DÉSASTRE DU SANSOVINO
Tout en accroissant ses collections, en écrivant, aussi, force billets très brefs qui tombaient maintenant du haut de son autorité, TArétin adressait, vers le commencement de décembre, à Jacopo Sansovino, une lettre d'un ton gai, hardi, qui se terminait par ces mots : « Toute chose est chance et hasard ». Vraie devise d'aventurier. Le mois de décembre n'était pas écoulé, que le hasard et la malechance donnaient leur commentaire à ces paroles. Le plus fameux sculpteur, le premier architecte de Venise, l'artiste qui, depuis les marteaux des portes jusqu'au Palais Ducal, la combla partout de ses ouvrages, le Sginsovino, à cinquante-neuf ans, se voyait emprisonner. La bibliothèque publique, Liùreria Vecchia^ qu'il construisait pour renfermer les livres légués à la République par Pétrarque, par Grimani *, par Bessarion, cet édifice que le Palladio admira si fort, avait croulé par le milieu de la toiture, dans la grand'salle, pendant la nuit du 28 décembre 1545. L'architecte, à qui les gelées d'un hiver rigoureux donnaient ce terrible déboire, fut aussitôt arrêté sur l'ordre des Procurateurs. L'affaire était grave : le maître, dégradé de sa fonction, accablé d'une forte amende, privé de sa liberté, ne pouvait rien pour réparer l'accident : il fallait que la Seigneurie lui rendît les moyens de continuer son
le Tempio alla divina signora dona Giovana d'Aragoriy elc. — Voir Mûntz, III, 66; et Vasari, Vil, 523.
1. Perkins imprima par erreur Grimaldi (I, 283); cf. Yriarte, op. cit. y et Tcmanza, Vita di Sansovino, p. 30.
ouvrage. Danese joignit ses efforls à ceux du « compère » ; mais c'est TArétin qui mena toute la campagne en faveur du Sansovino. C'est le meilleur chapitre de sa vie, qu'il écrivit dans les billets et les épîtres chaleureuses où le plaidoyer pour le malheureux artiste est exposé, repris, augmenté sans relâche.
L'Arélin écrivit d'abord à la jeune femme du maître *. « Commère, ma fille, Dieu est, en vérité, aussi généreux en grâces que subtil inquisiteur du mérite des hommes; et c'est pour cela que Sa Providence éprouve par maintes infortunes leurs âmes, et, lorsqu'elle les a trouvées pleins de constance, va redoublant ses dons. Ainsi, que le bon maître Jacopo se tranquillise au sujet de l'accident de la bâtisse ; tout finira pour lui en une de ces grandeurs! telle, qu'elle le vengera, et qu'il fera envie. Et vous, vous en aurez consolation, jeune femme élue en votre même bonté pour la consolation de sa vieillesse *. »
C'était là de bonnes paroles, faites pour calmer une femme : mais il fallait agir; la dureté, la soudaineté du coup qui frappait le protomastrOy montrait assez combien il était en péril. Puisque à Rome môme, s'il faut en croire Titien, on ne jurait que par l'Arétin, c'était l'heure de mettre en jeu cette autorité'. L'Arélin n'y faillit pas un seul instant; pendant que Bembo, que Mendoza s'employaient dans la mesure de leur pouvoir, il se mit à l'œuvre :
1. Francesco Sansovino était fils naturel Tvoir Albei*o geneaL de' Talti, ap, Vasari, VU, 533).