‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 86 sur 227 · Letl., m, 13 V · texte numérisé non relu

Letl., m, 13 V

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agréables au-dessus des honneurs étonnants que m'a rendus Sa Majesté. Mais, comme il est aussi grand capitaine que grand Empereur, je dis qu'en apprenant cela mon âme a jubilé ainsi qu'elle a fait tandis que Sa Clémence consentait à ce que moi, infime, je vinsse chevaucher à sa droite.... Votre main est sacro-sainte ; il convient de remercier Dieu d'être né de votre temps, tout ainsi que l'on se vante d'être vivant au siècle de Carlos l'Auguste. Ah! pourquoi. Seigneur, ne rémunérez-vous point la si grande dévotion que je vous porte, et avec laquelle je salue vos célestes qualités, en me donnant un de ces cartons qui vous sont si peu précieux à vous? Certes, j'apprécierais deux traits de charbon, de votre main, sur un feuillet de papier, plus que maintes coupes et chaînes que me présente tel ou tel prince. Mais aussi bien, quand même mon indignité serait cause que je n'arriverais pas à contenter un si ambitieux désir, ce m'est assez de la promesse qui m'est faite par l'espérance. Je me réjouis en espérant, et en espérance je contemple l'œuvre, et en la contemplant je me réjouis du bonheur que j'ai de me contenter avec la chose espérée. » Comme dernier argument, l'Arétin mettait en avant le nom de Titien. Mais Michel- Ange, qui avait dit de Raphaël : « tout ce qu'il sait en art, il le tient de moi », se souciait-il de Titien?

L'espérance ne suffisait bientôt plus à l'Arétin. Au milieu d'une longue lettre à Carlo Gualtcruzzi, familier du pape, il glissait une requête fort près-

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sanlc : « ... Vu rinlimité que vous avez avec Michel- Ange, don de Dieu, je vous conjure, puisque vous avez avec lui les privilèges de la familiarit(^, de lui demander jusques à quand il estime que je puisse souffrir le tourment que me donne sans cesse lattenle des dessins qu'il m'a promis, et dont j'ai hâte non moins que je désire le servir? * »

Les choses finirent pourtant par se gâter. En avril 1545, TArétin remerciait encore Michel-Ange de ses salutations qui lui avaient été « douces, comme le chant des oiseaux lorsque les époint la douceur du printemps »; mais c\Mait par l'entremise de Jacopo Cellini; on ne s'écrivait plus *. En mai, la fureur éclatait : « Maître Jacopo, deux courriers sont venus déjà sans m 'avoir apporte seulement un vers en réponse à ceux que je vous écrivis et mandai ; cela correspond mal à cette anxiété si grande, montrée par vous, à ce désir que vous exprimiez de mon envoi et de mon œuvre. Aussi, dans le cas où vous ne m'aviseriez pas autrement, je me tiendrais pour assuré qu'à cette honte que vous devriez avoir d'être si avare envers moi, c'est Michel-Ange qui devrait être honteux. A cause qu'il est, je pense, la cause de votre silence insolite. Vous êtes le marchand de ses paroles, il n'en devrait pas être si avare, et surtout avec qui sait se moquer des plumes de tout autre au monde. Et, s'il advient que quelque tracas légitime l'excuse, je me rejette alors sur la discré-

i. Lelt., m, 50 v'»-62. — 2. LeU., III, 122-123.

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lion qu'il convient d observer à l'égard d'un homme qui est accablé d'affaires et ne s'appartient pas. En somme, dites-moi librement si je dois avoir confiance dans le Buonarroti, ou non. Si vous ne voulez que je change en haine l'affection que je lui porte *. » C'était presque la guerre; l'Arétin la déclara bientôt, et la mena d'autant plus rudement, qu'il avait tardé davantage : mais c'était le serpent et la lime. Michel-Ange était à l'épreuve de l'encre la plus vénéneuse.

L'Arétin essaya de se consoler avec des copies. « Les grands maîtres donnent malaisément », disaitil, sans penser qu'il pouvait blesser Titien, ou tant d'autres amis généreux. Mais, du moins, Francesco Salviati lui rapportait ', en 1545, des fragments copiés sur ce Jugement dernier que Michel-Ange avait dévoilé, quatre ans auparavant, le jour de la Noël. Salviati avait peint le portrait du maître '. La vue de ces fragments accroissait encore le désir du collectionneur. Il récrivait à Michel-Ange : « Seigneur Michel-Ange, Marc-Antoine Anselmi, vraiment langue de votre louange, et âme de mon affection, outre qu'il vous fera révérence en mon nom à moi qui vous adore, excusera ne plus ne moins l'importunité dont j'use envers vous en vous exprimant le désir extrême que j'ai d'avoir quelque dessin, de ceux dont vous êtes si prodigue pour le feu, si

1. Lelt., III, 131. — 2. Lett., III, 259 v-278. 3. Dei ritratii di Michelangiolo, dans l'édition Milanesi de Vasari, t. VII, p. 330 et suiv.

avare pour moi *. » Et cependant, il disait au sculpteur Pilucca ' que « les figures nues, copiées par le Francesco Salviati d'après le Jugement dernier^ étaient si parfaites qu'à les voir on les tiendrait pour œuvres du Buonarroti lui-même ' ».

C'était la tentative suprême. Michel-Ange demeurant sourd et inflexible, l'Arétin se mit à critiquer ouvertement la fresque de la Sixtine. « Est-il possible que cet homme plutôt divin qu'humain ait fait cela dans le plus grand temple de Dieu, sur le premier autel de Jésus, dans la plus honorée chapelle du monde? où les cardinaux de l'Église, où les prê^ très vénérés, où le vicaire du Christ, avec les cérémonies catholiques, avec les ordres sacrés, avec les internelles oraisons, confessent, contemplent, adorent son corps, son sang, sa chair *. » Il continuait sur ce ton de prône, il voulait faire « des tableaux couvrir les nudités » ; ce n'est pas chez le seul Tartufîe et chez la seule Arsinoé que l'horreur du nu décèle à coup sûr la corruption et le mensonge. Au reste, l'Arétin défend la pudeur en un style intraduisible; c'est le style des casuistes, qu'il imite, qui le pilleront, et dont il est digne. Il propose encore au « Pontife nouveau — paix soit à Paul III! — de voiler certaines parties de l'ouvrage ». On ne dit pas comment Paul III, qui devait régner encore quatre années, prit cet augure*.

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