‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 73 sur 227 · LE TRIUMVIRAT · texte numérisé non relu

LE TRIUMVIRAT

de sa fortune, il recevait de Titien un autre portrait du prince, composé d'après le moulage posthume ».

Dans ses lettres, il n'a voulu se montrer qu'au plein moment de sa faveur et de son influence. C'est en Tannée 1532; il était depuis cinq ans à Venise; le triumvirat s'était formé, puissant, étroit, indissoluble. Titien peignait; Sansovino bâtissait et sculptait; l'Arétin faisait leurs affaires. Ils appréciaient la souplesse, la fertilité des expédients chez leur factotum; il avait, lui, pour les pénétrer, pour les louer, cette sagacité, cette faconde, qui semblent les dons naturels de l'Italien d'une moyenne intelligence.

Titien surtout, diplomate consommé, fils d'une race procédurière et légiste *, prisait l'Arétin comme un incomparable auxiliaire. Avide d'honneurs et de biens, il lui faisait suivre les transactions où sa main ne pouvait paraître ouvertement.

Ces affaires devenaient de plus en plus prospères pour les peintres vénitiens; les changements de procédés, qui avaient substitué la peinture à l'huile, brillante, aisée et prompte, à la lente, à la consciencieuse pratique des vieux maîtres, les mirages du modelé, de la touche et du coloris, qui remplaçaient la rigueur du dessin scrupuleux, toutes ces révolutions dans un art qui gagnait en surface ce qu'il perdait en profondeur, les servaient à mer-

1. Crowe et Cav., t. II, p. 72-73. C'est le n» 615 des Uffizi.

2. Crowe et Cav., I, 23. — Jacobi, Manoscnlli riferentosi a Cadore.

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veille. Le sac de Rome, qui avait ruiné les artistes de la cour des Papes, faisait affluer les concurrents à Venise; ils y retrouvaient ceux qu'avaient exilés déjà hors de leurs provinces les calamités répandues sur l'Italie tout entière. La lutte était plus ardente, mais plus circonscrite; on ne pouvait plus s'ignorer les uns les autres ; et les Mécènes venaient, plus nombreux après chaque bouleversement où de nouvelles nations et des générations nouvelles s'entremêlaient : ils peuplaient, aussi, la cité qui, par les événements et par sa nature particulière, était maintenant comme l'entrepôt artistique do l'Italie.

L'Arétin était naturellement propre à comprendre les artistes qui l'entouraient; les beautés voyantes de Venise l'émouvaient, comme elles pouvaient toucher un peintre du Cinqueccnto. Titien n'a-t-il pas incarné son premier idéal de la femme en cette massive beauté de la Violante Palma *? forme impérieuse, force opulente, qui fut peinte en sainte Barbe par son père, Palma le Vieux ^. Ce fut la Vénus idéale du jeune Titien, bien plutôt que cette statue, attribuée à Praxitèle, qu'il pouvait voir chez Gentilo Bellini. Déesse de la décadence, cette Violante, et qui partage avec une autre Vénus fameuse une

1. Crowe et Cavalcaselle ont même dit (p. 106, t. I) que Titien • si appassionava di certi tipi di bellczza fominile, e H riproduccvacontinuamente... e quando non avevapiù accessoa quelli, gli parc va di aver perduto quasi una parte di se slesso -.

2. Crowe, I, 38. Ce tableau est à Santa Maria Forniosa de Venise. La reproduction se trouve partout.

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l'établissement de L'ARÉTIN. 131

popularité trop générale pour n'élre pas contestable *. De la peinture heureuse à la peinture lâchée, il n'y a pas un infranchissable intervalle : or, les artistes de ce temps ont, pour « maistre de chœur », « l'homme le plus heureux et le mieux portant qui fût jamais parmi ses pareils, n'ayant eu du ciel que des faveurs et des félicités ». Il avait proclamé luimôme que • « le génie ne doit pas élre sujet au trouble ». Il administrait son talent aussi bien que sa comptabilité.

L'Arétin a su se loger au centre des afiaires artistiques, au cœur même du mouvement; son officine de publicité, c'est ce palais, tout à côté du Rialto : il n'a pas seulement la plus belle vue de Venise ; il est à côté des boutiques où les peintres mettent en montre leurs nouveaux ouvrages; il traverse, en sortant ou en rentrant, ces Mercerie où Ton se dispute les meilleures places pour exposer '. Il est entouré des palais où les architectes dispensent les commandes de fresques aux artistes qu'ils protègent. Titien, lui, s'est retiré loin du mouvement et du bruit ; mais il ne se passe point de journée que, son travail fini, l'on ne le voie chez l'Arétin; il y regarde passer les fêtes, il s'y divertit, il y trace le plan d'une commande ou le projet d'une lettre que son

\ . Voir par exemple renthousiasme de Taine, Voyage en Italie, 1], 357 : " Une florissante jeune fille, la plus atlrayanle et la )))u9 digne d*amour que Ton puisse imaginer », et toute la suite.

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