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Andréa Mantegna môme ne dédaignèrent pas de peindre un jeu de tarots. Les cartes parlent à leur peintre : celui-ci ne s'en étonne qu'à demi, car il les tient pour venues de Satan. Nous sommes, lui disent-elles, celles en qui se viennent refléter toutes les passions du monde. On mange du pain pour vivre, et Ton vit en jouant. Le pain et les caries, tels sont les deux fondements de la vie. Les cartes ne sont point filles de Belzébuth, mais de Palamèdc : « Ah ! riposte le Padovano, n'étant point nées du diable, vous ne pouviez venir que d'un Grec! » Mais les cartes prétendent donner de bons conseils, et l'habitude de bien supporter la fortune et de tolérer les revers avec constance. Eh quoi! voici que leur fabricant môme les accuse de favoriser tous les vices I mais le marchand et le joueur, quant aux vices, peuvent se donner la main, et, par sa nature aventureuse, le joueur s'élève beaucoup au-dessus du marchand. Le joueur est supérieur au solitaire : s'il perd le manger et le dormir, ce n'est point comme ces solitaires qui font semblant de se donner la discipline : c'est pour les cartes! Et c'est justice, car les tarots sont l'abrégé du monde : chacune de leurs figures est l'image d'une puissance, humaine ou surnaturelle. Suit le détail de ces figures diverses, qui composent, suivant les Romalis, « le plus ancien livre du monde ». On connaît ces anciens tarots, où l'on voit le soleil, la lune, les planètes, le pape, l'empereur, le roi de bûton et le reste. Suit une allégorie confuse, vrai remplissage

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théurgiquc, narrant un banquet céleste auquel assistèrent le Destin, le Hasard, le Sort et la Fatalité. « C'est dommage, Boileau, que tu n'es point entré » dans la littérature italienne : il y avait là une riche proie, c'est d'un mauvais goût triomphal. On blûme la fortune, « la comprenette vaut mieux que tout le pédantisme livresque ». Sans les cartes et sans l'amour, que serait le monde? Mais le jeu est plus fort que tout, et que l'amour, et que la fièvre même. Les cartes n'ont-elles pas une puissance étrange, elles qui « ravissent, à leurs amants, et leur esprit et leur âme » et qui les détachent de tout? Elles enseignent la dissimulation, l'intrépide sang-froid. Telles sont les maximes qu'on peut retenir au milieu du pire fatras anecdotique.

Au passage, un salut au beau-père de Vasari, « Francesco Bacci, l'un des plus agréables et des plus splendides gentilshommes qui oncques furent et seront en Arezzo ».

Qu'est-ce que les ambitieux? disent encore les cartes; de grands joueurs, qui jouent le monde! Le Padovano, pris d'enthousiasme, annonce qu'il incitera « Bronzino, peintre de mérite, à colorier sur la toile l'immortalité des cartes » et décrit l'allégorie qu'il imagine. Les cartes, puissances insaisissables et invincibles par les contraintes et les châtiments ordinaires, ont fait, avec les Espagnols, la conquête des « îles trouvées dans les Indes par l'empereur ». Elles ont civilisé les nations. Les enfants mômes les aiment. Il est aussi rare de voir

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les gens s'abstenir du jeu que du vin. Le sommeil, le jeu, voilà les deux grands biens de la vie, la panacée. Les caries vont « de villa en villa, de bourg en bourg, de roche en roche, de castel en caslel, de terre en ferre, el de cité en cité ». L'homme savant aux cartes est le vrai savant; foin des pédants; « si (lalien, Arislote et Bartole avaient prc^sentemenl ouï ce que ces gens-là ont dit de leurs livres, ils se seraient di»sespérés ». Aussi les étudiants, toscans, napolitains, lombards, sont-ils assez vile arrachés par le jeu à ces balivernes qu'ils étaient venus apprendre. On peut bien faire parler les caries. La tour (la fameuse « lurris prospicua » d'Apulée) ne parle-l-elle pas à Psyché? les Nues, à Socrate?la proue du navire, à Ulysse? le coq de la fable, au chai?

C'est grAce à la commune passion pour les cartes que les landsknechts impériaux et les gens d'armes du roi de France font armistice. Le jeu fait voir à nu les caractères, tout comme la lutte ou lescrime.

Bref, ces bonnes cartes arrivent à rabâcher, ainsi que c'est la coutume lorsqu'on parle trop. El le Padovano lui-même, admirateur de leur faconde, ne peut se tenir de remarquer : « Vous m'avez dil, redit, cela ». Elle*? déplorent la corruption de la cour romaine, qui les laisse bannir par l'hypocrisie. « Tous les gens de mérite sont de pratique aimable, el de langue libre. » Les grands soldats, comme Marc-Antonio Colonna, comme Giovanni de' Medici, victimes tous les deux de celte damnable artillerie, furent de grands joueurs. Leur trépas a <* enlevé à

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