‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 21 sur 227 · LE PAPE ET L'ARÉTIN. 5J · texte numérisé non relu

LE PAPE ET L'ARÉTIN. 5J

<t dit librement ce qui se disait à Rome, sur l'accord « avec César conclu par le Feramosca et le Vice-Roi « de Naples ; tant, que nous n'eussions pas mis notre « confiance entre les mains de telles gens. » Sa Sainteté, mon cher Compère, allégua dans le même discours le Sonnet que vous lui donnâtes au sujet de la Prise du roi Très-Chrétien à Pavie, chose qui à penser fait trembler le cœur de tous vos amis : car on n'a jamais ouï dire qu'un homme eût conçu tant d'audace que d'aller donner à un pareil Potentat son affaire par écrit. Pourtant Sa Sainteté garde mémoire de la valeur de votre esprit qui lui a dit la vérité de toute sa force. Maître Andréa, qui n'avait dans la bouche que son cher Pietro, a été mis à mal par certains Espagnols, sans qu'on sache pourquoi ni comment, et chacun assurément regrette en lui un bon compagnon. Ma Dame se recommande à vous; Votre Seigneurie est la seule à qui, dit-elle, elle ail obligation, entre tant de gens qui me fréquentent. » La victime des Espagnols était ce peintre qui faisait collection des œuvres de l'Arétin; Sébastien del Piombo, qui n'était pas jaloux, montre l'Arétin « ami des femmes », à Rome aussi bien qu'à Venise *.

Mais le Pape, une fois revenu à la liberté, sentit se réveiller le ressentiment de l'injure. Sur son ordre, le Berni décocha contre l'Arétin le sonnet le plus injurieux peut-être qu'ait reçu cet homme pour

\. Lell. ?cr. ail Ar., I, 11-12.

qui Toulragc donné cl reçu était la vie quotidienne : la fange lui fulrejetéc à pleines mains *. Toutes les calomnies, contre l'Arétin môme, contre sa famille, étaient ramassées, envenimées * ; le « censeur du monde » était là désigné comme le chef des mauvais garçons, le condottiere des ruffians et des bandits, à Venise.

La cité des lagunes profitait du malheur qui avait frappé Rome. Les artistes désertaient la Ville Eternelle; son éternité venait d*étre compromise, et dans les ruines (|ue la guerre venait d'y amonceler, la fleur des beaux-arts ne trouvait plus à s'épanouir. Le Sansovino était revenu. Et Sébastien del Piombo regagnait aussi Venise, sa ville natale : il avait pu Tabandonner, (iiorgionc mort, pour aller à la Cour romaine s'élever en faveur et en maîtrise ; mais aujourd'hui les temps étaient à jamais disparus où la libéralité d'Agostino Chigi lui confiait les peintures de la Farnésine, aux côtés de Raphaël et du Peruzzi; et Sébastiano rentrait à Venise, avec une science plus ferme du dessin, que les leçons de Michel-l'Ange avaient ajoutée au coloris donné par l'enseignement d'un Giorgione. Le caractère enjoué de Fra Bastiano, son talent de joueur de luth et de chanteur, étaient précieux pour divertir la compagnie d'artistes et d'écrivains où sa naissance, son talent, lui donnaient accès. Il ne manqua pas de peindre l'Arétin ; c'est le portrait célèbre où les ama-

4. Berni, Rime, etc. EiJ. Virpili, p. 62, Firenze, 1885. 2. Luzio, La famiglia de P. A., toc, cit., p. 369.

soie, lafTclas ou drap.

Les liberlés el les plaisirs de Venise n'avaient pourtant pas encore pleinement comiuis TArélin. 11 n'avait pas compris aussi franchement qu'il le fit bientôt, qu'il avait trouvé là son élément naturel. 11 persistait à rCver Cours : celle de Mantoue demeurait obstinément fermée, malgré les bontés du marquis, généreux au point d'envoyer cinquante ducats en réponse k la demande de vingt-cinq '. L'Arélin prépara ses voies pour s'ouvrir la Cour de France; Giovanni de' Mcdîci lavait jadis présenté à François 1«', et le roi Très- Chrétien l'avait bien accueilli, redemandé*. Le général des Bandes Noires l'en avait averti, dans une lettre où le roi de France est traité par l'aventurier avec la désinvolture convenable envers un vaincu ; •■ J'allais oublier de te dire, Pietro mon bon ami, qu'hier le Roi, bien à propos, s'est plaint que je ne t'eusse pas amené avec moi ù l'ordinaire; j'ai dit que la faute en était à ce «[ue tu te plaisais plus h la Cour que dans les camps; Sa Majesté m'a répliqué de l'écrire, pour te faire venir, » L'Arétin avait conservé la lettre, cette lettre écrite de Pavie. 11 avait oublié son impertinente canzone : il avait la mémoire faible, pour les outrages qu'il avait commis. Un mois après avoir

porte Charles- Quint jusqu^aux nues, il écrivait h François !•*" au nom de Tllalie, une épîlrc en vers, prolixe et plate '. Mais le roi ne voyait plus TArélin, comparse divertissant, aux c6lés de ce « Jean de Médicis, qui sans égaler Pescara, se rappro<*hait beaucoup de lui par la fertilité des expédients et Theureuse audace des entreprises » '. L'Arélin ne voulait pas s'avouer à lui-même combien son prestige avait décliné depuis que l'épée de Giovanni ne Tabritait plus. Peut-être François P"" étaitil revenu de sa captivité d'Espagne avec moins de penchant pour les divertissements; surtout, les guerres d'Italie , qui s'exaspéraient , lui devaient laisser un médiocre souci de recruter ses bouffons. L'Arélin avançait sur la renommée qu'il n'avait point ; ce n'était pas la période de sa grande importance, et il ne valait pas encore, par son influence naissante, même celle chaîne d'or que le roi donna bientôt. Quant au plaisir de l'entendre offrir un courtisan d'esprit au roi (jui avait Rabelais sous la main, c'était inutile et présomptueux. François P"" fit la sourde oreille et rien ne répondit aux avances de Messire Pietro.

L'Arélin, alors, se jeta dans une vaste entreprise; il ne s'agissait de rien moins, que d'éclipser l'Ariosle après avoir surpassé Pétrarque. Il mettait en train une Marfisa qui devait présenter, adroitement intercalé au milieu de ses merveilles, l'éloge de

i. Cod. Marc, CI. XI, il., n» LXVI, a carie 435, 2, il., et siiiv. 2. Mignet, loc. cit.. I, 456.

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