CHAPITRE IV
Les femmes portes. — Hademoiselle Fraoeesea lutti et tes deui poëmes Giovanni et Alberto. — Mesdames Erminia Fuè-Futinato ; — Alinda Brunamonti; — Rosioa Miuio-Salvo; — CoocetUjia Fileti et Mariaanina Coffa- Caraso. — La poésie improvisée et Mademoiselle Giannina Milli.
En outre des chantres harmonieux dont il a été question dans les chapitres précédents, la période qui nous occupe a vu éclore en Italie un brillant essaim de poétesse et, ne pouvant les nommer toutes, nous avons, après de longues hésitations, arrêté notre choix sur sept aimables muses, celles dont la renommée nons a paru le plus solidement établie. Dans cette agréable excursion poétique nous prendrons pour point de départies provinces du nord de la péninsule et, grâce à cette division géographique, nous allons être mis immédiatement en présence de la plus illustre parmi ces femmes inspirées. Née dans le Tyrol italien qui, sans compter Prati, avait déjà produit des hommes tels que MM. Gazzolelti et Andréa Maffei, Mademoiselle Francesca Lutti a fait sous les auspices de ce dernier ses premiers pas dans la carrière, et a déjà publié deux volumes de vers qui, sans passer inaperçus, n'ont pas été appréciés comme il convenait dans le monde des lettres. C'est surtout, il est vrai, à sa plus récente composition , au remarquable poëme d'Alberto qne la sympathique Trentina a. dû son plus beau laurier, mais il y aurait injustice
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à ne rien dire de son premier recueil où se trouve insérée une œuvre considérable à tous égards, une Novella en sept ehants intitulée Giovanni, Le héros de cette simple mais émouvante histoire est un de ces jeunes révoltés plus nombreux en Italie qtfalUeurs» qui y dans Tenivrement de leur adolescence, rejettent violemment le >oug qu'ils avaient accepté d'abord, sauf à revenir plus tard meurtris et désenchantés s'incliner humblement sous la loi qu'ils avaient maudite. Mademoiselle Lutti nous dépeint avec beaucoup ile vérité et d'énergie cette lutte secrète et douloureuse qui s^engage entre les convictions religieuses et les aspirations mondaines d'un séminariste orgueilleux, et les phases successives qui séparent la chute de la résipiscence sont exposées et ménagées avec une adresse infinie. L'auteur déploie partout en «tttre, en ce qai touche aux choses du cœur, une pénétration qu'on n'avait pas le droit d'attendre d'un jeune et chaste moraliste en jupon, et son poëme est d'un bout à l'autre imprégné du parfum de Jœelyn.
La sévère raison et le tact qui ont présidé à Ici création de Giovanni ne se retrouvent pas an même degré dans celle de Bosa e Stella et Maria^ et le petit recueil l'yrique imprimé à la suite de ces trois Cantiche ne nous offre qu'un très-petit nombre de c(MnpositioDS d'un mérite tout à fait supérieur; nous allons donc passer suF4e-champ à l'examen d'Alberto^ <f poëme contemporain », nous dit l'auteur, et qui représente, en effet, le seul genre d'épopée qui soit compatible avec la façon de penser des hommes d'aujourd'hui. Il y a dans cette œuvre magistrale deux choses qui méritent l'attention, bien qu'à un degré fort inégal : la forme d'abord, qui, prise dans son en-
semble, peut être considérée comme irréprochable ; p«î8 la conception, qai, bien que fort remarquable, ne Bons semble pas à l'abri de la critique. Le héros de Mademoiselle Lutti, — aussi bien que celui de Tirgile» — est un personnage défectueux et illogique; caractère faible et ardent, il a dans le court espace de dix années traversé deux grandes passions, et c'est ce même homme successivement jouet de deux co* qnettes, c'est cet homme que Ton voudrait nous faire accepter comme un guide infaillible, une sorte de directeur spirituel. Albert nous est donné en outre comme un de ces génies universels que le peuple, en son langage expressif, qualifie « d'hommes à tout faire »; déçu dans ses premières amours, il a brisé sa plume depoëte, une plume destinée à Timmortalité^ et aprèsunecourtehésitation entre ledroitetlamédecine, il s'cumera définitivement d'une lancette et devien<» dra en peu d'années le plus habile Hippocra te de toute ritalie. Ses écrasantes occupations lui laissent pourtant d'immenses loisirs, car il passe une grande partie de Tannée à la campagne, fasciné par les grâces de la belle Malvina, fille du plus illustre et du plus opulent patricien du pays. Tout en cherchant à plaire, la jeane coquette n'a pas proféré durant dix-huit mois une seule parole compromettante, et si Albert était vraiment aussi honnête, aussi sérieux, aussi intelligent qu'on nous le dit, il comprendrait qu'il n'est qu'une seule marche à suivre en pareille oceurrence: confier son espoir insensé au père de Malvina afin de voir clair dans la situation. Mais le pauvre docteur persistera jusqu'au bout dans son rêve audacieux, il ^ complaira dans son attitude indécise, et Malvina finira par se choisir un mari de son rang, sans que
le lecteur éprouve le moins du monde ce sentiment de vive indignation que l'auteur voudrait lui inspirer. Tout s'arrangera d'ailleurs pour le mieux, car Albert épousera à quelque temps de là une jeune fille pauvre qui Vadore et qui recueillera presque au lendemain de la cérémonie nuptiale une importante succession. Ces invraisemblances qui paraissent choquantes lorsqu'on les groupe dans une courte analyse sont fort habilement atténuées dans le poëme, à tel point que beaucoup de lecteurs ne songeraient même pas à s'en scandaliser, et dans la peinture des autres caractères Fauteur, plus encore que dans Giovanni^ fait preuve d'une profonde connaissance du cœur humain : le père d'Alberto constitue un personnage des plus comiques; Emilio, Elisa, Agnese représentent autant de sympathiques individualités, et le portrait de Malvina serait un petit chef-d'œuvre, si, dans l'intention de justifier la guérison complète et instantanée d'Albert, mademoiselle Lutti ne poussait pas tout d'un coup au noir le plus foncé les teintes de sa palette. Malvina, en dépit des coups d'épingle dont on la crible dans les derniers chants, est en somme une fille aimable, prudente, qui sait se gêner au besoin et à laquelle l'homme le plus méticuleux pourra confier son honneur sans éprouver la moindre appréhension. Mais, quoi qu'il en soit de ces contradictions, les défauts de ce poëme domestique n'égalent peut-être pas ceux que l'on pourrait relever dans Jocelyn^ et les vers de Mademoiselle Lutti valent sans contredit ceux du Lamartine delà meilleure époque. Aucun poëte italien depuis l'Arioste n'avait manié l'octave avec une telle perfection, et la transition d'un chant à un autre s'opère avec une grâce et une faci-
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lilé dont rien n'approche. Tour à lour spirilael et pathétique, Tâuteur, nous ne craignons pas de le dire, est le premier des poètes féminins qu'ait produits l'Italie, et lorsque nous songeons aux obstacles que mademoiselle Lutti a victorieusement surmontés au début de sa carrière, nous sommes en droit de lui prédire un glorieux avenir ou du moins de concevoir à son sujet de vastes espérances.
De Trente à Venise la distance n'est pas grande, et nous nous arrêterons sur la place Saint-Marc pour saluer au passage une digne amie de mademoiselle Lutti, une femme non moins célèbre par sa beauté que par son talent, madame Fuà-Fusinato. Dans son recueil lyrique encore peu considérable, mais qui grossit tous les jours, nous avons remarqué, en outre de quelques élégies fort touchantes, la Canzone à Léopard! qui fait particulièrement honneur à la charmante pœtessa, et d'excellents iS/orn«//t écrits à propos de la translatiop de la capitale de Florence à Rome. L'ode à Leopardi.est une apologie éloquente et ingénieuse du sexe aimable pour lequel le chantre sublime du désespoir témoignait d'un injuste dédain dans ces trois vers célèbres :
....Cho se più molli E più tenui le membra, essa la même Mon capace e men ferle anco riceve...
Toute remplie de cette sympathique pitié que prodiguèrent au malade- immortel sa propre sœur Pau- Une et la sœur 'du généreux Ranieri, madame Vuh fait au poêle égaré une noble réponse; elle veut être son égal par le cœur, sinon par le génie :
Sol chieggo a te che per virtù d'alTetlo Ugual ci assenla il core,
Se il saper non ci asscnli e l'intelletto; E dal corparlo a te, redel dolore...
Puis, cherchant dans Texistence infortunée de Leopardi une excuse à ses blasphèmes, elle s'écrie :
Ne mai donna t'amb di quel potente
Amor di cui ti strusse invan la speme^
Di cui la sete ardente
Solo s^estinse alla tua vita insieme.
Gos\ sempre deserto^ e mai compreso,
Ghiedesti al verso una vendetta amara,
Onde Tamaro peso
Sente ogui donna che il tuo verso impara.
Tal che s'uom ne s'affaccia a cui noverca Sia, quai ii fu^ natura, Di te pensando, il nostro cor ricerca La dura sorte sua render men dura ; Se mentre gli occhi nostri in lui son ûsi 11 tuospirto cî-vede, Pel pianto che versiam, di quoi sorrisi Gh* altre un d\ ti negâr darai mçrcede ^ !
Madame Fuà développe avec éloquence des idées du même ordre dans les deux strophes qui suivent, et l'ode se termine par de nobles considérations sur la
1. « Héias! Jamais femme ne sembla t'almer de cet amour suprême dont la vaine attente berça les Jeunes ans, et dont la soif ardente et inassouvie ne s'éteignit qu*avec toi. Toujours seul, toujours incompris, tu demandas vengeance à la muse indignée, et toute femme qui ouvre ton sublime recueil se sent abîmée sous lo flot de ta verve implacable.
i( Mais nous sommes devenues meilleures en te lisant ; chaque fois que nous pensons à toi, nous sentons redoubler notre pitié peur tous les êtres que la nature a traités en marâtre et nous cherchons à alléger leurs souffrances. Si tu nous contemples du haut des cieux, alors que nous tendons une main secourable à ces infortunés, donnez-nous le salaire de nos pleurs en nous accordant un de ces sympathiques sourires que te refusèrent les femmes de ton temps!
destinée des grands génies qui n'acquièrent la gloire qu'au prix de la douleur.
Si nous passons maintenant aux Stornelli que Tauleur écrivit à l'occasion du 20 septembre 1870 et qui furent imprimés aux frais de la ville de Florence, nous leur devrons un égal tribut d'éloges, et pour exprimer d'une manière plus honorable encore toute l'estime qu'ils nous inspirent, nous ne saurions mieux faire que d'en citer un seul pris au hasard et qui donnera de tous les autres la plus favorable idée :
Or che sel nostra, a te iieta ritorno Questa corona, che per te guardai ; Me raflQdar raltre sorelle un giorno, Senza gioia e sgomento io raccettai.
Si^ sQnza gioia perché avea compreso Dell* onoranza inaspettata il peso; Senza sgomento, perché il peso grave Àmor di patria mi rendea soave.
Cosl serena e onestamente alliera L'opra fralerna io l'ho compiuta inlera *.
. C'est là de la vraie poésie, et nous allons retrouver une somme presque égale de talent dans les trois petits recueils d'une autre jeune femme que par une juste, mais insuffisante compensation, la providence a fait naître dans ce bourg de Recanati qu'outrageait
1 . a Maintenant que tu es redevenue Italienne, Jo te restitue a?ec bonheur cette noble couronne qui n'était qu'un dépôt sacré entre mes mains. Mes sœurs me l'offrirent un Jour, et Je le reçus sans joie mais aussi sans trouble : sans joie, car je sentais combien serait lourd à soutenir l'honneur qui m'était conféré ; sans trouble, parce que l'amour de la patrie m'eût rendu tolérables les plus durs sacriûces. C'est donc avec un Tront serein et un légitime orgueil qu'après avoir accompli une grande mission, je t'en remets en ce moment la gloire et le fardeau. »
jadis son glorieux fils Leopardi. Madame Âlinda Brunamonli, au contraire, a ses regards constamment fixés sur cette humble cité que le poëte misanthrope qualifiait « d'inhabitable, » et c'est surtout dans ses Note campestri qu'éclate le douloureux écho de ses souvenirs et de ses regrets. Il lui semble parfois que, transformée en ombre légère et empruntant les ailes de l'hirondelle, elle va franchir en un instant la distance qui la sépare de la terre natale; puis, lorsqu'elle a revu la maison paternelle et son petit jardin, c'est encore à l'hirondelle qu'elle adressera ces deux belles octaves :
Quando nell* orticello, ove a inaffiare . Le pianticelle mie soglio venire, Gli animaii vedrai smorti mancarc, • E le rose cadendo illanguidire, Allora, rondinella fuggitiva, Dirai : Tamica mia non è più viva :
Allora, 0 rondinella graziosa, Dirai : Famica mia dorme e ri posa.
Yieni suU* ali aller velocemenle, Vieni a cercarmi dentro il camposanto»
NelC ora che nell' anima si senlo Ladilellosa volullà del piànto; Neir ora che ti parla al mesto core Corne memoria di perduto amore ; Neir ora, che vieo meno il giorno e dice Gosi manca la vita a un înfeliceM
1 . « Lorsque, dans le petit jardin où J*ai coutume d'arroser mes fleurs cliéries, tu verras mou lir Tinsecte aux ailes brillantes, et les roses incliner leurs lêtes flétries, alors, ô fugitive hirondelle, lu pourras dire : « Mon amie a cessé de vivre ; » tu diras, ô gracieuse liirondelle : « Mon amie est endormie et repose. •
« Viens alors sur tes ailes rapides, viens me visiter souslMierbc du cimetière à celte heure où l'on sent dans l'ilmc rincffahle vo-
Les vers de ce premier recueil ne sont pas lous aassi bons que ceux qu*on vient de lire; mais dans la Ricordanza^ la forme s'assouplit, Taccent élégiaque devient plus pénétrant, et le talent poétique de Tauteur semble arrivé à son apogée dans les Speranze e conforti que celte femme si sympathique publiait récemment. On ne trouve dans ce dernier volume qu'un fort petit nombre de compositions médiocres ou défectueuses, et il en est plusieurs, en revanche, où se trahit une inspiration véritable et qui sont comme une éloquente contre-partie de ces chants désespérés de Leopardi où le poète du néant nie la seconda vita et proclame Vinfinita vanità del tutto. Mais si madame Brunamonti réfute les théories désolantes de son immortel compatriote, elle a célébré ce lugubre génie dans des vers qui ne sont inférieurs en rien à ceux que madame Fuà-Fusinato écrivait sur le même sujets et le recueil est tout entier assez remarquable pour qu'on ne soit pas tenté d'en détacher un fragment isolé; car, lorsqu'il met la main sur un livre de cette espèce, le critique doit se bornera de courtes indications en laissant aux lecteurs éclairés le soin de prononcer la sentence définitive.
En quittant Recanali pour gagner les provinces méridionales du royaume d'Italie, nous devrions nous arrêter dans la ville de Teramo pour saluer la maison où naquit GianninaMilli ; mais une place à part est due à la digne héritière de Sgricci et de Regaldi, et nous la lui accorderons à la fin de ce chapitre. Il nous
luptë de la douleur, à cette heure où revit en noiis- mêmes la mémoire des amours qui ne sont plus, à l'heure où le jour s'éteignant à rhorisoD semble nous dire : « C'est aioéi que meurt un infortuné ! a
sera donc permis de franchir sans relard la mer aux flots azarës et d'aborder à Palerme patrie de deux poétesses fort distinguées, mesdames MuziO'Salvo et GoncettinaFileti. Avec moins de correction et surtout de fécondité que mesdames Fuà et Brunamonti, car son recueil complet ne compte pas plus d'une quarantaine de pièces, madame Rosina Muzio-Salvo peut être aussi considérée comme une muse patriotique; mais, comme ses deux nobles rivales, elle n'est pas moins attachée à la patrie restreinte qu'à la grande patrie, et jusquedans la composition intitulée : Il culto^ elle réussit à intercaler l'éloge de son île natale à laquelle elle adresse cette belle apostrophe :
.... Omia adorala Sicilia, che degli avi il sacro omaggio ▲ Dào ripeli nel tripudio corne Nei luttuosi di« Bella pur sempre Immeusamente sei, terra del fuoco Deir amore, deir arte e d*ogni umano Prodigio! E bella se di luce ardendo a II ministre maggior della natura »
Tuo mare ingemma e la virtù ravviva Degli 9prici tuoi campi. E bella quando Di diafano vel tutto sufTuso Lo zaffiro del ciel, pallidi raggi Piovono sul tuo sen, ma più divina Nel fervido al tuo Dio culto d'amore ^
1 . t 0 ma Sicile adorée, 6 toi qui, dans les Jours de deuil eomme aux jours d'allégresse, resles fidèle à ton vieux culte 1 la es toujours belle el belle de la beaulé suprême, terre de Tamour et de l'art, où le génie humain enfanta ses plus éclatants prodiges? Tu es belle, soit que l'astre du jour fasse étinceler Tazur des ondes qui t'enserrent, soit qu'il révèle d'une luxuriante parure Ion sol au sein fécond. Tu es beUe lorsque tu apparais à demi cachéo sous le voile transparent d'une douce atmosphère, tu es belle lorsque
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On sent résonner de belles noies élëgiaques dans tonte cette pièce ainsi que dans celles qui sont intitulées : // giorno dei morti in Termini^ — Bice et Francesca da Rimini; mais je préfère pourtant les compositions, purement politiques, celle» par cxemple,'que madame Muzio écrivait au sortir de Tatelier d'un peintre habile, M. Andréa d'Antoni, et après avoir admiré la toile où Sordello est représenté au moment de sa rencontre avec Dante. L'auteur tire le plus heureux parti de cette réminiscence de la Divina commedia, et il oppose ces témoignages de tendresse que se prodiguent le citoyen de Florence et celui de Mantoue aux haines mal dissimulées qui, dans certaines portions de la Péninsule, divisent encore des bourgades limitrophes. Il y a également de beaux mouvements dans l'ode à Giannina Milli, et nous ne pouvons qu'applau. dit aux généreux accents qu'arrache à la poeiessa l'injuste captivité de Carlo Poerio ; mais ce qui enlève à toutes ces compositions une partie de leur prix, c'est l'imperfection de la forme qui est parfois, et tour-à-tour, affectée ou triviale. Ce défaut pourtant allait diminuant sans cesse, et la critique, pour être équitable à l'égard de madame Muzio, devra tenir compte de ce trépas soudain et prématuré qui enlevait celle femme au grand cœur à l'amour de sa fille et aux sympathies universelles de ses concitoyens.
Muse chaste et pieuse comme madame Muzio, madame Concettina Fileli a célébré, elle aussi, et plus exclusivement encore s'il est possible, les deux objets de son cuUe : la patrie el le foyer domestique; et son
les dernien rayons du jour s'abiussent mélancoliquement à l'horizon; mais tu es pluâ divine encore lorsque tes enfants prosternés aux pieds de rËtcrnel s'unissent dans un fervent culte d'amour 1 »
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talent si élevé et si pur n'a pas éii moins remarquable par sa précocité. Née vers <835, la jeune Concettina écrivait, en 1849, une Cantica où à la Tacilité des vers, au pathétique de certaines octaves, on reconnaît déjà des facultés incomplètement développées sans doute, mais susceptibles de prendre le plus brillant essor. En 1850, elle publiait, à Tàge de quinze ans, une ode sur Stamura, Théroïne d*Âncône, et cette pièce, pleine de verve et d'élan, se termine par cette chaleureuse apostrophe aux femmes italiennes :
< Puisset-il naître en vous le sublime désir d'enfanter des héros! Que celui-là seul jouisse de votre magnanime tendresse qui saura servir son pays avec honneur, et maudite soit à jamais celle qui aura murmuré de lâches conseils à Toreille de l'homme aimé ! »
Parmi les compositions de cette époque, remarquables esquisses que cette enfant inspirée traçait dans sa petite chambre de Palerme, il est de gracieuses élégies comme le Bel giorno d'invemo et JNel mio giar^ dino; mais je louerai plus volontiers le Nozze et le Donne Suliote^ odes où frémit ce généreux instinct que nous venons de signaler, ce sentiment profond de la mission des femmes éclairées durant cette ère d'agitations convulsives dont les hommes de notre âge ne verront peut-être pas la fin. L'avenir ne devait pas tarder à confirmer les promesses de cette riche adolescence; mariée et déjà mère en 1852, Goncettina Ramondetla, qui se nomme aujourd'hui madame Fileti, a su admirablement concilier ses devoirs d'épouse et d'Italienne, et tout en consacrant des chants enthousiastes au roi Galantuomo et au rude vainqueur de Marsala, elle s'est de plus en plus
adonnée à la tâche austère et sainte que lui imposait la nature en écrivant pour ses nombreux enfants des vers qui sont Técho de ses joies et de ses douleurs in* Urnes. Ce genre de poésie, fort apprécié en Angleterre et en Allemagne, a été jusqu'ici assez peu cultivé chez ' les peuples de race latine, et le succès obtenu par le dernier recueil de madame Fileti est, plutôt encore qu'un événement littéraire, un symptôme moral d'une grande importance. Les Italiens ont entln retrouvé une patrie, et il est honorable peureux qu'au lendemain même de leur affranchissement leur première pensée ait été de consolider la société par la base en tirant de son avilissement le sexe le plus faible et en restaurant la famille. Fille, épouse et mère accomplie, la sympathique poeiessa est en Sicile l'exemple et l'orgueil des femmes de sa génération, et il y a dans ses vers une influence communicative, une grâce secrète qui déjà a suscité bien des dévouements et réveillé bien des âmes au sein de ces populations réduites naguère à l'état sauvage, et qui semblaient inévitablement vouées à l'incurie et à la misère. La seconde moitié du recueil de 1862, jointe au recueil de i870, forme une sorte d'épopée familière dont les héros n'ont heureusement rien de fabuleux: Gaspare, Michelino, Annetta et leurs cinq frères ou sœurs, sont tour-à-tour l'objet de délicates études où la nature enfantine est prise sur le fait, et parmi ces pièces qui doivent toutes être lues parce qu'elles se complètent les unes par les autres, il en est une qui nous a particulièrement frappé, car elle nous montre groupée dans un charmant tableau dont l'auteur est le centre, cette naissante famille qui, si elle profite des suaves mais solides enseignements qu'elle a reçus, figurera
un jour avec honneur dans les nouvelles annales de la Sicile. On se rappelle enlisant ce chant un passage sublime de la Divina Commedia:
Era già l'ora che volge il desio, etc....
Le soir est venu^ les enfants sont couchés, et la mère, errant de berceau en berceau, contemple ces doux visages endormis^ et n'ose s'abandonner au sentiment du bonheur présent, en songeant aux chances douteuses de Tavenir. Elle entrevoit des séparations douloureuses, de déchirants adieux; mais ce qui la préoccupe surtout, c'est la pensée que, parmi ces huit enfants, quelques-uns peut-être se montreront indignes de porter le nom d'Italien et cesseront d'honorer les immortelles mémoires
Dei grandi cbe soq vivi...
Madame Filcti a compris admirablement que,pour le citoyen comme pour le chrétien, le salut ne peut s'opérer «que dans le tremblement,» c'est-à-dire (lan$ Tapprëhension salutaire d'une chute toujours possible et qu'il faut éviter à toutprix. C'est sur cette mé-
t. Per le tacite stanze allor in*è doice
Vogar sol et t« e muta, Mentre il pensier, gÛ ristorato e franco, Le sue pli care fantasle salula ; Dol|e al veron la f resca Aura spirar per poco, al firmamento Levar lo sguarOo inlenlo, E a questo letto e a quello Spessoappressarinl a vagheggiar gll amatl Yolli de' figUuotelU addormenUti.
Chi siille giunte candide manine La rosea guancia posa, GhI piega H coUo e chiude al sen lo braccla, Clii moliemenle in abbandon riposu...
dilation un peu chagrine, mais où se Irahît un secret et magnanime espoir, que se clôt celte belle canzone qui nous montre sous un jour si flatteur la vertu et le talent de \apoetessa, et nous sommes heureux de pouvoir terminer par la mention d'une œuvre aussi recommandable l'examen de ces deux recueils que l'auteur est sans doute appelé à compléter par de nouvelles publications supérieures encore aux précédentes.
Plus précoce encore que madame Fileti, madame MarianninaCoffa-Caruso, néeàNoto, débutait à Fàge de dix ans dans la carrière poétique par un chant intitulé // calvario, et, dans cette production si singulièrement hâtive, se laissait déjà entrevoir quelque chose du talent qui se montre dans son second recueil imprimé en 1863. Mais si les premiers vers de l'intéressante jeune fille sont un peu dépourvus de vigueur et se font distinguer surtout par la fraîcheur virginale de l'inspiration, les Nuovi canti, en revanche, portent partout la marque des temps nouveaux, et Ton y sent palpiter Tâme de la Sicile affranchie. On devine, du reste, assez facilement, que madame Coffa-Caruso respire une libre atmosphère lorsqu'en des octaves énergiques elle définit ainsi la mission du poêle :
.... Non usa a roacuiar la mente Dei venduli concelti aU* armonia, '- Libéra parle e scandera cocenle Nci forti petti la parola mia !
Quando altère è l'ingagno, il cor la mente, E il pensiero non muta e non oblia...
Canliamo ! A* rai dell' increata luce Il mortal fra i celesli il canlo adduce ^
1. c Incapable de déshonorer ma lyre en faisant vibrer sur ses conics des arrents mercenaires , Je parlerai sans crainte et ma pa-
La famille, la religion, la patrie, ces trois abstractions qui n*atteignent d'ordinaire à la réalité que dans les pays libres, reçoivent successivement Thommage de cette muse de vingt ans, et, à l'heure du péril, pendant que Tavenir de son pays est en jeu sur les champs de bataille de Marsala et de Calatafinii, il faut voir avec quelle ardeur elle fait appel au cœur italien de Victor-Emmanuel, avec quelle abnégation intrépide elle pousse dans la mêlée son propre frère, sauf à mourir de sa mort, comme elle vivra de son triomphe. Mais, à s'en tenir au seul point de vae du talent — je suis presque tenté de dire « du génie » — le chef-d'œuvre de madame Coffa-Caruso, c'est ce magnifique sonnet où elle réplique si vertement — et si éloquemment aussi — à un critique insolent qui lui contestait son doux titre de poetessa :
Chi... chi mi nega il sovrumano incanto Onde ignota mi struggo e m*innamoro?
È mia quest' arte, e me Tba data il pianlo, Ne pub comprarla ogui mondan tesoro.
Ma lu, venduto alla malia deir oro, Ogni alto affetto, ogni alto gaudio infranlo, Non sai che donna pub levarsi al canto, E ornar la fronte per sudato alloro !
Non sai che amor favella al mio pensiero ; E si l'aima sublima e si la schiara Chi i cieli abbraccia e Tuniverso inlerol lo ti compiango, ti perdono... e oblio; È misero, non reo, chi non impara Ch' arte è nalura, e che nalura è Dio ?.
rolo descendra brûlante jusqu^au fond des àmcs généreuses.... Tandis que notre caraclère conserve sa naUve Acrlé, que notre cœur est resté Adèle à son premier culte, à ses clicrs souvenirs... Chantons I Éclairée par les rayons de la lumière inqréèe, jMral, iDorlelle, mêler ma yQ\\ à celle des célestes puissances, s
1, « Blaiâ qut donc es- tu, toi qui me reruses ces ««pirations
De tels .vers parlent eux-mômes en faveur de lauleur auquel nous ne prodiguerons point des éloges inutiles, et qui seront d'ailleurs mieux justifiés dans quelques années. Nous aurons certainement à reparler de madame Coffa-Garuso» et, en la quittant, nous espérons pouvoir la féliciter un jour au sujet de sa renommée accrue et de son talent agrandi.
Après avoir analysé moins longuement que nous ne Teussions désiré les œuvres de six poétesse dont les Ters furent médités et polis à loisir dans une studieuse retraite, nous allons nous occuper maintenant d'une femme qui, grâce à un don spécial, s'est constitué une illustration à part, c'est-à-dire de la célèbre Giannina Milli. Née à Teramo en i827, elle faisait inopinément ses débuts en 1832, à Page de cinq ans, en improvisait des vers fort curieux sur la mort de Pyrame et de Thisbé ; puis, son inspiration sommeilla, et ce ne fut qu'en i845, au mois de février, que le démon poétique s'empara de nouveau de tout son élre. Un soir qu'elle était tristement pensive en face de son piano, elle sentit une sorte d'appel intérieur, elle entendit une voix mystérieuse qui, à plusieurs reprises, répétait ces mots : « Écris, écris* I » Docile aux ordres
sarhttmaines qui font à la fois ma joie et mon tourment ? U est à moi cet art sacré, je le liens de mes pleurs et l'on ne saurait le fwyer d'un moindre prix. Mats lot qu'a séduit le vil amour de Tor, ' toi qui lui as sacrifié toute noble sympatliie, tu souris lorsqu'on le parle d'une femme poète qui a su parer son front d'un laurier bien chèrement conquis! Tu ignores que l'amour esl sans cesse présent à ma pensée, et que c'est grâce à lui et à sa douce lumière qu*elle peut embrasser jusqu'aux cieut, jusqu'à Tunkers tout entier. Je te plains, je te pardonne et... je t*oub4e. 11 esl plus malheureux encore que coupable celui qui ignore que l'art c'est la nature, et que la nature c'est Dieu! »
!• Avea '1 pensler rivolto a le, o Sorclla,
Qnando ascoltar mi parve un doice suono
trcn haut, elle composa plusieurs sonnets qui furent jugés fort beaux par un homme de goût, Français d'origine» et nommé Etienne de Marlines. il assista de ses conseils bienveillants sa jeune compatriote qui, sous sa direction, ne tarda pas à acquérir celle pureté d'éloculion qui fait un des principaux attraits de ses poésies, et ce fut grâce à son instigation qu'elle s'en^ gagea dans la carrière hasardeuse qu'avaient déjà glorieusement parcourue deux autres femmes iialiennes : la Bandetlini et la Taddeî. C'est à compter du 24 juin 1847 ,que commence la vie publique de mademoiselle Milli , vie d'artiste mélangée de succès et d'angoisses, et qui, durant quinze années, ne fut qu'une longue suite d'ovations. La poetessa était à l'apogée de son talent en 1860, lorsqu'après avoir traversé Milan, elle s'arrêtait à Turin, alors capitale du royaume, et où elle se fit admirer surtout dans une soirée donnée en son honneur par une noble dame dont le nom est cher à tous ceux qui cullivent les lettres italiennes. La baronne Olimpia Savio-Rossi avait réuni ce jour-là dans son salon l'élite des sommités italiennes qui affluaient alors à Turin, et en particulier beaucoup d'exilés du nord et du midi. Giannina Milli n'oublia personne et, rappelant dans des vers empreints d'une poignante énergie les souffrances de la Sicile et celles de Venise, sut remuer jusqu'au fond des entrailles le sympathique auditoire qui l'entourait et arracher des larmes au barde tyrolien, à Tillustre Prati qui, venu pour l'entendre, voulut compléter la fête en récitant quelques-unes de ses plus belles pièces inédites.
Di voce, che dicea : Ganta, o Donzella ; iddio d'eslri o di canU li fa dono.
On ne saurait donc nier que mademoiselle Milli ne soit au premier rang parmi ceux qui cullivent un genre faux. Si elle s'élève moins haut que M. Regaldii elle a un talent moins inégal, et, tout en improvisant, atteint presque toujours à cette correction continue, . qui n'est pas d'ordinaire l'apanage des poeti estemporanei. Beaucoup, parmi eux, ont obtenu des applaudissements qu'on a regrettés plus tard, et, le prestige de leurs chants s'est évanoui à la lecture ; mais le grand mérite des compositions de Giannina Milli, c'est d'avoir assez heureusement supporté cette redoutable .épreuve, bien que l'éditeur ait grossi à l'excès ces deux volumes, en y introduisant force chants politiques et religieux qui s'entremêlent parfois de la façon la plus comique. C'est que l'improvisateur est en quelque sorte l'esclave et le jouet du public, et la pœtessa n'a pas toujours évité l'écueil où viennent échouer les plus beaux talents. C'est ainsi qu'à côté d'une ode chaleureuse en l'honneur « de l'Immaculée conception » nous trouvons des hymnes enthousiastes à la louange du roi Galaniuomo^ de Garibaldi — qu'elle compare de bonne foi à Ferrucci, ce héros sans tache et sans alliage — et de Macchiavelli^ homme d'État fort discuté, écrivain obscène et dont une femme ne saurait prononcer le nom sans rougir. Il y a donc énormément à élaguer dans ce recueil, qui se compose de près de trois cents pièces, dont il faudrait dès aujourd'hui supprimer la moitié, et dont un quart à peine semble destiné à survivre. Dans ce petit nombre de chants, il en est plusieurs qui sont du premier ordre et dont l'inspiration est presque toujours impersonnelle : tels que, YArpa^ — TOrfana^ — la Démente^ — VAddto diuna Sposa, — Amore
e luce, — V Idéale di un primo amore^ — Un Saluio al Vcsuvio. Dans celte dernière pièce, on trouve un bel exemple de ces parallèles familiers à rauteur,^de ces rapprochements heureux entre la nature morte et la nature animée :
I Gbi mira le delizie Di Portici e Résina, Che spensierate sorgono Sopra i'altrui rovina, £ da' tuoi piè si specchiano Nel soitoposto mar ; Quasi dubbioso chiedesi Se l'orrido vulcano, Che un dl fe' sparir Slabia, Pompeia ed Ërcolano, Sia quel gentile e Floride Colle che innocuo sta.
Tal la virtù seberia, Fervida e in Dio secura, Nell' ombre e nel silenzio • I fali suoi matura, E corne flamma indomita Fia che trabocchi un dl.
Ëcrite en 1858, cette troisième strophe si clairement prophétique était digne d'un yéri table vates; mais cette faculté divinatoire, Giannina Milli ne Fobtenait qu'au prix d'effroyables crises nerveuses que,
1 . « Celui qui admire les magniflcences de PorUcI et de Resioa, ces élégants palais qui s'élèvenl insouciants du milieu des ruines el vont se réfléchir dans les flots d'une mer azurée ;
« Ce voyageur s'arrête indécis et se demande si cet tiorrible volcan qui dévora Stabla, Pompéi et Herculanum, n'est autre que cette colline fraîche et riante à l'aspect si gracieux et si inofTensir...
« Ainsi le courage napolitain, ardent et confiant en Dieu, accomplit en silence l'œuvre de l'avenir et, pareil à une flamme Indomptable, nous le verrons un jour s'aflirmer par des actes sublimes. •
dans les dernières années surtout, elle n'affronlait qu'avec de véritables angoisses. Aussi, un beau jour, l'improvisatrice se transformera-t-elle en fonctionnaire public, et, en terminant l'examen de ces deux volumes qui n'ont eu d'ailleurs jusqu'à présent qu'une seule édition et qu'un succès limité par conséquent, nous pouvons annoncer qu'il n'y en aura point un troisième, et que l'existence poétique de cette femme ëminente est close désormais.