‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 56 sur 227 · LETTRE A SERLIO SUR LA COUR DE FRANCE · texte numérisé non relu

LETTRE A SERLIO SUR LA COUR DE FRANCE

certitude que je les ai reçues; de laquelle créance jetez-vous à bas, car, de par Dieu, je me suis plus étonné de ne me voir point nommé dans vos lettres, que vous ne vous êtes indigné en ne me voyant point répondre à celles dont je n'ai rien su. Bien que, môme sans nous écrire, et sans quoi que ce soit, ni vous, ni moi, ne soyons capables de manquer à rhabituelle fraternité. Mais , au reste , pouvait-on penser que je verrais avec approbation cette perspective, que les os de messire Sébastien fussent destinés à rester en France? Vous savez bien que, de vous voir vous fixer là-bas, ce n'était ni mon conseil, ni mon consentement ; tout de môme que je m'efforçai de vous dissuader d'y aller, jusqu'au jour où vous y allâtes. Ce que j'en dis n'est nullement pour accuser le Roi, ni lui faire reproche quant à la manière dont il traite le talent et les gens de talent, attendu que Sa Majesté grandement les prise et généreusement les récompense. Mais je dis cela, considérant que la Gaule a maintenant une splendeur unique de magnanimité souveraine et de gentilhommerie immortelle (c est François I*^ dont la bonté fut jusqu'ici la nourriture de toute personne de génie), et qu'elle a paru jusqu'ici le pays d'où chacun voulait repartir consolé. Mais depuis que cette faveur si royale est devenue rude et grossière, à cause des affaires, des ministres qui la troublent et l'empêchent, il n'est homme qui ne s'en désespère. Tant, que celui qui n'a point d'années à jeter au vent, peut revenir chez lui. Là-dessus, je vous laisse, vous

iOO L'ITALIE DU XVI* SIÈCLE.

priant de vouloir bien saluer pour moi non moins rhonnt^le et prudente Mme Francesca *, ma sœur respectable et honorée, que la noble et bonne signora Giulia, ma fille très aimante et chère*. »

Il était en effet certain que l'école française luttait contre la nuée des intrus; les Philibert Delorme, les Pierre Lescot, sans parler des Guillaume Senault, des Pierre Fain, des Gilles Le Breton, des Colin Byard, des Pierre Valence, des Pierre Nepveu, des Gadyer, ne se laissaient pas supplanter sans se défendre. Si les néfastes influences des traditions antiques, la rage de commenter Vitruve qui sévit dans toute l'Europe, et les faveurs accordées à Técole d'outremonts, avaient fait dévier, beaucoup plus qu'on no pouvaitle craindre d'abord, notre magnifique Renaissance française, une réaction puissante se menait ouvertement : Serlio, quand il mourut douze années après, n'avait guère cessé de végéter ', tant on l'avait combattu.

Quant à l'Arétin, le mécène, fût-il le roi de France môme, n'avait qu'un rôle et qu'un devoir à ses yeux : engraisser l'Italien et le renvoyer riche dans sa patrie. Les affaires publiques n'importaient que dans la mesure où s'ouvrait le trésor du prince.

Comment n'aurait-il pas traité de pair les plus

1. Francesca Pallaude, femme de Serlio (registres d'Avon, près Fonlainebleau). Giulia, sa fille.

Page 1