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Quand il alla à Florence, où il fit à diverses reprises de longs séjours, ce fut la même chose. On ne voit pas dans ses lettres qu'il ait eu la moindre curiosité de connaître les monuments de l'art Ho- * rentin. Le seul endroit de Florence qui lui plût était le cabinet littéraire de Yieusseux. Il préféra Pise à Florence, mais ce ne furent point le Campo Santo ni la place du Dôme qui l'intéressèrent. Sa ville favorite fut Bologne, à cause des ressources qu'il y trouvait pour ses travaux de philosophie, et aussi à cause de ses amis. Le climat fut malheureusement trop dur pour lui. Quand il alla à Naples, il était tellement accablé de souffrances physiques que tout travail lui fut interdit : il ne pouvait même plus se servir de ses yeux, et il était obligé de dicter ses lettres. Il ne put donc guère jouir du paysage, et il trouva la population odieuse. Il ne fit que languir trois ans dans la souffrance et la misère, et la mort qu'il désirait depuis longtemps vint enfin à lui : « Quels que soient mes malheurs, avait-il dit (1 ), j'ai eu assez de courage pour ne pas chercher à en diminuer le poids, ni par de frivoles espérances d'une prétendue félicité future et inconnue, ni par
(1) Dans une lettre en français à Louis de Sinner du 22 mai 1832.
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une lâche résignation. » Bien qu'il se pliât sans murmure aux pratiques religieuses, il n'avait aucune espèce de foi, ni en la survivance de la personne humaine, ni en un esprit de bonté répandu dans le monde. Rien n'existait, selon lui, que l'universelle souffrance . Il ne voulut même pas s'avouer à lui-même le plaisir qu'il prenait à écrire de beaux vers désolés. Ces vers cependant suffisent à contredire ses négations. Il y a retrouvé un peu de l'âme de Dante et de Pétrarque, et il y a laissé, de son âme à lui, quelque chose qui dépasse la mort. Alfred de Musset a senti profondément cette poésie, qui lui a inspiré les vers que j'ai voulu citer encore, bien qu'ils soient connus de tous. Pour que la harpe italienne vibrant sous des doigts découragés pût émouvoir à un tel point un poète étranger, il fallait qu'il subsistât en elle un principe d'harmonie vivante. Même dans ces chants désespérés, il y avait la promesse du réveil de l'Italie toujours jeune qui ne veut pas, qui ne peut pas mourir.
Non, l'Italie ne peut pas mourir, mais, soumise aux lois de l'universelle évolution, elle est obligée de changer pour se renouveler. Le malheur est
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qu'elle change trop vite et qu'en vue de l'avenir on y détruit souvent le passé. Combien est loin de nous déjà l'Italie qu'ont parcourue les pèlerins du romantisme ! Certes il y a encore des oliviers et des cyprès sur les collines toscanes ; les vignes y vont toujours d'arbre en arbre et les lucioles y scintillent l'été sur les champs de blé; les bois d'orangers embaument toujours Sorrente, et les gondoles, à Venise, glissent toujours, noires et furtives, dans les canaux silencieux; mais les bateaux à vapeur sillonnent le Grand Canal, et, ce qui est la tristesse des tristesses, on arrive en chemin de fer dans la ville jadis si bien isolée dans ses lagunes. A Florence, les tramways électriques, les automobiles, les bicyclettes surtout ne permettent plus au piéton de cheminer à l'aise dans les rues bien dallées, en contemplant les façades des palais. Nous ne reverrons plus jamais la place de la Seigneurie au clair de lune : l'implacable lumière électrique y règne toute la nuit. Chateaubriand ne se reconnaîtrait plus à Rome. Le costume pittoresque a disparu ou disparaît de partout; et la monotone laideur cosmopolite gagne peu à peu toute l'Italie. Et pourtant nous continuons à venir dans ce pays en pèlerins passionnés, et, malgré tant de choses
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détruites, nous avons môme appris à voir une Italie I il us belle encore que ne l'était celle des romantiques. Ils ont en effet ignoré presque complètement les merveilles de Part du quatorzième et du quinzième siècles. Quand nous arrivons à Florence aujourd'hui, nous courons fiévreusement à l'Académie pour y voir le Printemps de Botticelli, nous allons passer de longues heures dans le chœur de Santa Maria Novella devant les fresques de Ghirlandaio, et à l'église du Carminé devant celles de Masaccio et de Filippino Lippi ; nous errons de cellule en cellule dans le cloître de Saint-Marc, enivrés par la poésie de Fra Angelico; la chevauchée des mages dans la petite chapelle des Médicis est pour nos yeux une indicible caresse ; les sculptures de la même époque nous captivent presque autant ; nous restons, sans savoir comment nous en éloigner, devant la porte du paradis de Ghiberti ; le puissant saint Marc de Donatello nous hypnotise de son regard ; les enfants de Luca délia Robbia nous font le même plaisir que si nous entendions leur chant mélodieux.
Les romantiques ont ignoré ces œuvres, et ils n'ont pas connu non plus les fresques que Giotto, l'ami de Dante, a peintes à Assise et à Padoue ; mais
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ils ont aimé Dante lui-même, et ils avaient en outre, pour s'intéresser à l'Italie de la fin du moyen âge, une raison nouvelle, leur amour passionné des libertés politiques. Qu'ils soient de familles aristocratiques ou plébéiennes, ils sont tous enfants de la Révolution; l'Italie qu'ils parcourent est presque partout esclave de l'étranger, mais les forteresses on les républiques italiennes se défendaient jadis sont encore debout : les généreux poètes évoquent alors cette époque de fière indépendance, et ils appellent de tous leurs vœux la liberté pour qu'elle refasse une Italie nouvelle.
Les poètes et les artistes du nord n'avaient pas attendu l'époque romantique pour demander de loin ou de près leurs inspirations à l'Italie. Le joyeux auteur des Contes de Cantorbéry vint à Florence du vivant de Boccace, et il connut Pétrarque. Au quinzième siècle, ce divin siècle qui est à la fois celui de Jeanne d'Arc et de Botticelli, l'exquis miniaturiste Jean Fouquet, peintre de Charles VII, voyage en Toscane. Albert Durer et Van der Goes y viennent aussi. Au seizième siècle, Clément Marot va à Ferrare auprès de Renée de France.
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Joachim du Bellay demeure si longtemps à Rome qu'il y regrette son petit Lire ; Rabelais voit aussi la Ville Eternelle ; il est vrai que dans ses lettres à l'évêque de Maillezaïs il ne parle guère que de graines de salades et de « pimpinelle ». Ronsard, traduisant Pétrarque dans ses sonnets, rivalisait de gentillesse avec lui, à l'époque même où la fantaisie de Shakespeare plaçait bon nombre de ses comédies et de ses drames en Italie. Montaigne et Milton y voyagèrent réellement ; et au temps de Louis XIV, à l'époque où nos écrivains ne s'écartent guère du voisinage de Versailles, La Fontaine était encore tout « entêté de Boccace » , tandis que Claude Lorrain et le Poussin peignaient leurs beaux paysages dans la campagne romaine . Enfin, plus de cent ans avant Gœthe, Maynard disait à sa belle vieille :
L'âme pleine d'amour et de mélancolie, Et couché sur des fleurs et sous des orangers, J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie Et fait dire ton nom aux échos étrangers.
Au dix-huitième siècle le président de Brosses, plein de malice gauloise et de gros sel bourguignon, écrivait à ses amis les amusantes lettres que nous lisons encore volontiers aujourd'hui. L'Italie le met de si belle humeur et il nous promène si gaiement en gondole que nous lui pardonnons presque d'avoir
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dit du vieux palais des doges que « c'est un vilain monsieur, s'il en fut jamais, sombre et gothique, du plus méchant goût » , et d'avoir trouvé Dante « tout à fait sec et sans aménité » . Mais, en lisant ces lettres, nous sentons combien a été nouveau l'amour que les romantiques ont porté à l'Italie. Une s'agit plus pour eux d'amourettes frivoles; c'est une passion ardente et qui prend toute l'âme. Ils ont aimé l'Italie comme le Paolo de Dante aime son amante :
La bocca mi baciô tutto tremante...
Le romantisme a été un accès d'enthousiasme poétique. Quand les grondements de l'orage révolutionnaire et guerrier eurent cessé, on put entendre l'harmonie des lyres que le grand vent avait fait vibrer. Les poètes dans leur verve fougueuse ne se soucièrent ni de la vraisemblance ni de l'exactitude :
Une heure est à Venise, heure des sérénades, Lorsque autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades, Les pieds dans la rosée et son masque à la main, Une nuit de printemps joue avec le matin....
Y a-t-il jamais eu une telle heure à Venise? Peuton avoir les pieds dans la rosée, là où l'herbe ne saurait pousser? Ah ! qu'importe? Si l'esprit critique en arrive à s'inquiéter d'aussi aimables mensonges, une telle passion pour la vérité devient un escla-
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vage. Certes nos historiens et nos romanciers écri- \i'iit encore de belles pages, mais la crainte de l'inexactitude paralyse trop souvent l'imagination. La poésie est submergée par l'histoire. Les meilleurs de nos poètes seraient incapables aujourd'hui de créer une Italie comparable à celle de la fantaisie romantique . Le puissant génie évocateur d'un Leconte de Lisle n'y aurait pas réussi et Sully-Prudhomme, l'exquis poète des délicatesses du cœur et des scrupules de la conscience, n'a rapporté d'un voyage au delà des Alpes que de simples et timides impressions. Cependant à une période de méditation scientifique peut succéder une période où l'imagination se donnera de nouveau libre cours. Quand reviendra ce printemps de la pensée, les jeunes poètes iront encore parfois chercher leurs inspirations dans l'inépuisable Italie. Ils la connaîtront mieux que ne la connaissaient les rêveurs romantiques, mais puissent-ils brûler du même violent amour et trouver comme eux des accents passionnés pour chanter cette terre d'éternelle beauté !
Florence, 20 juillet 1901.