelle se trouve le magnifique tombeau de Roland de Médicis, par Simon Bardi, frère de Donatello; dans la dixième, un beau groupe en marbre de Bandinelli, repré. sentant Jésus mort, affaissé dans les bras de Nicodème. Les trois figures de la sainte Trinité rayonnent dans une fresque de la coupole, elles se penchent vers la Vierge qui monte au ciel escortée d'une nuée d'anges, de prophètes et de saints. Celte belle peinture est du Volterrano. Le chœur est déparé par des œuvres modernes, fort médiocres. Le maître-autel, incrusté de pierreries, brille comme un écrin; il est couronné d'un tabernacle en argent, ciselé par Maître Martini^ de Bergame; on y a ajouté récemment une porte, œuvre de Torwaldsen. Je m'arrête dans la dix-septième chapelle pour regarder une Vierge du Perugin ; elle est assise sur un trône, placide, douce et comme étonnée de sa grandeur, plusieurs saints la contemplent émus de respect. La trentième chapelle est celte qui me retient le plus longtemps; dédiée par les Médicis à la Maria Annunûata, elle reluit comme un foyer de lumière dans la nef éclatante. Elle fut dessinée par Michelozzi. Pierre de Médicis
ordonna qu'elle devînt le sanctuaire d'une image miraculeuse, de la Vierge peinte, au treizième siècle, par la main invisible d'un ange. L'autel, tout en argent, est un don du grand«duc Ferdinand I"; on voit ce prince représenté sur un bas-relief, à genoux et invoquant la Mère de Dieu. Laurent de Médicis offrit à cette chapelle le tabernacle couronné d'une magnifique tète de Christ, par Andréa del Sarto, et Côme !•', les quarante-deux lampes en argent qui l'édairent; la lampe du milieu, plus grande, en vermeil, est un présent de Marie d'Autriche, femme de Côme U.
Je sors de Téglise, et passant, à droite, sous la galerie du péristyle, où sont les sublimes fresques d'Andréa del Sarto, je me trouve dans un corridor bordé de chaque côté par de beaux mausolées, des bustes et des inscriptions tumulaires. J'arrive sous une arcade qui s'ouvre sur un vaste cloître ; cette arcade est revêtue d'une fresque représentant Jésus, entre les deux figures de la Justice et de la Miséricorde. Tandis que je considère celte œuvre magistrale de Pocetti, deux moines s'approchent de moi et me rappellent avec douceur que les femmes ne peuvent aller plus avant. Quelques soldats malades, couchés ou assis au soleil sous les galeries du cloitre, interviennent et disent aux frères : « Lasciate entrare la donna francese, » (Laissez entrer la dame française.) — « Sietepadroni » (Vous êtes les maîtres), répliquent les religieux en s*éloignant, et aussitôt un sergent de Tarmée italienne me conduit en souriant sous ces portiques merveilleux, peints par Pocetti et Andréa del Sarto. Plusieurs des vastes salles du rez-de-chaussée du couvent, qui s'ouvrent sur le cloître, . ont été transformées en hôpital militaire; de là vient la cohabitation des moines et des soldats; ils semblent d'ailleurs vivre en fort bonne intelligence. La douceur et la cordialité italiennes et surtout toscanes amènent bientôt entre eux la confraternité — « BisognUy me dit mon guide, che ogni frate prenda una spada ; il tempo è venuto. (Il faut que chaque moine prenne une épée ; le temps est venu.) Je lui demande s'il juge tous ces flegmatiques frati bien propres au métier des armes? — « Nous faisons envie aux plus jeunes, me répond-il, et le jour où les couvents seront fermés en Itahe, ces troupeaux de célibataires inutiles se feront soldats. »
Tout en causant avec le sergent, je contemple, émerveillée, deux fresques divines de Pocetti et d'Andréa del Sarto. Le premier maître, sous le nom de VAffogato, a peint un pauvre enfant noyé
ressuscité par santo Amadio; il bambino renaît avec ravisse" ment, ses yeux étonnés aspirent la lumière, ses lèvres frémissantes hument Tair, ses cheveux frissonnent au souffle de la vie. L'autre fresque est la Vierge au sac, d'Andréa del Sarlo, une de ses œuvres les plus célèbres ; quelle pureté de dessin ! quelle harmonie suave de couleurs! Les draperies sont aussi belles que Tantique ; le visage de Marie émeut comme une apparition céleste. Les grands maîtres de Técole italienne faisaient ces chefs-d'œuvre chrétiens pour quelques écus, parfois même ils se contentaient, comme rétribution de leur génie, des messes et des prières que leur prometlaient les moines ; je pense à ces temps de foi évanouis, aux transformations des sociétés, aux couvents ouverts, aux moines libres, joyeux et patriotes, se faisant soldats de Tindépendance; je me dis : « Un jour viendra où les soldats eux-mêmes seront superflus, où les peuples affranchis des rois et des princes se gouverneront euxmêmes, où le pacte et Tharmonie des familles suffiront pour régir le monde, où les violences et les combats feront reculer d'horreur les consciences. Mais quel labeur sanglant des générations successives, que d'hécatombes avant que la mansuétude et la justice soient reconnues pour les seuls souverains de la terre ! »
Le soldat qui me conduit, ne comprenant rien à ma rêverie, me dit : « Forse lasignora è stanca » (Peut-être madame est fatiguée.), et il m'offre une chaise d'église qu'un convalescent vient de quitter; je m'y assieds un moment. J'ai en face de moi plusieurs bustes de marbre et le beau sarcophage de Guillaume Beraldi : c'est un monument du treizième siècle, orné de ba&-reliefs d'un grand style. Le moyen âge devinait parfois l'antiquité, il en connaissait» surtout en Italie, de grands vestiges. Il y a sur ce tombeau un cavalier sur un cheval lancé au galop, qui rappelle les cavaliers grecs des frises du Tarthénon.
Les dépendances du couvent de VAnnun%iata sont immenses, elles se relient par un vestibule peint à fresque à la Confrérie de Saint-Luc (ou des artistes dessinateurs). La voûte de la grande salle de la Confrérie est couverte d'une fresque de Luca Giordano, l'autel est décoré d'ineffables peintures de Beato Angelico.
Je sors du cloître la tête un peu lasse de toutes ces empreintes de chefs-d'œuvre dont j'emporte le souvenir. Je vais à pied jusqu'à la rue voisine de Saint-Sébastien . Je ne veux pas quitter Florence sans dire adieu au marquis Gino Capponi, dont j'ai manqué la
visite la veille. Le marquis est sorti; je parcours un moment le jardin et h serre de son beau palais, puis m'aventurant de rue en rue, j'arrive à Tatelier des pierres dures, situé (rue Gocomero), dans Un appendice de TAcadémie des beaux-arts. — J'erre dans plusieurs salles où sont réunis les échantillons les plus rares des mosaïques de Florence ; tableaux, consoles, guéridons, colonnes, meubles et coffrets, tout cela ne vaut pas une tête de Vierge &' Andréa del Sarto; c*est de Tindustrie artistique, mais c'est toujours de rindustrie.
Je traverse ensuite la place du Dôme, longe la rue des Galzajoli et m'arrête, à droite, devant VOr San Michèle» ce bijou d'architecture et de sculpture qu'on voudrait isoler dans un grand square. Que de fois je Ta! contemplé le jour en pleine lumière, la nuit sous les rayons pâles de la lune ! Cette admirable chapelle fut primitivement une halle au blé, construite en 1284i, par Arnolfo dlLapo. Un incendie la consuma; Taddeo Gaddi la rebâtit en 1537, et bientôt Andréa Orcagna en ferma les portiques et en fit une église. Dans ses murs extériem^s en marbre noir, sont pratiquées des niches où s'abritent les meilleures statues des grands sculpteurs italiens; il y a là le célèbre Saint-Marc, de Donatello, qui fit dire à Michel-Ange, ravi d'admiration: « Marc, pourquoi ne me parles-tu pas? » Les bas-reliefs placés au-dessous des niches, sont de Luca deUa R&bbia. J'entre dans la chapelle, je m'y assieds et m'y repose longtemps. Le jour filtre à travers le prisme des vitraux où sont reproduites les scènes miraculeuses de l'image de la Madone ; cette fameuse image est la Vierge de Sienne, objet du culte de lltalie entière au treizièoie siècle; Andréa Orcagna la renferma dans un tabernacle de marbre blanc, qui resplendit au milieu de la chapelle. C'est un fouilli de sculptures exquises ; colonnettes torses, bas-reliefs, clochetons, ogives, figurines, se groupent et s'enlacent dans ce monument gothique, d'une délicatesse inimitable. Je quitte à regret le sanctuaire tranquille de l'Or San Michèle ei me trouve bientôt sur la place du. Grand-Duc, j'en fais le tour une dernière fois : le soleil brûlant darde des reflets d'or sur la fontaine de Neptune, qui jaillit à Tangle gauche du palais Vecchio, l'eau frissonne lumineuse sur l'emplacement même où Savonarole fut brûlé vif. Tous les flots de la mer ne laveraient pas ce crime populaire,, auquel la papauté et l'inquisition poussèrent la foule égarée. Le grand martyr expirait à peine que la justice du peuple se réveilla, il
maudit les instigateurs de la mort du saint et se partagea comme des reliques ses os calcinés. — Toujours à gauche, un peu en retour du palais, dans un enfoncement de la place du Grand-Duc, où s'élève le joli palais des Uguccioni, dont Raphaël fut l'architecte, se trouve la statue équestre de Côme I", par Jean de Bologne. Elle est fort belle, mais je voudrais pourtant Tabattre et lui substituer celle de Savonarde, dont elle usurpe la mémoire vénérée ; sur un des bas-reliefs de cette statue, Côme I" est représenté à genoux devant le pape, qui par Tintrigue et la force imposa ce souverain à la Toscane. Il est temps que les effigies des défenseurs de la liberté remplacent celles de ses violateurs. Savonarole, Philippe Strozzi, Michel-Ange, Nicolas et Pierre Capponi devraient avoir leurs statues à Florence; Voltaire , Diderot, Condorcet, Mirabeau et quelques autres grands tribuns de notre Révolution, mériteraient mieux que la plupart de nos rois, d'être offerts en exemple à la France. Je passe sous les galeries extérieures des Offices, et tourne sur la rive droite de TArno. C'est là qu'est situé l'hôtel des Des-Britanniques, primitivement palais Capponi. L'illustre Pierre Capponi y naquit. Dans une grande salle, peinte à fresque par Pocetti, se déroulent plusieurs scènes de la vie de ce grand homme; ses aïeux et ses descendants l'entourent : ils inspirent et continuent son héroïsme. Je considère avec émotion celte fière lignée de grands ci* toyens dont j'ai Je bonheur de connaître le dernier rejeton, si digne de sa race.
Je continue à marcher seule sur le quai désert de l'Arno; l'atmosphère est embrasée; les boutiques sont closes; tous les Florentins font la sieste. Mon long séjour en Italie n'a pu me plier à ces haltes de repos. Par la chaleur la plus accablante, mes yeux refusent de se fermer pour dormir. La sieste d'un bain remplace pour moi la sieste du sommeil. Accablée en ce moment par la marche en plein soleil, je cherche l'ombre dans une étroite ruelle qui aboutit sur le quai de l'Arno; je me trouve tout à coup sur la jolie petite place del LimbOy où sont les bains des thermes antiques. Avant d'y entrer, je considère cette mignopne pia%%eUa, une des plus recueillies de Florence, et qui semble faite à plaisir pour la scène d'un roman. Un charmant palais à balcon se dresse en face des thermes; les jalousies en sont baissées : elles abritent sans doute d'heureux endormis ; à droite, une superbe Madone^ peinte à fresque, sourit aux passants, et les convie à rêver. Paris embelli, suivant les
bourgeois, Paris approprié, badigeonné, aligné, ratissé, éclairé au gaz, n*a plus de ces coins poétiques où l'amour et la prière peuvent se réfugier par les belles nuits.
Le soir, je retrouve Tesprit peu récréatif de ce Paris moderne au théâtre Nicolini, où nous conduit le chevalier Berardi. La troupe française, que j'ai vue à Turin il y a quelques mois, est venue donner des représentations à Florence. Elle joue ce soir-là un vaudeville larmoyant et un autre au gros sel, que TArioste et Bocc?ice auraient sifflé à cœur joie. Les Toscans, courtois et confiants pour tout ce qui vient de la France, écoutent sans sourciller ces lieux communs parisiens : ils croient encore à notre verve nationale. Plutôt que d'en douter, ils s'accusent de ne pas comprendre. Trèsdégagée de celte admiration aveugle, je dis aux bons Florentins que la Mandragore de Machiavel ferait bien mieux mon affaire. — L'esprit ne jaillit que de la liberté; un peu de licence n'y nuit pas. Les ciseaux de nos censeurs ont coupé les ailes à l'imagination et à laudace de nos pères : Tartuffe^ Turcaret, le Mariage de Figaro, sont bien heureux d'être devenus des œuvres classiques : la première représentation en serait interdite aujourd'hui. A défaut d'une vraie comédie italienne, ou française, un drame à costumes et à décors militaires sur Garibaldi, m'aurait charmée ce soir-là. Tandis que les acteurs français débitaient leur prose incolore, le nom du fier audacieux était dans toutes les bouches. On savait, depuis quelques Jours, qu'il assiégeait Palerme. La nouvelle qu'il s'était emparé des faubourgs circula tout à coup dans la salle; et, comme la première fois que j'étais allée au spectacle à Florence, les cris de « Vive Garibaldi ! » retentissaient dans la rue quand nous sortîmes du spectacle.
Décidément, Tesprit engourdi et muselé de la France était un anachronisme; un soufïle vivifiant et fort en fustigeait les blêmes lueurs de l'autre côté des Alpes.
Nous étions arrivés au mardi 29 mai (1860); je sortis ce jour-là pour faire quelques visites d'adieu. Nous devions quitter Florence le surlendemain. La princesse Marie m'avait écrit un aimable billet pour me rappeler qu'elle nous attendait le !•' juin. Me trouvant sur la place du Grand-Duc, j'entrai une dernière fois dans le musée des Offices, puis je parcourus la bibliothèque Magliabechiana, siinée sous les portiques de gauche : elle contient cent soixante-dix mille volumes. La principale salle de cette bibliothèque fut, dans l'origine,
L'ITALIE DES ITALIENS. l8l
un théâtre : elle est décorée de bustes d'écrivains et de poètes. J'erre seule à travers les longues lignes des rayons de livres superposés. Comme à Venise et comme à Milan, je trouve la bibliothèque déserte. La vie politique et guerrière enlève à cette heure la jeunesse italienne à Télude, et, ce qui vaut mieux, elle l'arrache aux banales^ intrigues d'amour et aux nuits fiévreuses des maisons de jeu. En sortant de la bibliothèque, je suis, ainsi que la veille, le quai de l'Amo, tourne sur la place Santa Tnnità, où se trouve l'église de ce nom et le couvent attenant des moines de Vallotnbrosa. Je regarde sans admiration le portail de cette église, que Michel -Ange appelait sa maîtresse. J'entre dans la nef, où sont quelques beaux tableaux et deux des meilleures fresques deGhirlandajo, représentant la Vie de saint François. Des tentures de soie fanées et des surcharges de dorure gâtent l'harmonie de la plupart des chapelles comme les oripeaux nuisent à la beauté d'une femme. La place Santa Trinità aboutit à la rue des Legnajoli, une des plus larges de Florence; au bout, à droite, se déroule la magnifique façade du palais Strozzi ; l'aïeul de ce fier Philippe Strozzi qui mourut comme Caton, se fit construire cette demeure princière : elle fut commencée par Benoit de Maiano, et terminée par Cronaca. La façade est en pierre taillée à bossage : elle est couronnée d'une admirable corniche corinthienne, modèle du genre. Les porte-flambeaux en fer ciselé qui décorent les angles du palais sont d'u^j travail merveilleux; de grands anneaux de fer du même style se suspendent en guirlande au rezde-chaussée. Le palais Strozzi est, comme architecture, un des plus beaux de Florence; il a quelque analogie avec le palais Farnèse à Rome. Je pénètre dans la cour, entourée de portiques qui se peuplent pour moi de grandes ombres; elles m'escortent et me suivent, tandis que je monte l'escalier et visite la galerie de peinture ; des Poussin, des Salvator Rosa, des Pérugin, des Raphaël, des Andréa del Sarto, des Paul Véronèse, des Rubens, des Jules Romain, etc. , etc. , font de cette collection des ducs Strozzi une des plus précieuses qui existent. J'admire surtout les portraits historiques, lignée complète des ancêtres illustres. Bronzino a peint le grand Philippe, Titien deux de ses descendants. Je salue ces nobles figures qui semblent s'anhner et sourire dans leurs cadres, comme si le réveil de l'Ita- Ue les faisait tressaiUir.
Je rentre à l'hôtel pour faire mes malles; mais bien lot je suis distraite de cette fastidieuse besogne par la visite du marquis Gino Gapponi.