‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 195 sur 227 · Leoni · texte numérisé non relu

Leoni

cloches peuvent sonner; il les laisse sonner à Taise, et demeure dans son bon lit. « Encore n'est-il pas possible de tout dire, insinue-t-il; si, comme je vous ai dit, vous saviez ce que je ne puis dire, vous me tiendriez pour muet, de ne rien vous avoir dit d'autre. » 11 vit en Pococurante, loin de tous ces dangers. « C'est une douce félicité, de vivre avec l'esprit rassis. Et la preuve, c'est que j'ai accoutumé de ne pas plus m'occuper de Sa Majesté Très Chrétiennêque de Sa Majesté (^lalholique. Je loue la paix qu'Elles observent, et je n'ai point blâmé la guerre, parce qu'il ne me va point déjuger le tort et le droit de l'une ou l'autre Majesté. »

La cour de Rome est « unporcite, une porcherie », où le mérite s'atrophie. A la bonne heure, si c'était la cour des Médicis : « Messer Marco Bracci, dit L. Dolce, le très noble homme, délices de l'amitié, joie de ses amis, et personne excellente, m'a raconté, mais comme un prodige, que la Très Illustre Épouse du terrible et invaincu Seigneur Giovanni de' Medici, à la cour de son fils, fait laver et raccommoder les chemises des serviteurs, et veut que, ce que mange et boit le duc Cosme, eux autres en mangent et boivent également » '.

Mais ces exceptions, et la bonté de certaines princesses en particulier, n'empochent pas que toutes les cours ne se ressemblent en somme. L'habile homme couvre de fleurs princes et princesses, individuellement, mais sans pour cela démordre de son

1. Voir la Belazione de V. Fedeli, ap. Baschct, les Princes de VEurope au XVI* siècle, p. 135 et siiiv.

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propos. Quant aux gens de la cour romaine, ce sont « les histrions de la tragédie chrétienne, et, qui feint le mieux la bonté, c'est le plus ambitieux ». Us placent à usure deux années d'humilité, de pauvreté, pour devenir puissants et riches durant tout le reste de leur vie. Fausse monnaie, que ces gens-là! « Un honnête homme est à la cour comme un poisson dans la friture! » Au lieu que Thomme d'étude, s'il est dévoué à la science « comme un soldat », conduira noblement sa vie vers la gloire. Il trace le devoir et la règle à l'homme de pensée, et l'oppose aux vilenies du courtisan. Que, seulement, l'homme de lettres sache le bienfait du grand air, ne se renferme point à l'excès et ne s'abrutisse pas à trop lire. L. Dolce fait un éloge des Ragionamenti, si utiles et profitables à l'esprit.

L'entretien finit en sermon. Toutes ces peines, tous ces soins que l'on donne à la cour terrestre, c'est à la cour céleste qu'il convient de les consacrer, c'est au Roi des rois qu'on devrait les offrir. Sur ce thème, qui annonce i'hagiographe, Giustiniani déroule une édifiante, une ample homélie. Mais Marcolini, qui rentre, frappe à la porte, et le « discours du divin Pierre l'Arétin sur les cours du monde et la cour céleste » s'interrompt : on va recevoir le maître du logis.

Cet entretien sur la cour offre un double intérêt : intérêt de mœurs, en ce qu'il permet de pénétrer dans les régions intimes, autant qu'inférieures, de cette société; intérêt spécial pour l'auteur, qui

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révMe avec une barbare vigueur sa manière do dompter les princes et les grands, en se faisant craindre, et qui n'a jamais entonné plus fortement son chant de triomphe et de défi contre Rome et contre les puissances. Le petit traité de Francesco Priscianese donna des renseignements précis sur les dépenses et le gouvernement d'une maison seigneuriale à Rome; TArétin répète Técho delà domesticité, reproduit les chroniques de Tantichambre, et les chiffres de Priscianesc s'animent grâce à lui *.

L'Entretien qui termine le volume et toute la série, montre une de ces dédicaces à escopelle que le bon Priscianesc flétrissait dans son avant-propos, adressé au Magnifique Cola de Benevento *. C'est une suite daigres reproches au Prince de Salerne, qui payait mal, n'observait point ses promesses. L'Arétin mettait Titien de la partie, il se plaignait ({u'un homme bien né ne sût pas mieux garder sa foi, et tenir ses livres à jour. A quoi le mal d'une pareille attente serait-il comparable? Après avoir beaucoup cherché, et célébré, chemin faisant, la pauvreté pleine de dignité dans laquelle il prétendait vivre, l'Arétin se résolvait à se comparer avec un joueur qui a mis sa fortune sur une carte : et cette carte ne sort point ! « Voilà pourquoi j'ai composé sur la matière du jeu cette œuvre que présen-

1. Voir F. Priscianesc, Del Governo délia Corle d*un signore in Roma, 1513, in-l:2. Réimpr. à Cittâ di CasleUo, i)ar S. Lapi, en 1883.

2. Op. cit.^ p. xviii. Voir aussi la Préface de M. Lorenzo Bartoiucci à la réimpr. de 1883.

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temenl je vous dédie, et ainsi j'espère obtenir de vous, par le mérite de ma patience, la récompense que le joueur obtient du ciel, en échange de la sienne. » Cette dédicace est du 25 mars 1543.

Il n'est pas besoin de tirer si péniblement le prétexte de cette composition nouvelle : on l'explique aisément; l'Arétin, enhardi par le succès des précédents Entretiens, est, un matin, à son pupitre de bois, devant son encrier. Autour de lui, sur une table où « certaines nymphes galantes » les ont laissées, les belles cartes, peintes et dorées par ce Padovano que ses lettres remerciaient déjà voici deux ans passés. Qui faire parler, ce matin?

L'imprimerie réclame, le public, qui n'est pas encore blasé sur l'invention nouvelle et sur la joie de déchiffrer la lettre moulée, s'impatiente et gronde, l'influence diminuera si l'on ne le tient en haleine. Vaille que vaille, il faut trouver. Les cartes, qui sont là, suggèrent une fantaisie, un dialogue à la mode de ce Lucien que L. Dolce prônait l'autre soir : on fera parler les tarots avec leur enlumineur. Et l'improvisation s'enfle, déborde en quatre cents pages *.

La scène est donc entre le Michel-Ange des tarots *, et les cartes elles-mêmes. Le Florentin Padovano était, on le sait, un artiste; car en ces temps-là, les

4. Des extrails ont été traduits sous ce titre : Sept petites nouvelles concernant le jeu, etc., extr. de l'Arétin, par Philomneste junior (G. Brunet), Paris, 1861, in-12 avec portrait, el une autre brochure sous un titre analogue a été donnée en 1875 par J. Morlini.

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