NAISSANCE DE L'ARÉTIN
(l'un Irait le caractère des fils d'Arezzo *, à travers les imprécations qu'il lance à toutes les villes qu'enferme le cours de l'Arno :
Virtù cosi per nimica si fuga
Da tutti, corne biscia, pcr Bventura
Del luogo, o per mal uso che gli friiga :
Ond^hanno si mutata lor natura
Gli habitator de la misera valle,
Che par che Circe gli havesse in pastura.
Bottoli trova poi vcnendo giuso,
Ringhiosi più, che non chiede lor possa :
Et à lor disdegnosa torce'l muso *,
Cette nature de roquets, bottoli, définie par le poète florentin avec tout l'écrasant mépris du citoyen de la métropole envers une cité sujette et rebelle, ce fond hargneux des Arétins est prouvé par la plupart de ceux qui devinrent célèbres. Vasari, pour nous en tenir aux contemporains de l'Arétin, a laissé le trésor sans prix de ses biographies : mais avec quelle prudence n'en faut-il pas user? Leone Leoni fut un rare et vigoureux artiste : est-ce trop dire cependant, sur les actes de l'homme qui fut tour à tour galérien
1. Dante, on le sait, avait coml)atlu contre les gens d'Arezzo. « In the ycar 1280, the one precceding the dealh of Béatrice, Dante served with the foreraost cavalry in the great battle of (^laniftaldino, on the eleventh of June, when the Florentines difeated the people of Arezzo. • D. G. Rossetti : Dante and his circle, London, Ellis and Elvey, 1892, in-8, p. 3.
2. Purg., XIV. Jean Villani disait au contraire : « 11 sito e Taria d'Arezzo gênera sottilissimi ingegni », et Michel-Ange, né au château, très voisin, de Rocca Caprese, disait à Vasari : • Giorgio, se io ho nul la dà buono nell' ingegno, épli è venuto dal nascere nella sottilità delTaria del vostro paesc ». Pétrarque, Concini et Gui, l'inventeur de la gamme, étaient d'Arezzo.
et sculpteur de César, que de l appeler un Cellini exaspéré? Parmi les lettres de TArétin, qui se fit à Venise le centre et le conseil de tous ses compatriotes, maintes et maintes sont consacrées à calmer les terribles roquets, à les tirer d'un mauvais pas, à détourner la correction que leurs manières agressives, mal soutenues par leur courage et leur force, ne manquaient pas de leur attirer, dans un siècle où Ton avait la main prompte et lourde.
L'Arélin naissait dans celle cilé querelleuse, le 29 avril 149:^ *. Les érudils, dont les ardeurs sont inexplicables, ont furieusement disputé pour savoir quel élait son père; étrange problème, insoluble, et peut-élre bien pour la mère elle-même du personnage. On Ta fait successivement naîlre d'un grand de la cilé, Pielro Bacci : il serait alors un bAlard ; ou d'un cordonnier ■ : sa naissance deviendrait légitime en s'abaissant. Le cordonnier paraît bien être le plus probable. Pour s'en tenir à ce qui est incontesté, sa mère fut une certaine Tita ou Catherine, femme du populaire. Elle était d'une grande beauté. L'on en peut apprécier encore , puisqu'on lui frappa des médailles comme à une reine ou princesse ; d'ailleurs, elle avait été peinte dans une église
1. Dans la maison ■ humble à deux étapes, de deux fenéires chacun », qui porte le no 19, via San Vito, et l'inscription : - qui nacque etabito Pietro Arelino -, avec la fausse date 1493.
2. Luca. Cf. Luzio, La famif/iin di P, A., Giornale storico délia letl. it., l. IV, p. 361 et suiv. V. Gamurrini, Istoria geneai. délie famifjlie nobili toscane et umbre. Florence, 1073, in-4, t. III, p. 318-333.
lorsque lAreiin tut uiustrc, ii ciomanuait û Vasan de lui procurer une copie de l'ouvrage, il cerliiiait la ressemblance de celle peinture. Tila ful-elle vertueuse? on l'a soutenu avec moins de vraisemblance que de passion. Une preuve de sa parfaite lionnëteté serait, dit-on, qu'elle Tut choisie justement pour un modèle de madone; il faudrait d'abord di'montrer qu'au xvi» siècle sinon en d'autres temps, sculpteurs ou peintres allaient chercher dans leurs modèles une autre sorte de vertu que la bcautt^ physique.
L'Arélin ne demeurera pas fort longtemps en Arezzo. C'est tout au plus s'il y put voir les premières années du xvi' siècle. A peine adolescent, il quittait sa ville natale; la légende le fait s'expatrier par force, à cause d'un sonnet sur les indulgenres; il aurait ainsi débuté par blesser, dans ses œuvres vives, celte Papauté qui fut si souvent, par la suite, la cible de ses flèches les plus acérées. Les vers d'écolier que commettait l'Arélin devaient avoir même valeur que ses poésies d'homme fait; ni plus ni moins. Il ne fut jamais poète : ses vers, le plus souvent méchants, étaienl aussi de mauvais vers. L'enfant précoce dut avoir, dès le premier jet, de la verve el de l'audace; de style poétique, il n'en posséda jamais l'ombre,
I. Cf. UU. deU'Aretino, V, 65, tli. L'Ariitin (lisait h Vasari que le deasin, que la couleur du tableau étaient médiocres, t embellis par une copie faite de sa main.
Le fugitif n'alla pas loin. Il s'arrêta sur le chemin (lu Sud, à IVrouse. Il y fut heureux, il la nommait « le jardin où fleurit sa jeunesse ». Il fut relieur, peut-être, il assembla ces feuillets d'imprimerie qui devaient bientôt lui servir d'unique instrument pour sa puissance et pour sa renom mcV. Ce qui est bien plus important, il fut peintre. Il y a certaine anecdote, qui le montre fuyant Pt^rouse comme il avait dû fuir Arezzo, et pour un péch(^ v('»niel : se trouvant seul en face d'un tableau qui figurait sainte Madeleine à genoux aux pieds du Sauveur, il aurait mis entre les bras étendus de la sainte un luth, qui fit scandale. Cependant, sainte Cécile seule aurait eu le droit de se plaindre qu'on eût donné ses attributs à Méryem de Magdala. Mais il y a mieux que ce conte pour assurer que l'Arétin pratiqua la peinture.
Un érudit, de la pléiade des Baschet et des Luzio, M. D'Ancona, travaillant à l'histoire de la poésie populaire italienne, découvrit à la Marciana un petit livre intitulé Opéra nova del fecundissimo giovaiie Pietro Arethio, zoè stramboftiy sonetti^ capitoli^ epistole^ barzelletle cd una desperata^ imprimé à Venise par Nicolo Zopino le 22 janvier 1512. Après quelque hésitation, l'on put affirmer que l'auteur de vingt ans, qualifié ailleurs de « studieux en cette matière et en peinture », était bien Pierre l'Arétin, l'Arétin par excellence. Il n'avait pas attendu longtemps pour occuper ces imprimeries vénitiennes qu'il fatigua si fort dans la suite. C'él^ait bien lui, le peintre-poète; car les Diarii de Marin Sanulo, vingt
années après, mentionnaient un placard injurieux affiché sur une colonne du Rialto au mois de novembre. Berni nous avait appris que TArétin fut relieur; Tauteur anonyme du libelle confirme qu'il avait été peintre. La biographie du personnage est faite par ses ennemis.
O quanto ti saria più frulto c lodo Non havessi lassato il tuo pennello Se pyntor fustù un tempo, comc io odo,
disait rinvective, qui prédisait à TArétin une mort de vagabond et de mendiant, sous un pont *.
Il faut retenir de ceci que TArétin fut peintre, et sans doute peintre passable. On peut croire que cet enfant de la Toscane, enfant prodigue à tous égards, n eut rien de la délicatesse et de l'intense caractère qui, dans les siècles disparus, avait mis sur Tart de cette contrée d'élection une radieuse auréole. Mais, bien différent en cela de presque tous ses successeurs dans la critique d'art, il connut le métier avant d'en discuter les détails et d'en écrire les termes. Il mania les couleurs, il pénétra les difficultés du dessin, avant d'apprécier les tableaux et d'en juger les auteurs. Lorsqu'il donnait à Titien des louanges excessives, du moins ne les prodiguait-il point à faux, ou avec maladresse. Les artistes savaient à merveille qu'il était, entre eux et. les princes de la puissance ou de l'argent, un courtier avide; mais
I. Diarii. Cod. Marc. Cl. IX, il. 359. a. c. 21 i. — Ibid. CL, XI, it. N. LXVI. a c. 435. r.
il ne leur fut sans doulc pas indifférent de trouver dans le plus cupide des agents d affaires un ancien confrère et un expert. Si profond; et presque toujours si légitime que soit le mépris du créateur pour le critique, la clairvoyance et les connaissances spéciales de celui-ci peuvent au moins rendre les rapports plus faciles et diminuer les raisons de froissements. Or, non seulement TArétin abondait en gros éloges, sonores, redondants, capables de satisfaire même une vanité de peintre; mais il savait discerner les termes convenables à chaque maître, saisir le caractère propre des ouvrages, quitte à jeter sur un fond de jugements vrais tout le clinquant d'un style, outré même pour un cinquecentiste et podr un Italien.
En lol7, le peintre relieur, ou le relieur devenu peintre, descendait les collines de Pérouse, et s'en allait où va le Tibre, vers Rome. Il dut cheminer à pied jusqu'à la ville papale. Sans regretter peutêtre la cité de l'art, qu'il venait d'abandonner, il arrivait dans la capitale des Pontifes avec l'amertume et la honte d'un piètre équipage. Toujours il eut mauvais souvenir de ses années à la « Corte », il ne perdit aucune occasion de témoigner son implacable ressentiment envers qui l'avait retenu dans un rang indigne de lui. Ses œuvres littéraires montreront tout un dialogue, un de ses meilleurs, qui tourne sans trêve à la satire, en décrivant la vie de cour et les personnages de cour. Et pourtant, l'Arétin s'attachait de prime abord au service des
Médicis, il savait se glisser bientôt parmi les gens de Léon X ; après la mort du Pape, il était accueilli par le cardinal Giulio, celui qui devint Clément VII, celui qu'il insultera si grièvement au plus fort de ses disgrâces. Il avouait que Léon X l'avait « gratifié d'une somme royale de deniers ». Il aurait voulu probablement une somme « papale », ou bien, comme il arrive, la reconnaissance suivit les deniers dépensés; car il s'écriait : « J'ai perdu sept années avec les papes Médicis ».
Entre temps, Rome le prêtait à Mantoue. Et dès ce moment, grâce aux recherches des Français dans les archives du duché *, à celles aussi que poursuivent les Italiens, on peut suivre pas à pas et en grand détail l'existence de l'Arétin, jusqu'au temps où son exil de Rome et sa renommée croissante le placent au plein jour de Venise et dans le monde éclatant des empereurs, des rois, des princes, des artistes et des lettrés.
L'Arétin, à Rome, se perdait, malgré ses facultés précoces , parmi le nombre des courtisans qui avaient comme lui les dents longues , la langue prompte, la main ouverte, mais qui de plus possédaient pour l'éclipser une hardiesse physique et le goût de batailler, lesquels lui faisaient entièrement défaut. Pareil à son contemporain Panurge, il professa toujours l'horreur naturelle des coups. Or, au
1. Pour toute cette partie, cf. Armand Baschet : Doc. inéd., publié dans l'Archivio storico italiano, série 111, t.*lll, partie II, p. 105-i30, année 1866.
iO L'ITALIE DU XVIO SIÈCLE.
milieu de la bagarre d'intrigues et d'intérêts qui s'agitait dans une cour nombreuse, il fallait payer de sa personne pour arriver et pour se maintenir. L'Arétin, qui aimait à mordre, mais qui ne savait pas se battre, finit, on le verra, par éprouver une grave mésaventure : il ne revint jamais s'exposer à pareil péril; comme les animaux couards et hargneux, il fuyait obstinément la place où on l'avait battu.
Il y avait pourtant plusieurs années qu'il végétait à Rome, lorsque son deuxième patron, le cardinal (iiulio, le prétait à Frédéric II de Gonzague, mar- (fuis, puis duc de Mantoue. Le généralissime des troupes pontificales, le prince guerrier et courtisan qui devait voir ériger son marquisat en duché, sept années après, par la grâce de Charles-Quint, s'ennuyait dans sa résidence, en ce mois de février 1523 : il avait demandé au cardinal son compère un homme qui sût l'amuser. A grand'peine, Giulio de' Medici se sépara de l'Arélin. Le personnage s'était fait connaître à Rome par sa terrible faconde, par des placards qu'endossait Pasquin, peut-ôtre déjà |
par quelques-uns de ces Giudizi^ macaronées satiriques en manière d'almanachs, fort à la mode à répoque et qui furent, à Lyon, le début de Rabelais quand il composait pour Sébastien Gryphe ou pour Etienne Dolet des Paniagruélines Prognostications.
Sans avoir tout l'éclat dont elle resplendit pendant le temps de la première Renaissance, la cour de Mantoue, dépouillée de ses plus grands artistes.
LES PREMIÈRES ANNÉES DE L*ARÉTIN. il
n^élait copendanl point trop déchue : si Mantegna nétait plus là, Jules Romain avait commencé la série de ces travaux d'art, variés, presque universels, qui dotaient la ville des monuments de tous ordres; la marquise Isabella d'Esté, renfermée, en sa qualité de douairière, dans le studiolo embelli par les maîtres de tous les genres, faisait sentir de loin son exquise influence. Frédéric II, comme ses pères et ses ancêtres, recherchait les artistes, aimait les lettres, collectionnait les antiques, les moulages et les copies d'oeuvres précieuses. Ce gentilhomme, <[ui lui avait déjà recommandé Jules Romain, ce modèle des diplomates et des écrivains nobles, Baldassar Castiglione, avait été cette fois encore l'intermédiaire entre le prince et le cardinal Giulio : l'Arétin arrivait de Rome sous les auspices de l'auteur délicat du Cortegmno.
Le protecteur, le protégé, feraient un contraste singulier, si l'on voulait pousser, toute révérence gardée pour Castiglione, le parallèle entre le parfait « honnête homme », comme on dirait au prochain siècle,et l'aventurier littéraire : passer du Cortegiano de Castiglione aux Dialoghi délia Corte de l'An' lin, c'est arriver brusquement d'un cercle, raffiné, soucieux de toutes les beautés de l'esprit et des mœurs, à l'antichambre ou à l'office retentissant des quolibets, des racontages , des brocards échappés à la valetaille. Entre la cour polie, charmante, le cénacle d'une province aux coutumes tempérées et galantes, telle que l'ambassadeur d'Urbin l'a dépeinte, et le
spectacle de la cour romaine vue par les étagef^
inférieurs, décrite d'après les propos et les rancunes
des gredins ou des cuistres — c'est la peinture de
l'Arétin, — il y a toute Tétendue d'un monde. Il faut
connaître l'un et l'autre, tous deux sont curieux et
vrais. Quant au style, le bel habit dont Castiglione
revêt sa pensée élégante et fine, celte prose assez.
analogue au parler des gentilshommes de lettres
qui renouvelaient, eux aussi, et fixaient la langue
française dans le même temps, celte phrase sobre
et cadencée n'a rien de la torrentueuse improvisation
où se lâchait l'Arétin. Ce fijj pourtant Baldassar ^
Castiglione qui ouvrit à Pierre l'Arétin la cour du »
marquis de Gonzague.
Il est curieux de regarder, l'un auprès de l'autre, les portraits de ces deux hommes. Tous deux sont peints par les premiers maîtres : Castiglione par Raphaël *, l'Arétin par Titien. Les graveurs — si l'on n'a sous les yeux que des gravures — sont Marc Antoine ou ses rivaux. Les costumes et les coiffures se ressemblent: sur les deux têtes, dont la barbe est façonnée de môme en éventail, et les traits orientés i
de môme manière, c'est un chapeau semblable, le large escoffion à coiffe et à deux étages, richement ouvragé au xvi® siècle, et qui, dans VÉtourdi, quelque cent cinquante ans plus tard, deviendra le couvre-chef démodé de la canaille. Mais, si les deux images, vues de loin, sont pareilles et montrent deux