MOLIÈRE ET L'ARÉTIN
nom même de Y Hypocrite : elle a le mérite de poser ce type au moment et dans le milieu qui pourrait lui donner le mieux sa monstrueuse puissance : par bribes, un peu partout, et, dans plusieurs endroits, par de longs passages, TArétin fournit la matière, les termes mômes que Tartuffe, qu'Orgon reprennent*; jusqu'à la silhouette de Timposteur, avec son petit collet, son air sournois, son dos arrondi, des patenôtres à la bouche et le bréviaire sous le bras , elle est ici , c'est TArélin qui Ta crayonnée; débarrassez la redoutable image de ces intrigues parasites qui sont dans YHypocritc, ôtez les Ménechmes, qui entravent et faussent la pièce : gardez seulement, étendez dans le fond et resserrez dans la forme cette suite de trames obscures qui emprisonnent une famille dans les rets du parasite et du fourbe.... Mais je m'arrête : il est périlleux de pousser loin ces sortes de problèmes, il ne faut pas exagérer les dettes du génie.
Ce que Ton peut seulement dire, c'est que Molière, ami et imitateur des Italiens, a pu connaître, à Lyon par exemple, cette pièce et d'autres pièces de
i. Voir sur ce sujet : Molière e il suo Tartuffe, dans la Nuova Antologitty Rome, 1882, t. LXU, p. 393-41 i; et une analyse très poussée au point de vue spécial de Timitalion moliéresque, dans Molière et la Comédie italienne, par Louis Moland, Didier, 1867, in-8, chap. xii, p. 209-224. M. Moland conclut que « les analogies et les dissemblances entre l'œuvre de l'Arétin et rœuvre de Molière sont très sensibles • (p. 222); et un moliériste allemand déclare que • bien décidément VIpncrito est une des sources du Tartuffe •. (Molière' s Leben undwerke, von Mahrenholtz, Heilbronn, 1885, p. 154.)
l'Arc^lin, par les Gelosi, C*est, aussi, que Molière Wquenla, durant son séjour en province, le Dauphinois Nicolas Chorier *. Et Chorier, érudit et lilti^raleur de plus d'un genre, s'il avait mainte raison secrète, — les dialogues sotadiqucs en font foi, — pour apprécier la littérature cachée d'un Arétin, pouvait bien aussi posséder ses comédies; il les livra peut-être à ce liseur infatigable qui revint conquérir Paris avec des plans de comédies, avec des canevas trouvés un peu partout, et dans lesquels rien ne manquait parfois, sinon la vie même et le lustre qu'y devait mettre son génie. Enfin, c'est dans le Dauphiné, c'est à Grenoble que parut au xvii^ siècle la seule pièce de théâtre où l'Arétin est mis en scène *.
C'est encore sur les instances du duc d'Urbin que fut composée cette comédie du Philosophe, si difficile à retrouver. L'Arétin la fit imprimer à Venise, avant que le duc l'eût agréée à Pesaro. Il s en excusa dans sa dédicace « au prince magnanime » '.
La scène est encore dans Rome. Messer Plataristotile est un philosophe à la Marphurius. Mais c'est aussi un pantin, sans cette logique d'un personnage où Molière a mis son empreinte. Dans le premier
!. Mesnard, p. 12i et suiv., p. 349 et siiiv., et t. XI, p. !93. D'après tout ce que rédileur relève concernant les imitations, il semble que Scarron et l'Espagne aient fourni surtout à Molière des traits de détail. On peut juger si l'Arétin n'a pas donné mieux et plus.