‹ L'Italie est-elle la terre des morts? (volume 2)Chapitre 10 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De la trag^ic, — V. Giacom^tU «t aon SQfoçls. -^ V, Bolognesc et soo théâtre: Cleopatra; — Caino; — Prometeo, — M. Battaglia et 0/giaio. " If. Zamboni et Bianca délia Porta, — > M. Stanidao Morelli et 9a tragédie à'Arduino d'ivna. — Deux bâttnli <te Niccollni.

En traitant de la tragédie et du drame en vers dans notre précédent volume, nous avons eu occasion de rendre un bel hommage au génie italien personnifié glorieusement dans Manzoni et Niccolini, et jdurant ces quinze dernières années aucun homme n'a surgi qui se puisse comparer à ces deux géants. Mais, sans compter plusieurs débutants qui font bien espérer d'eux, plus d'un vétéran a su ranimer son inspiration au soufQe de la liberté, et M. Giacometti, qui semblait devoir passer toute sa vie à mi-chemin des Gémonies et du Panthéon, nous a donné luimômQ une composition des plus remarquables qui a obtenu, chose rare, des suffrages unanimes. Ce 5ofocle — que l'auteur intitule : drame, et que nous rangerons pourtant parmi les tragédies — est une belle peinture historique dans laquelle nous voyons revivre avec toute sa majesté la physionomie du sublime vieillard athénien, auquel Tauteur prête les nobles pensées qui devaient naturellement éclore dans ce grand cœur. On trouve à la fois dans ce drame une assez fidèle application de la couleur locale et une absence complète d'archaïsme ; nous sommes, pour

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ainsi dire, transportés dans cette h amble maison où rimmortel tragique^ déjà octogénaire, avait à lutter contre Tingratilude de ses indignes fils, et Ton ajustement applaudi au second acte la scène entre Sophocle et son fils Jofone, ainsi que le troisième el le cinquième actes tout entiers. Les dernières scènes remplissent le spectateur de la plus religieuse émotion, et lorsque Sophocle expirant remet sa lyre à son neveu, en prononçant d'une ,voix éteinte, mais le front rayonnant^ ces simples mots :

Suona— ranima canta !.. .

on se sent enlevé dans les sphères supérieures, et il semble que Ton assiste au départ de celte âme pour les champs élysées. Ce qui manque à cette pièce, pour que nous puissions la qualifier de chef-d'œuvre, c'est le style ; non pas que M. Giacometli soit resté cette fois au-dessous de lui-même, mais il ne s'est pas surpassé, ce qui était pourtant de rigueur, et les vers de Sofocle ne valent ni plus ni moins que ceux de son Torquato. Nous n'en sommes pas moins surpris et heureux que le poêle ait pu s'élever si haut par la pensée, sinon par la forme, et nous espérons qu'il tiendra à honneur d'infliger de nouveaux démentis à nos sévères critiques d'autrefois.

Sofocle est, sans contredit, la meilleure des pièces dont nous ayons à nous occuper dans ce chapitre, et M. Domenico Bolognese, qui a composé pourtant trois bonnes tragédies, n'en a pas écrit une seule à laquelle on puisse assigner une valeur égale. Cleopatra, — Nœma et Prometeo^ ne sont pourtant point des œuvres vulgaires ou médiocres, et nous consacrerons à chacune d'elles un consciencieux examen. Dans sa Cleo-

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paira, Tauteur a mis deux mondes en présence, deux mondes finissants ; car, au lendemain d'Actium, ]a grandeur romaine s'affaisse dans la servitude, tandis que rOrient s'écroule après la chute de la dynastie égyptienne des Lagides, la. seule qui comptât parmti celles qui jusque-là étaient restées debout. Mais, comme au théâtre, plus encore que dans la vie réelle, les situations doivent s'incarner dans des hommes, c'est le vieil Ëmon qui, dans la tragédie de M. Bolognese, représentera la caste sacerdotale de TÉgypte, et Danaûs sera le type du guerrier patriote prêt à mourir pour le triomphe de sa cause. En Lucilius respire le vieil esprit latin ; Antoine, c'est le Romain de la décadence, susceptible encore d'un brillant réveil entre deux orgies, et Cléopâtre nous apparaît comme une brillante courtisane grecque fourvoyée dans l'immuable région des antiques souvenirs el des songes éternels. Ce n'était pas une tâche facile que de préciser tant de nuances parfois subtiles et de constituer de puissantes individualités en leur donnant les véritables apparences de la vie ; aussi ne devons-nous pas être surpris que M. Bolognese ait en partie échoué dans son dessein, bien que les applaudissements du public aient pu lui faire un instant illusion sur les imperfections de son travail. Si nous ne trouvons guère, en effet, qu'à louer dans les deux rôles d'Antoine et de Lucilius, nous ne pouvons en dire autant des trois autres, aucun desquels ne nous parait fondu d'un seul jet dans le moule historique. Cela nous semble évident en ce qui touche Danaûs, guerrier chevaleresque, vrai précurseur des héros de la bibliothèque bleue. Quant à Êmon, ce vieillard qui se montrera si éloquent au début du se-

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cond acte, il nous a tout Tair cl*un faux égyptien lorsqu'il s'écrie :

.... 0 ciel, perdona ornai Se del gran TuUio ali' uccisore islesso Parler degg'io!...

 une époque où les voyages étaient rares, où les civilisations ennemies se côtoyaient sans se pénétrer réciproquement, un vieux prêtre égyptien devait ignorer profondément la fln tragique et la gloire de Cicéron, et notre étonnement redouble alors que ce même prêtre s'avise de formuler, si longtemps avant Bossuet et Montesquieu, tant de belles considérations sur «la grandeur et la décadence > des empires. Que dironsnous maintenant du rôle principal, celui de Cleopâtre, que remplissait avec tant de distinction, sur la scène deNaples, madame Fanny Sadowski? Durant les deux premiers actes, la tenue de la reine d'Egypte est irréprochable, et l'on peut mettre sur le compte de la diplomatie les adulations rafflnées qu'elle prodigue à Antoine, ce vieux soudard ivrogne. Mais, après Actium, elle dégénère tout à fait en courtisane amoureuse, et ce démenti infligé à Thistoire, s'il donne au caractère de Cléopâtre une tournure plus acceptable, n'en a pas moins quelque chose de choquant aux yeux des hommes de goût. En dépit de ces défauts, beaucoup moins sensibles à la représentation, l'action se développe assez heureusement, sans cesser un seul instant d'être intéressante, et l'éloquence de certaines tirades n'a pas peu contribué au succès de la pièce.

Noema ou Caino — car cette action tragique^ en deux parties, a successivement paru sous chacun de

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ces litres — est une conception hardie, malbeureu-; sèment entachée dMnvraisemblance dans Tensemble et plus encore dans certains détails. Au moment où le rideau se lève, l'auteur nous transporte aux premiers jours du monde ; nous sommes dans la tribu d'Enochia, dont quelques citoyens viennent précisément d'assister ^lux obsèques d'Adam, et d'entendre les malédictions qu'à son heure dernière le père du genra humain a lancées de nouveau contre le meurtrier d'Abel. Or Noema, qui nous expose en termes si pathétiques ses «impressions de voyage, » cette Noema qui— sous les nobles traits de madame Ristori— a été si favorablement accueillie par le public napolitain, n'est aiitre que la fille de Gain, lequel, cherchant vainement 4 oublier son triste passé et quittant sou nom pour prendre celui de Matul, est allé au loin grouper une peuplade nouvelle, qui ne vît en lui que le bienfaiteur et le patriarche. Mais le courroux du qiel paralyse tous ses efforts; ces nomades farouclios, qu'il s^ tirés de la misère et civilisés à demi, sont sur le point de se soulever contre lui, et Itan, son propre gendre, s'appréle h lui porter le premier coup. Mai? ce n'était point ainsi que devait périr le sinistre précurseur de tous les crimipels. Après avoir révélé à Noema pon secret effroyable, il se frappera lui-même sous ses yeux dans un accès de désespoir; il aura néanmoins le temps de murmurer, sous l'inspiration de cette flUe dévouée, une prière que le ciel entendra, et ils expireront ensemble sous les ruines de leur cabane incendiée par le peuple, au bruit des imprécations qu'il vomit contre Todieux Gaïn. C'est là sans doute une construction dramatique un peu risquée, et à laquelle on ne saurait accorder une ap-

probalion sans rôsnrvc; mais il y a çh cl là d'admirables scènes; le rôle tout entier de Noema est Tort digne d'éloges, et quant au style, brillant et solide, je n'y trouve à reprendre qu'un peu de celte exubérance méridionale qu'on doit excuser doublement dans un Napolitain.

Prometeo, le dernier et le plus bel ouvrage de M. Bolognese, est, pour ainsi dire, la contre-partie de Caino, où Tauteur nous montrait la barbarie aux prises avec un despotisme égoïste, et la force brutale succombant sous l'effort aveugle et irrésistible d'une foule irritée. Prométhée, lui, est le symbole et le type de l'apôtre libéral des temps modernes, et, comme on nous le dit dans une intéressante préface, lout le sujet de la pièce est compris dans ces cinq vers du poëme de Monti :

L'accorto Promeieo, rinctito figlto A cantar di Giapelo il cor mi sprona, E quanti sopportb travagii e pêne Per amor de' morlali, e quai raccoîse Di largo beneficio empia mercede^

Au moment où le Titan sublime va paraître sur la scène, le monde est resté à peu près tel qu'il était au lendemain de la mort de Gain, et la tribu de Scythie, qui a pour chef spirituel l'odieux Luben, grand-prélrc du soleil, n'est en rien supérieure à celle d'Ënocbia. La raison du plus fort est aux yeux de tous la raison par excellence ; mais le vaillant Àlcée s'arrête con-

] . a J'entends au fond de mon cœur une voix secrète qui m'invite à célébrer l'illuslrc fils de Japet, l'adrollPromélliéc; à conter quels Iravaox et quelles BDulTrances i\ dut affronter pour rartiour des lioromes, et de quel odieux saUiro fut payé son immense Ijicnfait... »

fondu lorsque, sur le point de faire violence à Torpheline Dina, il se voit en présence d'un homme aux traits divins et qui, tout désarmé qu'il est, lui semble plus redoutable qu'un bataillon tout hérissé de fer. Au second acte, la peuplade a déjà subi une transformation morale. Dina, devenue la fille adoptive du Titan, n'est plus cette vierge sauvage qui pourtant excitait déjà les grossiers désirs d'Alcée, et lorsque, revêtue d'une fraîche parure, elle tire de sa lyre de magiques accords, on la prendrait pour une muse exilée sur la terre. Àrgira, en revanche, la sœur d'Alcéc, est rebelle encore à l'influence du demi-dieu : elle l'aime avec fureur; mais, le croyant épris de l'aimable Dina, elle nourrit des projets de vengeance et pousse un cri de joie féroce lorsqu'elle apprend le retour d'Alcée, qui, longtemps absent, s'est illustré par de nouveaux exploits aux dépens des peuplades voisines. Au troisième acte, nous assistons à l'explosion des l&ches passions ameutées par Lubcn, qui a inutilement tenté de corrompre le glorieux inconnu. Ce prêtre soulève la multitude en lui disant que le feu sacré vient de s'éteindre, malheur irréparable, et des cris de mort retentissent déjà; mais tout à coup ce grand courroux s'apaise... Des jets de flamme ont jailli sous le fer de Prométhée et Luben est réduit ausilence. A ce miracle de son génie le bienfaiteur du monde ne devra pourtant qu'un instant de répit dans la lutte sans merci qu'il a engagée contre le fanatisme, et bientôt, tandis qu'il s'est vainement concilié un ami dévoué dans le généreux Alcée, il lui faudra tenir tête à Luben, de retour d'un pieux pèlerinage et porteur des ordres directs de Jupiter. Ce fourbe, en effet, va faire appel aux passions de la foule, et, à la fin du

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quatrième acte , le malheureux Tllan tombera percé de mille coups. Mais il vivra assez pour éprouver de nouvelles tortures morales : Dina^ à la vue de son maître expirant, deviendra folle de douleur: Argira, guérie tardivement de sa jalousie, se tuera de désespoir sous les yeux de son amant, et ce cinquième acte si émouvant, quoique si court, se terminera nëanmoins par la victoire de la civilisation. Alcée, digne héritier du demi-dieu, lui amènera de nombreux défenseurs, et c'est au bruit de clameurs triomphales que rimmortel précurseur du Christ prononcera ces paroles suprêmes :

.... Quesio Ognor sarà dei generosi il fato Vivi, — il marlirio e sull* avel — gli osanna l

C'est par ce cri désolant , mais qui ne découragera point les vrais réformateurs, que s'achève cette tragédie, bien conduite et bien versifiée, et où il n*est guère resté que cette part d'invraisemblance qui était inhérente au sujet.

H. Bolognese a été durant la période qui nous occupe, et dans le genre tragique, le plus fécond producteur d'oeuvres originales, et les écrivains que nous aurons à citer après lui se présentent à nous avec un bagage sinon plus modeste, au moins beaucoup plus léger. Nous nommerons en première ligne M. Giacomo Baltaglia, qui est mort glorieusement en 4860, en luttant pour l'indépendance italienne, et qui, fort jeune encore à cette époque, trouvait le temps d'écrire une œuvre estimable, dont le sujet* avait pourtant assez mal inspiré jusque-là plus d'un homme de talent. Nous avons parlé ailleurs de Benedetti et de sa médiocre tragédie i'Olgia(o; M. Battaglia a refait

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s{»n travail avec un succès relatif en y introduîsanl, avec le personnage d'Ida, une belle étude sur la conscience, ce juge inexorable dont Tarrêf, sans cesse retentissant dans le silence des nuits, trouble et désole les tyrans au sein de leur apparente prospérité. Mais si cette pièce a de véritables beautés, elle est loin aussi d'être sans défauts; elle contient force tirades inutiles, et le style, assez habituellement élégant, est presque toujours dépourvu d'énergie.

C'est par des mérites fort différents, sinon opposés, que se recommande h nous M. Zambotii, de Trieste. Auteur de doctes recherches historiques, dont il a condensé le résultat dans un volume intitulé : Gli Ezzelini, Dante e gli Sckiavi, il en a tiré le sujet d'une émouvante tragédie sur Bianca délia Porta, héroïne du treizième; siècle, qui, luttant sur la brèche à côté de son mari, tomba entre les mains du farouche Ëzzelino, lors de la prise de Bassano par les hordes de ce tyran. La donnée de la pièce, il faut bien le dire, a quelque chose d'atroce; car on a, durant les quatre premiers actes, la perspective d'un viol qui finit par s'accomplir, et, par un raffinement de cruauté, Ezzelino s'arrange de manière à ce que le mari de Bianca meure Convaincu de l'infidélité de son intrépide épouse. Si le sujet est noir, l'auteur n'a rien fait pour en atténuer l'horreur, et Bianca se trouve enfermée dès le début dans une espèce de cercle infernal. Tandis qu clic repousse avec mépris les offres du trallfe Ventura, qui pourrait la sauver, l'homme pour qui elle se dévoue pousse jusqu'aux plus injurieux soupçons sa folle jalousie. Puis, Baitista délia Porta une fois enseveli dans feon cachot, elle est eu butte aux épouvantables obsessions d'Ezzelino, en qui il eût fallu discorner la part

do monstre et celle du héros, el qu'on nous montre trop systëpiatiquement par son mauvais côté. Aussi la sensation qu'emporte le spectateur, au sortir d'une pareille exhibition, tient-elle moins de Témotion quq de raccablement. Dan$ cette tragédie, les défauts et les qu£|lités du $tyle ^ont d'ailleurs en corrélation parfaite fivec lea qualités et le^ vices du sujet. Ces vers forts corrects, et pu respire une énergie dantesque,sont parfois rudes Qt heurtés j mais tout cela compose un ensemble 4ssez digne d'éloges et constitue un vigoureux début, qui aura uu brillant lendemain lors de la représentation de 1^ tragédie de Stefania qu'achève en ce moment M. Zamboni, et dont le plan et certain nés parties essentielles ont obtenu déjà les suffrages de juges éminents. O&us ce nouvel ouvrage, la langue parait s'être assouplie, et la conception générale semble mieux entendue.

Après la Bianca délia Porta de M. Zamboni, nous n'avons plus à citer qu'une seule œuvre tragique vraimept originale. Ce beau sujet d^'Arduim d'ivrea^ que nous avons vu (raité avec un certain succès par M. Garcano, a aussi heureusement inspiré un jeune écrivain d'un bel avenir, l'auteur estimé de Fra Moreale^ M. Stanislas Morelli, qui d'ailleurs, pas plus qne son illustre précurseur, n'a su résister à la tentation d'élargir son cadre et d'inoculer à des barbares du moyen &ge les passions généreuses cl les grondes ^spiralious qui seront l'éternel honneur de notre époque. Mais cette perpétuelle violence que M. Morelli fait à l'histoire est précisément ce qui constitue le mérite de sa tragédie aux yeux du plus grand nombre de ses auditeurs, et cette atteinte à la couleur locale est moins forte certainement que celle qui nous

choque dans les chefs-d'œuvre de Racine, si admirables à tous autres égards. Les héros du poëte français ne sont grecs ou romains que de nom, mais ce sont des types humains profondément vrais, et si nous ne pouvons en dire autant de tous ceux que M. Morelli a produits sur la scène, nous ne saurions qu'approuver la façon dont il a tracé le caractère de son principal personnage Arduino et ceux de l'archevêque Arnolfo, du marquis de Modëne Tedaldo, etc. D'autres, au contraire, tels que celui de son moine Erlambaldo, prêteraient à lire si Ton avait au théâtre le temps de réfléchir ; mais le cinquième acte est heureusement le plus parfait de tous, et les dernières scènes sont assez belles pour exciter les transports du public en forçant même les applaudissements des juges délicats. Ce qui manque dans ce drame, c'est un grand rôle de femme ; les amours de Rina et d'Ottone ne sont, en effet, qu'un épisode mal soudé au reste de l'ouvrage, et le personnage de Stéphanie tenait déjà trop peu de place dans la pièce avant que les comédiens se fussent avisés de le retrancher tout entier. Ces critiques faites, il n'en faudra pas moins reconnaître eaM. Morelli un excellent poëte, plein d'imagination et de vigueur, qui a tout ce ^u'il faut pour devenir un jour un véritable tragique... tout, sauf peut-être la volonté, ainsi que semble l'indiquer le long intervalle qui sépare ses deux seules compositions, retard inexplicable à la suite d'un premier et légitime succès.

V Arduino clôt dignement la liste des tragédies composées durant les quinze années du nouveau régime, liste assez courte, mais qu'il ne tiendrait qu'à nous d'allonger si nous voulions tenir compte des

œavres forl distinguées de deux hommes de talent, M. Napoleone Giotti et M. Braccio-Bracci. Mais ces nobles rivaux ont reçu une qualification significative, et qui, bien qu'honorable par un certain côté, les soustrait néanmoins à nos appréciations; on les appelle a les deux bâtards de Niccolini. » Sans égaler tant s'en faut leur illustre modèle, ils Timitent du moins avec une rare perfection qui en imposera sans doute à la postérité si leurs admirables pastiches arrivent jusqu'à elle. Entre ces deux émules on établit pourtant une certaine distinction : M. Braccio- Bracci, auteur applaudi de Struensée, — Jsabella Or^ smi^ — Pier-Luigi Famese^ est plus habile comme versificateur; tandis que M. Napoleone Giotti a montré dans Brunechilde^ — Bafdovino di Fiandra, — la Mo^ naldesca^ — Gli VgonoUi, — plus de talent comme constructeur de charpentes dramatiques. Peut-être même y avait-il en lui l'étoffe d'un véritable tragique ; son dernier ouvrage attestait un heureux bien qu'insuffisant effort, et il échappait déjà à l'affreux cauchemar de ces réminiscences sous le poids desquelles il semblait jadis comme affaissé. On eût dit qu'il allait enfin prendre son essor ; mais soudain son aile se lassait, et, du haut des nues, il retombait lourdement au fond" de sa boutique de la via Calzaioli, et reprenait pour ne plus le quitter son prosaïque nom de Carlo Joubaut. Ce laurier dont M. Napoleone Giotti n'a pas voulu, il appartient peut-être à M. Bracci de s'en saisir, et nous souhaitons vivement qu'il franchisse au plus vite cette limite souvent imperceptible au delà de laquelle le parfait ouvrier se transforme en artiste de génie.

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