Cf. Doice, Dialogo delta PiUura, 1551, p
TArétin, parasites bruyants, inirigueurs infatigables, qui faisaient de la réclame à leurs protecteurs, ne le laissaient point oublier, chose si capitale dans toute réunion mondaine, et chantaient ses louanges, un point très important, à ce qu*il paraît, dans la Cour. C'était le frère et lambassadeur du prince auprès du Pape, Francesco Gonzaga, « Toralor noslro », qui rendait témoignage de ces bons offices rendus par l'Arétin; le marquis les appréciait avec chaleur : « Il nous a été rapporté, écrivait-il à Messire Pielro, par maintes personnes dignes de foi, et en dernier lieu nous avons appris par lettres du très digne cavalier M. Francesco Gonzaga, notre très cher ambassadeur, à notre très grand plaisir et contentement, qu'en toute occasion, et dans les lieux les plus célèbres et les plus fréquentés de Rome, et, ce qui est plus important, en présence de Sa Sainteté, qui vous écoute volontiers avec bienveillance, vous parlâtes de moi si honorablement, que Ion eût dit que nulle chose ne vous est davantage agréable. De quoi nous vous sommes fort obligé, nous le confessons; pour ce que nous ne pouvons nier qu'il ne nous soit grandement agréable d'être loué par des personnes lettrées, car c'est la vraie et solide louange. » Après cette phrase vraiment digne d'un prince de la Renaissance, reparaît aussitôt celui qui osa placer l'Arétin au-dessus de Pétrarque : « D'ailleurs, continue le marquis, le vice de l'adulation est entre tous haï par vous ». C'est à n'en pas croire ses yeux, quand on voit louer l'Arétin d'un pareil mérite, le
plus étranger qui lui fût jamais. Pour mieux plaire encore à son homme, le prince lui demandait instamment ses nouveaux ouvrages.
L'ambassadeur frère du marquis, le successeur immédiat de Castiglione , continuait à tenir son maître au courant des faits et gestes de TArétin ; il usait de lui pour une négociation relative aux arts; c'est la première fois que l'Arélin ser\ira d'intermédiaire pour une aflaire de ce genre; il s'agissait de demander pour Mantoue le Léon X de Raphaël, que le Pape Médicis présentement régnant possédait dans sa galerie à Florence. « J'ai dit à l'Arétin, écrivait l'ambassadeur à Frédéric II, combien il vous est agréable d'être loué par des personnes doctes, comme lui, et combien cordialement il est aimé de vous; à quoi il m'a répondu qu'il se savait si obligé à V. E. pour les démonstrations effectives qu'Elle lui a faites de tels sentiments, depuis qu'il La connaît,... que, s'entretenant, voici trois jours décela, avec notre Saint-Père, au sujet de Votre Excellence, il a fait entendre à Sa Béatitude qu'autrefois vous lui aviez dit désirer fort d'avoir un tableau de peinture fait par la main de Raphaël d'Urbin, où se trouve représenté au naturel le pape Léon de bienheureuse mémoire, ensemble avec Sa Sainteté et diverses autres personnes. Lequel tableau est dans Son palais à Florence. Et Sa Sainteté a répondu qu'Elle regrettait fort de ne point avoir découvert ce désir de Votre Excellence, parce qu'Elle ne serait pas restée aussi longtemps sans le con-
tenter. Mais quo, ce qui ne s'était point fait, se ferait; car Elle ordonnerait que ce tableau vous fût envoyé à Mantoue. » Il y eut un échange de lettres qui montra toute Timpatience et la véhémence du désir chez le marquis, puisque le délai de onze jours qui suffit à le satisfaire lui semblait encore bien long; Andréa del Sarto fit clandestinement une copie qu'on envoya pour l'original, et Jules Romain lui-même s'y laissa prendre, s'il faut croire Vasari *. L'Arélin, lui, avait tiré de ce jeu son titre de chevalier de Rhodes, et cela le jour même où parlait la première lettre. Il flattait le parti puissant alors en Italie en composant des canzoni sur la bataille de Pavie ; il a toujours chansonné les vaincus. Il régalait FVédéric II de ces compositions. Mais les rcmercîmenls, les applaudissements ne lui suffisaient pas ; il fallait des biens plus réels. Et l'ambassadeur se chargeait de réclamer, au nom de l'Arétin, « deux chemises brodées en or, et deux de soie; en outre, deuxescoffions d'or ». Il promettait une canzone à la louange du marquis ; mais il lui fallait d'abord les présents propitiatoires. Francesco Gonzaga savait à quoi s'en tenir sur la fidélité du personnage; aussi pressait-il Jacopo Calandra, le secrétaire du marquis, et l'avertissait que c< tout retard était nuisible » avec l'Arétin, dont le zèle passait, suivant les dons qu'il recevait
1. Voir toute l'histoire dans Vasari, Ed. Milancsi, V, 41. La leltre de l'Arétin (voir ci-dossous, p. 25) contredit d'ailleurs absolument la version de Vasari. Stendhal a dit que • lorsqu'on veut savoir quelque chose, il faut lire les originaux ». Ici, les originaux se contredisent.
OU ne recevait pas, aux lempératures les plus différentes. Le frère du marquis ne trouvait pas la vie romaine fort divertissante, « la vie à Rome, disait-il, est fort monacale, sauf les courtisanes qui ne manquent pas de faire leur office ». Le temps que laissait à TArélin ce genre « d'office » qu'il a si bien étudié, il remployait à compléter les collections des Goumgue; la marquise Isabella d'Esté elle-même n'avait pu réunir pour son cabinet des antiques que peu de pièces, du premier ordre il est vrai. L'Arétin s'occupait « d envoyer à Son Excellence le marquis un moulage deLaocoon*, pris sur celui que Sa Sainteté possède au Belvédère ; lequel vous satisfera fort, attendu qu'il sera fait de la main d'un maître excellent ». Ce n'était pas trop promettre; le mouleur n'était rien moins que Jacopo Sansovino, le prince des sculpteurs vénitiens ; jeune alors, et comme l'Arétin lui-môme, hésitant entre plusieurs cités qui l'appelaient, Florence, Rome, Venise, Jacopo Tatli dit Sansovino avait déjà reproduit le Laocoon pour le cardinal Grimani; l'œuvre, coulée en bronze, devait passer de Rome à Venise, et, grâce au cardinal de Lorraine, de Venise en France. On a cru et Ion a toujours écrit que l'Arétin connut seulement à Venise le maître qui devait former avec lui et Titien le fameux triumvirat; les lettres aux Gonzague prouvent que l'amitié, à Florence et à Rome, s'était faite dès la période des débuts entre ces
1. Au sujet de la vogue de celte statue, cf. Il gruppo del Liocoonte e Raffaello, dans l'Arch. stor. dell'Arle, 1889, p. 97.
deux hommes dont bientôt les destinées se confondirent.
Les reproductions d'antiques ne suffisaient pas; il fallait des originaux, et TArétin était sur la piste d' « une télé antique ». Une telle obligeance méritait bien un peu d'empressement dans l'envoi des présents; on peut se demander pourquoi il fallait tant de bonnets à Messirc Pielro? Était-ce parce qu'il saluait beaucoup? ou bien les usait-il à force de les tendre aux princes? Courrier sur courrier, Francesco Gonzaga pressait son frère de contenter l'homme terrible; il devenait dangereux, il « reniait le ciel ». A chaque émissaire venu de Mantoue sans apporter le bienheureux paquet, la fureur augmentait : « Votre Excellence, disait l'ambassadeur, connaît bien sa langue. Je suis forcé de le ménager. » L'Arétin commençait à gagner l'oreille du public ; il devenait une puissance.
Son activité embrassait tout; il avait découvert les antiques réclamés. « Je vous envoie inclus, continuait la lettre, le prix des têtes antiques. Je les ai vues toutes; je ne m'y entends guère, mais elles m'ont paru belles. » Enfin l'Arétin recevait son butin, avec une épître de la main du marquis, bien chargée de remerciements. 11 ne répondit pas de suite; ce fut l'ambassade qui transmit ses actions de grâces; mais il recommença de chanter les louanges d'un prince généreux; puis, quelque temps après, il trouva bon de prendre la plume pour écrire à Frédéric II : « J'ai fait reproduire en stuc, annon-
çail-il, le Laocoon du Belvédère, dans la dimension d'une brasse environ ; et, au jugement du Pape et de tous les sculpteurs de Home, jamais reproduction ne fut meilleure; l'auteur en est un certain Jacopo Sansovino, votre peintre Messirc Julio Homanovous peut dire qui il est. Il a passé tout le printemps à le reproduire; et notre Saint-Père lui-même est allé au Belvédère le voir travailler.,.. A ce propos notre Saint-Père ma dit hier soir que le tableau de Raphaël est pres(|ue entièrement copié à Florence, et qu'il va envoyer la copie à Votre Excellence. »
Sonnets après canzoni, l'Arétin envoyait au marquis, sans jamais le rassasier ni même le satisfaire, ■1 tout ce que faisait Pasquin ». Seulement, si Frédéric II, qui n'était pas intéressé dans la question, s'extasiait sur les facéties de FArélin , d'autres, placés à la portée de ses traits, et qui recevaient toutes les bordées de sa verve, s'y plaisaient infiniment moins. Il n'avait fait craindre que sa langue : on résolut de le forcer k se taire en lui appliquant l'adage ancien et toujours vrai : u Morte la bêle, mort le venin ». Ce fut le mois dejuillet de l'année 1326 <|ui vit éclater la péripétie ; le premier acte de la vie allait finir pour l'Arétin. L'histoire a été racontée plus d'une fois, mais les archives de Mantoue ont cet avantage de garder le récit d'un témoin presque oculaire, el l'impression toute fraîche de l'événement.
Girolamo Scledio, évoque de Vasona. écrivait au marquis : « Votre Excellence aura appris de son grand ambassadeur l'étrange aventure arrivée l'autre
26 L'ITALIE DU XVl" SIÈCLE.
nuit à noire Pielro l'AnHin, lequel fut, sur les deux heures, étant à cheval, frappé par un piéton de deux coups de poignard à la poitrine, dont un de nature à entraîner la mort ;tamen, Dieu aidant, j'espère que nous le sauverons. On instruit laffaire. Il y a déjà neuf personnes en prison. Le Laocoon sera envoyé, quoi qu'il arrive. » Il n'y avait qu'un seul coupable, matériellement; celait un certain Achille délia Volta, qui avait commis à lui seul Tat tentât; mais les complices étaient nombreux; c'étaient tous ceux que TArélin avait outragés. Depuis ses débuts à Rome, il ne cessait de répandre ces compositions, aussi virulentes que médiocres, assez pareilles aux pièces de la Ligue ou de la Fronde, bassement injurieuses, dignes d'un Berni ou d'un Molza. Mais, si le talent ne devait pas leur assurer longue durée, la violence des insultes qu'elles contenaient suffisait à exaspérer les victimes. Au premier rang de celles-ci, l'on vovait les cardinaux- même, et surtout le dataire Giberti *. L'affaire fut étouffée.
Au reste l'Arétin avait la vie dure. Plus tard, on prétendait que sa peau, son visage môme étaient tailladés de cicatrices, tant il avait reçu de corrections. Cette première, qui fut la plus grave, ne le retint guère qu'un mois hors de combat. Poignardé le 28 juillet, il allait mieux le 3 août, et, le 25 du même mois, François de Gonzague annonçait « qu'il se trouvait presque guéri ». Aussitôt qu'il le fut tout à fait, il
1. Giammatteo Giberti, évèque de Vérone, cilé par Guez de Balzac, sixième Discours sur la Cour.
se hâta de quitter Rome. Il ne chercha point un asile définitif à Mantoue, puisque, le 28 décembre 1526, le marquis priait son ambassadeur de « recueillir, prose et vers, tout ce qui pouvait avoir paru de TArétin et d'en parler à messire Andréa, peintre, lequel, à ce que nous avons ouï dire, en garde beaucoup de pièces ».
Ces pièces, c'étaient encore et toujours les fameux Giudizi, les almanachs bouflbns ; les princes aimaient à voir maltraiter dans ce Gotha d'un nouveau genre leurs cousins et leurs alliés; ils payaient pour être épargnés, et ils ne l'étaient pas toujours. « Les Giudizi de cette année, répondait Francesco Oonzaga, ne sont point encore parus, et je n'ai pu me procurer les choses de l'Arétin. Toutefois' maître Andréa me dit qu'il attend de les recueillir en les transcrivant de toutes mains. Dès qu'il les aura, il ne manquera pas de les adresser à Votre Excellence. »
L'Arétin s'était réfugié d'abord auprès d'un Médicis de la main gauche, le bâtard Giovanni, chef des terribles Bandes Noires. Le condottiere par la plume avait trouvé pour l'accueillir, pour le comprendre et le soutenir, ce condottiere par les armes, grand capitaine, comme furent, avant et après lui, tant d'autres bâtards décidés à se tailler par leur épée le principat que leur naissance ne leur donnait point. Celui que ses façons de battre avaient fait surnommer le Grand Diable avait déjà servi le pape Léon X et réduit, pour lui plaire, les tyranneaux de la Marche d'Ancône. Florence l'avait employé contre le duc d'Urbin, et ses cruautés, durant la campagne de
Lombardie contre les armées françaises, en 1524, avaient laissé à Caravaggio, à Biagrasso, de sanglants souvenirs. Si Tamitié du prince et de TArétin fut ardente, au point d*en demeurer suspecte, elle fut brève. Puisque dans Tété de 1526, TArétin était à Rome, puisque, aussi, Giovanni délie Bande Nere fut blessé à mort le 30 novembre 1526, l'intimité du capitaine et de Técrivain n'a pas pu se prolonger au delà de deux mois, ou trois tout au plus. Ce fut assez pour que l'Arélin conservât mémoire éternelle de celui qui Tavait sauvé dans un moment critique. Une de ses premières lettres, et Tune des meilleures dans les six volumes de sa correspondance, décrit la mort du condottiere; c'était à la fin de novembre, devant une bicoque aux environs de Mantoue, à Governolo; le siège traînait, Giovanni s'impatientait, sans se douter qu'il allait rencontrer, devant les murs de cette bourgade, la même destinée qui avait frappé Du Gucsclin sous les tours de Châteauneuf de Randon : « Comme l'heure approchait, écrivit l'Arétin à M. Francesco degli Albizzi *, ou les destins, avec le consentement de Dieu, avaient marqué la fin de notre Sire, sa colère s'émut avec sa rudesse ordinaire contre ce Governolo dans l'enceinte duquel s'étaient fortifiés les ennemis, et, tandis qu'il s'occupait de certaines mines à creuser, voici, hélas ! qu'une mousquelade lui blesse la jambe qu'il avait eue déjà blessée par une arquebusade. Le coup ne fut