‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 181 sur 227 · m al culo · texte numérisé non relu

m al culo

Dans un dialogue entre deux gentilshommes se place un éloge de Venise : « L'Italie n'est plus, ce qu'elle était jadis! Où t'en iras-tu? A Ferrare.?.qu'y faire? A Mantoue? que dire? A Milan? qu'espérer? — Je m'en irai peut-ôtre à Venise; j'y fus déjà. Et j'enrichirai ma pauvreté, grâce à sa liberté. Là-bas, du moins, plus d'arbitraire, de favori ni de favorite qui puisse faire assassiner les pauvres gens! Dans la seule Venise, la justice tient les balances égales; là seulement, la peur de la disgrâce ne te contraint pas à adorer un homme qui, hier, était un pouilleux. Qui doute du mérite de cette cité, qu'il considère de quelle façon Dieu l'exalte; c'est sûrement la Cité Sainte et le Paradis sur la terre ! Et la commodité de ces gondoles, si harmonieuses, si aisées! Foin du cheval ! le cheval n'est bon qu'à user les chausses, à désespérer les familles, à se rompre le cou. Où est

la paix, sinon à Venise? Où est l'amour, sinon à Venise? Où l'abondance, sinon à Venise? Où la charité, sinon à Venise? » La scène, comme bien on pense, est à tiroirs ; Andréa Gritti n'est pas oublié, dans une distribution d'éloges, qui comprend jusqu'à ces compagnies d'acteurs volontaires pour qui le Tintoret décorait les échafaudages du carnaval, pour qui l'Arétin écrira la Talanta, Tous les amis puissants de l'auteur, princes ou artistes, François I" ou Titien, Charles-Quint ou Michel- Ange,sont amenés à tour de rôle. Le passage est pittoresque, s'il est médiocrement scénique.

L'Arétin parle à son caprice, et comme un auteur

^ml

deW arte, « Suivant ce que dit le grand Andriano, père de la musique, Venise est Tarche de Noé », dit-il. Sa comédie ressemble assez bien à Venise, quant au mélange et à la confusion des êtres. Don Lope de Sorià , le trésorier impérial , n*est pas oublié, « c'est sur sa courtoise bonté que se fondent les espérances de Pierre TArélin ». Flaminio a des lettres de « Monseigneur de Baïf, vase des bonnes lettres ». Arrivent encore la fameuse chaîne de cou, les coupes d'or. C'est un boniment prestigieux.

Un trait vient terminer ce singulier troisième acte dans la farce du dernier ordre. Il y a un médecin supposé, type ridicule qui viendra s'échouer, hélas I dans le théâtre même de Molière, et la plaisanterie, qu'il embrouille , descend jusqu'à cette terreur ressentie par la vieille Macette au seul nom des Turcs; a-t-elle pas entendu dire qu'ils empalaient les dames? Ni son ftge, ni sa condition, ni son expérience n'arrivent à la rassurer.

Il est singulier de voir, au quatrième acte, l'action rester lente malgré la liberté d'un dialogue chargé de cocasseries.

Les courtisans romains sont toujours insultés : « Ils font les impériaux, comme si le roi de France avait cure de pareils drôles, de semblables poltrons, indignes même de panser les chiens de Sa Majesté ! »

Il y a un menteur, Parabolano, qui est un des principaux personnages; mais, à vrai dire, tous les acteurs de cette intrigue sont, du plus au moins, des menteurs. L'Arétin ignore la variété des carac-

â86 L'ITALIE DU XVI" SIÈCLE.

tcres; il ne soupçonne point qu'à patauger parmi ces intrigants, ces larrons, ces chevaliers des pires industries, tous tirés du môme sac et faits sur le même modèle, l'intérêt se perd et s émousse. L'uniformité dans Tignoble est aussi fastidieuse que le parti pris de la vertu; de plus, elle répugne.

Et la comédie s'embarrasse dans les billevesées. La vieille Alvigia mêle effrontément les bribes du Pater nostcr et de TAve Maria aux propos les moins catholiques. La scène est agencée suivant le procédé des macaronées ; c'est cette manière, que Rabelais élèvera jusqu'à la farce triomphale, d'entrelarder et de farcir le verbiage le plus profane avec des prières vénérées, afin que jaillisse le rire aux dépens des choses saintes. Il y a de tout, la plus abjecte facétie * et des scènes de vol, dignes de Pulcinella, — ou pareilles à Ruy Bios, et aux Marrons du feu, si l'on veut. Il y a des scènes où l'on berne le naïf qui aspire aux honneurs de la cour, en lui présentant, tour à tour, un miroir qui le défigure, et un autre miroir sans défauts où il se voit au naturel. L'Arétin a visiblement écrit tout ce qu'il lui passait par la tête, sans choix, sans ordre, sans rien qui sauve l'énormité du point de départ. C'est bâclé, mais c'est curieux, parce que dans ce pêle-mêle il y a de la verve, du trait, et des croquis de mœurs perdues.

Le cinquième acte commence par un mot qui ressemble à la prétendue parole de Rabelais mou-

\. Se. X, réplique "*.

ranl : « lo son fuori d'un gran forse ». « Me voici hors d'un grand peut-être, » Dans le reste, la bouffonnerie est déchaînée. Tandis que Maco le provincial est chez sa belle, en train de pousser les soupirs les plus accentués, après tant de traverses qu'il a subies, le peintre et son acolyte, déguisés pour lui faire peur, lo font sauter par la fenêtre, « en juppon ». Un boulanger sort vôtu avec les habits de sa femme, et la femme prend les habits du mari. Quant aux vocables, « vacca » est le plus bénin.

Une nouvelle diatribe contre la cour est heureusement interrompue par une querelle entre le ruffian et la procureuse. On reconnaît dans les griefs accumulés par le Rosso la vieille tradition romaine : ce « cliens » du xvr siècle se plaint de la « sportula » comme peut faire un personnage de Juvénal ou de Martial. N'cmpôche que TArétin déclare « cette aventure, cette si belle comédie, capable de faire honneur et matière à cent comédies ». Çà et là, quelques maximes à la manière de Scapin : « C'est chose connue de tous, que celui-là seul est le maître de son maître, qui tient les clefs de ses plaisirs et appétits ». Sur la fin, les acteurs arrivent en paquet, hors de tout bon sens. Un joli mot, c'est celui d'un juif : volé, bàtonno, dépouillé, l'Hébreu prononce, comme Panurge, un « patience! » qui en dit long. Et tout s'achève, parce qu'il faut bien terminer, par un éloge des cornes et des êtres porte-corjîes,depjais la licorne jusqu'au limaçon.

Il existe, dans les archives de Florence, utic pre-

mièrc ùdiiion, sinon autographe, du moins corrigée par la main de TArétin. Elle dut être composée entre février et juillet 1525, entre la bataille de Pavie et lattentat de délia Volta. Un vendeur d'histoires y vient crier « la prise du Roi »>, de ce roi si bien loué dans la version publiée ensuite. Il y a plus d'une variante entre ce texte et celui de la pièce refondue et imprimée. Il serait désirable que l'on fît une édition variorum, du petit ouvrage, curieux pour les origines du théâtre moderne, curieux encore pour la personne de l'auteur '.

Les archives ducales des Gonzague conservent cette lettre de l'Are tin à l'ambassadeur Mala testa' :

« Seigneur ambassadeur, que Votre Seigneurie, avec son ordinaire diligence et obligeance, veuille bien, pour l'amour de moi, écrire à Sa Seigneurie qu'EUe m'octroie L écus. Et, de par Dieu, je lui en aurai obligation à jamais. Et dites-lui que son Excellence n'a pas été médiocrement admirée par les personnes qui ont vu le poignard et les présents'.... Que Votre Seigneurie écrive à M. Hipolito Kalandra, qu'il vous envoie la comédie du Mareschal, sans faute, en lui disant qu'elle a été demandée par un assez grand nombre de gentilshommes. Et je suis

de V. S. le serviteur*. »

1. L'opuscule est au Cod. Magliabecchiano, Cl. VU, P 84, dit M. Luzio, à qui l'on doit ce renseignement {op. ci7., p. 2).

Page 1