‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 98 sur 227 · TITIEN CHEZ L*ARÉTIN · texte numérisé non relu

TITIEN CHEZ L*ARÉTIN

dans la famille du Vecellio, comme aussi le Sansovino, le Serlio, TAnichini, Spira le littérateur; mais au-dessus d'eux tous, et au premier rang. Il a fini par arranger maintes fois les- affaires intimes de Titien et de ses fils : c'était, tout d'abord, une manière d'enfant terrible, puis, avec l'âge et l'influence, ce fut comme un oncle indulgent, trop fort et trop célèbre pour compromettre, toujours prêt à obliger, moyennant retour.

Personne, au jugement même, des meilleurs biographes de Titien, n'a mieux compris le peintre de Cadore que le redoutable écrivain dont l'agent milanais Antonio Pola disait, à peine fut-il mort : « C'était un goujat et un gros porc ». Les lettres de l'Arétin prouvent abondamment qu'il savait voir en connaisseur ces œuvres qu'il vantait en ami. Personne, aussi, ne savait mieux divertir Titien. C'était fête perpétuelle dans la maison de l'Arétin : ce que l'on nommait, chez nos pères, « le harnois de gueule » abondait. Et Titien pourvoyait lui-même au luxe du garde-manger colossal, dans le palais Bollani ^ Ce n'était pas seulement sur le Grand Canal, et devant les fenêtres du fastueux Arétin, qu'il y avait « des vignes dans les barques, et de la chasse et du gibier dans les boutiques » ; les raisins et la venaison s'entassaient chez lui, par monceaux. Dans une épîlre pantagruélique, il montre, à la place d'honneur, les coqs de bruyère venus du Tyrol, et que Titien offrait

1. Molmenti, la Vie privée à Venise, 1882, in-8, 2« partie, chap. V, p. 213.

en' souvenir de son pays de Cadore *. On en mangeait les foies, mis à part, et que Ton avait savamment assaisonnés. Bientôt, on soupa Tun chez l'autre tous les soirs.

L'amitié du doge, les intimités illustres, avaient rallié toute Tltalie à l'Arétin. La pieuse dame de Correggio, Veronica Gambara, protectrice du divin AUegri, la sainte recluse, image des chastes deuils et des veuvages éternels, ne craignait pas d'entretenir avec le « divin Pielro son Seigneur », un commerce de lettres amicales *. Elle chantait elle-même le bonheur des amies que distinguait la passion de TArétin. De 1533 à 1537, elle lui écrivit neuf lettres, dont plusieurs furent longues. Il ne manquait à la collection épislolaire de l'Arétin aucune image de son siècle, pas môme celle de la vertu, représentée dans sa plus pure expression par la comtesse de Correggio. Aussi, quel empressement il mettait à oflTrir les sonnets « que la dame exquise lui avait demandés et qu'il avait créés avec sa fantaisie à l'occasion (des œuvres) du pinceau de Titien ' » ! L'amie des princes d'Esté et de Charles-Quint, si la poésie ne lui parut peut-être pas excellente, y put voir au moins, assez fidèlement décrits et loués, les portraits du duc d'Urbin et de la duchesse Leonora. Peu de temps après, on empoisonnait le duc Fran-

i, LetL, ï, 174.

2. Le Itère di donne italiane ncl sccolo xvi, race, da Gamba, Venise, 1832, p. 20, et Lctt. scritte ail' Aretino, II, p. 488-196.

3. Lett., I, 179, et p. 2 if» un billet à Lodovico Dolce sur la marquise de Pescaire et la comtesse de Correjrgio.

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