‹ L'Italie des romantiquesChapitre 5 sur 13 · MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

MADAME DE STAËL

Chateaubriand précéda Mme de Staël en Italie. Il alla à Rome au printemps de 1803, Mme de Staël n'arriva à Milan qu'en décembre 1804 ; mais en publiant Corinne en 1807, elle révéla aussitôt toute son Italie; les impressions de Chateaubriand demeurèrent au contraire longtemps cachées au public. Du moins on n'en connut d'abord que ce qu'il y a dans la lettre a Fontanes et dans les Martyrs. Les notes de voyage et les lettres à Joubert ne furent publiées que beaucoup plus tard (1). C'est là cependant et, pour les voyages postérieurs, dans certains fragments des Mémoires d'outre-tombe que l'on trouve de véritables croquis faits d'après nature, et plus précieux peut-être que les

(1) En 1837, dans les Voyages en Amérique et en Italie.

i L'ITALIE DES ROMANTIQUES

grands morceaux d'apparat. Ces feuillets délicats demeuraient dans l'ombre, tandis que la Corinne de Mme de Staël avait un retentissement européen, mais ils étaient lus par les intimes et probablement par Mme de Staël elle-même.

Chateaubriand secrétaire d'ambassade à Rome en 1803. — Comment il avait jugé l'Italie dans le Génie du Christianisme.

— Lettres à Joubert. — Les plaines de la Lombardie. — Milan. — Rome. — La mort de Mme de Beaumont. — Tivoli et la villa Adriana. — Le Vatican. — Rome au clair de lune.

— Voyage à Naples. — Ascension du Vésuve. — Les champs phlégréens. — Pompéi. — La lettre à Fontanes.

Quand Chateaubriand traversa le mont Cenis en juin 1803, il était dans sa trente-cinquième année. Ses goûts aventureux et sa destinée difficile l'avaient jusque-là fait errer bien loin de ce pays de poésie. Fils d'un grand seigneur breton, il s'était à vingt-trois ans embarqué à Saint-Malo pour un voyage de découvertes en Amérique. Il n'était pas arrivé jusqu'au passage du nord-ouest, mais en parcourant les grandes solitudes et les forêts des bords du Meschacébé il avait eu l'apparition d'Atala. Revenu en Europe, à l'heure

farouche de la tempête révolutionnaire, il alla àLondres, où il connut la misère et la faim, mais la gloire littéraire vint peu à peu. Quand parut le Génie du Christianisme, Bonaparte, occupé alors à rétablir le catholicisme, trouva de l'utilité à ce livre. Bien que Chateaubriand fût de famille royaliste, il le nomma secrétaire d'ambassade à Rome.

La part faite à l'Italie dans le Génie du christianisme est très petite. Chateaubriand n'y était pas encore allé, mais il avait lu les poètes, Dante surtout et le Tasse. Il reproche à ce dernier, dont il admire l'imagination, de ne pas faire assez «rêver sa muse (1) ». Mais il compare Dante aux plus grands poètes. Après avoir cité les vers écrits sur la porte de l'enfer : « Toute oreille, dit-il, sera frappée de la cadence de ces rimes redoublées, où semble retentir et expirer cet éternel cri de douleur qui remonte du fond de l'abîme. Dans les trois per me si va, on croit entendre le glas de l'agonie du chrétien. Le lasciateogni speranza est comparable auplus grand trait de l'enfer de Virgile... (2). «L'épisode de Françoise de Rimini, qui sera cher à tous les romantiques, est déjà remarqué par Chateaubriand : «Virgile, dit-il, a placé les amants au milieu des bois de myrtes et dans les allées solitaires ; le Dante a jeté les siens dans un air vague et parmi des tempêtes qui

(1) Génie du christianisme, seconde partie, liv. Ier.

(2) Idem, seconde partie, liv. IV, en. xiv.

les entraînent éternellement: l'un a donné pour punition à l'amour ses propres rêveries, l'autre en a cherché le supplice dans l'image des désordres que cette passion fait naître. Le Dante arrête un couple malheureux au milieu d'un tourbillon; Françoise d'Ariminio,interrogéeparle poète, lui raconte ses malheurs et son amour :

Noi leggevamo...

Quelle simplicité admirable dans le récit de Françoise ! Quelle délicatesse dans le trait qui la termine ! ... »

Dans les chapitres (1) consacrés à la peinture, Michel- Ange, Raphaël, Carrache, Dominiquin, sont cités les premiers pour répondre à ceux qui soutiennent que le christianisme est l'ennemi des arts. Mais bien qu'il nomme aussi Nicolas (Pisano) et Cimabué, on peut voir que Chateaubriand n'a encore que des notions très vagues sur l'histoire de l'art en Italie. Il avoue lui-même plus tard, dans son Voyage en Italie, que ce qu'il a dit des arts dans le Génie du christianisme est «étriqué et souvent faux», parce qu'il n'avait vu encore ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Egypte. C'est dans ce Voyage qu'il faut chercher la véritable Italie de Chateaubriand.

La première lettre à Joubert est de Turin et du 17 juin 1803. Chateaubriand arrivait ainsi en Italie en

(1) Les chapitres ni et iv du premier livre de la troisième partie.

LITALIE DE CHATEAUBRIAND 5

plein été ( 1 ) . Il vit en Lombardie les grandes prairies, les champs de maïs, de riz et de froment : « Ceux-ci, dit-il, sont surmontés de vignes qui passent d'un échalas à l'autre, formant des guirlandes au-dessus des moissons; le tout est semé de mûriers, de noyers, d'ormeaux, de saules, de peupliers, et arrosé de rivières et de canaux. Dispersés sur ces terrains, des paysans et des paysannes, les pieds nus, un grand chapeau de paille sur la tête, fauchent les prairies, coupent les céréales, chantent, conduisent des attelages de bœufs ou font remonter ou descendre des barques sur des courants d'eau...»

La chaleur devait être assez forte, mais il remarque fort justement que la grandeur et l'élévation des appartements empêche d'en souffrir. Il était allé aussitôt prendre le frais à l'intérieur du dôme de Milan : « Ce gothique, même de marbre, me semble, dit-il, jurer avec le soleil et les mœurs de l'Italie. » Il écrivait cela à la Saint-Jean d'été; il ne se doutait pas qu'il y a en hiver plus de brouillard à Milan qu'à Paris. Il était alors, au sujet de l'architecture ogivale, dans l'erreur commune qui veut qu'elle n'ait pas eu sa belle époque en Italie comme ailleurs. Il reviendra plus tard de cette opinion en voyant Venise.

Si les dates données aux lettres à Joubert sont

(1) Lettre à Joubert, de Milan, 21 juin 1803.

exactes. Chateaubriand, qui était encore le 23 juin à Milan, où il vit Murât, était à Rome le 27. Il dit dans une note que les lettres de Florence ne se sont pas retrouvées. C'està peine si, voyageant si vite, il avait dû avoir le temps de les écrire. Arrivé à Rome, il a la fièvre de tout voir. Il écrit à Joubert le lendemain (1) de son arrivée, datant sa lettre de onze heures du soir : « J'ai couru tout ce jour, veille de la fête de saint Pierre. J'ai déjà vu le Colisée, le Panthéon, la colonne Trajanc, le château Saint-Ange, Saint-Pierre, que sais-je ! J'ai vu l'illumination et le feu d'artifice qui annoncent, pour demain, la grande cérémonie consacrée au prince des apôtres ; tandis qu'on prétendait me faire admirer un feu placé au haut du Vatican, je regardais l'effet de la lune sur le Tibre, sur ces maisons romaines, sur ces ruines qui pendent ici de toute part. » Le jour suivant, il admire la cérémonie à Saint- Pierre, mais, ajoute-t-il, « chant médiocre, église déserte, point de peuple... » Le 2 juillet il est reçu par le pape. « Sa Sainteté, dit-il (2), m'a reçu hier; elle m'a fait asseoir auprès d'elle, de la manière la plus affectueuse. Elle m'a montré obligeamment qu'elle lisait le Génie du christianisme, dont elle avait un volume ouvert sur sa table. »

Ce que Chateaubriand raconte dans les Mémoires

(1) 28 juin 1803.

(2) Lettre à Joubert du 3 juillet 1803.

d'outre-tombe de son installation à Rome fait contraste avec d'aussi grands honneurs. «Le cardinal Fesch, ditil, avaitloué, assez près du Tibre, le palais Lancelotti. . . On me donna le plus haut étage du palais ; en y entrant, une si grande quantité de puces me sautèrent aux jambes que mon pantalon blanc en était tout noir. . . » et cela lui rappelle la misère sordide qu'il avait connue en Angleterre. Ses occupations de secrétaire d'ambassade n'étaient pas trop absorbantes: «N'ayant presque rien à faire dans ma demeure aérienne, dit-il, je regardais par-dessus les toits, dans une maison voisine, des blanchisseuses qui me faisaient des signes. . . Heureux quand il passait des enterrements pour me désennuyer!...» Il avait cependant parfois des occupations plus attrayantes : « Vers le milieu de mon séjour à Rome, raconte-t-il (1), la princesse Borghèse (2) arriva; j'étais chargé de lui remettre des souliers de Paris. Je lui fus présenté; elle fit sa toilette devant moi; la jeune et jolie chaussure qu'elle mettait à ses pieds ne devait fouler qu'un instant cette vieille terre... »

Le séjour à Rome fut attristé par la mort de Mme de Beaumont, pour qui Chateaubriand avait un profond attachement. Elle était atteinte d'une maladie de poitrine et on l'envoyait mourir en Italie.

(1) Dans les Mémoires d'outre-tombe.

(2) La sœur de Napoléon.

Chateaubriand alla au-devant d'elle à Florence. Ils vinrent àRome par Pérouse. A Terni, Mme de Beaumont eut le désir de voir les cascades, mais elle se sentit trop faible et dit : « Il faut laisser tomber les flots. » Chateaubriand avait loué pour elle près de la place d'Espagne une maison solitaire: «Il y avait un petit jardin avec des orangers en espalier et une cour plantée d'un figuier. » Les Mémoires d'outre-tombe sont pour cette époque-là tout entiers consacrés à la mort de cette grande amie.

Au mois de décembre, Chateaubriand fît une excursion à Tivoli et à la villa Adriana : « Me voilà seul, écrit-il dans son journal, arrivé à sept heures du soir à l'auberge du Temple de la Sibylle. J'occupe une petite chambre à l'extrémité de l'auberge, en face de la cascade, que j'entends mugir. J'ai essayé d'y jeter un regard ; je n'ai découvert dans la profondeur de l'obscurité que quelques lueurs blanches produites par le mouvement des eaux... » Le lendemain, dès que le jour paraît, il ouvre ses fenêtres. La cascade lui semble petite. Il fait observer qu'il a vu la cataracte du Niagara. Mais il regarde avec plaisir des animaux qui boivent dans la rivière : « Immédiatement au-dessus de la chute un troupeau de bœufs, d'ànes et de chevaux s'est rangé le long d'un banc de sable; toutes ces bêtes se sont avancées d'un pas dans le Teverone, ont baissé le cou et ont bu lentement au courant de

l'eau qui passait comme un éclair devant elles pour se précipiter. Un paysan sabin, vêtu d'une peau de chèvre et portant une espèce de chlamyde roulée au bras gauche, s'est appuyé sur un bâton et a regardé boire son troupeau... »

Chateaubriand visite ensuite les cascades, puis les deux temples, admirant «cette couleur des siècles que le temps applique aux vieux monuments et qui varie selon les climats...». Il remarque aussi combien le lieu se prêtait à l'émotion religieuse de la prêtresse et de la foule, car l'Ànio passant autrefois plus à droite, le temple se trouvait juste au-dessus de la cascade. Ce sont bien cependant les émotions d'un vrai Breton que Chateaubriand retrouve devant ces ruines romaines : «A une heure du matin, dit-il (1), le vent soufflant avec violence, je me suis levé et j'ai passé le reste de la nuit sur la terrasse. Le ciel était chargé de nuages, la tempête mêlait ses gémissements dans les colonnes du temple au bruit delà cascade: on eût cru entendre des voix tristes sortir des soupiraux de l'antre de la Sibylle. La vapeur de la chute de l'eau remontait vers moi, du fond du gouffre, comme une ombre blanche; c'était une véritable apparition. Je me croyais transporté au bord des grèves ou dans les bruyères de mon Armorique, au milieu d'une nuit d'automne...»

(I) Notes du 11 décembre.

Le lendemain il visita la villa Adriana. Les ruines à cette époque-là n'étaient ni entretenues ni surveillées. Des paysans les habitaient. «En sortant d'un chemin de traverse fort étroit, dit Chateaubriand, une allée de cyprès coupés par la cime m'a conduit à une méchante ferme, dont l'escalier croulant était rempli de morceaux de porphyre, de vert antique, de granit, de rosaces de marbre blanc et de divers ornements d'architecture. Derrière cette ferme se trouve le théâtre romain, assez bien conservé; c'estun demicercle composé de trois rangs de sièges... Le fils de la fermière, petit garçon presque tout nu, âgé d'environ douze ans, m'a montré la loge et les chambres des acteurs. Sous les gradins destinés aux spectateurs, dans les endroits où l'on dépose les instruments de labourage, j'ai vu le torse d'un Hercule colossal, parmi des socs, des herses et des râteaux... L'intérieur du théâtre sert de basse-cour et de jardin à la ferme; il est planté de pruniers et de poiriers. Le puits que l'on a creusé au milieu est accompagné de deux piliers qui portent les seaux ; un de ces piliers est composé de boue séchée et de pierres entassées au hasard, l'autre est fait d'un beau tronçon de colonne cannelée. . . Un troupeau de porcs fouillait et bouleversait le gazon qui recouvre les gradins du théâtre. . . »

Chateaubriand fait ensuite une description de la vallée de Tempe d'Adrien, au fond de laquelle il voit

les roseaux, les oliviers et les cyprès. Il se souvient d'avoir vu à Stowe, en Angleterre, une fantaisie analogue. « Mais Adrien, dit-il, avait taillé son jardin anglais en homme qui possédait le monde. »

Continuant à visiter les ruines, il voit celles de la Bibliothèque, puis le Lycée, le Pœcile., les cento cellœ des gardes patriciennes, les Thermes des femmes, où il se réfugie, ayant été surpris par la pluie. Les réflexions qu'il y fait sont différentes de celles que l'on pouvait attendre. Méditant en effet sur la forme des habitations des Romains, il trouve qu'ils y étaient comme des religieux dans des cloîtres : « Le jour même que l'on recevait dans ces demeures semblait porter à la quiétude : il descendait presque toujours de la voûte ou des fenêtres percées d'en haut ; cette lumière perpendiculaire, si égale et si tranquille, avec laquelle nous éclairons nos salons de peinture, servait au Romain à contempler le tableau de sa vie... »

Le 22 décembre, visitant le Vatican, il remarque la belle vue de Frascati que l'on a des Loges. Passant ensuite dans les Chambres de Raphaël et considérant la fresque de la Dispute du Saint-Sacrement, il écrit dans ses notes : « froid, nulle piété, mais dispositions et figures admirables. » Dans YHéliodore chassé du Temple il voit « une figure céleste imitée par Girodet dans son Ossian » . Il trouve que dans Y Incendie du bourg l'art est trop visible. Raphaël, tout en lui plaisant, ne lui

donne pas d'émotions très vives. Il quitte les Chambres pour la Bibliothèque, « magnifique vaisseau, livres invisibles. » Au musée chrétien il voit les instruments de martvre : « griffes de fer pour déchirer la peau, grattoirs pour l'enlever, martinets de fer, petites tenailles... » puis des lampes trouvées dans les catacombes, des calices, d' « anciennes cuillères pour administrer la communion ».

Au musée capitolin, où il va le 23 décembre, parmi beaucoup d'autres bustes qu'il décrit, sont celui de Caracalla, « œil, nez et bouche pointus, nez contracté, l'air féroce et fou ; » celui de Néron, « visage gros et rond, enfoncé vers les yeux, de manière que le front et le menton avancent ; l'air d'un esclave grec débauché ; » celui de César, « figure maigre, toutes les rides profondes, l'air prodigieusement spirituel, le front proéminent entre les deux yeux, comme si la peau était amoncelée et coupée d'une ride perpendiculaire. . . les tempes aplaties comme chez Bonaparte.. »

Il visite ensuite la galerie Doria. Il y admire surtout les paysages du Poussin et de Claude Lorrain. Dans une Fuite en Egypte de ce dernier, il remarque le saint Joseph ôtant le bât de l'âne, « un pont dans le lointain sur lequel passent des chameaux et leurs conducteurs, un horizon où se dessinent à peine les édifices d'une grande ville ; le calme de la lumière est merveilleux... » Critiquant ensuite des paysages du

Dominiquin, dont la lumière est « peu vaporeuse, peu idéale », il dit que « ce sont des yeux français qui ont le mieux vu la lumière de l'Italie » .

Dans un fragment sans date, mais de la même époque, il décrit Rome au clair de lune : « Du haut de la Trinité-du-Mont,les clochers et les édifices lointains paraissent comme les ébauches effacées d'un peintre, ou comme des côtes inégales vues de la mer, du bord d'un vaisseau à l'ancre... Rome sommeille au milieu de ces ruines. Cet astre de la nuit, ce globe que l'on suppose un monde fini et dépeuplé, promène ses pâles solitudes au-dessus des solitudes de Rome ; il éclaire des rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins où il ne passe personne, des monastères où l'on n'entend plus la voix des cénobites, des cloîtres qui sont aussi déserts que les portiques du Colisée... Le Tibre sépare les deux gloires : assises dans la même poussière, Rome païenne s'enfonce de plus en plus dans ses tombeaux, et Rome chrétienne redescend peu à peu dans les catacombes d'où elle est sortie... »

Un Italien qui lit aujourd'hui cette page doit éprouver quelque indignation de ce que Chateaubriand n'ait pas eu l'idée d'une Rome de l'avenir, capitale très peuplée d'une Italie florissante; mais, s'il est artiste, il doit regretter que l'on ait en grande partie détruit l'immense ville déserte et mélancolique que contemplait Chateaubriand.

Nommé par Napoléon ministre dans le Valais, Chateaubriand voulut, avant de s'y rendre, faire le voyage de Naples. Le 31 décembre il est à Terracine. Il a rencontré le long du chemin non pas des brigands, mais des Anglais et des Russes dans de bonnes berlines, tandis que les Italiens n'ont que de vieilles calèches. Il voit aussi « des laboureurs conduisant des charrettes que traînent de grands bœufs, et qui portent une petite image de la Vierge, élevée sur le timon au bout d'un bâton; des paysannes voilées ou les cheveux bizarrement tressés, jupon court de couleur tranchante, corsets ouverts aux mamelles et entrelacés avec des rubans, colliers et bracelets de coquillages; des fourgons attelés de mulets ornés de sonnettes, de plumes et d'étoffe rouge... ».

Le 1er janvier il est à Gaëte ; il regarde la mer paj un beau soleil, et il pense à la mort de Cicéron. Il a vu en sortant de Fondi un verger d'orangers « aussi chargés de fruits mûrs que pourraient l'être les pommiers les plus féconds de Normandie » . De Capoue à Naples le pays lui paraît fertile, mais peu pittoresque. Il entre à Naples parla grotte duPausilippe. On n'avait pas encore tracé la route qui contourne la colline. Le lendemain de son arrivée il visite le musée. Le 4 janvier il va à Pouzzoles. Il y voit la villa de Cicéron, où Adrien, qui en avait fait un palais, vint mourir, et il cite les adieux que cet empereur faisait à son âme :

Animula, vagula, blandula, Hospes, comesque corporis.

Il visite la Solfatare : « bruit des fontaines d'eau bouillante, dît-il, bruit du Tartare pour les poètes. »

Le 5 janvier il fait l'ascension du Vésuve. Lorsqu'il arrive à la plaine de lave qui aboutit au cône du volcan, il se souvient de Dante, et il cite les vers du dix-huitième chant de l'Enfer :

. . . Arrivammo ad una landa

Che dal suo letto ogni pianta rimove

Lo spazzo er' un' arena arida e spessa.

« Même en présence de ces débris calcinés, dit-il, l'imagination se représente à peine ces champs de feu et de métaux fondus, au moment des éruptions du Vésuve. Le Dante les avait peut-être vus, lorsqu'il a peint dans son Enfer ces sables brûlants où des flammes éternelles descendent lentement et en silence, corne di neve in Alpe sanza vento... »

Le temps était nuageux ; Chateaubriand n'aperçut que par intervalle la vue merveilleuse que l'on a du haut du Vésuve. Quand il eut gravi le cône de cendres, il se trouva dans un épais brouillard, mais cette obscurité augmentait l'horreur du lieu. Il voulut descendre dans le cratère. Il y vit les puits qui avaient vomi les flammes en 1798 : « Des fumées, dit-il, transpirent à travers les pores du gouffre. » Mais le volcan est clans une période de calme presque complet, et ce qui frappe

le plus Chateaubriand, c'est le silence de cet endroit où au moment des éruptions retentissent des détonations épouvantables. Au lieu de cela, « je retrouve ici, dit-il, ce silence absolu que j'ai observé quelquefois, à midi, dans les forêts de l'Amérique, lorsque, retenant mon haleine, je n'entendais que le bruit de mes artères dans mes tempes et le battement de mon cœur... »

Chateaubriand ne prend à Naples nul repos. Le lendemain de son ascension du Vésuve il retourne dans la direction opposée, va jusqu'au nord de Cumes, monte à la tour de Scipion et recherche, près du lac de Patria, les ruines de l'ancienne Literne. Il y trouve la nature belle, mais triste : « Des terrains humides, dit-il, semés de fougères, attenant à des fonds boisés, m'ont rappelé les aspects de la Bretagne. » Attendri par cette évocation de son pays : « Qu'il y a déjà longtemps, dit-il, que j'ai quitté mes bruyères natales ! On vient d'abattre un vieux bois de chênes et d'ormes parmi lesquels j'ai été élevé : je serais tenté de pousser des plaintes comme ces êtres dont la vie était attachée aux arbres de la magnifique forêt du Tasse... »

Le 9 janvier il visite Baïa, le lac Averne, la grotte de la Sibylle, le lac Lucrin, les bains de Néron ; il fait cuire des œufs dans le Phlégéthon. Il voit sur le bord de la mer et dans la mer elle-même toutes les ruines des villes romaines des temps d'Agrippine et

de Néron, et il définit cet endroit l'Elysée de Virgile et l'Enfer du Tasse.

Le 11 janvier Chateaubriand visite Pompéi, dont les fouilles n'étaient pas encore très avancées : «Pour passer, dit-il, d'une partie découverte de la ville à une autre partie découverte, on traverse un riche sol cultivé ou planté de vignes. » Il regrette qu'à mesure que l'on déchausse un édifice on emporte au musée tout ce que l'on y trouve. Le grand intérêt, selon lui, serait de tout laisser en place, et il voudrait même que l'on restaurât les maisons de façon à empêcher la dégradation des peintures et des murs. On ferait ainsi de toute la ville le plus merveilleux musée du monde.

De retour à Rome, d'où il allait presque aussitôt regagner Paris, il écrivit sa longue lettre à Fontanes . On sent déjà trop qu'il l'écrit dans son cabinet, et elle n'a plus la saveur des notes prises en plein air. Certains passages cependant y révèlent avec quels yeux d'artiste Chateaubriand contemplait le paysage romain : « Une vapeur particulière, dit-il, répandue dans les lointains, arrondit les objets et dissimule ce qu'ils pourraient avoir de dur et de heurté dans leurs formes. Les ombres ne sont jamais lourdes ou noires ; il n'y a pas de masses si obscures de rochers et de feuillages dans lesquelles il ne s'insinue toujours un peu de lumière. Une teinte

singulièrement harmonieuse marie la terre, le ciel et les eaux... » « Je ne me lassais point, continuet— il, de voir, à la villa Borghôse, le soleil se coucher sur les cyprès du mont Marius et sur les pins de la villa Pamphili, plantés par Le Nôtre. J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Molle pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissaient alors de lapis-lazuli et d'or pâle, tandis que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte violette ou purpurine... »

Mais il lui fallut renoncer bientôt à ces couchers de soleil sur la campagne romaine et regagner Paris, où il allait être témoin des violences de Bonaparte, qui faisait juger et fusiller le duc d'Enghien. Chateaubriand, indigné, donna sa démission. Il se remit à voyager, partit pour la Grèce et la terre sainte, méditant le grand poème en prose des Martyrs qu'il dit avoir ébauché pendant son premier séjour à Rome.

Mme de Staël (1) se rend en Italie à la fin de l'automne de 1804. — Son amitié pour Monti. — Ses impressions à Rome et à Naples. — A Florence la comtesse d'Albany lui donne à lire la Vie d'Alfieri. — Le peu d'intérêt qu'elle porte aux œuvres d'art.

Chateaubriand était revenu d'Italie en février 1804. A la fin de l'automne de cette même année, Mme de Staël s'y rendait accompagnée de ses enfants. Son père et sa mère étaient Genevois et elle avait des ancêtres allemands. En littérature elle est avant tout l'élève de Jean-Jacques Rousseau, qui était encore moins Français qu'elle. Ses autres sympathies vont aux Allemands et aux Anglais. Quand elle dut quitter Paris, pendant la Terreur, elle alla en Suisse d'abord, puis bientôt en Angleterre, où elle eut « quatre mois de bonheur échappés au naufrage de la vie ». Dans son livre De la littérature, elle consacre un long chapitre à Shakespeare, loue presque tous les écrivains anglais, exalte Milton et trouve dans Gray et Goldsmith « cette noble mélancolie qui est la majesté du philosophe sensible ». Dans ce même livre, où elle n'a fait qu'une petite part à l'Italie et où elle nomme à

(1) Les livres de M. Charles Dejob et de M. Albert Sorel m'ont fourni ici de précieuses indications.

peine Dante, elle montre sa prédilection pour l'Allemagne, où « tous les esprits sont disposés à l'enthousiasme » . Elle se passionne pour les œuvres de Goethe et de Schiller au point d'aller en 1803 avec ses enfants faire un long séjour auprès d'eux à Weimar. Elle perdit son père à cette époque, et elle s'achemina, l'esprit plein de tristesse, vers l'Italie. Elle s'y lia brusquement à Milan d'une amitié passionnée pour le poète Monti. Ce fut lui qui lui révéla un peu de l'Italie, mais les autres guides qu'elle eut, comme Schlegel et Guillaume de Humboldt, la lui montrèrent surtout à travers des idées allemandes.

Monti avait cinquante ans et Mme de Staël trentehuit ; les lettres qu'elle lui écrit pendant ce voyage sont si passionnées qu'on se demande de quel sentiment il s'agit. On pourrait croire à un brûlant amour, mais c'était surtout de l'enthousiasme, « ce sentiment plus vif que l'amitié, plus pur que l'amour (1). » La première lettre de Mme de Staël à Monti, qu'elle ne connaissait que de réputation, est de Milan et du 30 décembre 1804. Elle lui demande simplement une entrevue. Quinze jours après elle lui écrit de Lodi en l'appelant caro et en lui disant qu'elle avait pris une douce habitude de passer ses jours avec lui.

(1) Lettre à Monti, 23 juin 1805. (Une partie des lettres de .Mme de Staël à Monti ont été publiées dans le volume des Lettere inédite... a Vincenzo Monti, Livourne, 1876.)

« Quand je suis entrée en Italie, ajoute-t-elle, je croyais voir des poignards sous tous ces grands manteaux ; à présent je me confie à ces visages, à ces accents qui dans un immense éloignement sont néanmoins un peu du même pays que vous... » Elle ne le reverra qu'à son retour à Milan, mais pendant les six mois de son voyage elle semble plus préoccupée de lui que du reste de l'Italie. Elle lui écrit de toutes les étapes de son voyage depuis Milan jusqu'à Naples, se croyant assez sûre de son amitié pour lui confier librement ses impressions. C'est dans ces lettres que nous voyons le mieux comment elle appréciait l'Italie.

La superstition est une des premières choses qui l'attristent. Elle écrit de Parme le 18 janvier 1805 : « L'inondation du Taro m'a retenue un jour dans le bourg de San Donnino, dans le moment où un chien enragé avait mordu d'abord des cochers, que l'on amenait tous à un prêtre pour les bénir, et puis un pauvre camérier démon auberge, qui s'était aussi contenté de ce remède... Je suis arrivée ici le jour de Saint- Antoine, et tous les chevaux aussi arrivaient pour se faire bénir : ah ! Monti, un peuple se relève-t-il jamais de tout cela?... » Mais elle a confiance en Monti pour ranimer les cœurs. On l'appelle partout le premier poète de l'Italie. On le qualifie de procelloso, de sulfureo. « Il me semble, dit-elle, que l'on vous donne tous les attributs du feu » Elle va lire les poèmes de Parini,

mais elle dit à Monti (1) : « C'est vous, c'est votre talent, votre charme, votre amitié, qui me font trouver de l'intérêt dans toute la littérature italienne, et il me semble que si j'avais à me plaindre de vous, je ne pourrais plus supporter un seul de ces sons qui n'ont pénétré dans mon âme que par vos accents. »

A Bologne elle a rencontré Mme Monti : « Je l'ai fait parler de vous, lui dit-elle (2), de tous les détails de votre pétulante bonté, et je vous ai aimé presque autant pour vos défauts que pour vos qualités... » Puis elle songe à faire avec lui, à son retour de Rome, le voyage de Venise : « Si vous pouvez faire deux vovages, lui dit-elle, dans l'été venez à Ferrare, de là je vous mène à Venise et vous ramène à Milan. Si vous ne pouvez faire qu'un voyage, je préfère le second, celui des îles Borromées et de la Suisse. » Elle ne dit rien de Bologne, sinon qu'elle y a été l'objet d'un aimable accueil, mais que rien n'est comparable à Monti.

Elle passe par Ancône et elle est à Rome le 3 février, L'inondation du Tibre l'a retenue deux jours aux portes de Rome. Elle écrit à Monti le 5 : « Je n'ai encore vu que Saint- Pierre et les cardinaux, qui, à mon arrivée, ont bien voulu venir chez moi et qui se préparent à me faire catholique. » Elle n'y est guère

(1) Même lettre.

(2) Lettre du 23 janvier 1805.

disposée : « Saint Pierre, dit-elle, m'a fait une impression de tristesse et d'admiration... Dans Rome toutes les impressions sont contrariées, les plus beaux monuments sont élevés en l'honneur des idées les plus superstitieuses et les plus grands souvenirs sont à côté de la plus grande misère... » Mais c'est toujours son amitié pour Monti qui la console : « Ma petite fille (1), lui avoue-t-elle, disait l'autre jour assez gentiment : « Maman n'a aimé que deux choses en Italie : « la mer et Monti. » Ajoutez à cela Saint-Pierre, et ces trois merveilles sont assez bien choisies. »

Elle lui écrit de nouveau le 7 février : « Il faut vous parler de Rome, dit-elle, tout y est beau, de souvenir, de majesté, de mélancolie. J'aime surtout la lune et la nuit dans Rome : tout ce qui sépare de l'antique est assoupi, et les ruines se relèvent; mais les hommes ! Ah! Monti, que je vous admire d'être devenu vous, d'être resté vous au milieu de tout cela!... » On parle italien autour d'elle : « J'espère une de vos paroles, soupire-t-elle, et j'entends le plus insipide bruit de voyelles harmonieuses. » Les cardinaux lui plaisent cependant, et elle avertit Monti : « Si je vous suis infidèle, ce sera pour un cardinal... » Elle ajoute aussitôt : « Caro Monti, ne vous comparez à aucun littérateur de ce pays, vous m'offenseriez... »

(1) Sa fille Albertine, qui épousa Victor de Broglie.

On l'a invitée à une séance de l'Académie des Arcadiens, et l'abbé Godard, qui présidait, l'a priée d'y débiter quelque ebose. Elle a lu une traduction qu'elle avait faite d'un sonnet de Manzoni (1), et elle a été proclamée Arcadiennc. « Après, il nous est, ditelle (2), tombé sur la tète une pluie ardente de sonnets. » Elle en a pris la fuite vers Naples, car elle écrit de Velletri le 17 : « On m'a fait entendre hier une jeune personne qui improvise, Mlle Pellegrini : avec elle était une nuée de petits poètes tous armés de sonnets. On me présente l'un qui me dit : Sono un insetto del Parnasso. Godard lui saisit la main et dit : È un cigno, ne rispondo. »

Le 21 février elle arrive à Naples. C'est là qu'elle paraît avoir eu les impressions les plus vives : « Quel aspect que celui de Naples (3), caro Monti ! Le fleuve de feu qui descend du Vésuve, et dont les vagues enflammées sont à côté de celles de la mer comme pour présenter la même idée sous des formes si différentes, ce feu éternel que l'on voit pour la première fois, cette nature si vive, ces citronniers, ces orangers dont les fruits roulent dans les rues avec cette indifférence qui naît de la richesse, tout est admirable ici, excepté le climat moral, qui fait bien

(1) Le sonnet qui commence par les mots Quando Gesù.

(2) Lettre à Monti du 15 février.

(3) Lettre du 23 février.

ressouvenir de ne pas prendre ceci pour le paradis... » Mais il semble encore que Mme de Staël aime surtout le Vésuve parce qu'il lui rappelle Monti : « Je n'ai eu que quatre plaisirs vifs en Italie, lui dit-elle : vous entendre, voir Saint-Pierre, la mer et le Vésuve, encore le Vésuve et vous, cela pourrait ne compter que pour un... »

Elle a été reçue par la reine de Naples, qui lui a fait « mille coquetteries ». Mais cela ne suffit pas pour la retenir à Naples. Elle songe à Ferrare, où elle espère que Monti viendra la rejoindre, et au voyage de Venise, qu'elle voudrait faire avec lui. Elle est de retour à Rome le 13 mars. On la prévient de l'inconstance de Monti, et elle commence elle-même à soupçonner l'extrême prudence que son ami tient cachée sous la fougue et l'enthousiasme : « Tout impétueux que vous êtes, lui dit-elle (1), votre conduite est plus que raisonnable. » Rome ne la captive pas : « Il faut que je vous confie (2) que Rome, ou du moins la société de Rome, m'ennuie : la vivacité des Napolitains, leur naturel vésuvien me plaisait davantage; ceci est insipide et maniéré... » Elle se lamente sur cette nation « si favorisée par le ciel et si dégradée par son gouvernement... ». Et quelques jours plus tard (3) :

(1) Lettre du 13 mars.

(2) Lettre du 16 mars.

(3) 30 mars.

« Je vous avoue, dit-elle à Monti, que je ne me sentirais pas capable de passer ma vie à Rome; on y est tellement saisi par l'idée de la mort, elle se présente sous tant de formes : aux catacombes, à la voie A p pienne, à la pyramide de Cestius, dans les souterrains de Saint-Pierre, à l'église des Morts, qu'à peine si l'on se croit sûr d'être en vie. «L'attrait des beauxarts n'est que médiocre pour elle et ne suffit pas à l'attacher à Rome : « ... Le grand intérêt qui y domine, dit-elle, ce sont les tableaux et les statues, et je n'ai pas une si insatiable ardeur de la figure humaine que je puisse passer ma vie à lavoir. Représenter un secret de l'âme, une manière de souffrir moins ou d'être plus aimée, me touche mille fois plus que ces beaux pieds, que ces belles mains dont on parle tout le jour. »

Elle est à Bologne le 21 mai. Elle a eu à Florence deux plaisirs très vifs, celui d'entendre louer Monti « dans le plus bel italien » et de lire le manuscrit de la vie d' Alfieri que lui a confié Mme d'Albany : « C'est, dit-elle (1), une lecture qui m'a captivée à un tel point que je n'ai existé que pour elle pendant cinq jours. . . » Elle allait tous les jours chez Mme d'Albany, mais elle ne dit rien de ce qu'on a pu lui faire visiter à Florence : elle ne cite ni une œuvre ni un nom d'ar-

1 1 | Lettre du 21 mai.

tiste. Elle dit qu'elle va à Venise, et qu'elle en repartira dès qu'elle aura reçu une lettre de Monti. Il n'avait pas pu l'y accompagner comme elle l'avait espéré. Elle le retrouva enfin à [Milan, mais ce fut pour peu de temps, car il partit pour Bologne le 12 juin. Dans une lettre qu'elle lui écrit le lendemain, elle lui dit qu'elle se sent le cœur serré. Elle va repasser les Alpes, et elle s'aperçoit alors qu'elle aime l'Italie : « Il faut donc quitter cette douce Italie, bella Italia, amate sponde... » Mais elle espère y revenir bientôt, et Monti lui a donné sa parole qu'il irait au mois d'août la voir en Suisse. Elle lui écrit le 16 juin de Verceil : « J'ai voyagé la nuit à cause de la chaleur; j'ai vu ces mouches brillantes qui volent dans les arbres et semblent des étincelles de la terre enflammée. Quel beau pays que celui-ci, et quelle douleur de le quitter quand les sentiments du cœur viennent se mêler à ces enchantements de l'imagination ! Ah ! j'y reviendrai si vous avez le cœur et le caractère d'Alfîeri... » Elle semble prête à être une seconde comtesse d'Albany. Elle écrit encore à Monti, de Turin, le 17 juin : « Je vais donc traverser les monts, quitter l'Italie, que vous me rendrez tout entière quand je vous reverrai ; son beau ciel est dans vos regards, et son climat est dans votre âme... » Et de l'autre côté des Alpes elle continue à lui écrire des lettres passionnées.

Quel que fût le talent de Monti, Mme de Staël ne pouvait guère rencontrer plus mal pour se faire une heureuse idée du caractère italien. Elle qui résistait courageusement à Napoléon et qui défendait fièrement ses idées de politique libérale, elle était assez aveuglée par son admiration pour ne pas voir la bas sesse de caractère de son ami et la honte de ses volte-face. Monti célébra tour à tour, selon que cela pouvait lui être utile, le pape, l'empereur d'Autriche, les républicains, Napoléon et, après la chute de celuici, de nouveau l'empereur d'Autriche. Il fut le poète de toutes les palinodies. Son nom fait tache auprès de ceux des grands Italiens qui ont lutté pour l'indépendance de leur patrie. Par bonheur Mme de Staël composa Corinne avant d'avoir perdu ses illusions, et elle put y répandre un peu de l'enthousiasme que Monti lui avait fait éprouver en Italie.

Corinne. — Rome. — Naplcs. — Venise. — Florence.

Napoléon, en lui interdisant le séjour de Paris, ne laissait à Mme de Staël que trop de loisirs pour composer son roman. Malgré ses goûts anglais et allemands, elle souffrait beaucoup de cet exil. Elle allait

avoir quarante ans; elle tenta, pour l'oublier, de tracer dans Corinne (1) un portrait d'elle où elle s'en donnait moins de trente. Corinne est un personnage complexe. C'est une Romaine qui est la fille d'un Anglais; en môme temps elle a l'éloquence de Monti, et elle ressemble aussi à Mme de Staël. Elle porte en effet un châle des Indes tourné autour de sa tête ; ses cheveux, du plus beau noir, sont entremêlés avec ce châle, et c'était la coiffure de Mme de Staël. Corinne a aussi comme elle des bras « d'une éclatante beauté » et « la taille grande, mais un peu forte, à la manière des statues grecques ». Enfin, Corinne est, comme Mme de Staël, une femme de lettres célèbre et adulée et qui se montre volontiers sur le théâtre. Mme de Staël jouait les rôles d'héroïnes des tragédies de Racine et de Voltaire, Corinne joue la Juliette de Shakespeare. Dans le roman, Corinne et Mme de Staël prennent la parole chacune à leur tour, faisant à lord Nelvil et au lecteur les honneurs de l'Italie, et, en femmes de théâtre, elles nous montrent une Italie théâtrale.

C'est Rome d'abord, assez théâtrale par ellemême. Lord Nelvil (ce personnage représente souvent Mme de Staël) y est venu d'Ancône « sans rien observer, sans s'intéresser à rien. » Il a traversé fort

(1) Le roman de Corinne fut composé en 1S05-1S06 et publié en 1807.

impassible « le désert qui environne la ville de Rome, cette terre fatiguée de gloire, qui semble dédaigner de produire ». On lui montre de loin la coupole de Saint-Pierre; il entre à Rome par la porte du Peuple et le Corso, et il se sent isolé àson arrivée : « Dans le vaste caravansérail de Rome, dit Mme de Staël, inspirée par Guillaume de Humboldt, tout est étranger, même les Romains, qui semblent habiter là non comme des possesseurs, mais comme des pèlerins qui se reposent auprès des ruines. » Corinne, après avoir été couronnée au Capitole, fait à lordNelvil les honneurs de Rome. Elle le conduit d'abord au Panthéon, puis au château Saint-Ange : en arrivant en face de Saint- Pierre, lord Nelvil éprouve une émotion extraordinaire. Mme de Staël, pour nous l'expliquer, nous dit, traduisant sans doute une pensée de Schlegel, que « c'est le seul travail de notre terre actuelle qui ait le genre de grandeur qui caractérise les œuvres immédiates de la création » . Puis Corinne explique à lord Nelvil que la religion est moins mystique en Italie (jue dans les pays du nord, que Saint-Pierre est un « temple posé sur une église » et « qu'il y a quelque alliance des religions antiques et du christianisme dans l'effet que produit sur l'imagination l'intérieur de cet édifice ». Le lendemain, ils vont au Capitole, et du haut de la tour ils regardent les sept collines, le Forum, le Colisée, les bains immenses « ouverts à

tous ceux qui voulaient goûter les voluptés orientales », le Palatin et toutes les ruines des palais des empereurs, et le Quirinal, où le pape habitait alors. Un autre jour, ils se retrouvent auprès de la fontaine de Trêves : « C'est le bruit des voitures, observe Mme de Staël, que l'on a besoin d'entendre dans les autres villes ; à Rome, c'est le murmure de cette fontaine immense qui semble comme l'accompagnement nécessaire à l'existence rêveuse qu'on y mène. » Corinne et lord Nelvil poursuivent leurs amours et leurs promenades méthodiques dans Rome en visitant les tombeaux, les églises, les palais. Lord Byron, dans ses lettres, renvoie souvent au Guide des voyageurs; Mme de Staël aurait pu en faire autant. Il faut tourner bien des feuillets pour y trouver des réflexions intéressantes; et ce sont le plus souvent des critiques, celles-ci par exemple,, sur les palais de Rome, « extrêmement vastes, d'une architecture souvent très belle et toujours imposante ; » « mais les ornements de l'intérieur sont rarement de bon o-0ût... Ces vastes demeures des princes romains sont désertes et silencieuses; les paresseux habitants de ces superbes palais se retirent chez eux, dans quelques petites chambres inaperçues, et laissent les étrangers parcourir leurs vastes galeries... » Mme de Staël s'étonne aussi « du goût qu'ont les Italiens pour les ornements maniérés, eux qui ont sans cesse sous les yeux la

noble simplicité de l'antique... ». Après les palais, Corinne fait admirer à lord Nelvil les statues et les tableaux. Mme de Staël avoue dans une note qu'elle a pris dans Schlegel les réflexions qu'elle fait sur la sculpture antique et la peinture moderne. Lord Nelvil, en bon protestant, « était presque scandalisé de voir représenter en peinture, comme l'a fait Michel- Ange, la figure de la Divinité même,, revêtue de traits mortels. » Assistant pendant la semaine sainte aux cérémonies catholiques, « il regrette les nobles et simples fêtes du culte anglican. » Avant la semaine sainte nous avons eu les fêtes populaires, les courses de chevaux sans cavaliers et les moccoli ; mais, dans une note, Mme de Staël nous conseille de lire dans Gœthe la description du carnaval à Rome. Il faut se résoudre, dans ce voyage en Italie, à être toujours entre l'inspiration allemande et l'admiration pour l'Angleterre. Quand Corinne conduit lord Nelvil dans la ville de Tivoli, elle lui fait voir un tableau du \peintre anglais Wallis, dont le sujet est tiré d'Ossian, et devant ce tableau, ayant pris sa harpe, elle chante des romances écossaisses.

Mme de Staël reconnaît cependant que l'Italie est le vrai pays de la musique : « Qui n'a pas entendu le chant italien, dit-elle, ne peut avoir l'idée de la musique. Les voix en Italie ont cette mollesse et cette douceur qui rappellent et le parfum des fleurs et la

pureté du ciel. La nature a destiné cette musique pour ce climat; l'une est comme un reflet de l'autre. Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport. Le Dante, dans le Purgatoire, rencontre un des meilleurs chanteurs de son temps : il lui demande un de ses airs délicieux, et les âmes s'oublient en l'écoutant jusqu'à ce que leur gardien les rappelle. »

Corinne accompagne lord Nelvil à Naples ; en quittant Rome, ils passent auprès du lac d'Albano et du lac Nemi. Ils traversent les marais Pontins; ils y voient des buffles qui traînent la charrue, et ils échappent à la malaria. Us arrivent à Terracine, où commence le vrai midi ; la montagne y est couverte d'orangers et de citronniers en fleur. On entend à la fois mugir la mer et chanter les rossignols : « Pendant la nuit des mouches luisantes se montraient dans les airs; on eût dit que la montagne étincelait et que la terre brûlante laissait échapper quelques-unes de ses flammes... » Mme de Staël transporte ainsi à Terracine les lucioles qu'elle avait vues entre Milan et Verceil.

A l'arrivée à Naples, Corinne et lord Nelvil voient dans la rue de Tolède les lazzaroni « couchés sur les pavés ou retirés dans un panier d'osier ». Et Mme de Staël s'aperçoit que ce qui manque le plus à cette nation, en général, c'est le sentiment de la dignité.

Pour retrouver « l'image d'un ordre social libre et sévère », lord Nelvil conduit Corinne à bord d'un vaisseau anglais qui était dans le port de Naples. Revenus à terre, les voyageurs visitent Pompéi. Ils sont depuis longtemps épris l'un de l'autre, mais ils ne se sont pas encore confié leurs secrets. Il faut pour cela un endroit extraordinaire et solennel, l'ermitage de San Salvador, à mi-chemin, en faisant l'ascension du Vésuve. Encore n'aurons-nous que l'histoire de l'un d'eux. Avant de connaître l'autre, il faut achever l'ascension du Vésuve, puis ensuite aller au cap Misène. Pour s'y rendre, lord Nelvil et Corinne traversent aux flambeaux la grotte du Pausilippe ; ils vont au lac Averne, puis suivent le bord du golfe de Baïa. Sur le cap Misène, Corinne a fait préparer les danses et la musique, et quand elle a accordé sa lyre, elle improvise un poème pour célébrer la campagne de Naples, et les îles d'Ischia, de Procida et de Capri, et Sorrente, et le Tasse, et « la force involontaire qui précipite le génie dans le malheur ». Au retour à Naples, une tempête s'étant élevée, des lazzaroni sur le bord de la mer regardent un vieillard qui se noie. Le noble lord se jette à l'eau pour l'en retirer, prouvant ainsi son courage et la supériorité de sa race.

De Naples, Corinne et lord Nelvil reviennent à Rome, d'où ils partent bientôt pour Venise. Ils passent par Ancône. C'était là que lord Nelvil avait abordé en

Italie, et un grand incendie ayant éclaté à propos, il avait pu immédiatement montrer sa bravoure et utiliser les pompes à feu qu'il avait à bord de son navire anglais. Les habitants d'Ancône, quand il revient, l'accueillent avec enthousiasme et lui décernent une couronne que lui remet Corinne agenouillée devant lui.

Ils suivent la côte de l'Adriatique, passent dans Rimini et dans Césène, franchissent le Rubicon, non loin duquel est la république de Saint-Marin; ils arrivent à Ferrare, qu'ils trouvent vaste et déserte, n'ayant plus rien des splendeurs de la cour chantée par l'Arioste et le Tasse. Corinne s'apitoie sur les malheurs de ce dernier : elle se sent une âme enthousiaste et frémissante comme la sienne.

La description de l'arrivée à Venise semble indiquer de la part de Mme de Staël des souvenirs un peu confus, à moins que la confusion ne soit seulement dans le style : « On s'embarque, dit-elle, sur la Brenta pour arriver à Venise, et des deux côtés du canal on voit les palais vénitiens, grands et un peu délabrés, comme la magnificence italienne. Ils sont ornés d'une manière bizarre, et qui ne rappelle en rien le goût antique. L'architecture vénitienne se ressent du commerce avec l'Orient; c'est un mélange de moresque et de gothique, qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination. Le peuplier, cet arbre ré-

3ft L'ITALIE DES ROMANTIQUES

gulier comme l'architecture, l)ordc le canal presque partout... » En lisant la description des palais, on se croit déjà sur le Grand Canal de Venise, et quand on retrouve le peuplier, on voit que l'on est encore sur les bords de la Brenta, où le style des maisons de plaisance ne peut donner aucune idée du style vénitien.

Mme de Staël ne fut pas éblouie par la ville féerique : « L'aspect de Venise, dit-elle, est plus étonnant qu'agréable; on croit voir une ville submergée... » Elle n'en aime pas le silence et tout lui paraît funèbre : « Les gondoles noires, dit-elle, qui glissent sur les canaux ressemblent à des cercueils ou à des berceaux, à la dernière et à la première demeure de l'homme. Le soir, on ne voit passer que le reflet des lanternes qui éclairent les gondoles ; car, alors, leur couleur noire empêche de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui glissent sur l'eau, guidées par une petite étoile. Dans ce séjour tout est mystère, le gouvernement, les coutumes et l'amour. » Sur ce dernier point il est trop naturel que Mme de Staël ne cherche pas à pénétrer le mystère, comme .le fait le président de Brosses, qui avait vu une Venise plus joyeuse que celle où Corinne est venue pleurer.

Il n'est donné que peu d'attention dans le roman aux beaux-arts à Venise. De l'église Saint-Marc il

est dit seulement qu'elle ressemble aune mosquée. Le palais des doges n'est signalé que pour ses prisons, la Bouche du lion et le pont des Soupirs. A part le pont du Rialto,. sur lequel chante un gondolier, et l'arsenal, gardé par ses deux lions, il n'est question d'aucun autre édifice. Lord Nelvil quittera Venise sans savoir qu'il y a eu des peintres vénitiens. Mais Corinne chante des barcaroles dans le dialecte, « doux et léger comme un souffle agréable. » « On ne conçoit pas, ajoute Mme de Staël, comment ceux qui ont résisté à la ligue de Cambrai parlaient une langue si flexible. » Elle dit bien encore que Venise est une ville de plaisirs, que l'on y vit à l'orientale en prenant des sorbets sous les tentes bleues de la place Saint-Marc. Elle ajoute que « le tranquille balancement des barques porte à la rêverie et à la paresse ». Mais rien ne peut la distraire de la tristesse que lui inspiraient les récents malheurs de Venise. Napoléon avait détruit ■cette république, qui durait depuis plus de dix siècles, et il avait lâchement brûlé le Bucentaure. Du haut du campanile de Saint-Marc, Corinne ne s'attarde pas à contempler l'aspect féerique de Venise; elle indique à lord Nelvil les côtes d'Istrie et de Dalmatie : « Du côté de ces nuages, dit-elle, est la Grèce; cette idée ne suffit-elle pas pour émouvoir ? Là sont encore des hommes d'une imagination vive, d'un caractère enthousiaste, avilis par leur sort, mais destinés peut-

être, ainsi que nous, à ranimer une fois les cendres de leurs ancêtres. »

Florence n'apparaît qu'à la fin, Corinne y vient mourir après un voyage en Ecosse, où elle s'est vue trahie par lord Nelvil. Celui-ci, avec une jeune épouse, refait le voyage d'Italie; mais c'est l'hiver, et, tandis qu'ils descendent des Alpes, ils souffrent du froid, et tout leur paraît triste, la campagne, et les villes, et surtout « le vide de ces palais immenses dont les possesseurs semblent des pygmées dans la demeure des géants (1) ». Ils passent par Turin, où l'on venait d'apprendre la mort d'Alfîeri : « C'était un deuil général pour tous les Italiens qui voulaient s'enorgueillir de leur patrie. » A Milan, quand le soleil a dissipé le brouillard, ils voient la cathédrale « bâtie en forme de croix... belle image de douleur qui s'élève audessus de la riche et joyeuse ville de Milan ». A Parme ils admirent les fresques du Corrège. A Bologne ils visitent la galerie de tableaux et y voient la Sibylle du Dominiquin, mais le langage et la grossièreté de la populace leur font une triste impression. Ils sont assaillis par une quantité de mendiants et tout leur donne l'idée d'un peuple sans dignité. Enfin ils franchissent l'Apennin et trouvent au delà un meilleur climat, le langage toscan et tous les souvenirs

(1) Liv. XXI, ch. v.

de la belle Italie. Mais Corinne se meurt, et lord Nelvil n'est admis auprès d'elle que pour lui voir rendre le dernier soupir. Florence n'est entrevue que dans ces chagrins et ce deuil. Mme de Staël semble avoir été plutôt effrayée que séduite par cette ville « bâtie pour la guerre civile ». Elle avait su retrouver cependant là et dans d'autres villes de Toscane « l'empreinte du génie républicain du moyen âge ». Mais les temps sont changés : « La vie qu'on mène à Florence de nos jours est singulièrement monotone; on va se promener tous les après-midi sur les bords de l'Arno, et le soir on se demande les uns aux autres si l'on y a été. »

La description de la Florence artistique dans Corinne est aussi pauvre que celle de Venise. Il est bien question des portes du Baptistère, des tombeaux de San Lorenzo et de Santa Croce, de la galerie où sont la Niobé et la tète d'Alexandre mourant. Quelques erreurs comme celles qu'a relevées Ugo Foscolo, au sujet des tombes de Santa Croce, seraient de peu d'importance, si d'autres détails nous révélaient une émotion véritable ressentie devant les œuvres des artistes florentins. Mais nous ne trouvons à peu près rien. Et Corinne, qui symbolise ce qui reste d'enthousiasme en Italie pour la poésie et pour Fart, Corinne meurt sans qua nous sachions qu'il y a des fresques à Florence.

Chateaubriand passe par Venise en 4806. — Il est nommé ambassadeur à Rome en 1828. — Son voyage. — Il passe par Ravenne. — Son aventure à Lorcttc. — Il franchit le pas de la Somma. — Lettres de Rome à Mme Récamier. — Les ruines. — Les arts. — Les Anglais de Rome. — La mort du pape Léon XII. — Une fête à la villa Médicis. — Le retour en France. — Le voyage à Venise en 1833. — Chateaubriand et la duchesse de Bcrry à Ferrare.

Mme de Staël ne retourna en Italie qu'en 1816. Elle écrivait à Monti le 30 juin 1815 pour lui dire qu'elle n'avait pas cessé de s'intéresser à lui, et elle ajoute : « J'espère vous voir bientôt, car jemepropose d'aller en Grèce par Milan, Rome et Naples... Il me faut reconnaître le Levant pour écrire un poème sermone pedestri sur Richard Cœur de Lion... » Elle n'exécuta qu'une partie de ses beaux projets. M. de Rocca, avec qui elle était mariée secrètement, était gravement malade. Ce fut pour sa santé qu'il fallut venir en Italie pendant l'hiver. Ils s'arrêtèrent à Pise, où fut célébré en février 1816 le mariage de la fille de Mme de Staël avec le duc de Broglie. Elle trouva cette ville très triste. Plus rien ne la passionnait en Italie, pas môme son ancienne amitié pour Monti. Au mois de juin elle regagna Coppet sans songer à ajouter de nouvelles pages à Corinne. L'année suivante,

frappée de paralysie, elle mourut à Paris. Chateaubriand, dans les Mémoires d'outre-tombe, parle d'elle avec émotion, et il raconte comment il la vit sur le lit où elle allait mourir : « Une fièvre ardente animait ses joues. Son beau regard me rencontra dans les ténèbres et elle me dit : « Bonjour, mrj dear Francis. Je souffre, mais cela ne m'empêche pas de vous aimer. » Chateaubriand conserva pour elle par delà la mort une pieuse admiration. Dix-sept ans plus tard il relisait Corinne à Venise, et il met le nom de Mme de Staël auprès de celui des grands poètes italiens et de lord Byron.

En 1806, avant que le roman de Corinne ait été publié, Chateaubriand, dans un brusque voyage pour se rendre à Trieste et de là en Grèce, à Constantinople et à Jérusalem, entrevit Venise pour la première fois, h' Itinéraire donne peu de détails sur le court séjour qu'il y fit : a J'arrivai à Venise le 23 (1); j'examinai pendant cinq jours les restes de sa grandeur passée; on me montra quelques bons tableaux du Tintoret, de Paul Véronèse et de son frère, du Bassan et du Titien. Je cherchai dans une église déserte le tombeau de ce dernier peintre, et j'eus quelque peine à le trouver... » Chateaubriand se met alors à songer au tombeau du Tasse à Rome,

(4) 23 juillet 1806.

et nous voilà loin de Venise. Nous n'avons plus qu'une description du départ : « Je quittai Venise le 28, et je m'embarquai à dix heures du soir pour me rendre en terre ferme. Le vent du sud-est soufflait assez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barque s'éloignait, je voyais s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, et je distinguais comme des taches sur les flots les différentes ombres des îles dont la plage est semée... »

Mme de Chateaubriand avait accompagné son mari jusqu'à Venise; dans un fragment de lettre cité par Joubert, elle dit : « Je vous écris à bord du Lion d'or, car les maisons ici sont des vaisseaux toujours à l'ancre. On voit de tout à Venise, excepté de la terre. Il y en a cependant un petit coin qu'on appelle la place Saint-Marc, et c'est là que les habitants vont se sécher le soir. »

A son retour de Jérusalem, Chateaubriand composa les Martyrs. Il y mit de belles descriptions de la baie de Naples et de Rome ; mais elles ajoutent peu de chose aux notes qu'il avait prises sur les lieux mêmes lors de son premier voyage. C'est ensuite dans les Mémoires d'outre-tombe qu'il faut chercher de nouvelles impressions d'Italie.

Devenu sous la Restauration un grand personnage politique, Chateaubriand, alors ambassadeur à Londres, représenta en 1822 la France comme ministre

plénipotentiaire au congrès de Vérone. Il y était trop occupé de la politique européenne pour pouvoir donner beaucoup d'attention à l'Italie pittoresque et artistique. Mais en 1828, ayant été nommé ambassadeur à Rome, il y demeura sept mois, et il a dans les Mémoires consacré de longues pages à ce séjour en Italie. Il y reproduit ses lettres à Mme Récamier et des fragments des notes intimes qu'il prenait alors.

Les Mémoires cV outre-tombe ont, comme Rome ellemême, un aspect de ruines. Chateaubriand avait soixante ans II croyait ou feignait de croire sa mort prochaine : « Ma santé était altérée, dit-il; je ne pouvais lever les yeux sans éprouver des éblouissements : pour admirer le ciel, j'étais obligé de le placer autour de moi, en montant au haut d'un palais ou d'une colline. » Cet ambassadeur demeurait en effet, malgré sa renommée, un poète aux ambitions inassouvies. Il se consolait mal d'avoir sacrifié les lettres à la politique. Il cherchait, en rédigeant ses Mémoires, à se persuader lui-même qu'il avait rendu de grands services à son pays, mais on voit trop qu'il n'en était pas convaincu. Il mêle dans ses souvenirs la politique à la poésie, sa vie solennelle à sa vie familière. Quand il s'agit de l'Italie, dont on parle trop souvent avec emphase, ce sont les pages sincères qui nous attendrissent le plus.

Chateaubriand se plaint au début de son voyage de trouver l'Italie encore plus« décolorée » que quand il

est allé à Vérone en 1822 (1). Il eut le sentiment de ce que l'Italie avait souffert sous sa longue servitude : « A Milan, dit-il (2), en moins d'un quart d'heure, j'ai compté dix-sept bossus passant sous la fenêtre de mon auberge. La schlaguc allemande a déformé la jeune Italie. » On le reçoit à Bologne « avec tous les honneurs dont on assomme les ambassadeurs » . Il va à la nouvelle galerie admirer les Carrache et revoir la Sainte-Cécile, qui était revenue du Louvre. A Forli il se détourna de sa route pour aller à Ravenne faire ses dévotions au tombeau de Dante. Ému par un tel souvenir, il dédaigna de visiter la maison de lord Byron. Il entra à Saint- Vital et à Saint-Apollinaire Il se souvint d'Honorius, de Galla Placidia, de Théodoric. Il eût souhaité avoir le temps d'aller à la colonne des Français pour y méditer sur la mort de Gaston de Foix. 11 traversa l'antique forêt de pins « esseulés », et il lui fallut s'éloigner de Ravenne : « A Rimini, dit-il (3), je n'ai rencontré ni Françoise ni l'autre ombre sa compagne, qui au vent semblaient si légères... »

A Lorette on le fait coucher « dans un lit de huit pieds carrés consacré par Bonaparte ». Il lui arrive une aventure comme à Bayard avec la jeune fille de

(1) Notes du 14 novembre 1823.

(2) Notes du 28 septembre 1828.

(3) Notes des 3 et 4 octobre 1828.

Grenoble, et il se montre aussi vertueux et aussi généreux que le bon chevalier : « Je remerciai, dit-il, mon patron saint François, dont c'était la fête; je restai dans les ténèbres, moitié riant, moitié regrettant, et dans une admiration profonde de mes vertus... Mme de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagère fortune en montant à genoux les degrés de la santa Chiesa... » Il continua sa route par Foligno, les sources du Clitumne, où il se souvint d'un paysage du Titien « chaud et suave » . Après il fallut franchir le pas de la Somma : « J'ai, dit-il, monté la Somma à pied, près des bœufs du Clitumne qui traînaient Mme l'ambassadrice à son triomphe. Une jeune chevrière maigre, légère et gentille comme sa bique, me suivait avec son petit frère, dans ces opulentes campagnes, en me demandantla carità; je la lui ai faite en mémoire de Mme de Beaumont, dont ces lieux ne se souviennent plus. »

Chateaubriand écrivit de Rome, le 11 octobre, à Mme Récamier : « J'ai traversé cette belle contrée remplie de votre souvenir (1).,. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans. . . A Terni je m'étais arrêté avec une pauvre expirante. Enfin je suis entré dans Rome. Ses monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont

(1) Mme Récamier était allée en Italie en 1814.

paru moins parfaits... » Bien qu'il soit désabusé et souvent désenchanté, il laisse percer quelque orgueil de la façon dont il est accueilli par ic pape Léon XII, avec lequel il a de longues entrevues. Il dit cependant se plaire davantage dans la société des artistes que dans celle du haut clergé. Il songe au faste du temps de Raphaël et de Michel-Ange: «Aujourd'hui, dit-il, la scène est bien changée; les artistes à Rome vivent pauvres et retirés. Peut-être y a-t-il dans cette vie une poésie qui vaut la première. » Et il ajoute : « Je voudrais être né artiste ; la solitude, l'indépendance, le soleil, parmi des ruines et des chefs-d'œuvre, me conviendraient. Je n'ai aucun besoin ; un morceau de pain, une cruche de l'Aqua Felice, me suffiraient... » Malheureusement sa qualité d'ambassadeur le forçait à mener grand train à la villa Médicis.

Passant en revue les écrivains les plus célèbres qui ont visité Rome, il cite Rabelais et Montaigne, Milton et Addison, de Brosses, Lalande, Dupaty, d'autres encore, puis Gœthe et enfin lord Byron : « Quand l'aigle de Napoléon, s'écrie-t-il, laissa Rome s'échapper de ses serres, elle retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs: alors Byron parut aux murs croulants des Césars; il jeta son imagination désolée sur tant de ruines, comme un manteau de deuil. Rome ! tu avais un nom, il t'en donna un autre: ce nom te restera: il t'appela la Niobé des nations... »

Si belle que soit cette Niobé, l'ambassadeur, dans une lettre à Villemain (1), se plaint bientôt d'avoir le mal du pays : «Mon débris, dit-il, n'estpas assez grand pour se consoler avec celui de Rome... » Et plus loin: « Je rentre chez moi pour subir mes honneurs, accablé du sirocco ou percé par la tramontane. » Il se plaint surtout des Anglais qui encombrent Rome. Il va à un bal chez Torlonia, et à voir le public, il lui semble qu'il est encore ambassadeur à Londres : « Ce qu'il y a de vraiment déplorable ici, écrit-il à Mme Récamier (2), ce qui jure avec la nature des lieux, c'est cette multitude d'insipides Anglaises et de frivoles dandys. . . Cette Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée, dans les solennités publiques, saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser: tous les jours elle avale à la hâte les tableaux et les ruines et vient avaler, en vous faisant beaucoup d'honneur, les gâteaux et les glaces de vos soirées. »

Mme de Chateaubriand semble tenir plus que lui aux grandes réceptions. Elle est heureuse un jour d'avoir eu à son ricevimento « tous les cardinaux de la terre ». Quant à lui, aussitôt qu'il le peut, il se réfugie dans le désert. Après avoir dit à Mme Récamier (3) quel était l'emploi de ses journées : « Vers onze

(1) Du 3 novembre 1828.

(2) Le 15 novembre 1828.

(3) Lettre du 3 janvier 1829.

heures, dit-il en finissant, je me couche ou bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs et la malaria: qu'y fais-je? Rien; j'écoute le silence, et je regarde passer mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés par la lune... »

Il s'y promenait aussi pendant le jour ; malgré son titre d'ambassadeur, il aimait à s'aventurer dans les faubourgs de Rome pour y trouver des espaces vides, desruines, des cloîtres abandonnés: « Jefais semblant, dit-il, de chercher un appartement à louer: je frappe à la porte d'une maison retirée. On me répond : Favorisca. J'entre : je trouve dans des chambres nues ou un ouvrier exerçant son métier, ou une zitella fîère tricotant ses laines, un chat sur ses genoux, et me regardant errer à l'aventure sans se lever. »

Léon XII vint à mourir; Chateaubriand hérita de son chat: « On vient, écrit-il à Mme Récamier (1), de m'apporter le petit chat du pauvre pape ; il est tout gris et fort doux comme son ancien maître. » Mais il lui fallut s'occuper activement de l'élection du nouveau pape et faire tous ses efforts pour que ce fût un des cardinaux favorables à la France. Il était résolu à demander un congé pour rentrer en France aussitôt après cette élection. Le voisinage de Mme Récamier lui semblait plus attirant que les ruines romaines. Le nouveau pape, Pie VIII, fut un de ceux qu'il avait

(1) 17 février 1829.

souhaités, mais en allant écouter le Miserere à la chapelle Sixtine il trouva que les temps de Jules II et de Léon X étaient bien loin : «Au lieu de ces pontifes puissants, écrit-il à Mme Récamier (I), de ces cardinaux qui disputaient la préséance aux monarques, un pauvre vieux pape paralytique, sans famille et sans appui, des princes de l'Eglise sans éclat, annonçaient la fin d'une puissance qui civilisa le monde moderne... De curieux étrangers séparés de l'unité de l'Eglise assistaient en passant à la cérémonie et remplaçaient la communauté des fidèles... C'est une belle chose que Rome pour tout oublier, mépriser et mourir. »

Ce n'est pas cependant de la vieillesse du pape que lui vient toute sa mélancolie. Ce qu'il regrette surtout, c'est d'être lui-même loin de ses vingt ans. Décrivant une fête qu'il donne à la villa Médicis en l'honneur de la grande-duchesse Hélène : « J'ai bien de la peine, ditil, à me souvenir de mon automne quand je vois passer devant moi ces femmes du printemps qui s'enfoncent parmi les fleurs, les concerts et les lustres de mes galeries successives. . . A quel désennui vont-elles? Au bout de la route elle tomberont dans ces sépulcres toujours ouverts ici, dans ces anciens sarcophages qui servent de bassin à des fontaines suspendues à

(1) 15 avril 1829.

des portiques ; elles iront augmenter tant de poussières légères et charmantes. Ces flots de beautés, de diamants, de fleurs et de plumes roulent au son de la musique de Rossini, qui se répète et s'affaiblit d'orchestre en orchestre... » Et songeant alors à sa jeunesse : « Cette mélodie, dit-il, est-elle le soupir de la brise que j'entendais dans les savanes des Florides, le gémissement que j'ai ouï dans le temple d'Erechthée à Athènes? Est-ce la plainte lointaine des aquilons qui me berçaient sur l'océan ? »

Quand l'heure de quitter Rome arriva, il s'aperçut qu'il s'était épris d'elle plus qu'il ne le pensait, et il souhaita vivement d'y conserver son ambassade. Il faisait le projet d'avoir à Saint-Onuphre, près du tombeau du Tasse, une cellule où il irait à ses heures perdues continuer à écrire ses Mémoires. Une cruelle déception l'attendait à son retour en France. La politique libérale dont il était partisan était abandonnée. Le ministère Polignac arrivait avec les ordonnances. Chateaubriand donna sa démission d'ambassadeur. C'en était fini de Rome.

En 1833, après avoir erré en Allemagne et, par simple fidélité de gentilhomme, conspiré à Prague avec Charles X, il eut une dernière occasion de revoir un peu d'Italie. La duchesse de Berry, alors à Naples, Lui donna rendez-vous à Venise. Il s'y rendit avec joie, et une fois arrivé: «Je désirai, dit-il, demeurer

seul une quinzaine de jours... Je souhaitai de mauvais chemins à l'auguste voyageuse, sans songer que ma restauration du roi Henri V pourrait être retardée d'un demi-mois... » Chateaubriand n'avait pas revu Venise depuis son voyage à Jérusalem, il y avait de cela vingt-sept ans. Il ne désirait pas cette fois aller plus loin: « Que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque, Byron, passèrent ! Que ne puisje achever d'écrire mes Mémoires à la lueur du soleil qui tombe sur ces pages ! L'astre brûle encore mes solitudes floridiennes et se couche ici à l'extrémité du Grand Canal. . . »

Il n'eut pas même ces quinze jours qu'il désirait, mais cinq ou six seulement. Il les employa bien, étudia l'architecture riante des palais vénitiens, visita Saint-Marc, le palais des doges, se fit montrer la prison de Silvio Pellico, s'enquit de Zanze, la fille de la geôlière des Mie prigioni. Il alla aussi à l'église des Frari, à l'Académie des Beaux-Arts, où on lui fit admirer V Assomption du Titien et la Présentation de la Vierge au temple. Il s'y attarda dansla salle des dessins : «Je ne pouvais, dit-il, m'arracher aux dessins originaux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël... » A l'église de Saint-Jean-et-Saint-Paul il admira l'architecture, les vitraux et les tombeaux. L'ancien arsenal, avec ses murs crénelés et ses lions

de pierre, lui fit une grande impression. Il se souvint des vers de Dante :

Quai nell' arzanà dei Veneziani

Bolle Tinverno la tenace pece

A rimpalmar li legni lor non sani...

Mais il ajoute avec tristesse : « Tout ce mouvement est fini; le vide des trois quarts et demi de l'arsenal, les fourneaux éteints, les chaudières rongées de rouille, les corderies sans rouets, les chantiers sans constructeurs, attestent la même mort qui a frappé les palais... » Il visita le cimetière vénitien dans l'île Saint-Christophe. Il explique la légende de ce saint : « Et moi aussi, ajoute-t-il, j'ai voulu porter un enfant-roi, mais je ne m'étais pas aperçu qu'il dormait dans son berceau depuis dix siècles : fardeau trop pesant pour mes bras. » A Murano, visitant le monastère de Saint-Michel, il s'écrie de nouveau : « Donnez-moi là, je vous prie, une cellule pour achever mes Mémoires. » Puis comme on file devant lui un cordon de verre, il se souvient de l'Amérique : « C'était de ce verre, dit-il, qu'était Taite la perle pendant au nez de la petite Iroquoise du saut du Niagara... »

Il observe les gondoliers faisant le matin la toilette de leur gondole, et il en donne tous les détails. Puis il songe au bonheur du gondolier à qui il va s'adresser : «La gondole, en forme de patin, glisse sur l'eau

comme sur la glace. Sia stati! sta longo! en voilà pour toute la journée. Puis vienne la nuit, et la calle verra mon gondolier chanter et boire avec la zitella le demisequin que je lui laisse, en allant très certainement remettre Henri V sur le trône. »

Sa grande mission politique ne l'empêche pas de penser un peu aux fameuses courtisanes de Venise, et il cite en partie le passage des Confessions où Zulietta dit à Jean-Jacques : Zanetto, lascia le donne e studia la matematica. Il se souvient aussi de la Fornarina de lord Byron, qui jurait par le can délia Madonna, et il trouve assez bizarrement le moyen de la comparer à sa Velléda des Martyrs.

La duchesse deBerry cependant était en route pour Fcrrare. Il fallait quitter Venise et aller au-devant d'elle. En voyant les monts Euganéens, Chateaubriand pensa à Pétrarque. Il passa le Pô en barque, la nuit, dans le brouillard. A Ferrare, la duchesse de Berry n'étant pas encore arrivée, il visita le cachot du Tasse: «Les bâtiments, dit-il, dans lesquels s'enclôt aujourd'hui la prison du Tasse dépendent d'un hôpital ouvert à toutes les infirmités : on les a mises sous la protection des saints : sancto Torquato sacrum. A quelque distance de la loge bénie est une cour délabrée : au milieu de cette cour le concierge cultive un parterre environné d'une haie de mauves ; la palissade d'un vert tendre était chargée de larges et belles

Heurs. J'ai cueilli une de ces roses de la couleur du deuil des rois et qui me semblait croître au pied d'un calvaire. Le génie est un Christ; méconnu, persécuté, battu de verges, couronné d'épines, mis en croix pour et par les hommes, il meurt en leur laissant la lumière et ressuscite adoré. »

La duchesse de Berry arriva. On lui fit à Ferrare une réception enthousiaste. Dans la cohue elle tendit la main à Chateaubriand en lui disant : « Mon fds est votre roi, aidez-moi donc à passer. » Chateaubriand la décrit dans son bizarre accoutrement, et allant çà et là «comme un hanneton» : «J'étais obligé, dit-il, de l'arrêter irrespectueusement par sa robe, ou de lui barrer le chemin en lui disant : « Madame, voilà le com- « mandant autrichien, l'officier en blanc; madame, « voilà le commandant des troupes pontificales, l'offi- « cier en bleu; madame, voilà le prolégat, le jeune « grand abbé en noir. » Lafoule était accourue à l'hôtel, tout autant pour voir Chateaubriand lui-même que la princesse : « Pour la vieille Italie, dit-il, je suis le défenseur de la religion ; pour la jeune, le défenseur de la liberté. » En outre beaucoup d'Italiennes ont traduit Atala : « Je vois donc arriver, continue-t-il, des écoliers, de vieux abbés à larges calottes, des femmes dont je remercie les traductions et les grâces; puis des mendicanti trop bien élevés pour croire qu'un ci-devant ambassadeur est aussi gueux que leur seigneurie. »

Chateaubriand devait conduire la duchesse de Berry en Bohême, mais des ordres contraires leur parvinrent, et on lui demanda de partir tout seul pour Prague. A Padoue, il visita le Santo, mais il n'avait pas le temps de s'attarder : « A onze heures, dit-ii, je montai en voiture; la nuit était pluvieuse. Il me semblait retourner à Venise, car je suivais la route de Mestre ; j'avais plus envie de revoir Zanze que Charles X...» Il passa par Udine, s'enfonça bientôt dans les montagnes du Tyrol et perdit de vue la terre d'Italie.

Conclusion.

Chateaubriand avait utilisé dans les Martyrs les souvenirs de son premier voyage à Rome et à Naples. Il conserva au contraire pour ses Mémoires d'outre-tombe, sans en rien détacher, toutes les notes qu'il prit à Rome en 1828 et à Venise en 1833. Ilavaitdepuis longtemps renoncé aux ouvrages d'imagination, et en dehors de la politique, il ne voulait pas travailler à autre chose qu'à ses Mémoires. Il estimait peut-être qu'après Corinne et le quatrième chant de Childe Harold il était trop tard pour parler encore de l'Italie. Il avait devancé à

Rome Mme de Staël et lord Byron, mais le roman et le poème qui étaient à écrire alors avaient été écrits par eux. Chateaubriand ne parle pas de Lamartine dans les Mémoires, mais il avait certainement entendu réciter les vers des Méditations, et il avait reconnu, traduits dans un rythme qu'aucune prose harmonieuse ne peut égaler, les sentiments qu'il avait lui-même éprouvés en Italie. Enfin il écrivait à George Sand le 30 octobre 1834: «René a promené dernièrement au Lidoses regrets et ses souvenirs entre ChildeHarold, qui s'était retiré, et Lélia, prête à paraître. » Il n'ignorait pas que la romancière était accompagnée d'un jeune poète à la voix brûlante et voluptueuse. C'était à ceux-là maintenant qu'il fallait abandonner l'Italie. Quant à lui, il se plaisait parmi les ruines et ne voulait plus rien construire que des tombes. Il en avait érigé une au Poussin dans l'église San Lorenzo in Lucina, à Rome, et il choisissait pour la sienne le rocher du Grand-Bé, sur les côtes de Bretagne.

« Je voudrais être né artiste, » l'avons-nous entendu soupirer à Rome. Il l'était profondément. Le malheur de sa vie fut de ne pas pouvoir vivre en simple artiste. Sa naissance, les troubles sanglants de la Révolution, la tvrannie de Napoléon, ses propres ambitions enfin, le condamnèrent à une existence d'homme politique et de grand seigneur souvent très pauvre. Le meilleur • îrlassement de sa vie fut de faire du paysage. Comme

il n'avait pas appris à se servir du pinceau, il dut peindre avec de simple prose, mais il y devint habile au point de rivaliser, dans la campagne romaine, avec nos vieux maîtres Claude Lorrain et le Poussin. L'Italie qu'il connut et qu'il aima fut surtout une Italie de paysages, car c'était aussi en paysagiste qu'il aimait Dante. Les visions de la Divine Comédie auraient pu l'initier à l'art florentin, mais il n'eut jamais l'occasion de séjourner en Toscane. Il ignora Florence et ses fresques des grands siècles. Passionné comme il l'était pour la poésie du christianisme, il semble qu'il eût pu, s'il se fût attardé dans le cloître de Saint- Marc, y goûter Fra Angelico. Il n'en eut pas l'occasion. La fine gaieté florentine lui échappa également. Bien des traits spirituels de ses Mémoires nous montrent que le Décaméron n'était pas fait pour l'effaroucher. Mais l'attitude qu'il avait prise l'obligeait à déclarer qu'il préférait le Tasse à l'Arioste, et ce qu'il lui fallait aimer par-dessus tout, c'était Rome avec ses ruines et sa campagne. Personne peut-être n'en a senti et rendu mieux que lui la grandeur mélancolique.

Mme de Staël était loin d'être un grand artiste à la manière de Chateaubriand. Dans les lettres qu'elle écrivait à Monti, il n'est jamais question des beauxarts, et ce qu'il y a dans Corinne se réduit à peu de chose. Mme de Staël ne paraît avoir goûté que la

musique. Elle n'était que médiocrement sensible aux plaisirs de la vue. Les beaux paysages eux-mêmes ne lui inspiraient que peu de curiosité : « Si (1) ce n'était le respect humain, avouait-elle à un ami, je n'ouvrirais pas ma fenêtre pour voir la baie de Naples pour la première fois, tandis que je ferais cent lieues pour causer avec un homme d'esprit que je ne connais pas... »

Comment, étant l'œuvre d'un écrivain aussi peu passionné pour la nature et les arts, ce roman de Corinne a-t-il inspiré à tant de lecteurs un vif amour de l'Italie et un ardent désir de voir ce beau pays? Le succès européen du livre s'explique en partie par la grande renommée de Mme de Staël. Il était fait pour plaire aux Allemands, à cause des réminiscences de Goethe : « Connaissez-vous le pays où les orangers fleurissent... » et aussi à cause des théories de Schlegel. Il devait flatter au dernier point l'amour-propre des Anglais par la supériorité qui leur est sans cesse accordée pour les mœurs et la dignité. Mais ce n'est pas seulement pour ces raisons-là que le livre fut tant goûté de lord Byron, de Shelley et des autres poètes. Ils y trouvaient autre chose. Mme de Staël est toute frémissante de l'esprit de la Révolution, et l'Italie est pour elle une terre d'espérance qui se soulèvera bien-

(1) Cité par M. Albert Sorel dans son livre sur Mme de Staël (série des grands écrivains de Hachette).

tôt au souffle de la liberté. Dans l'intérieur même de Saint-Pierre (1), Corinne cite à lord Nelvil les vers d'Alfieri :

Servi siam, ma servi ognor frementi,

et elle ajoute : « Il y a tant d'àme dans nos beauxarts que peut-être un jour notre caractère égalera notre génie... » Cette àme, Mme de Staël ne l'a qu'imparfaitement révélée, mais on voit qu'elle en avait deviné quelque chose enlisant les poètes : « L'Italie, fait-elle dire à Corinne, revit tout entière dans le Dante. » Parlant de Pétrarque, elle l'appelle « le poète valeureux de l'indépendance italienne ». On sent qu'elle veut de nouveau cette indépendance, persuadée qu'ainsi les beaux jours reviendraient pour l'Italie. Enfin, malgré toutes les tristesses qu'elle y a signalées, elle s'est prise elle-même à aimer l'Italie plus qu'elle ne pensait, et au pied du mont Cenis, elle se répétait le vers de Danie :

Vegno di loco ove tornar desio.

(1) Liv. IV, ch. m.

ET

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