LES JARDINS DE VENISE
VOUS m'estimiez homme de pécune abondante, je fis voir vingt et deux personnes avec leurs enfants à la mamelle, arrivées à Timproviste pour manger Tos de la pauvre seiche d'où je tire mon encre; et jamais il ne se passe un jour qu'il ne me vienne, sinon plus, du moins tout autant d'affamés. Titien jure que rien ne l'étonné autant que de me voir durer si longtemps à pareille dépense, qui, dans n'importe quel trésor, mettrait menace de faillite *. » A force de prier pour cette dot qu'il recherchait afin de marier Austria, l'Arétin fit sortir du trésor espagnol force deniers, et tira de Philippe II une chaîne d'or*. Était-ce là cette paresse qu'on lui reprochait? « Fermer les yeux n'est pas dormir ' I » Rodilardus le savait bien.
D'ailleurs, s*il est une cité dans le monde où le far niente soit naturel, c'est Venise; et l'Arétin sentait croître toujours sa passion pour Venise : « Si, disait-il au Magnifique Benedetto Cornaro, la Giu^ decca ne méritait d'être admirée, ainsi qu'elle l'est, et pour la beauté de ses palais, et pour celle de ses églises, et pour celle du site, le seul jardin qui verdoie à l'entour de vos nobles demeures en ferait une merveille aux yeux de tous. Car les arbres, dont il est si fertile et abondant, produisent une espèce de fruits si chers, si précieux, si suaves, que le grand ducd'Urbin (j'ai partagé toujours avec Son Excellence ces prunes, ces figues et ces pêches que vous