TITIEN CHEZ L*ARÉTIN
rano, les collines de Ceneda, la plaine de Mesire; les cimes des Alpes de Cadore marquaient, là-bas, le pays natal. Il y avait de la verdure, les couleurs chatoyantes des bas-fonds étalés auprès, et la crête argentée de l'Antelao, la montagne de la patrie, que le Cadorin a placée si souvent dans ses ouvrages.
Titien vivait en sage dans cette retraite. Mais il allait se divertir chez TArétin. Il se plaisait, en dehors raOrae de toute préoccupation intéressée, dans la compagnie de cet homme à Tesprit pittoresque, aux mœurs beaucoup plus que libres. Tandis que le Sansovino même « reprochait à son compère la trop grande facilité que les courtisanes trouvaient à venir chez lui * », le peintre des Belle, qui voyait les duchesses lui poser ses Vénus, avait plaisir et profit à vivre parmi les beaux modèles. Toutes étaient les bienvenues chez TArétin, filles aux cheveux rougeoyants comme le soleil du soir sur les lagunes ', aux chairs splendides, à la taille exhaussée par les grands patins; belles créatures sans âme, sans esprit, nées pour figurer dans une fôte, pour former un groupe dans les tableaux de maître, des perles au col et au front, des joyaux ruisselant sur leurs brocarts roides et lourds, tout étincelantes de bagues, de torsades, de ferronières : c'était l'Angela Zafîetta, la Sandella, Marietta deir Oro, sultane
{. Lett., IV, 133.
2. Voir les Femmes blondes suivant les peintres de Venise, par deux Vénitiens, Paris, Aubry, 1863, in-8.
la
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favorite, Margherita Pocofila, la mal nommée *, toutes ces aréiines enfin qui paraient le harem du maître, et, venues jusque de chez le Grand Turc avec des armes ou des chevaux, s'accordaient dans ce grand palais où ne les gênait nulle règle. L'Arétin les formait, jusqu'à leur écrire des manuels pratiques de leur profession ; il les lançait, ou bien encore les repassait à ses élèves ou amis, suivant une mode qui ne s'est pas entièrement perdue '. Titien, parfois, se les laissait ou se les faisait amener; c'était le paradis, pour un peintre de cette école voyante et vivante, que la Venise de ce temps, où le don Pedro de Shakespeare doute « si Cupidon n'a point épuisé tout son carquois ' ». Titien savait prendre de tous ces spectacles ce qui touchait à la seule peinture. Mais ils ne lui étaient pas moins nécessaires que ne peut l'être, à l'artiste littéraire, une large expérience de la vie.
Titien, le plus naturellement peintre des artistes si naturels qui furent ceux de cette époque et de cette école, aimait, dans l'Arétin, la verve spontanée, l'audace pittoresque et près du peuple, le culte exclusif de la langue vulgaire, tout ce qui faisait le compère si différent de ces stériles humanistes, pédants, surannés, rétrogrades. L'Arétin avait place