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DÉBUTS DE L'ARÉTIN A VENISE. 4i
l^asile qu'elle oflrait était sûr, presque inviolable; ce n'était pas encore le temps où, quelque soixante années plus tard, on la voyait livrer au Pape le malheureux Giordano Bruno ^ La Papauté, d'ailleurs, était diminuée, écrasée par le sac de Rome. Elle était à terre. L'Arétin, dans la seconde édition de sa Coriigiana, ne se faisait pas faute de la piétiner : « Où se déroulèrent, demande l'Étranger dans le Prologue, ces farces si charmantes? — Le Gentilhomme : La scène est à Rome, ne le voyez-vous point? là, devant vous, où nous sommes? — L'Étranger :
C'est là Rome! miséricorde! Oncques ne l'eussé-jc reconnue ! — Le Gentilhomme : Je vous recorde qu'elle a purgé ses péchés entre les mains des Espagnols, et grande chance fut la sienne, de n'en pas sortir encore plus mal en point! » Ce ton, à propos d'un désastre qui devait émouvoir, sinon l'ancien familier de Giulio de' Medici, du moins Tltalien et le chrétien que prétendait être l'Arétin, cette légèreté coupable n'est rien encore; il faut lire les lettres au Pape et sur le Pape si l'on veut voir combien large était la tolérance de Venise pour les injures qui ne lui étaient pas adressées. Si le doge Andréa Gritti appelait cela « faire taire l'Arétin », c'est assurément qu'il se contentait des demi-mesures. En mai 1527, au Saint-Père prisonnier, vaincu^ menacé, l'Arétin écrivait ceci : « La justice que met le ciel à corriger les erreurs n'apparaissait pas clai-
i. Revue philosophique, juillet 188d, octobre 1889.
reineni, il fallait votre captivité pour en témoigner. Consolez-vous donc en pensant que sa volonté vous a remis au bon plaisir de César, si bien que vous pourrez expérimenter du môme coup la miséricorde divine et la clémence humaine. » Il y a trois pages dans ce goût, dont chaque phrase bafoue le misérable, exalte le triomphateur, contient une insulte pour Tun et une flatterie pour Tautre *. « C'est, a dit avec une indignation candide un illustre historien de la Renaissance, le sarcasme bruyant d'un diable ou d'un singe*. » Entre des limites d'une aussi vaste étendue, l'Arétin pouvait s'agiter à son gré, sans trouver Venise gênante pour la liberté de sa verve. L'autre bonne fortune, ce fut de tomber justement dans la cité qui convenait le mieux à son talent et à son industrie, et d'y trouver l'arme qu'il lui fallait pour faire sa fortune. Cette arme, c'est l'imprimerie, la publicité large et rapide, la siampa; c'est par ce merveilleux instrument, dont il a le premier senti la force, sinon la grandeur, qu'il va se gagner un palais, une cour, un sérail, la vie opulente et sans règles, et se placer, aventurier maître de l'opinion publique, de plain-pied avec les princes de l'art et de la pensée : il les rançonne en servant leurs intérêts; au-dessus des rois et des seigneurs : il les exploite en les taxant. Venise était, au xvi* siècle.