‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 123 sur 227 · BACCIO BANDINELLI · texte numérisé non relu

BACCIO BANDINELLI

comme ami. Il s'occupait à louer les portraits des « deux G », Giulia et Guidobaldo d'Urbin, qui disputaient Titien à Tempereur '.

Danese avait voulu répondre : il y gagna d'être persiflé sur nouveaux frais *. S'avisait-il pas d'appeler l'Arétin « plébéien » ! Le condottiere littéraire ripostait fièrement : « Je m'en ris! Car la vraie et légitime noblesse naît aux hommes de l'âme, et la bâtarde, du sang! » Un homme qui, dans un seul mois, écrivait à François P', au cardinal de Ferrare, au vice-roi de Sicile, aux Veniero, aux Pallavicini, au duc d'Urbin, à une Piccolomini, se souciait bien d'irriter Danese ' I Bembo, qui recevait Titien à Rome, envoyait son souvenir à son ancien acolyte *. On chantait la gloire de l'Arétin dans les carrefours d'Italie : Titien et Francesco degli Albizzi s'arrêtaient au coin d'une place, à Ferrare, pour écouter un improvisateur, qui célébrait l'Arétin et le Sansovino, du haut d'une borne où sa grandeur était juchée « comme sur les rocs du Parnasse ». Laissant railler les pédants, les « satrapes », l'Arétin « se réjouissait d'être dans la bouche des charlatans ». Il s'écriait : « Je suis charlatan, moi aussi, et non point philosophe! charlatan! la besace pleine de balivernes, de bagatelles, de présomption, de peisuasion, de mensonges, de passe-passe, de vétilles, de cantefables '. »

1. Lett., III, 198. — 2. Lelt., III, 206 y\ — 3. Lett. III, 207, 210, 211, 213. — 4. Lett., III, 220-221, cf. suprà, chap. i, p. 75. — 5. Lett., III, 223-235.

196 L'n^AUE DU XVP SIÈCLE.

Les prélats romains, avant le cardinal de Lorraine, employaient Salviati, cet artiste qui eut toujours un cardinal dans sa vie. Et TArétin veillait aux commandes *, plus heureux avec les peintres qu'avec les sculpteurs. Hormis le Sansovino, ces derniers ne le contentaient point. Et Baccio Bandinelli s'accordait, par un hasard unique, avec Michel-Ange, dans son mépris pour TArétin. Ce Baccio, cet histrion du ciseau, qui se voyait faire le môme reproche d'indécence et de luthéranisme ■ dont on frappait le Buonarroti, ne valait pas qu'on le trattât avec la longaganimité rare dont TArétin avait honoré le maître de la Sixtine : « Mon cavalier, lui fut-il écrit d'un ton leste, encore que se ressouvenir des bienfaits que Ion a prodigués à autrui ne soit point le fait d'un homme magnanime, le plaisir est si grand que je ressens à la fantaisie qui me prend de vous écrire cette lettre-ci, avec laquelle, en même temps que d'une certaine façon je vous remémore notre ancienne amitié, je viens encore vous remettre en mémoire par la môme voie la multitude de ser\'ices qu'à Florence et à Rome je vous rendis, et quand Clément était cardinal, et ensuite lorsqu'il fut pontife, — que j'en éprouve une satisfaction qui ressemblerait assez à celle que me pourrait causer votre reconnaissance envers moi. » Baccio était d'une complexion robuste ; mais s'il lut cette épître à haute voix, il s'essouffla certainement. L'Arétin était en

i. LeU., III, 225. — 2. Miintz, III, iO et suiv.

TITIEN ACCUSÉ D'âVARICE. 197

colère, et ses périodes se gonflaient : « Si pourtant il advenait que la dent de votre conscience vous mordît, de telle façon qu avec au moins quatre ou cinq esquisses de dessins vous me démontriez votre bonne volonté.... Mais non! tellement naturelle vous est l'ingratitude, que d'espérer si petite chose, c'est une folie plus grande que n'est celle de votre présomption, qui s'arroge, avec une fantastique témérité, de vouloir surpasser Michel-Ange! Je vous baise les mains ^ »

L'Are tin, naturellement, connaissait toute la famille des Vecellii, Un parent de Titien envoyait « de Cadore, une lettre, un sonnet, des francolins, des fromages, et des coqs de bruyère ». Le compère, mis en joie, s'écriait là-dessus : « Le beau de toute beauté bellissime, c'est de savoir ainsi faire, avec l'encre, le papier et la plume, non seulement que les choses dites, parlées, écrites, composées, deviennent perles, argent et or, mais encore qu'elles contraignent les princes à vous craindre, à vous honorer, et à vous donner cette droite que César me donna lorsque je chevauchais près de Sa Majesté ' î »

Titien ne fut pas du dîner où l'on mangea le gibier de Cadore ; Paul III le retenait à Rome, où Bembo et Vasari s'étaient institués ses ciceroni. L'Are tin était resté mécontent de son ami ; on lui avait escamoté le portrait de Jean des Bandes Noires, et son propre portrait, destiné au duc de Florence, n'était,

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