CHAPITRE VII
Du drame en vers. — H. BaraltaDi et son théâtre : I Legati di ClemenU Vil; — C<ml0 Ugo; — Stella et Raffoêllo, — M. Leopoido Mtreoco t Pio" oarda Donali ; r-* Saffûj -r- il faiponjcr^j — la Fam'glia, — H. CaTallotli et ses Pezzenti. — H. De Gubernatjs et ses drames orientaux : /{ Re Nala; — Il Be Dasarata,
En Italie corome en France, et depuis cinquaDtc ans bientdl, la tragédie^ cède peu à peu la place à un genre moins tranché, le drame en vers, qui scn^ble plus près de la nature et a été spécialement cultivé durant la dernière période litléraire. Pqrmi les habiles écrivains qui sacrifient au goût du jour, nous citerons tout d'abord M. Barattani, qui, après avoir écrit un petit nombre de comédies médiocres et plusieurs libretti lyriques estimés, a donné au théâtre quatre drames assez recommandables : / legati di Clémente VII, -^ Conte Ugo, — Stella et RaffaellQ. Le sujet de la première de ces pièces est tiré de Tbistoire italienne du seizième siècle, et Tauteur nous décrit, en les exagérant un peu, les maux soufferts par la population d'Ancône, lorsque les troupes de Clément VH eurent occupé, au mépris du droit desjgens, cette ville infortunée. Puisé à une telle source, ce drame ne pouvait être que ce qu'il est en effet, une succession de scènes lugubres où éclale de loin en loin un talent vraiment lyrique. La situation est, d'un bout à Taulre, tellement tendue, les pei-sonnages qui
figurent dans ]fL pièce sont eq proie à une telle surexcitation, qu'il serait asse? difficile de les juger d'après les règles ordinaires da la critique; il nous semble pourtant que les teintes sont un peu forcées et — quelque beaux types de monstres que puisse nous offrir le tragique cingMecentQ — nous inclinons à déclarer invraisemblable un traître aussi stupidement odieux que Cencio FanelU et des prélats aussi impudemment féroces qu^ Tévéque Pella Barba et le cardinal Accolti, J^ sais bien que les accusations de M. Barattant s'appuient sur des documents historiques, mais la réalité était déjà assez triste pour quMl fût inutile d'y ri^n ajouter, et des gens mal pensants ne mapqueront pas d'applaudir à certaines tirades où Ils croiront apercevoir, au lieu de la vérité toute nue, de sanglantes allusions h Thistoire contemporaine des États pontiflcaux.
Ces préoccupations politiques se trahissent aussi, bien qu'à un degré beaucoup moindre, dans le dran^e intitulé Conte fJgo; mais, là, on ne peut le nier, Taulcur avait ses coudées franches, car personne n'ignore à quel point les plus bideuses passions étaient déchaînées en Italie vers la fln du onzième siècle, pt, d'autre part, des protestations indignées contre les débordements du clergé sont fort à leur place dans la bouche du vénérable Pierre Damien, ce précurseur du grand réformateur Grégoire VIL C'est toujours Aucune qui est Je théâtre du drame. Nous sommes en i060 ; la vieille cité gémit sous le joug d'un horrible tyran qui prétend exercer, même aux dépens des familles de la plus haute aristocratie, cet abominable droit qu'on appelait chez nous, sous Tancien régime, o le droit du seigneur, • et l'hislorien Tar-
quinio Pinaoro nous apprend qu*Ugo périt pour avoir voulu faire violence à Bianca Scottivoli. Filippo Scottivoli, frère de cette dernière, et qui lui ressemblait trait pour trait, s'introduisit à sa place dans le palafs du tyran, et le poignarda avant qu'il eût eu le temps de s'assurer du sexe de sa prétendue maîtresse. L'auteur traite avec beaucoup de tact son épouvantable sujet, et il en tire un excellent parti. Rien de plus sympathique et de plus touchant que le caractère de Bianca qui, s'enveloppant dans son innocence immaculée, ignore jusqu'à la fin les desseins criminels qu'on a formés sur elle ; et ce rôle si bien conçu a son pendant dans celui de Ginevra, la pieuse épouse du comte réprouvé. Les angoisses maternelles de Bertrade, la fierté républicaine du consul Tomasi, le saint courroux de Pierre Damien, sont décrits avec éloquenc^, et le dernier acte où nous voyons Damien couvrir de sa toute-puissante égide la famille d'un tyran qui le bravait naguère, ce dernier acte plein de mouvement et d'émotion est tout particulièrement digne d'éloges. Si nous voulions maintenant insister sur les défauts du drame, nous aurions à signaler certains détails invraisemblables et de nombreux passages où la chaleur est un peu trop voisine de la déclamation. Mais, tel qu'il est, cet ouvrage représente une grande somme de talent, et c'est le chef-d'œuvre de l'auteur qui nous paraît obéir à sa vocation véritable en cultivant le genre historique. Il nous semble, en effet, que, dans les drames intimes intitulés Stella et Itaffkello, joués avec succès sur différents théâtres, la solennité de la forme est un peu en désaccord avec la simplicité, pour ne pas dire l'exiguïté du fond, et les vers parfois fort beaux que
H. Barattani met dans la bouche de ses personnages conviennent moins que la prose au rude berger Mauro ou à Tarmaleur Raffaello qui n'a pas reçu non plus une éducation raiBnée. Habitué comme tout poêle lyrique à planer dans l'immensité, Tauteur s'accommode difficilement d*un horizon restreint, et nous rengageons à choisir de préférence ces sujets vastes et mal définis où le génie peut se donner une libre carrière, grandir les héros, grossir les événements, et où le spectateur placé dans une région incertaine, à mi-chemin de la fantaisie et de la réalité, cherche en vain autour de lui des points de comparaison sur lesquels puissent s'appuyer ses critiques méticuleuses.
Quoi que puisse faire pourtant M. Barattani, nous n'oserions lui promettre de grands succès, parce que, pour réussir dans la carrière dramatique aussi bien que dans toute autre, il faut, en outre du talent, un peu de cette heureuse chance qui est si largement échue à M. Leopoido Harenco, le digne héritier de Harenco le Vieux ^ l'auteur de la Pia de'Toiomei. Ainsi qu'un bon fils y est naturellement enclin, Taimable poète turinais a marché d'abord sur lés traces de son père, en composant une tragédie de Piccarda Donati, qui, fort bien accueillie du public, était trop imparfaite néanmoins pour rester au théâtre. Le plan de cet ouvrage laisse, en effet, beaucoup à désirer; les caractères manquent de relief, et le succès a été dû surtout au cinquième acte qui constitue une belle élégie entremêlée de chœurs où l'auteur s'affirmait comme poète lyrique. À deux ans de là, en i857, il remportait avec sa tragédie de Saffo un nouveau triomphe aussi peu décisif que le premier; car, ainsi
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qu'il noas Tavoiiait lui-même avec une admirable modestie, il s'ôlait celte fois encore montré rebelle au précepte du maître :
Des couleurs du sujet vous peindrez voire ouvrage ;
et Saffo^ comme Piccarda, est surtout remarquable par de brillantes échappées lyriques -où le talent dil versiflcaleur apparaît avec un éclat croissant. M. Ma^renco a donné depuis au théâtre une tragédie en cinq journées, intilulée Spermeila, qu'on ne saurait l'raa* ger non plus au nombre de ses meilleurs ouvrages ; ceux-ci appartiennent tous au genre du drame, et, parmi eux, nous distinguerons tout spécialement le
Falconiere et la Famiglia.
Le sujet de la première pièce est très-simple ; il s*agit des amours d'Adélaïde, fille de l'empereur Otton, laquelle se laisse enlever par le brave Aieramo qui Ta d(^jà défendue en champ clos contre un infâme calomniateur, et tous deux vont se réfugier dans les gorges de l'Apennin, où, déguisé sous le nom de Fulberto, le noble chevalier s'occupe à élever des faucons pour les seigneurs du voisinage. Ils vivent ainsi, supportant fièrement le poids.de leur misère^ lorsqu'Otton descend en Italie pour aller combattre les Sarrasins sur les cétes liguriennes. Dangereusement blessé, l'empereur est sur le point de périr avec son armée ; mais Aleramo a repris son épée, il a rallié les Allemands fugitifs, repoussé l'ennemi victorieux, si bien qu'Otton le reconnaît enfin pour son gendre et le comble de bienfaits. On pécherait, Je le crains, par excès d'indulgence, en disant que ce drame si élégamment versifié est parfaitement consiruit ou que les divers incidents sont parfaitement
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vraîseniblables; mais ce qu on peut assurer en toule sécurité, c'est qu'il intéresse depuis la première scène jusqu'à la dernière, et qu'en traçant le caractère de ses irais principaux personnages l'auteur a déployé une asses grande connaissance du cœur humain. Dans Olion, il a soigneusement distingué le souverain du père, et marqué par une série de nuances habilement graduées l'immense transformation morale que subit un homme en passant de l'excès de l'irritation à celui de ia tendresse. Adélaïde et Fulberto sont, d'autre part, deux beaux types chevaleresques, deux sympathiques personnages dont les allures urt peu théâtrales n'ont pu déplaire à nn parterre italien ; et tout critique impartial, dussions-nous le supposer sévère, ne pourra qu'excuser Tenthousiasme des Milanais, qui, à la première représentation, rappelaient l'auteur vingt' sept fois sur la scène.
La Fomiglia qui n*a point obtenu un succès de vogue comme le Falconiere, constitue pourtant un effort tenté dans la bonne direction, et si ce nouvel ouvrage a été en butte h d'innombrables critiques, c'est que le sujet,élait plus difficile à trailer ; car, lorsqu'on lui présente le tableau de la vie réelle et la peinture des mœurs contemporaines, le public se montre plus exigeant et disposé & épiloguer sur les moindres détails. C'est ce qu'il a fait cette fois pour M. Marenco qui, au premier acte, nous admet aux réunions intimes d'une charmante famille dont le chef Lamberto est un artiste du plus grand mérite. Gel homme excellent est pourvu d'une sainte femme, d*une fllle aimable, et d'un disciple d'avenir eh qui il entrevoit à la fois un rival et un gendre. Mais cet homme dont la situation est enviable h tant d'i^gards
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a pour flis un vôrilable grcdin qui, abandonnant sa femme pour s'aiQcher en compagnie d'indignes prostiluées, brigue le mandat de député afln de pouvoir trafiquer de ses prétendues convictions politiques. Le drôle arrivera peu à peu à ses fins, et grassement payé par le gouvernement, le radical irréconciliable se transformera soudain en votant officiel. Mais ses débauches et ses besoins vont toujours grandissant, et blessé grièvement à la suite d'une de ces querelles si fréquentes dans le monde interlope qui est le sien, on nous le montre au commencement du dernier acte, presque mourant, volé et abandonné par sa maîtresse. A ce moment solennel, sa mère> sa sœur, sa femme, se groupent autour de lui et réussissent à le sauver ; il ouvre son âme au repentir, et il rentrera pardonné à ce foyer qu'il déserta jadis. Cette conclusion nous parait peu satisfaisante : Folco, tel qu'on nous Ta dépeint, est un de ces êtres gangrenés au moral, un de ces vicieux incurables qu'une famille honnête doit courageusement retrancher de son sein, et pour lesquels il ne saurait y avoir de pardon parce que de leur part on ne pourrait attendre aucune conversion solide. Il est des torts que la société et la famille elle-même ne sauraient excuser parce qu'ils ne sont pas susceptibles d'expiation, et quand on nous a représenté en traits de feu Tinfamie d'un misérable qui s'est doublement déshonoré comme homme et comme citoyen, il est au moins singulier de nous le montrer tout à coup entouré de tendresse et de bénédictions en récompense d'un semblant d'attendrissement. Le dernier acte, selon nous, est donc à refaire en entier; mais les trois autres sont admirables, et il est impossible de rencontrer deux caractères mieux
dessinés que ceux de Lamberto et de sa fille Giulia; quant â celui de Stanislas qui a recueilli une approbation presque unanime» il nous parait plus faiblement tracé, et dans les beaux discours de cet excellent jeune homme, il entre çà et là un peu d'aiïectation et de sensiblerie. Quoi qu'il en soit, la Famiglia aussi bien que le Falconiere témoigne hautement du talent dramatique de M. Marenco, qui n'est pas seulement un versificateur habile, un rhéteur brillant et vide comme l'assurent ses ennemis. Ce qu'on peut dire, c'est que ses ouvrages, qui presque tous ont réussi, pèchent par le plan plutôt que par la forme qui laisse bien peu à désirer dans Raffaello — Marcellina — Céleste — // Ghiacciajo di Montebianco^ et surtout dans Carmela^ longue histoire d'amour que termine un excellent quatrième acte.
Ces succès obtenus en dépit des règles de l'art ont eu pour résultat de détourner de plus en plus M. Marenco de la véritable voie, et comme les mauvais exemples sont contagieux, il a déjà des imitateurs. M.Cavallotti, dans son ingénieuse préface des Pezzenti, cherche vainement, en effet, à se donner pour un continuateur de Victor Hugo, tandis qu'il n'est en réalité qu'un excellent disciple de l'auteur de Saffb et de Carmela. Le sujet des Pezzenti est celui-là môme qui a valu à M. Sardou un de ses derniers succès; le drame de Pairie a beaucoup de défauts, sans doute, de ces défauts qui apparaissent surtout à la lecture; mais on y surprend aussi quelques-unes des rares qualités dramatiques auxquelles nous a habitués l'auteur des Pattes de mouche et de Nos intimes^ tandis que les Pezzenti {les Gueux) de M, Cavallotti ont gardé peu de chose de cette ^mouvante et prestigieuse mise en
scène. On trouve dans la liste de ses personnages trop de noms inconnus, une intrigue vulgaire et une absence continue de couleur locale. Mais tout ce que disent les innombrables acteurs du drame est dit admirablement, des passages à effet sont disposés de distance en distance, de manière à réchauffer Tallontion languissante du public, et, rien que dans le premier acte, on pourrait signaler deux morceaux lyriques tout à fait remarquables : la Prière de Marie et YHymne des Gueux, Voici un fragment de la Preghiera :
Tu, che agli oppressi o ai miseri sorridi, Pietoso il guardo a noi volgi, o signer ! Alîrelta il d\ de la giustizia ai lidi Te chiamanti neir inno del dolor !
Rendi alla mesta palria la speme, Destale de* 8uoi fali in cor la fô :
A chi fra i lutti e le rilorte geme Spemo non resta, se non posa in te.
Assai di lotti e di sciagure incarco La lagrima nel cor le inaridl :
Volgi da iei di tue vendette i'arco, Rendila al gaudio degli anlichi di.
Se piogiudice al popolo t'assidi, Voci di gioja e cielo e lerra avran : L'aure de* camp! e il sonilo de' lidi De la giustizia il di saluteran.
Dei morti istessi, te cbiamando, eslolle La turba il capo, dal sepolcro fuor :
Destai dormienti ne le mesle zolle La tua rugiada corne desta i fior.
Ecco, tu il fiacco air oppresser rilogli Ed il tapino del superbo al piè :
Noi ti attendemmo presso i nostri scogli, E tu non lasci chi confida in te ^
1 . « Toi qui souris à l*opprimé et au misérable, jolie sur nous^ Seigneur, un regard de pilié; hâte le jour de la jusiice pour ceux
Ces vers sont beaux, on ne peut le nier, mais ceux de M. Marcnco nous semblent préférables, et nous ne saurions conseiller à M. Cavallolli de suivre son maître sur un terrain glissant où Ton a grand'peine à ne pas trébucher. Nous attendons d'ailleurs ce sympathique débutant à son second ouvrage, qui sera, comme toujours, jugé plus sévèrement que le premier, et noi^ donnera probablement la mesure de sa capacité dramatique.
Dernier venu dans la carrière et déjà célèbre à trente-deux ans comme orientaliste, M. Angelo de Gubernatis a su conquérir d'emblée au théâtre une juste renommée par la composition de sa belle trilogie de Nala et de son drame moins important toutefois sur le roi Dasarata. L'auteur a tiré le premier de ces ouvrages de Tun des plus touchants épisodes du Mabâbbârata, celui de Nala et Damaianti, et, tout en altérant çà et là la donnée originale pour raccommoder à sa nouvelle destination, il a rendu avec un rare bonheur d'expression l'indicible charme de cette
qnî^ 8ur ces rhages, t'adressent Tliymne cle la douleur. — Rends V espoir à ma patrie dédolée, rends-lui la foi en ses destinées ; sans ton appui, U n'est point de lendemain pour Tinforluné qui gémit sons le poids de ses fers. — Trop de malheurs ont épuisé déjà les larmes de nos yeux. Détourne bien loin de cotte chère pairie les traits de ta vengeance, rendH-lui la félicité des Jours anciens. — Quand tu viendras enfin l'asseoir à ton saint tribunal, des ehants d'allégresse retentiront sur la terre et dans les cicux, l'écho de nos campagnes et le bruissement des flots sur nos plages célébreront le jour de ta justice. — Les morts eux-mêmes, soulevant du front la pierre de leur sépulcre, invoquent ta vengeance ; ta rosée éveille ceux qui dorment sous lo gazon comme elle éveille les fleurs. — Arrache donc, 6 mon Dieu, le faible aux étreintes des violents, et relève l'humble créature que l'orgueilleux foule aux pieds i Nous attendons ton heure auprès de nos écueils, et tu ne resteras pas sourd aux cris de ceux qui espèrent en toi I »
poésie orientale qu'il est accordé à si peu de gens, même parmi les plus instruits, d'apprécier directement en feuilletant les pages du texte sacré. Le premier acte s'ouvre par une scène ravissante : la belle Damaianti, fille de Bhimasena le puissant roi de Vidarbli, est en proie à un mal inconnu ; accompagnée de ses fidèles et gracieuses suivantes Manvi et Satia, elle est descendue dans ses vastes jardins pour y respirer la brise matinale, et pourtant, même au sein de cette douce atmosphère, elle sent sa poitrine oppressée, elle fléchit sous le poids d'une accablante lassitude et tombe affaissée sur la dernière marche de Tescalier de marbre. Manvi et Satia s'elForcent vainement de pénétrer la cause du mal secret qui la consume, mais Damaianti leur raconte un songe étrange qui a troublé son sommeil, et Satia s'écrie : « Tu as vu l'Amour, ô Damaianti , tu as vu l'invincible Kandarpa ! » Elles parlaient encore lorsque la princesse voit une troupe de cygnes s'avancer sur les eaux du petit lac dont la nappe azurée se déroule dans le jardin royal ; un d'eux se détache du groupe, il s'approche du rivage, et sur son aile Manvi lit deux noms tracés en caractères de feu : Nala et 'Damaianti... « Nala! sécrie la princesse, c'est le nom de la fleur de Lotus? » Sur ces entrefaites, arrive le vieux roi Bhimasena qui, pour dissiper la noire mélancolie de sa fille, n'imagine rien de mieux que de lui proposer un mari ; mais comme il entend adjuger au plus digne la perle de l'Orient, il décide qu'elle sera le prix d'un concours ouvert aux princes de l'Inde.
La scène change ; nous sommes transportés dans le royaume de Nishad. Nala et son frère Svarga s'apprêtent à partir pour aller disputer la main de Da-
maianti, et le vieil écuyer Vahùca attelle les coursiers. Mais, en ce moment, on voit s'approcher un vieillard vêtu comme les mendiants sacrés de Tlnde et qui demande audience d'une voix suppliante. Le pieux Nala étouffe le cri de la passion, il diffère son départ, et, les yeux pleins de larmes, s'efforce de sourire à l'envoyé de la Providence. Mais le faux mendiant laisse bientôt tomber ses haillons et se révèle sous les traits du maître des dieux venu pour éprouver la vertu du jeune héros. Il se dit épris de Damaianti, et, imposant à Nala le plus douloureux des sacrifices, il l'envoie solliciter pour un autre la main de la belle princesse qui doit régner désormais dans les cieux. Après une résistance inutile le roi de Nishad accepte cette pénible mission, et, emporté sur le char du dieu, il atteint en quelques instants le palais de Bhimasena.
L'acte troisième est rempli tout entier par les émouvantes péripéties du concours princier. Debout auprès de Satia, Damaianti, cachée sous ses longs voiles, assiste au défilé des nombreux rois de l'Inde; elle attend pour montrer son visage la présence du véritable époux, et ce n'est qu'au moment où le héraut a proclamé le nom de Nala qu'elle s'écrie dans un doux , transport:
Cingi al mio crin la nuzial ghirlanda!
D'une voix entrecoupée Nala s'acquitte de l'odieux message... Mais Damaianti semble ne pas comprendre et lui dit pour toute réponse : « Je suis ton épouse, ô Nala, défends ma jeunesse contre les héros, défends-la contre les dieux! » En cet instant, la trompette sonne, et Nala enivré promet à celle qu'il aime
de la disputer, même au maître du ciel. Mais Indra, qui a pris la forme d'un vieux guerrier, est arrivé de son côté, et il va châtier le mandataire infidèle. Le concours a lieu dans une salle immense, et Tépreuve imposée consiste à soulever et à manier un arc d'un poids énorme dont le trait doit aller frapper la voûte couleur de fer qui s'élève à une hauteur immense. Plusieurs princes essaient successivement leurs forces, et Tare semble rivé à la terre. Nala s'avance, mais Indra s'approche en même temps, et tous les deux à la fois ils mettent la main sur l'arc qui, ô miracle ! se divise soudain en deux armes de dimensions parraitement égales : « Lance-moi ta flèche, ô guerrier, dit le dieu, car la mienne va te frapper au cœur I » Nala se contente do viser la voûte qui s'entr ouvre pour laisser apercevoir le ciel étoile, et, blessé à mort par la flèche d'Indra, il s'affaisse sur le sol. Mais le dieu s'apaisera, et quelques larmes tombées des beaux yeux de Damaianti sur le visage de Nala suffiront pour ramener le héros à la vie. Les deux époux reçoivent les félicitations de tous les princes de l'Inde; seul, le jaloux Svarga se tient à récart; il a déjà interrogé l'avenir par une consultation magique, et il prononce à demi-voix ces paroles * mystérieuses et funestes : « Avant que s'écoulent les treize années qui suivront cette union, le charme tombera. »
Plus dramatique encore que la première, la seconde partie de la trilogie a pour titre : La Perte du royaume. Les treize années sont déjà écoulées, en effet, et Nala va être entraîné à sa ruine par une fatalité irrésistible. Pétulant et irréfléchi comme on Test presque toujours à son âge, son fils Bhimasena a menacé de
6a baguette Yahùca, qui n'a pas voulu le laisser monter seul sur le char donné par Indra, et, confus de son emportement, Tadolesccnt s*est presque aussitôt jelé repentant dans les bras de son vieux serviteur. MaisVahùca appartient à la caste supérieure, Brama doit nécessairement punir Toffenseur; lorsque Bhimasena rentrera triomphant, assis sur le char divin à côté de Nala, trois corbeaux se précipiteront sur le jeune homme pour lui arracher les yeux, et le roi ne sauvera son fils qu'en attirant sur sa propre tête le châtiment d'en haut. Lorsqu'il parait devant Damaianti, elle recule effrayée à sa vue, car une large tache de sang souille le front du héros, et cette tache ne fait que s'agrandir si la reine cherche à l'effacer... Les prêtres vont parler; il n'est plus qu'une chance de salut, il faut sacrifier Bhimasena. Damaianti et le roi ne peuvent se résigner à cet odieux sacrifice, et la colère du ciel s'appesantira sur eux à partir de ce moment; si bien que, jusqu'à la fin de ce second drame, Nala sera le jouet d'une hallucination qui le livrera sans défense à l'artificieux Svarga. Déjà, en l'absence de son frère, ce monstre, au visage gracieux, a voulu séduire Damaianti, et, après avoir échoué dans cette folle tentative, il ne se présente pas moins le front haut dans le palais royal que les prêtres viennent de quitter. Damaianti pousse un cri d'horreur en voyant le scélérat ; mais Nala comme ensorcelé prend tendrement la main de son frère,... et l'on entend tout à coup des accords harmonieux qui semblent partir d'un palais enchanté qu'on aperçoit dans le lointain étincelant de mille feux. Ce palais est celui de Svarga qui offre de le jouer contre la couronne de Nishad. L'insensé Nala accepte cette lutte
inégale, il perd son trône et ses trésors et ne recouvre la raison qu'au moment où on lui propose de livrer Damaianti comme Tenjeu d'une partie suprême qui peut lui rendre tout ce qu'il a perdu. 11 s'éloigne alors avec la reine, poursuivi par les insultes de Svarga, mais le peuple- entier quitte ses foyers pour accompagner le monarque déchu.
Le troisième drame est intitulé : le Retour. Dès les premières scènes nous voyons le vieux Vahùca abîmé dans sa douleur et couché dans la poussière devant le palais du roi de Vidarbh. Il va mourir, mais, sous le Qoup d'une inspiration prophétique, il a le temps de révéler au jeune Bhimasena les sinistres événements qui s'accomplissent au pays desNishades; et le flls de Nala suivi d'une troupe choisie se met à la recherche des malheureux exilés. Ces derniers sont réduits à cette heure môme au suprême degré de la misère. Arrivé sur la frontière de Vidarbh, le roi s'est arrêté pour prendre quelques instants de repos, mais pendant que Damaianti se livre à un sommeil entrecoupé de rêves funestes, il a entendu ces cris lamentables qui retentissent au loin : a Roi Nala.... protége-nous ! » Ce sont les infortunés Nishades qui tombent sous les coups des satellites de Svarga. Le roi proscrit volera vainement à leur aide, et, prisonnier de son frère, il sera jeté au fond d'une tour (( dont les créneaux touchent les nues, et dont la base s'enfonce dans les entrailles de la terre aussi avant que son sommet s'élève dans les airs. » Nala, une fois enchaîné, le tyran Svarga se croit sûr d'arriver à son but; il s'élance à la poui'suite de Damaianti, afin d'assouvir sur elle son odieuse passion, et la surprend, en effet, sur le seuil d'une pauvre ca-
banc de pécheur où elle a trouvé un asile.... Mais toul change en un instant; le son du cor s*est fait entendre, la terre tremble sous le galop des coursiers du Vidarbh, elNala, délivré, se présente de son côlé à la tôle de ses fidèles Nishades, tandis que Svarga dans sa' fuite est broyé sous les pieds de son propre cheval.
Rien que par cette sèche analyse, nos lecteurs ont pu entrevoir tout ce qu'il y a de mouvement et de vie dans ce triple drame indo-italien où Tintérôt ne languit pas un seul instant. Quant aux beautés de détail, il y aurait trop à faire si nous voulions les indiquer une à une : la scène des cygnes^ celles de la lutte, des prêtres et du jeu sont dignes d'un Shakespeare, et si, dans cette œuvre habilement transformée et adaptée aux exigences du théâtre, la gloire qui est le jirix de toute grande conception originale appartient pour moitié au vieux poëte indien, la part d'éloges qui revient de droit au jeune orientaliste piémontais est assez belle encore.
Il a déployé depuis un talent égal dans un cadre beaucoup plus restreint en écrivant un drame légendaire en deux actes emprunté au Ramâyana et intitulé : le Roi Dasarata. Le rôle de Sunanda empreint tout entier d'une sombre énergie eût suffi à lui seul pour assurer le succès de la pièce, succès qui eût élé, non pas plus durable, mais plus étendu, si l'auteur se fût mis davantage à la portée de son auditoire. Ici malheureusement, et plus encore que dans la trilogie de Nala, les plus émouvantes tirades sont hérissées de termes orientaux qui appellent impérieusement un commentaire, et nous espérons qu'il sera tenu compte des nombreuses réclamations qui se sont élc-
vées à cet égard. Peut-élre ce vice est-il, jusqu'à un certain point, inliérent au sujet; mais quoi qu'il puisse advenir de ces deux brillantes tentatives qui, sans doule, ne resteront pas isolées, elles font un honneur infini à M. de Gubernatis, et marquent une date importante dans l'histoire contemporaine du théâtre italien.