‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 220 sur 227 · JLES MŒURS DU TEMPS · texte numérisé non relu

JLES MŒURS DU TEMPS

comme tous ceux qui l'ont connue, et n'en sont point sortis des saints ou des héros. En cela, par cette âme avide et voluptueuse, il était un homme de son temps, et de bien d'autres siècles encore. Il battit monnaie, non point seulement par Tadulation, universelle à cette époque, mais par la crainte. L. Dolce le bénissait « de vendre les princes un liard, de les estimer moins qu'ânes ou que bétail » *. C'est ainsi qu'il arrivait à se faire baiser au visage par le pape Jules III, à parler publiquement, sur un ton familier, d'égal à égal, au roi de France, aussi bien dans une lettre que dans ses Capiloli ^; et c'est ainsi, Michel-Ange lui-môme l'assure, « que rois et empereurs tenaient comme faveur suprême d'être nommés par la plume de l'Arétin » '.

S'il faut parler de ses mœurs par trop spéciales, c'était celles des prélats, des humanistes et des princes *. Le marquis de Mantoue trouvait très naturel de s'y prêter. Et, sans recourir môme à

4. Voir aussi Sperone Speroni. Opère, réimpr. de Venise, 1140, I, 220-221. — M. Eug. Mùnlz a compté que TArêlin gagna environ 4 000 000 de francs, monnaie d'aujourd'hui.

2. Voir Cappelii, P. A. e una sua lettera inedita a Francesco I re di Fvancia. Atti per le prov, mod. e parm,, III, 75-88.

3. Dolce, Lett. di diverse eccellenti uomini, Venezia, 1559, I,

4. Arioste, la Scolaslica, Alto III, se. 4. Prologue des Supposili. Satire a Pietro Bembo. — Giovio, Viia Leonis X, 1. IV. — Lasca. Épilaphe de Paul Jove « ermafrodita », dans les rime burlexche, éd. de Florence, 1888, p. 336, 515, 638, 369. — Franco, Priapea^ etc. — Bibbiena, la Calandra, etc. — Dans Stendhal, l'histoire de Jules III et d'Innoc. del Monte. Op. cil,, p. 214. — Enlin, voir Graf, op. cil,, p. 125-131; ce répugnant sujet s'y trouve traité avec détail.

410 L'ITAUE du XVI* SIÈCLE.

Luiher, les textes abondent. La Sostrata de la Man^ dragore disait que « ces péchés-là s'en vont avecleau bénite >k La moralité d'un siècle où la Rome papale voyait défiler des mascarades à décontenancer Priape et à dégoûter Rabelais *, excuse TArétin et le sauve de toute apparence monstrueuse ; au xvr siècle, en Italie, dans la vie privée ou publique, la seule chose monstrueuse, c'eût été la vertu.

Au demeurant, peu nous importe. L'histoire n'est pas une morale en action. Le personnage a du talent, le personnage est pittoresque, le personnage est instructif : une critique aussi benoîte que surannée faisait jadis des réhabilitations : l'art et la vérité préfèrent désormais les études. Reprocher à l'Arétin de n'avoir point tourné sa verve naturelle et son activité vers les idées qu'il aurait pu défendre, c'est vouloir s'étonner que l'écrivain italien n'ait pas donné un Rabelais à sa patrie. Un tel sentiment est naïf.

Il reste ceci, qui a bien son prix : l'Arétin, d'après l'aveu même échappé à tous ses ennemis, est le plus intéressant des témoins, le plus amplement informé, pour qui veut connaître la fin de la Renaissance italienne; il a marqué sa place au premier rang, dans le théâtre de son temps. Pour le sens critique des arts, personne en Italie ne l'a dépassé, ni même

1. Burchard, JDtario, Paris, 1883-85, t. III, p. 227 : « hal)entes

nasos longos et grassos, in formam Priapcorum, sive ,

ostenderunt Papae, qui eral in feneslrâ suprà porlam in Logiâ Paulina. Deindè equitaverunt per tolam Urbem. • Une Diceria de' Nasi est annexée aux Discours de TArélin. Voir enc. Baschet, op. et/., p. 410.

LES VICES DE LA RENAISSANCE. 4 1 i

égalé. Cette louange n'est point petite. Il a créé le journalisme, senti et montré la puissance de la presse, qu'il a nommée. Avec autant de talent littéraire que la plupart des écrivains italiens qui le précédèrent, TArétin en eut davantage que presque tous ceux de son temps, et que tous ceux du siècle suivant, hormis le Tasse.

Mais, il a fait des lettres un instrument, jamais un but ; il y a gagné de défendre obstinément la langue populaire, et de rester original. Il y a perdu tout sentiment de Tart littéraire, tout respect de Tétude et de la composition; c'est le secret de sa faiblesse, la cause de son indignité : et c'est la plus forte raison de l'indifférence où son œuvre, plus brillante que beaucoup d'autres qui surnagèrent, sombra d'un coup, aussitôt que sa main ne fut plus puissante pour violer la renommée.

L'art, les mœurs, la littérature du xvi® siècle italien, n'inspirent, au fervent de la première Renaissance et du XVI* siècle français, qu'une admiration médiocre et qu'une faible sympathie. Il ne semblait que plus intéressant de les étudier, ces temps de déchéance où l'on est souvent au milieu des objets les moins attrayants, des idées les plus étrangères : les vices de la décadence font mieux comprendre les époques saintes. La corruption du Beau, l'abus des recettes et des pratiques, laisse plus sensible à l'expression vraie, au profond caractère. A travers tout ce que l'on voit dans les écrits d'un Arétin, on saisit de plus près les causes de l'abaissement sans

remèdes, on analyse par tous ses éléments, « ce composé d'indolence, de sensualité et de frivole orjçueil » • qui fut Tespril de celle époque. On s'assure, par une longue et certaine épreuve, combien il est vrai de penser que le mal fut engendré par la perfection matérielle, d'où Tûme se fit toute absente, par ce raffinement, extrême, et périlleux, et mensonger, d'un siècle « uniquement enclin à se donner plaisir >* •-

On aimerait à voir, dans un pareil siècle, celui qui gémirait sur la honte de sa patrie, Thomnie

Che paia rgiorno pianger che si muore !

L'Arélin fut tout le contraire. Il vécut d'une joie brutale dans ce monde éclatant et vil : pareil aux hommes de son temps, qui se croyaient supérieurs, parce qu'ils étaient plus violents; plus libres, par plus de licence; plus vivants, pour traiter la vie comme une orgie ou comme une proie. L'Italie avait tout essayé, et poussé toutes les épreuves jusqu'à l'extrême : la religion avec Alexandre VI ou Puici, la politique avec César Borgia ou Machiavel, l'art et la force avec tous ses condottieri et tous ses artistes. Le condottiere littéraire était un homme qui manquait encore : l'Arétin le fut pleinement. A la fin du moyen âge italien, il y a Dante. A la fin de la Renaissance italienne, il y a Pierre l'Arétin.

En étudiant, au milieu de ses pairs, cet homme,

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