INTRIGUES POUR LES ARTISTES
que le maître, votre père, fait enrager tous les peintres de l'Italie avec les belles choses qu'il fait. Tenez- vous au chaud, et bon appétit '. »
Pomponio obtint son canonicat, et TArétin remerciait don Juan Lope de Soria, pour ce bienfait impérial, « comme si la faveur de ce doux et docte fils l'eût personnellement touché • ». De ce qui le touchait réellement, il s'occupait sans cesse, réveillant le zèle des protecteurs par un compliment amené à propos *, réclamant l'exécution des promesses, fût-ce au connétable de France, et môme quand ce connétable était Anne de Montmorency. Il demandait, aussi, pour les hommes de lettres, comme « l'excellent vieux Nardi ». De loin, il surveillait et sermonnait Leoni, qui devait s'attirer bientôt une grave mésaventure.
Pour l'heure, Titien, revenu à Venise, et qui aimait à se délasser en écoutant les musiciens, avait chargé l'Arétin de négocier avec le luthier Alessandro, surnommé De^li Organi] il fallait un bon et bel instrument, en échange du portrait d'Alessandro, que Titien s'engageait à faire, livrable à deux mois. « L'arpicordo » était bien payé, à ce prix, car le luthier « unique en son art » ne se fit point prier *.
Le fils du Sansovino, ce Francesco qui fit un gros livre sur Venise, ne donnait pas à son père plus de satisfaction qu'il ne fallait; et l'Arétin, comme plus
1. Lett., 1, 20i-220. — 2. Lett., Il, il6. — 3. Lett., H, 12i. 4. Lett., H, 140. — Ridolfi, Merav. deW Arte, I, 252.
tard Diderot avec Pierre F'alconei, avait essayé le rôle de conciliateur. Il ne le jouait point à la satisfaction de Franccsco, et le jeune homme lui décocha un sonnet dont la galerie apprécia les pointes. L'Arélin le prit de très haut : il feignit de croire qu'un mauvais plaisant anonyme avait usurpé le nom du « jouvenceau » ; il lui donna, d'un ton paterne, le conseil de ne pas môler des soucis intimes aux grandes occupations de son illustre père. C'était l'ironie narquoise d'un homme trop fort pour frapper un adversaire dérisoire. Francesco Sansovino avait une âme de littérateur médiocre, aux implacables rancunes : dans sa Venezia descriita^ il passa dédaigneusement sur TArétin, à propos des portes où Jacopo Sansovino avait figuré son compère, à la sacristie de Saint-Marc : il ne le nomma point dans les listes interminables des écrivains de Venise. Quarante-cinq années n'avaient pas éteint son dépit contre l'ancien « ami très étroit » de soii père.
Les clients de Titien, les plus titrés môme et les plus faciles à la commande, se plaignaient sans cesse des lenteurs que le peintre, surchargé et débordé, leur faisait subir. C'était encore l'Arétin qui négociait. Le marquis del Vasto, « il benefattore suo », le chargeait de stimuler Titien. L'affaire qu'il fallait presser durait depuis sept ans ; déjà le marquis avait obtenu d'être peint avec sa femme Marie d'Aragon, et leur fils. Mais maintenant, rien ne s'achevait, et l'illustre client commençait à exprimer son mécontentement; il avait commandé encore une autre
l'arétin et les ARÉTINS. 173
toile, qu'il eut deux ans plus tard, et certain portrait martial : ceci lui tenait au cœur : « Pour en venir, disait TArétin empressé à le calmer, aux longueurs de Titien, reconnaissant et pénétré de gratitude pour les biens reçus de la courtoise bonté des del Vasto, je vous dis que l'obligation qui Ta retenu à Mantoue, a été cause du retardement qui s'est mis en travers de votre désir et de sa dette. Il m'a cependant fait voir la toile, dans laquelle on vous contemple sur un pilastre, parlant à votre armée. Francesco Ferrante, votre fils, est auprès de vous, comme Phébus auprès de Mars,... magnificence du genre humain ^ » La « souveraine marquise » ne dédaignait pas de correspondre, elle aussi, avec l'Arétin. Titien ne l'avait-il pas représentée sous les traits de Vénus, dans une de ses plus belles allégories'? Outre les nombreuses épîtres, l'Arétin composait pour les d'Avalos ses œuvres dévotes, suivant sa méthode, qu'il exposait ingénument, de « former un volume entier avec une légende qui n'emplit pas un demifeuillet ' ».
L'Arétin avait adopté définitivement Venise; mais il devinait, avec son génie de la réclame, l'influence que peut avoir la gloire de clocher, et sa petite patrie, Arezzo, n'était point négligée par lui : il eût été fort bien capable, si les temps y avaient prêté, d'inventer