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et qui disent trop qu'à la fin du seizième siècle les • Florentins avaient perdu le sens de la beauté. Ce qui frappe les regards cependant, lorsqu'on entre, ce sont moins ces autels que les masses blanches des monuments funèbres adossés à ces mêmes « murailles. Santa Croce est en effet le Panthéon des Italiens. Les morts les plus illustres ont là leur tombe où leur cénotaphe. Par malheur presque » tous ces monuments sont indignes des grands hommes auxquels ils sont consacrés. Yasari et les sculpteurs qui travaillèrent à la tombe de Michel- Ange avaient donné un pitoyable exemple : la tombe de Galilée, qui date du dix-huitième siècle, 4 n'est guère meilleure. Mais les monuments érigés pendant le dix-neuvième siècle blessent surtout la vue. Celui de Dante est formidable et d'un mauvais goût qui touche au ridicule. Il est de 1825. • Les Florentins, qui avaient attendu cinq siècles pour rendre cet hommage à leur poète, auraient, au point de vue de l'art, mieux fait de tarder davantage encore. Il faut pourtant en juger au moins l'intention avec indulgence : le culte de Dante allait avoir la force d'une foi religieuse, et il a beaucoup contribué à l'unité de l'Italie. C'est dans leur admiration pour la Divine Comédie qu'au-
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jourdlmi encore tous les Italiens se réconcilient. Et devant ce monument, au regret que l'on a de le voir si laid, se mêle l'espérance que la poésie de Dante, lorsqu'elle aura pénétré non seulement l'âme des érudits, mais celle du peuple, enseignera à celui-ci à goûter les chefs-d'œuvre des grands siècles et à désirer dans l'art nouveau quelque chose qui soit digne de l'art ancien.
A côté du monument de Dante est celui que, quinze ans auparavant, la comtesse d'Albany avait fait ériger par Canova à la mémoire d'Alfîeri. Le talent du sculpteur qui fut si célèbre de son vivant et que Napoléon faisait venir à sa cour ne nous cause plus guère d'émotion aujourd'hui. Nous • n'y trouvons qu'une imitation à la fois pompeuse « et froide de l'antiquité; mais ce monument d'Alfieri est, lui aussi, d'un grand intérêt comme symbole. Sur un sarcophage orné de masques i tragiques une femme drapée à l'antique est accoudée. Sa tête porte une haute couronne murale faite de plusieurs tours réunies. C'est l'Italie qui vient sur cette tombe pleurer et espérer. Et malgré le peu de similitude qu'il y a entre cet art et la poésie du quatorzième siècle, on se remémore la chanson de Pétrarque qui commence par ces mots :
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« 0 mon Italie (1), » et où il dit : « Que font ici tant d'épées étrangères?...» Il demande ensuite aux grands de délivrer l'Italie de son dur esclavage : « L'antique courage, dit-il, n'est pas encore mort dans les cœurs italiens. » La voix de Pétrarque n'avait guère été entendue. A ce qu'il appelait la tedescarabbia et lebavarico inganno s'étaient ajoutées les invasions françaises. Presque toutes les républiques, à l'exception de Venise, avaient tour à tour perdu leur liberté et s'étaient tristement pliées à la domination papale ou à la domination étrangère. Pendant plusieurs siècles l'idée de patrie n'eut plus en Italie qu'un sens très vague. La pensée d'une communion d'âmes entre tous les habitants de la Péninsule ne venait même pas aux esprits. Cependant, au grand souffle de libéralisme qui souleva la France aux approches de la Révolution, ces cœurs italiens dont parlait le poète tressaillirent aussi et le mot de liberté commença à être prononcé plus souvent au delà des Alpes. C'est à répandre l'amour de l'indépendance et la haine de la servitude qu'Alfieri avait dépensé tout sonenthousiasmelittéraire.Sestragédies,àl'époque où il les écrivait, retentissaient comme des clairons
(1) Italia mia, benchè il parlar sia indarno.
de guerre appelant tous les braves à la lutte. C'était le grand réveil : la bataille devait être longue. Quand Alfieri mourut, en 1 803 , la puissance napoléonienne tenait l'Italie plus esclave que jamais, et c'est en 1810, de la part du sculpteur, une audace de personnifier son existence.
Si funeste qu'elle fût pour tant de choses, l'occupation militaire de l'Italie par Napoléon devait cependant contribuer à y faire naître l'idée de son unité future. Cette tyrannie éphémère de l'empire français y brisa momentanément toutes les autres chaînes. Le pays fut soumis aune administration uniforme, et il apprit ainsi qu'il pouvait, depuis les Alpes jusqu'à la Sicile, vivre d'une même vie. Après la chute de Napoléon, la dislocation se fit de nouveau; les anciens maîtres reprirent presque partout leurs possessions, mais tous les esprits généreux s'occupèrent de l'indépendance et de l'unité du pays. Et pour arriver enfin à une Italie complète avec Rome pour capitale, ce fut un si grand travail pendant encore plus d'un demi-siècle que les hommes de valeur, absorbés qu'ils étaient par la * politique, n'avaient guère de loisirs pour la poésie. Outre les préoccupations patriotiques, d'autres raisons encore empêchaient les écrivains ou les
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artistes italiens de l'époque romantique de prêter leur attention à l'Italie de la Renaissance. Pendant les conquêtes et le gouvernement de Napoléon, la
i mode avait été à l'antiquité romaine, et une telle mode ne pouvait manquer d'être bien accueillie en Italie. Canova et les autres sculpteurs de l'époque, lorsqu'ils habillaient leurs personnages, les cos-
" tumaient toujours en Romains ou en Romaines.
* Les écrivains suivaient plus ou moins cet exemple, et quand ils ne retournaient pas ainsi à un passé
* trop lointain et trop vague, c'était pour subir l'in-
• fluence de la pensée française, qui continuait à ' s'irradier à l'étranger, ou pour aller chercher
leurs inspirations jusqu'en Angleterre et en Allemagne. Alfieri, dont la passion pour les chevaux avait d'abord été plus grande que la passion pour la tragédie, avait vécu en grand seigneur anglais : il avait fait de longs séjours à Londres, qu'il préférait à Paris. Il eut pour compagne pendant la période studieuse de sa vie et jusqu'à sa mort la comtesse d'Albany, veuve du prétendant au trône d'Angleterre. Ugo Foscolo, dans ses Dernières lettres de Jacques Ortis, s'inspirait du Werther de Gœthe; il traduisit le Voyage sentimental de Sterne, et il alla mourir en Angleterre. Monti, grand
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défenseur de la poésie classique et traducteur d'Homère, imite cependant tour à tour Klopstock et Milton, OssianetGray. Les écrivains qui vinrent plus tard et représentèrent le romantisme en Italie ne pouvaient manquer d'être attirés par les littératures du nord. Manzoni aimait Shakespeare; on s'en aperçoit peu en lisant ses deux tragédies, mais dans les Fiancés on sent que, volontairement ou non, il imitait de Walter Scott.
Leopardi cependant, le vrai poète italien de l'époque romantique, ne se laissa pas dominer par cette influence des littératures du nord. Il parlait, il est vrai, le français et il l'écrivait môme avec une grande correction ; il lisait aussi l'anglais et l'allemand, mais il dit (I) des Mémoires de Goethe qu'ils sont écrits avec confusion et obscurité. Il ne se passionna vraiment que pour la poésie de son pays. Il commenta Pétrarque, il lut Dante avec ardeur, et il sut lui-même retrouver dans ses vers une admirable concision latine. Son style est celui d'un grand artiste. Pourquoi, ayant le sentiment du beau développé à un tel point, n'a-t-il pas, accablé de tristesses comme il l'était, cherché quelque consolation dans la vue et l'étude des œuvres d'art? On
(1) Lettre à Francesco Puccinotti, 5 juin 1826.
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ne trouve à peu près rien, ni dans ses poésies, ni dans ses essais, ni dans sa correspondance, ni dans son journal, qui indique quelque intérêt porté à la peinture ou à la sculpture. Il était cependant lié d'amitié avec Pietro Giordani, qui écrivit un panégyrique de Canova et qui aida Cicognara à composer une Histoire de lasculpture. Il est vrai que pendant son enfance et sa première jeunesse Leopardi n'avait guère eu d'occasions d'initier ses sens et son imagination aux plaisirs que donnent les œuvres d'art. Il demeura jusqu'à vingt-quatre ans dans sa petite ville natale de Recanati. Toujours enfermé dans la bibliothèque de son père et courbé sur les livres, il devint infirme et bossu : « Je me suis ruiné la santé, dit-il lui-même (1), par sept années d'un travail fou et désespéré à cette époque de croissance où le corps se consolide... » Sa mère, tout occupée à relever une fortune compromise, n'eut pas pour lui les tendresses dont il aurait eu besoin. Son père semble avoir été un esprit étroit. Leopardi n'aima que sa sœur et ses frères. Il prit de bonne heure en haine la solitude où ses parents le retenaient dans la crainte qu'il ne perdît dans les grandes villes sa foi religieuse et qu'il ne s'affermît dans ses idées libérales. (1) Lettre à Giordani, 2 mars 1818.
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11 tenta vainement de s'évader. Il ne put aller à Rome qu'en 1822. En y arrivant, sa mélancolie ne fit qu'augmenter : « J'ai besoin d'amour, d'amour, d'amour, de feu, d'enthousiasme, de vie... », écrivait-il, et les merveilles de Rome le laissent indifférent. Il se plaint de l'étendue démesurée de la ville et de sa solitude : « Ces immenses bâtisses, dit-il (1), et ces rues interminables sont autant d'espaces jetés entre les hommes, au lieu d'espaces qui contiennent des hommes. » Les sermons des prêtres l'impatientent. Il ne trouve partout que sottise, fatuité et nullité : « Depuis que j'ai mis le pied dans cette ville, écrit-il à son frère Charles (2), pas une goutte de plaisir n'est tombée sur mon àme, excepté quand j'ai lu tes lettres... » Le 15 février il visite le tombeau du Tasse, et il y pleure : « C'est, écrit-il, le premier et l'unique plaisir que j'aie éprouvé à Rome (3). » Neuf ans plus tard il fit dans cette ville un nouveau séjour de six mois. A la veille de la quitter, il écrivait à sa sœur (4) : « Je pars sans avoir revu Saint-Pierre, ni le Colisée, ni le Forum, ni les musées, ni rien... »
(1) Lettre à son père du 29 novembre 1822.
(2) 6 décembre 1822.
(3) Lettre à son frère Charles du 20 février 1823. (i) 6 mars 1832.