‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 84 sur 227 · Lelt., I, 2i · texte numérisé non relu

Lelt., I, 2i

croquis à la craie sur le vantail de la porte, en guise de billet de visite. L'Arétin exprima les plus vifs regrets d'avoir manqué celui « avec qui il aimait à parler des qualités divines de Rapha^^l d'Urbin, lequel Tavait créé, et des royales magnificences d'Agostino Chigi, dont lui-même était l'élève ». Il lui demanda « une pleine feuille de ces dessins pour mettre sur verre, tels qu'il lui en fit alors que Domenico Ballarini (idole de ce bel art), tout étonné de ses merveilles, se donna pour jamais à lui, comprenant, voyant que ces vases étaient composés avec un art tel que jamais on n'en avait vu ni eu Tidée ». L'éloge du talent que l'Arétin admirait chez Jean d'Udine n'était ni faible ni banal : « Vous possédez, disait-il, l'esprit de la facilité antique, avec un style si parfait qu'on acquiert sans peine votre manière. Aussi ce grand maître de Murano, que je porte en mon cœur, vous prie, par ma bouche, de me faire un si précieux don. Et, attendu ^^ue la promptitude double le prix du présent et Tobligation de celui qui le reçoit, qu'il vous plaise me faire promptement cette grâce, et prompts seront aussi les services que vous voudrez bien me demander, si tant est que je vous puisse servir *. »

Les années où Titien fut en lutte ouverte avec les agents de Tempereur étaient des années militantes pour le maître; sa rivalité aussi avec le Pordenone,

i. Une des lettres à Jean d'Udine a été citée in extenso par Dumesnil {Hist, des amateurs italiens, p. 308-310). J'ai donc traduit la moins connue des deux. Cf. Lett., II, 232-233.

LES AFFAIRES DE TITIEN. i43

et les déboires qu'elle lui amena, semblaient aggraver les chagrins et les embarras causés par la mort de sa femme; on ne rencontre guère, alors, rien de bien important, ou qui fasse voir une intervention directe de l'Arétin dans les affaires de son ami. Seulement, il jette, au passage, une invite h Gonzalo Pérès, qu'il presse d'intervenir auprès de l'empereur pour Titien, « qui annulerait en le peignant les droits que la mort croyait avoir sur lui », et pour lui-môme. Pérès fit lire l'épître à Charles-Quint, Pérès répondit poliment : mais l'inertie du fisc impérial était aussi tenace que volontaire *. L'Arétin dut revenir à la charge, en 1539, auprès d'Oltaviano de' Medici, lui promettre que Titien, s'il rentrait dans ses frais et démarches grâce à l'intervention du prince, irait peindre à Florence son bienfaiteur, et la duchesse, et la signora Maria, toute la famille '. Mais le privilège du blé et toutes ses prébendes, si magnifiques sur le papier, donnaient à Titien aussi peu de satisfaction que les charges octroyées par Venise. Les Covos, les d'Avila n'étaient riches qu'en bonnes paroles. Titien, malgré les efforts détournés de l'Arétin, n'était pas plus heureux avec les Farnèsc qu'avec César ou les Médicis '.

Le moyen de plaire à un peintre n'est pas seulement de le louer, mais aussi — mais surtout peut-

4. Letl., H, 60. — Lett. scr. alT Aret. ; 5 lettres en langue espagnole, p. 339-342 du tome I.

2. LelL, II, 84-83. — 3. Lett., II, 86. Voir, sur Otlaviano, Miintz, p. 210.

tîlre — de dénigrer ses rivaux. L'Arétin était certain d'être agréable à Titien en mordant Michel-Ange. Jamais la rivalité entre le maître de Venise et le géant florentin ne fut directe, ne fut épique, n^atteignit les hauteurs de celle où Raphaël s'était engagé avec le Buonarroli. Titien mit à profit ce qu'il put emprunter de Michel-Ange, quitte à l'exagérer; il loua ostensiblement les ouvrages qu'il lui fut permis d'admirer à Rome, sauf à inspirer l'Arétin et Lodovico Dolce dans des critiques indirectes, dissimulées, à la vénitienne : il n'était ni de caractère ni de laillc à se mesurer avec le terrible lutteur, d'une ironie si agressive et si corrosive. Il n'y songea point.

L'Arétin lui-même commença par amadouer Michel-Ange; avec lui seul il se mit en frais; de lui seul, il accepta les rebufi*ades répétées qu'il n'eût tolérées d'aucun autre. Il n'obtint jamais rien de lui; dès le principe et jusqu'à la fin de sa campagne, il put se répéter le mot du pape rabroué par le Buonarroti : « Tu le vois bien, c'est un terrible homme : rien à faire avec lui * î »

Michel-Ange était alors en train de créer la fresque de la Sixtine; l'Arétin en parla dès 1536; c'était la troisième année de ce travail qui dévora huit ans entiers; il n'avait nulle idée de l'œuvre que Michel- Ange composait dans une solitude farouche. Au

1. •• è tcrribile, come tu vedi, non si puo pratichar con lui. - Vasari, VIL — Condivi, Vie de M. A. fi., éd. de 1827.- Mîintz, Raphaël, p. 633-652, éd. de 1886. Le mot est «le Léon X.

reste, il ne la vit jamais : il n'en écrivit que davantage. Ce fut d'abord par allusions *. Puis il se décidait à s'adresser au maître lui-môme; il n'osa rien moins que de lui tracer un programme de son Jugement dernier : ce fut un grand amphigouri. Michel-Ange n'aimait pas plus les conseilleurs que les critiques; il répondit à l'Arétin avec force condescendance, mais de manière à lui enlever toute espérance de collaboration : « Au reçu de votre lettre, j'ai ressenti de l'allégresse tout ensemble et de la douleur. Je me suis réjoui beaucoup, parce qu'elle me vient de vous, personne d'un talent unique; et aussi je me suis senti chagrin, parce qu'ayant achevé en grande partie mon sujet, je ne puis mettre en œuvre votre imagination '. »

Cette fin de non-recevoir n'enleva point à l'Arétin son espoir essentiel, celui de mettre un ou plusieurs « Michel-Ange » dans ses collections. Il poursuivit ce dessein avec une ténacité dont approcha le seul dédain du maître, toujours obsédé, toujours rebelle. Et pourtant, quel ton l'Arétin prenait pour le louer! « De môme, vénérable homme, que c'est honte de renommée et péché d'âme de ne se point rappeler Dieu, de môme c'est blâme du mérite et déshonneur du jugement pour un homme de jugement et de mérite que de ne vous point révérer, vous qui êtes

i. Leit., I, 66.

2. Letl. scr. ail' Aret., I, 406; Bottari, Lett, pittor., II, 4, et Lett. (Il M. A. B., pubbl. per cura di G. Milanesi, Pirenze, 1875, p. 472.

une cible merveilleuse dans laquelle la rivalité de la faveur des étoiles a enfoncé toutes les flèches de leurs grâces. » Et, reprenant le vers où TArioste avait comparé Michel-Ange à Phidias et Apelle *, TArétin ajoutait encore Vitruve, afin de faire bonne mesure et de plaire à Serlio, à Caporali, qui lui avaient offert leurs éditions des traités antiques.

L'Arétin se fit copier par Vasari, tellement quellement comme bien on pense, le Laurent et le Julien du tombeau des Médicis. Il se targuait, dans le même temps, de connaître une esquisse de Sainte Catherine de la main de Michel-Ange enfant; tous les prétextes lui étaient bons pour se rappeler à l'indifférence du maître. Le Buonarroti lui avait laissé croire qu'il le satisferait, en lui écrivant encore : « Non seulement vos réponses me sont agréables, mais encore je vous supplie de in'écrire, d'autant que Rois et Empereurs ont pour souveraine faveur d'être nommés par votre plume : tellement que, si j'ai aucune chose qui vous soit agréable, je vous l'offre de tout mon cœur; et, puisqu'enfin vous ne voulez plus venir à Rome, je pense que le désir de voir la peinture que je fais ne vous fera pas changer d'avis. Ce serait trop beau. Toujours à vous '. » Lorsqu'on sait qu'il fallait une recommandation cardinalice pour s'approcher de Michel - Ange, et sans être certain jamais de l'accueil que l'on recevrait, Ton avouera que l'Arélin pouvait être

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