CHAPITRE VIII
De la comédie. — Gherardi del Testa et son nouteaa répertoire : Fm Cari ta pelo9a; — Il ««ro bUutme; — Le Coidenu $l€ulich§; ~- MogUe e buoi de* paeti <uot, etc. — Derniers ouTrages de H. Ferrari : // Duello; — Àmore senxa ilima; — Gli nomini aerii; — // Ridicolo ; — Cause ed effeUi ; — Yecchiê aiorie.
Ainsi qu'on a pu s'en assurer en parcourant les pages qui précèdent, Tltalie a soutenu, sinon accru considérablement, sous le nouveau régime, sa vieille illustration poétique; mais il est un genre littéraire qui , dans ces derniers temps, s'est tout particulièrement enrichi de l'autre côté des Alpes, et le jour approche où la patrie de Thumble Goldoni aura peu à envier à celle de Molière,de Scribe et d'Augier. C'est le cas, ou jatnais, de dire : Erudimini qui judicatis terrant^ et ceux qui nous ont blâmé d'avoir enserré dans un cadre politique chacun des quatre livres qui composaient notre premier volume, chercheraient en vain en dehors de notre système l'explication de certains faits, au moins singuliers, tels que celui dont il va être question dans le présent chapitre. Nous avons assez longuement parlé, en effet, de M. Gherardi del Testa, et cet écrivain élégant nous était apparu sous' les traits d'un homme d'esprit fort capable de traiter agréablement et avec goût un petit sujet, mais préoccupé surtout de s'accommoder au lit de Procuste, où la censure toscane le forçait à s'étendre, en sorte qu'il nous était assez difficile de nous prononcer sur la vé-
ritable perlée de ce talent. Aujourd'hui, ces doutes sont dissipés, nous savons ce que peut et ce que vaut M. Gherardi ; nous savons aussi ce qu'il étoit il y a dix ans, un lion captif et muselé dont chaque élan était rudement comprimé par les barreaux d'une prison. Rendu àlni-méme après les grandes journées de 1859, il a déployé soudain de vastes aptitudes ignorées jusqu'alors, et a presque fait oublier ses charmantes ébauches d'autrefois en traçant ces tableaux de maître, qu'on nomme la Carità pelosa — Ilvero biasone^ — le Coscienze elastiche. M. Gherardi del Testa est, à l'heure qu'il est, le plus grand peintre de mœurs qu'il y ait dans la Péninsule, et comme ses antécédents non moins que le ferme bon sens dont il est doué ]e portent à chercher l'âge d'or dans l'avenir et non dans le passé, ce sont naturellement les partisans d'un ordre de choses immoral et pour jamais disparu qui sont Tobjet de ses spirituelles épigrarames, et, parfois aussi, de ses sanglantes satires. Dans chacune des trois pièces capitales que nous venons de citer, il y a, en eiïet, un drame palpitant entremêlé à une souriante comédie, et lorsque nous arrivons au dénoûment, au travers d'une série de situations émouvantes, la scène matrimoniale à laquelle nous aspirons a toujours pour pendant une belle et bonne « exécution » morale qui donne satisfaction à notre conscience indignée.
La Carità pelosa (la charité intéressée) nous ramène à ces premiers temps de runifîcation italienne, temps difficiles, grAce aux sourdes menées des absolutistes secondés par une partie du clergé; et Ton n'a pas oublié la fameuse « crise de la désertion » organisée par les soins de dames patronesses d'un nouveau
genre. Dans la pièce qui nous occupe» cet emploi est tenu avec une rare distinction par la marquise Teresa Florentini, belle femme de quarante ans, qui, repentante d'un premier péché, sYst soumise en aveugle à la direction d'un comité fanatique, et subit particulièrement Tinfluence d'un intrigant qui se fait nommer le commandeur Brasini. Teresa a pour héritière présomptive Ersilia, aimable et sympathique veuve, et le prétendu commandeur, pour s'assurer plus complètement de l'avenir, a résolu d'épouser la tante, et de donner la nièce à un sien neveu qui bientôt, il l'espère, pourra l'assister activement dans ses œuvres de ténèbres. En attendant, il s'est entouré d'un personnel qu'il croit sûr, et il a imposé comme secrétaire à la marquise un jeune homme, nommé Tito, plus aflfamé, par bonheur, qu'il n'est criminel, et qui, ancien volontaire de l'indépendance, ne tardera pas à se souvenir de son premier serment. En face de ces deux gredins, — oncle et neveu, — l'auteur a fait figurer trois rudes champions de l'Italie et de l'ordre moral : le major Leonardi qui avait été le premier amour de la marquise et dont le retour après des années réveillera en elle des sentiments mal éteints ; — Lorenzo Eduardi, capitaine « mal pensant, » aimé d'Ersilia, et enfin Giulietto, jeune volontaire d'un brillant avenir sur la naissance duquel plane un mystère qui s'éclaircira à la fin de la pièce. Au moment où l'action s'engage, le commandeur semble avoir la main pleine d'atouts. Il a flatté la vanité de la marquise en la faisant nommer présidente d'une aristocratique société de bienfaisance ; il a, au moyen d'une captation de testament, réduit Eduardi à la misère, et il espère jeter Ersilia dans les bras de son neveu
Paolo, grâce h une menace d'exhérédation que la marquise lient suspendue sur la Itîle de la jeune femme. Pourdôcrcdiler Eduardi dansTesprit de celle qui Taime, il arrachera une odieuse dénonciation à l'intendant, son complice, lequel est d'autant plus complaisant que ses comptes sont moins en règle, et tout marche d'abord à merveille; mais, on le sait, la situation d'un banqueroutier n'est jamais plus brillante qu'à la veille de la catastrophe, et celle du commandeur sera aussi complète que possible. Giulietto, que la « Société de bienfaisance » voudrait faire déserter, afin de conquérir en lui une recrue d'élite, n'est autre que le fils du major et de la marquise, et il ne feindra d'adhérer aux propositions séduisantes de Brasini que pour le prendre au piège; Eduardi démasquera de son côté l'imposture de l'intendant, et quant au chevalier Paolo, le pieux jeune homme qui aspire à la main d'Ersilia, Tito reconnaît ' en lui un ancien compagnon de débauche, qui va, du reste, être relancé par une danseuse jusque sous le toit de la toarquise. L'oncle et le neveu n'auront plus qu'à déguerpir, trop heureux d'échapper au conseil de guerre et à la cour d'assises, tandis que la marquise et Ersilia mettent leurs mains dans les mains loyales de Leonardi et d'Edaardi, qui, avec leurs femmes et Giulietto, ne formeront plus qu'une seule famille. On imaginerait difiicilement quelque chose de plus intéressant que celte comédie où l'attention du spectateur, éveillée tout d'abord, est habilement soutenue jusqu'à la dernière scène. Tous les caractères profondément étudiés, pour la plupart, contrastent entre eux de la façon la plus agréable, et ceux d'Ersilia et du major nous ont laissé l'impression la
plus avantageuse. S'il nous fallait pourtant chercher la partie faible de l'ouvrage, nous la trouverions, peul-ôtre, dans la création du rôle de Tito. Ce personnage n'est évidemment amené là par la main ridiculement confiante du commandeur que pour fournir aux adversaires de ce dernier un allié des plus utiles, et il n'est pas admissible que Brasini ait osé confier à un nouveau converti, qu'il connaît à peine, les fonctions délicates de secrétaire intime. Si je voulais maintenant pousser plus loin mes investigations, je demanderais à M. Gherardi del Testa, si la « congrégation j> toscane est en réalité aussi puissante et aussi nuisible qu'il nous le donne à entendre; mais c'estlà un point qu'on ne saurait éclaircir à distance, et sur lequel, en l'absence d'un aveu spontané, il y aurait mauvaise grâce à insister.
Entre la Carità pelosa et le Vcro blasone^ le grand succès et le chef-d'œuvre de M. Gherardi, la distance n'est pas grande au point de vue littéraire ; mais le second de ces ouvrages est dans l'ensemble plus complètement satisfaisant, et la situation a quelque chose de plus poignant, parce qu'il est moins possible d'entrevoir comment l'auteur s'y prendra pour amener un dénoûmenT plausible. Daniel n'est pas, en effet, l'enfant naturel d'un major et d'une marquise qui s'épousoront avec bonheur à la fin du cinquième acte; il est issu, lui, d'une pauvre femme indignement abandonnée, et d'un homme odieux gui, trahissant son pays, s'est enrôlé comme espion au service de l'Autriche, et cherche dans la mesure de ses forces à susciter des embarras à l'Italie nouvelle. Après la mort de sa mère, Daniel s'est réfugié en Toscane, où, grâce à ses connaissances spéciales, il a obtenu la
direction d'une usine qu'il a rendue prospère et qui apparlienl au comte Cesare Tornabuoni. Ce philanthrope généreux a une charmante nièce, nommée Elvire, à laquelle Daniel a récemment sauvé la vie, lors d'un affreux incendie, et la tendre reconnaissance de la jeune fille est déjà devenue de Tamour au début de la pièce. L'ingénieur est violemment épris de son côté, mais cette fois la dislance « entre la coupe et les lèvres » semble infranchissable, et deux graves incidents ne tarderont pas à compliquer la situation. Le père de Daniel vient, en effet, sous le faux nom de comte Priolo, d'arriver en Toscane, et son dessein est d'agiter le pays par tous les moyens possibles ; il est en relation avec les quelques membres de Taristocratie, qualifiée à tort de légitimiste, ce qui n'empêche pas le digne homme de hanter les réduits démagogiques où se préparent les grèves et les émeutes, et pendant qu'il sème le mécontentement parmi les ouvriers de son fils, un autre point noir grossit à l'horizon. Le comte Cesare, qui depuis longtemps est à la recherche d'un mari pour Elvire, a enfin arrêté son choix sur le chevalier Morandi, noble cœur, charmant esprit, homme influent qui eût été dix ans plus tôt le type du mari introuvable. Il serait redoutable encore, en dépit de ses quarante ans, mais il professe heureusement les théories les plus saines en fait d'union conjugale, et, après avoir arraché le secret d'Elvire, il saura lever tous les obstacles, débarrasser le pays du a comte Priolo, d qui, — confus et dompté, sinon repentant, — quittera ritalie pour ne plus la revoir, et, — prenant le nom de son bienfaiteur, — Daniel Morandi^ pourra, la tôle haute, demander la main d'Elvire Tornabuoni. Res-
serré dans celte maigre analyse, le sujet traité par l'auteur apparaît sous des couleurs un peu austères, mais dans le Vero blasone, il est une amusante comédie qui chemine constamment à côté du drame, et qui n'est peut-être pas reliée assez fortement aveo lui, tout en ayant l'avantage d'égayer le spectateur. On pourrait, en effet, avoir encore une pièce fort intéressante en retranchant les rôles du comte et de la comtesse Carlo Tornabuoni, de leur flls Carlo, du capitaine Bruni, du «préteur» (juge de paix) et de sa femme. Tous ces personnages sont amusants, mais leur intervention dans le drame est inutile, car nous nous apercevons, dès le début, que le jeune PaoloTornabuoni ne sera pas pour Daniel un concurrent dangereux, et il nous est assez indifférent de savoir si le comte Carlo obtiendra une préfecture, et si le capitaine démissionnaire Bruni pourra recouvrer le grade qu'il a bénévolement abdiqué pour faire sa cour a la comtesse Hélène. Il y aurait néanmoins injustice à prétendre que Taclion est double, car un seul intérêt grave est constamment en jeu, et ce ne sont pas quelques scènes divertissantes, mais superflues peut-être, qui peuvent en distraire l'attention du spectateur. Je laisse d'ailleurs des critiques plus méticuleux se prononcer à cet égard, et je me range provisoirement et bien volontiers du côté du public, qui n'a pas été scandalisé non plus de quelques légères inadvertances que je signalerai pourtant au passage. Pourquoi Daniel nous est-il présenté comme un jeune hçmme de vingt ans? On n'a point à cet âge assez d'expérience et d'autorité pour maîtriser le personnel nombreux et indiscipliné d'une vaste usine, et Daniel serait pour Elvire un candidat plus acceptable
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encore s'il était plus éloigné de cette période critique durant laquelle, s'il en faut croire saint François de Sales, « la vertu n'est qu'en bourre et le jugement qu'en bouton. » Mais si Daniel n'est qu'un adolescent, pourquoi, — et ce sera là notre seconde observation — - pourquoi M. Gherardi del Testa ne met-il pas dans Taltilude d'Elvire un peu plus de réserve, alors qu'elle se trouve en présence de celui qu'elle aime en secret, mais qu'elle ne peut raisonnablement encore songer à épouser? Gomment l'auditoire florentin a-t-il pu admettre, sans sourciller, cette apostrophe d'Elvire à Daniel, qui l'appelle respectueusement Mademoiselle^ ainsi qu'il doit lé faire :
Elvire : « Mademoiselle!,,. Ne pouvez-vousm'appe- 1er que Mademoiselle fil semble que vous ne puissiez prononcer mon nom sans vous brûler les lèvres. Vous est-il donc défendu de m'appeler Elvire^ sans tant de façons? »
La femme de Putiphar devait s'exprimer ainsi en parlant à Joseph, mais ces trois lignes détonnent dans un rôle pudique et charmant comme celui d'Elvire. Je suis d'autant plus à mon aise en relevant ces peccadilles, que je pourrais signaler dans la pièce d'innombrables beautés de détail, telle scène dont on ne trouverait pas l'équivalent dans le volumineux recueil de Goldoni, el qui ne déparerait point les plus exquis chefs-d'œuvre de Molière. L'auteur a pris cette fois le taureau par les cornes , comme s'il eùl tenu à nous montrer tout ce qu'il y avait en lui de vigueur et de souplesse dramatiques, et de tous ses ouvrages, le Vero blasons est, sans contredit, celuioù il a déployé le plus de ressources, dût- on, çà el là, trouver trace de l'effort qu a coûté forcément la so-
lution de tant de difQcultés accumulées comme à plaisir.
La troisième pièce ( le Coscienze elastiche ) représen te, en revanche, un sujet politique facile à traiter, — relativement, du moins, — parce qu'il prèle à l'imitation, et que les modèles en ce genre, depuis le Mariage de Figaro jusqu'à Bertrand et Raton et à la Camca^aderie, sont extrêmement nombreux. M. Gherardi del Testa n'en a eu que plus de mérite à ne copier personne, et son comte Gastiglioni est bien vraiment un type florentin reproduit d'après nature et soigneusement étudié par l'auteur durant les dix années qui se sont écoulées entre Novarc et Solferino.
Nous citerions, en effet, plus d'un patricien Toscan qui eût pu se recoanaître dans cette Coscienza elastica^ dans cet homme qui,, par faiblesse, disons le mot, par peur, s'est rallié successivement au tribun Guerrazzi, au grand-duc Léopold, au roi Victor- Emmanuel; — et M. Gherardi a su noter en observateur implacable toutes ces alternatives de libéralisme et de platitude, filles d'un irrémédiable avilissement, et qui lui ont inspiré à lui-môme une si profonde pitié , qu'il a omis à dessein de châtier Gastiglioni lï la fin de la pièce. Cumino, l'employé versatile, et le journaliste Mario sont aussi dépeints en traits ineffaçables; mais ici, plus encore que dans la Carità pelosa, nous sommes choqués du relief que donne Tauteur aux personnages odieux de sa comédie. Le gouvernement du grand-duc se composait, il est vrai, d'une collection de laquais tremblants sous la verge de l'Autriche ; mais ils ne se montraient violents qu a leurs corps défendants, et Ton ne trouvait point chez eux ces sentiments passionnés que M, Gherardi prête
à son procureur royal Loredani, à la marquise Pennini ei à la comtesse Castiglioni. Ces exagérations ont élé, sans doute, bien accueillies par un public toujours porté à qualifier de tyrannique le gouvernement dont il ne veut plus, mais elles diminueront les chances de durée de ce piquant ouvrage, et c'est par là qu'il nous paraît sensiblement inférieur aux deux précédents.
En dehors de ces trois grandes œuvres, l'auteur a composé une dizaine de pièces de moindre dimension, et aussi de moindre importance, mais qui, toutes, ont obtenu un succès mérité. La Vùa nuova est une de ces comédies sociales, trop rares, hélas 1 lesquelles, sous une forme agréable, popularisent les sains principes de l'économie sociale usuelle, et qui, dans un pays où tout le monde fréquente le théâtre, ne sauraient être sans influence sur le public auquel elles s'adressent tout particulièrement, celui des patrons et des ouvriers. Cette intéressante partie de la nation italienne a besoin de méditer souvent la fable des « Membres et de l'Estomac,» et M. Gherardi possède plus que personne l'art de rajeunir les vieux dictons.
'Piiade e Oreste^ — Tanto va la gatta..., — ÏOro e rorpello — l^Caccia délia civetta sont des ouvrages extrêmement comiques où Fauteur a glissé çà et là quelques scènes dignes de la haute comédie, et quant à Moglie e buoi rfe' pacsi tuoi^ je dirai tout bas, pour être entendu des seuls connaisseurs, que, de toutes les pièces de M. Gherardi, c'est celle qui me plaît davantage. C'est un proverbe toscan qui sert de titre à cette comédie, et jamais « la sagesse des nations » n'avait été assaisonnée d'une façon plus savoureuse.
Lorsqu'on a lu ces trois «ictes où, comme un vin généreux, déborde la verve indigène, on est convaincu aussi bien que l'auteur qu'il ne faut point acheter a chat en poche, » et que « la femme et le bœuf « de notre pays doivent élre préférés h tous autres; mais je conserve un doute pour ma part, et j'engagerais volontiers- les jeunes gens à s'adresser aux demoiselles de Pistoie, si c'est bien réellement dans la banlieue de cette charmante ville que M. Gherardi a pu étudier le type représenté par « Zia Barbera. » Cette maîtresse-femme qui est la Providence de toute une famille frivole et prodigue; cette rude, mais spirituelle et bonne campagnarde, qui appelle les choses par leur nom, et remet d'un mot à leur place les ridicules anglomanes et les « petits crevés » de la Toscane; cette incomparable ménagère qui est généreuse parce qu'elle est économe, occupe une place à part dans Fœuvre du comique, et c'est surtout en pensant à elle que la postérité dira : « Les Femmes de Gherardi, » comme on dit aujourd'hui, «les Femmes de Molière. » C'est là un de ces personnages qui, au théâtre ainsi que dans la vie réelle, font de l'ombre autour d'eux, mais les rôles secondaires apparaissent tels qu'ils doivent élre dans le demi-jour auquel ils sont condamnés, et le frère de Barbera, Gaspero le vieil étourdi, est parfaitement digne à de certains moments de donner la réplique à sa sœur, tandis que Flora et Bettina contribuent par leur élégance un peu maniérée à donner du relief à l'incomparable tante et à sa rude confidente.
Dans Moglie e buoi, ombres et rayons sont, en somme, harmonieusement disposés pour produire une de ces peintures achevées dont le coloris ne s'af-
faiblit point avec le temps, et nous regrettons de ne pouvoir insister davantage sur les mérites de l'œuvre et sur la verve croissante de l'auteur. Mais une tâche moins agréable nous réclame, il faut nous apitoyer sur une chute désormais irrémédiable, et montrer jusqu'où a pu descendre celui qui était considéré par tous, il y a dix, ans, comme le rival de M. Gherardi del Testa. Et pourtant, dès lors, un critique moins charitable que pénétrant eût pu prédire à coup sûr que Téquilibre ne tarderait pas à se rompre entre ces deux éclatantes renommées. En lisant le comique toscan on était toujours entraîné par celte séduction qui est inséparable de la spontanéité et de la grâce; chez le patriarche lombard de la via Pasquirolo^ le succès était surtout le résultat d'un effort continu qui devait finir par se lasser. Condamné à une existence laborieuse, vivant confiné au milieu de dix ou douze enfants, et sans cesse préoccupé de leur avenir, M. Ferrari s'est attaché à produire beaucoup sans se soucier des prescriptions du grand art, et il a eu le tort de placer trop bas son idéal. Dés Tannée 1860, on apercevait clairement la pente sur laquelle il devait fatalement glisser; il était déjà en quéle d'un patron indulgent qui pût légitimer à l'avance par son exemple les écarts de son dévot disciple, et il commençait à proclamer l'excellence et l'infaillibilité de Goldoni, de l'improvisateur quelquefois heureux , — ordinairement plat ou médiocre, — de cent cinquante ouvrages presque tous oubliés. Il y avait, du reste, deux hommes dans l'auteur du Bourru bienfaisant et des Rusteghi : d'une part un fabricant famélique livrant à jour fixe des monceaux de comédies; — de l'autre, un homme du monde connaissant à fond les
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travers de ses contemporains cl qui altoipjnait au comique véritable lorsqu'il on voulait prendre la peine. M. Ferrari, au contraire, est un homme laborieux, qui n*a étudié la nature humaine que dans les moralistes, et qui, une fois dévoyé, doit creuser de plus en plus Tornière dans laquelle il a eu le malheur de s'engager. Il a pourtant aujourd'hui ses partisans et ses admirateurs, et c'est pour nous un devoir de discuter la valeur des quatre ou cinq triomphes qu'il a remportés dans ces dernières années.
Nous ne disons rien de Marianna qui a eu un échec mérité en 1866 et pour laquelle l'auteur professe, nous dit-on, une sorte de prédilection; mais nous nous demandons pourquoi le public si justement sévère, cette fois, a traité avec tant d'indulgence un ouvrage tel que le Duello, qui n'est pas seulement un outrage au bon sens, mais une longue insulte qui s'adresse à la nation italienne tout entière. A moins d'admettre, en effet, que la classe moyenne chez nos voisins se compose presque exclusivement de coupejarrets, il est impossible de s'expliquer la fatalité obstinée qui s'attache à tous les actes du duc Adrien Gianogi, le principal personnage de la pièce. Nous nous imaginions, — à tort, à ce qu'il paraît, — qu'un duc était quelque chose à Naples sous l'ancien régime. M. Ferrari nous apprend le contraire. Le duc Adrien, victime d'une lâche agression, en présence de plusieurs centaines de personnes, repousse, bien que désarmé, la force par la force, et se voit, par suite de cet acte légitime, traîné devant les tribunaux qui s'empressent de le condamner à une peine infamante. Adrien au désespoir se retire à l'étranger avec sa femme, qui ne tarde pas à succomber à la dou-
leur et « à la misère, » et il confie alors sa fille Emilia, âgée de cinq ans, à la comtesse LauraMonteferro, laquelle est violemment éprise de lui pourTavoir en* tendu une fois réciter des vers et qui est précisément la femme de son odiaux adversaire Rodolfo Sirchi. Après une absence de plusieurs années, Gianogi reviendra, sous le nom de Mario Amari, prendre part à la guerre de Tindépendance, obtiendra une médaille d'honneur sur le champ de bataille et ira fonder un journal à Livourne, où il sera rejoint par sa fille et Laura qui a rompu avec son mari. C'est là qu'au début de la pièce Adrien nous apparaît comme candidat démocratique en face de deux « cléricaux, » Tun desquels n'est autre que Sirchi. Celui-ci, tout en parlant fort légèrement de son épouvantable passé, obtient pourtant Tadhésion d'un grand nombre d'électeurs, et pour s'assurer les voix qui lui manquent, il provoque Mario-Adrien qui a déjà refusé de se battre avec lui à Naples et qui a publié un livre contre le duel. Mario refuserait encore de se mesurer avec un tel drôle; mais alors, on ne sait pourquoi, un homme des plus honorables, et, qui plus est, « un homme dévot, » le marquis Serravezza, se présente comme le champion delà monarchie, et Sirchi se battra avec le capitaine Denordi qui finira heureusement par lui passer son épée au travers du corps. Adrien réhabilité pourra donc épouser Laura devenue veuve, tandis qu'Emilia acceptera la main du chevaleresque Denordi. Sauf Mario Amari, il n'y a personne dans la pièce qui ne soit digne d'entrer aux Petites-Maisons, et l'exaltation de Laura et d 'Emilia est vraiment des plus inexplicables. L'une, pour détourner la foudre qu'elle voit suspendue sur la tête de Mario ^ fait à
Sirchi des propositions qui doivent singulièrement couler à une honnête femme, et quant à la fille de Mario, elle professe pour ce père qu'elle connaît à peine une tendresse qu'on serait tenté de qualifier autrement, si Ton ne voyait en même tempsla pauvre enfant prendre feu pour Denordi, avec qui elle a causé quelques minutes, et qui n'a pas dû la charmer par une conversation fort médiocrement spirituelle. Quelle idée peut- on se faire, en outre, de ces membres influents du corps électoral, lesquels poussent leurs futurs députés à se couper réciproquement la gorge, et quel aveu que celui de Mario, qui se plaint d'avoir eu pour seuls admirateurs, lorsqu'il a écrit contre le duel, des drôles sans nom, de vils insulteurs dépourvus de bravoure! Et cependant, au milieu de ce ridicule fatras, on trouve des témoignages assez nombreux d'un talent mal employé, et nous pourrions citer des moitiés ou des quarts de scènes que des gens de goût applaudiraient volontiers, s'ils ne venaient pas de siffler à outrance les plus révoltantes absurdités. Mais il ne suffit pas de quelques instants lucides pour nous rassurer sur la santé d'un homme atteint de fièvre chaude, et pour excuser en cette circonstance le public italien, nous avons besoin de nous rappeler que la Phèdre de Pradon recueillit un instant les suffrages d'une foule égarée qui bafouait la Phèdre de Racine.
Amore senza stima a été aussi l'occasion d'un succès pour M. Ferrari, succès plus contesté, il est vrai, mais cent fois plus légitime pourtant que celui du Duello. Ceiie seconde pièce, qui est imitée de Goldoni, représente au total un misérable ouvrage, mais on y trouve un plus grand nombre de jolies scènes, et
'Mi LlTTKKATt'îlE CoNTKM^OUAIME
rintriguo a le mérite d'ôlre infiniment moins compliquée. Le premier acle s'ouvre par une spirituelle causerie de laquais, lesquels nous dépeignent, avec assez de vérité, — tout en médisant d'eux, — les principaux personnages de la comédie, r/est-à-dire la marquise Agnès qui inspire au comte Hercule « un amour sans estime ; » le comte Hercule adoré, mais non « estimé » desa vertueuse épouse; la comtesse Livia, légataire universelle de l'ennuyeuse Paméla; l'entrepreneur Girolamo, son père, sorte de Pantalon de' Bisognosi^ et deux parasites du grand monde, Pastorani et Nerotti, qui passent tour à lour du salon de Livia à celui d'Agnès, pour faire enrager ces deux femmes, en excitant leur jalousie. H n'y a de bon dans tout cela, nous regrettons de le dire, que le rôle de la marquise, coquette assez bien réussie, mais qui pourtant ne cache pas assez son jeu pour réduire le comte au désespoir. C'est donc avec un sentiment d'horreur et de dégoût que nous le voyons chercher à empoisonner sa femme afin de se frayer les voies à un second mariage, et, à partir de ce moment, la pièce cesse de nous intéresser, parce que tout dénoûment sensé est devenu impossible. Le comte Hercule est une bête féroce, et lorsque l'auteur nous dit que, « touché du pardon de Livia, il a renoncé pour jamais à l'infâme Agnès pour rentrer dans la bonne voie, » nous ne pouvons que plaindre sincèrement la comtesse qui aurait mieux à faire que de rendre sa tendresse à un vil assassin. Mais, cette fois du moins, le pavillon couvre la marchandise, et en songeant à l'absurde troisième acle du Veroamico^ nous haussons les épaules et nous fermons les yeux.
La comédie intitulée Gli uomini serii csl peut-être
préférable aux deux précédenles, mais elle est beaucoup trop longue, surchargée d'incidents, et les invraisemblances n'y manquent pas non plus; c'est, en somme, une dissertation en cinq actes sur les deux principales variétés d'hommes sérieux : d'une part, les a utilitaires» que l'auteur, anti-malthusien déterminé, abhorre tout spécialement; de l'autre, les philanthropes, lesquels, quoi qu'il en dise, ne sont pas toujours des hommes « sérieux, » ainsi qu'il nous le démontre lui-môme sans s'en douter. Le raisonnement de M. Ferrari est d'ailleurs d'autant moins probant, que son a utililaire, » le baron Sergio Bortolani, est tout simplement un coquin, tandis que son héros, Leonardo, auteur d'un plan impraticable pour la reconstitution de la fortune d'Anna, que tous deux voudraient épouser, ne pourra l'emporter sur son rival qu'au prix de fortes invraisemblances qu'un public français ne se résignerait pointa admettre. Les beautés de la pièce sont uniquement des beautés de détail, mais qui n'en ont pas moins leur prix; elle est pleine, en effet, de spirituelles épigrammes, de tirades éloquentes, et quelques-uns des caractères, — des caractères accessoires surtout, — sont esquissés avec assez de naturel.
C'est aussi une thèse morale, mais une thèse beaucoup moins paradoxale, que l'auteur a soutenue dans la comédie intitulée : // Bidicolo. Ce « ridicule » est celui qui, selon M. Ferrari et selon nous aussi, s'attache justement à l'homme qui traite légèrement les choses sérieuses, à l'homme qui confie son honneur à une enfant frivole, en imposant à cet être impuissant d'austères devoirs qui auraient d'ailleurs pour conséquence la jouissance de quelques droits, si le
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prétendu sexe « fort » était aussi le sexe vertueux. Un tel sujet n'est pas neuf, sans doute, mais il prêtait h de riches développements, et il est fâcheux que M. Ferrari n'ait pas su en tirer un meilleur parti. Il est néanmoins quelque chose de plus regrettable encore, c'est que la pièce tout entière repose sur une énorme invraisemblance, sur le silence inexplicable de l'héroïne, Emma de Bragance. La duchesse, en effet, est éveillée au milieu de la nuit par un vacarme affreux; elle s'élance hors de sa chambre, et arrive assez tôt pour reconnaiire un seigneur de la Cour qui s'enfuit immédiatement à sa vue. Emma va tranquillement se recoucher, et, lorsque son mari est de retour, elle ne lui dit mot de ce qui s'est passé, tandis qu'il n'est bruit dans la ville que des relations d'une belle dame avec un gentilhomme 'qu'on a vu sortir du palais à une heure du matin. Il me semble que c'est ici la femme qui est <? ridicule, » et l'auteur voulait précisément nous égayer aux dépens du mari. Goldoni lui-même, en ses jours de détresse, n'eût pas réussi à construire une si grotesque machine dramatique, et les mille détails piquants dont la pièce est émaillée ne suffisent pas, à la lecture surtout, pour faire oublier le vice fondamental de cet ouvrage mal venu.
Il y a dans le talent de M. Ferrari quelque chose de violent et de déclamatoire qui semblait le prédestiner au drame plutôt qu'à la comédie, et c'est bien à ce premier genre qu'appartient, en dépit de son titre, la pièce intitulée : Cause ed effelti. Je ne connais rien, en effet, de plus franchement lugubre, — j'allais dire : de plus répugnant, — que la donnée qui nous est offerte. Nous sommes tout d'abord en présence d'un duc
Castellieri, jeune encore, mais usé par le vice, et qui a résolu de choisir pour gendre un compagnon de débauche, le marquis Hermann, lequel, à trente ans, n'est plus que Tombre de lui-même. Ce marquis n*est pas délicat en amour, et il passe outre à la cérémonie nuptiale, bien qu'Anna, sa fiancée, fille naïve jusqu'à la bêtise, lui déclare qu'elle est éprise de son cousin Arthur, élève de l'école militaire. Tout cela semble invraisemblable et peu sensé; mais l'auteur nous réserve de bien autres surprises, et c'est par ironie probablement qu'il nous parlait de cause ed effeiti^ alors qu'il voulait nous démontrer que les effets n'avaient point de causes. D'après ce que nous savons déjà, on pourrait croire qu'Arthur sera digne de son nom romanesque; eh bien! ce jeune homme s'enfuira pudi-quement à la première tendre déclaration qu'il recevra de sa cousine, alors qu'il semble avoir un parti pris de la compromettre ; car, même après ce vertueux refus, il est soir et malin dans la chambre d'Anna, et le scandale arrive à tel point qu'un frère d'Hermann se croira forcé de provoquer en duel l'obstiné et chaste soupirant. Dans celle première partie de la pièce l'auteur s'est efforcé d'être comique; mais dans les derniers actes le drame devient de plus en plus noir, et nous aurions à signaler quelques scènes dé^ chirantes et bien conduites, notamment à la fin du quatrième acte, le meilleur de tous; mais l'ouvrage est manqué au point de vue de l'ensemble, et l'éloge, aussi bien que la critique, perd sa portée lorsqu'il s'applique à une composition promise à l'oubli. Cause ed effetti ont obtenu pourtant une vogue passagère due en grande partie au talent des acteurs, et j'en dirais autant d'un autre drame intitulé : Vecckie storie^
œuvre moins absurde, sans doute, mais où Ton ne rencontre pas, non plus, d'aussi brillants éclairs de talent. Dans son bel ouvrage sur Chateaubriand, M. Sainte-Beuve nous dit que ce grand écrivain « a laissé de belles pages et pas un bon livre; » M. Ferrari, dans ces derniers temps, a mérité la même louange accompagnée des mômes restrictions; mais comme pour juger un drame, c'est à Tensemble et non aux détails qu'il faut s'attacher, nous avons tout lieu de craindre que la postérité ne soit sévère pour ce comique brillant et artificiel, et les succès qu'il obtient aujourd'hui à trop bon marcliénous font penser à ces paroles austères du Saint Livre : Habuerunt mercedem suam^ vani^ vanami