PRÉFACE Y
d'Alfred de Musset. Si belles que soient certaines pages des Lettres d'un voyageur, il m'a paru qu'elles n'ajoutaient guère à celles des poètes venus avant George Sand. J'avais déjà dans ces études tant de descriptions de Venise, qu'une nouvelle aurait pu paraître fastidieuse. Ce danger de revoir trop souvent les mêmes choses m'a fait m'arrêter avant Théophile Gautier et négliger aussi le bon Alexandre Dumas, qui, dans son roman populaire universel, a su tirer parti de l'Italie. Avec quelle verve, dans son Corricolo, il met en mouvement ce véhicule, et avec quelle gaieté il nous enseigne comment on vend les pastèques dans les rues de Naples !
Il y a dans Notre-Dame de Paris de jolis noms italiens et quelques mots de Dante:
... la creatura bella Bianco vestita
qui jadis nous ont fait rêver. Je crois bien aussi que ce sont Lucrèce Borgia etAngelo tyran de Padoue qui nous ont, il y a bien longtemps, révélé l'Italie des poignards et du poison. Mais, sans offenser la grande ombre de Victor Hugo, on peut bien dire que l'Italie fut peu de chose pour lui, tandis qu'au
contraire toute son œuvre rappelle l'Espagne, où s'était en partie écoulée son enfance.
Brizeux et Auguste Barbier ont voyagé en Italie et ont traduit leurs émotions dans leurs vers. L'originalité de Brizeux est surtout dans le contraste qu'il a noté entre ses impressions de voyage et les souvenirs de sa Bretagne; il trahit continuellement son âme celtique, mais avant lui Chateaubriand, un autre Celte, dans sa simple prose, avait parlé avec plus d'éloquence. Il en est de même pour les plaintes d'Auguste Barbier dans II Pianto; elles n'ajoutent guère à celles de Chateaubriand et de lord Byron. Il était nouveau, il est vrai, de décrire la fresque duTriomphe de la mort au Campo Santo de Pise, de nommer Giotto et Orcagna et de faire un sonnet sur Masaccio (1); mais l'ensemble des poésies d'Auguste Barbier sur l'Italie ne rappelle que de bien loin la frémissante beauté des vers de la Curée et de V Idole.
Antony Deschamps avait commencé une traduction de Dante. L'Italie, pour ce délicat poète si éprouvé par le sort, fut la meilleure consolatrice :
(1) Il s'agit dans ce sonnet d'un portrait à fresque du musée des Offices et qui très probablement est celui de Filippino Lippi.
PREFACE vu
Ma divine Italie, oh ! mère de beauté,
Terre de grand savoir et de simplicité,
Où le mourir est calme et le vivre facile,
On voit encor chez toi, comme au temps de Virgile,
Quelques hommes choisis, vrais enfants des Latins,
Cacher aux feux du jour leurs modestes destins,
Et, sans brûler leur sang des passions nouvelles,
Aimer encor Sylvain et les nymphes jumelles,
Gardant à l'étranger un toit hospitalier
Et des Lares d'argile auprès de son foyer.
Il nous montre le Poussin :
Qui traverse pensif la campagne de Rome,
Un carton sous le bras, un fusil dans la main...
A Naples il avait su retrouver la Grèce et Virgile et se souvenir aussi des mélodies de Cimarosa.
Que de fois j'ai maudit la reine Caroline, Qui ferma pour jamais cette bouche divine; Parce que, dans les murs de la belle cité, Elle voulut un jour chanter la liberté...
C'est par petits fragments qu'il faut lire les vers d'Antony Deschamps; ils auraient perdu, je le crains, à être rapprochés des vers d'Alfred de Musset ou même de la prose de Chateaubriand.
J'ai laissé mes poètes eux-mêmes juger l'Italie et les Italiens. Je noterai simplement ici quelques impressions au sujet de ce que furent l'art et
la poésie en Italie à l'époque du romantisme. Lorsque Ton fait un séjour prolongé à Florence, un des sanctuaires de Fart que l'on visite le plus souvent est Santa Croce, l'église des Franciscains. Comme presque tous les grands monuments florentins, elle a été construite à la fin du treizième siècle, du vivant même de Dante. On l'avait commencée sept ou huit ans avant son exil, et il avait pu y voir s'élever les colonnes polygonales d'un style très toscan. Dante connut probablement le prodigieux architecte Arnolfo di Cambio, qui, avant de construire cette église, avait dressé le clocher de la Badia et Or San Michèle, et qui devait ensuite construire le Palais Vieux et commencer le Dôme. Les fervents admirateurs des primitifs vont surtout à Santa Croce pour y voir ce qu'il y reste des fresques de Giotto. Mais dans le trajet, depuis l'entrée jusqu'aux chapelles du fond, il y a place pour de longues méditations. De beaux vitraux anciens laissent passer une douce lumière. Il n'y a ni voûte ni plafond, et l'on voit toute la charpente du toit. Les murs latéraux avaient été décorés de simples fresques par Giotto et son école, mais Vasari les a détruites pour édifier une série d'autels monotones surmontés de lourds frontons