Au Louvre
personnages d'une époque toute voisine, la différence des esprits se retrouve dans les visages , lorsqu'on les examine. Voici le regard ferme et calme, la mine haute et bienveillante, Texpression contenue du gentilhomme; et cet autre, avec l'impudence de ses larges veux à l'éclat exagéré, l'audace de sa bouche sensuelle et vorace, son air de retire ou de forban, c'est l'aventurier littéraire, écume de la populace, plus puissant peut-être que l'homme de compagnie et d'intelligence raffinée, en raison même de ses vices, et fait pour lui plaire, par contraste, par cette perversion qui pousse les meilleurs et qui les attire vers qui leur ressemble le moins.
Frédéric II, que son exil dans sa province rendait sans doute indulgent , fut conquis , du premier moment. Dès la lettre de remerciement, alors qu'il accusait réception, si l'on peut dire, de l'Arétin au cardinal, il reconnaissait dans son nouveau commensal « l'élégance pour composer et dans tous les discours divers ». Il sentait si bien le prix d'un tel prêt qu'il croyait devoir rassurer Tobligeant prêteur. « Je vous le rendrai, disait-il, sans nier que, n'était la révérence et l'obligation que j'ai et porte à Votre Seigneurie, et la foi très sincère et à nulle autre seconde qu'observe vis-à-vis d'EUe Mossire Pietro, j'eusse tenté d'orner ma cour d'un joyau si précieux. Mais je reconnais qu'à une Seigneurie si occupée comme est la vôtre, un tel homme est de souveraine récréation et de très charmant plaisir; aussi m'efforcerai-je de le restituer promptement,
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et, si ce promptement paraît tard à ^'olre Seigneurie, il me paraîtra, à moi, plus que tôt *. »
Le cardinal, avec une grande courtoisie, répondait au marquis de prendre toutes ses aises. Il étail alors à Florence, c'est de Florence qu'il avait dépOché TArétin à Mantoue. Et ces relations, qui plus tard deviendront plus étroites encore, par Giovanni délie Bande Nere, entre TArétin, les Médicis et le monde florentin, font comprendre comment Messire Pietro entretint des rapports avec un grand nombre d'artistes qui s'étaient fixés dans la cité des lys, ou qu'il avait vus s'y mêler à son exisience durant ces années.
Le favori nouveau n'aimait pas la cour de Mantoue : il trouvait le temps long dans cette hicoque: il désirait un théâtre plus vaste et des prolecleurs plus nombreux. « J'ai dit à Monseigneur, écrivait au marquis un abbé de la suite cardinalice, que l'Arétin voulait à toutes forces revenir à Florence, et vous avait demandé déjà plusieurs fois lie: nce. Il m'a répondu que c'était un cerveau de girouette, et sans fixité. » L'amuseur à gages faisait l'enfant gâté; il n'avait pas pour ses patrons l'attachement de Panurge envers Pantagruel; sa race, née pour le servage, pouvait fournir des valets, mais non des hommes liges. Il choisissait d'ailleurs assez mal le moment pour presser son départ : il lui aurait fallu
1. Voir la lettre de l'Arétin à son • frère • Guallieri Bacci. publiée par Gamurrini, loc. cit., p. 3.32-333, (du l" mars 1523, à Mantoue.)
LES PREMIÈRES ANNÉES DE L'ARÉTIN. i5
rejoindre le cardinal à Rome, où S. Éminenre venait de retourner. Or, TArélin, par ses attaques et ses insultes, avait commencé d'exaspérer le Pape et la r4urie, « le cardinal, disait labbé, le pourra mal défendre ».
Au contraire, à Manloue, son étoile s'élevail, brillait de plus en plus. « Si j'étais, écrivait Frédéric II, en grand désir de Texcellent Messire Pietro TArétin avant que Votre Seigneurie Révérendissime me l'accordût, en bien plus grand encore serai-je de lui quand il sera parti, maintenant que durant ces jours qui m'ont paru un moment, j'ai pu goûter ses rares mérites, et l'agrément de son génie très favo risé par les cieux... compagnie qui mérite d'être désirée à toutes heures. » Le pauvre marquis avait compté sans son hôte. Il n'eût tenu qu'à l'Arétin de se faire une situation enviable auprès du prince qui s'engouait avec tant de vivacité, qui trouvait des accents lyriques et des louanges surabondantes pour exalter ses mérites. Il ne l'entendait pas ainsi, et Manloue lui déplaisait d'étrange sorte.
Il gagna au pied, et bientôt il écrivait au prince tous les remercîments que sa joie de l'avoir quitté rendait intarissables. De son écriture bouclée et rapide, une écriture d'improvisateur, et d'un siècle où l'imprimerie a tué les beaux manuscrits, il couvrait une vaste épître de protestations et d'hyperboles : du premier coup , il rencontrait le ton d'efFusion excessive, d'humilité agenouillée, qu'il pourra perfectionner, mais qu'il invente dès l'abord.
i6 l'itaue du xvi^ siècle.
<i Messire et Excellentissime seigneur, mon unique jpatron, commence-t-il, — ce qui ne fut jamais vrai, puisqu'il a mangé toujours à plus d'un râtelier, — vous, que j'ai choisi pour mon dieu parmi les hommes! — étrange dieu, qui payait l'encens et les frais du culte, — « Je vous envoie quatre peignes d'ébène; parmi lesquels, celui qui est du plus beau noir est celui qui servait à Vénus pour peigner ses cheveux d'or; bien que l'on dispute à ce sujet; l'un, affirmant que ce fut le peigne de la Révérende Concubine du (cardinal) Grassis; l'autre qu'il était à l'usage de madame Honesta, femme à ce ladre de (Cardinal) Armellino. L'un dit ceci, l'autre cela. Mais moi, mon opinion est que ce fut le peigne de la très sacrée Blanchisseuse du Pédant Adrien. » Le Pédant Adrien n'est rien moins que cet Adrien d'Utrecht, ancien précepteur de Charles-Quint, le pape flamand, odieux aux Italiens pour la seule raison qu'il joignait au défaut d'être né par delà les monts celui d'être vertueux, désintéressé et point fait à la corruption régnante. L'Arétin ne perdait pas de temps pour l'injurier; il ne garda la tiare pas beaucoup plus qu'une année *.
La qualité de la plaisanterie, dans ces lettres, est médiocre. Elle enchantait cependant les princes * ; et