‹ L'Italie est-elle la terre des morts? (volume 2)Chapitre 13 sur 64 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

(Saitc du même sujet») Suâer et ion théâtre : ^^ IG»ntiïUùmini speculalori; — / LegiHimûti in Halia; — Ogni loêciaia è pena; -— Le Àmicheei la c<!condQ mauière de l'auteur; — Una legge di Licurgo;— Chi ama terne ; — V fngralitiuime ; — Amor ch'a nuUo atnato amar perdona, — Vittorio Bersecio et lei œurrcs dramaliquei : — Le Mieerie del eignor Travetlii — UnabaHa dieoponei — Un pugno incognito.

Cultivé avec un succès exceptionnel par M. Gherardi del Testa qui ne compte point encore de rivaux parmi ses jeunes héritiers, le genre comique, nous l'avons dit, a été particulièrement florissant durant les quinze dernières années, et du sein de cette brillante pléiade qui se groupe autour du Molière de Pistoie, je distinguerai un noble disciple qui, par un progrès rapide et continu, s*esl déjîi élevé presque à la hauteur du maître. Né à la Havane vers 1832, mais naturalisé Florentin par un long séjour dans l'Athènes italienne où il est arrivé presque enfant, M. Suner a débuté au théâtre au moment môme de l'expulsion de la maison de Lorraine, et, bien qu'en parfaite communion d'idées avec les hommes du régime actuel, il n'a pas craint de traduire sur la scène la société moderne avec tous ses travers et sans faire acception d'opinions. Aux yeux de cet incorruptible observateur, tous les ridicules sont égaux quelle que soit la coterie qui les aitvuséclore, el, à ce mérite de Timpartialité, il joint une autre qualité fort peu commune qui a été, il est vrai, Tapa-

nage d'Alberto Nola et de M. Gherardi del Testa, mais qui a fait cruellement défaut à Goldoni, et tout récemment à M. Ferrari, son ardent et aveugle admirateur. M. Suner est largement pourvu de ce tact indispensable à quiconque travaille pour le théâtre, et, grâce à ce talisman préservateur, il a pu composer une quinzaine de pièces plus ou moins favorablement accueillies par le public, mais parmi lesquelles il n'en est aucune qui ait essuyé un irrémédiable échec. La première de toutes, qui a pour titre : / (jentiluomini speculatori^ et qui a été représentée à Florence le iO marsi859, constitue elle-même un ouvrage des plus agréables où la France et l'Italie, les nations-sœurs qui allaient mêler leur sang sur le champ de bataille, sont, pour ainsi dire, incarnées dans deux personnages profondément sympathiques, le duc de Montrichier et Béatrice de Bellumore. L'intrigue est d'ailleurs adroitement conduite, et, en dehors de quelques invraisemblances qui ne sont pas trop choquantes pourtant, et qui, seules par malheur, pouvaient amener un dénoûment satisfaisant, je ne trouverais à blâmer dans cette comédie qu'un excès de circonspection, que cet embarras d'un génie naissant qui n'ose prendre son essor.

Ce n'était là en somme qu'un succès d'estime, un petit événement littéraire bientôt oublié, grâce aux émouvantes péripéties de la grande année 4859 ; mais l'heureuse révolution politique amenée par nos victoires allait entraîner avec elle une transformation de la société italienne, et fournir une riche matière aux observations des moralistes et des auteurs comiques. Parmi ces derniers, M. Suner ne devait pas tarder à se placer au premier rang, et, dès

KN ITALIE. 21)

Tannée 1861, il obtenait un succès des plus francs en donnant au théâtre sa comédie des Legittimisti, Dans cette pièce, il s'attache à peindre les écarts d'un sentiment qui, honorable en France, n'est que ridicule en Italie. Personne, en effet, n'ignore que parmi les dynasties installées dans la Péninsule, une seule était vraiment nationale, la dynastie piémontaise, et que les prétendus légitimistes d'outre-monls sont presque tous d'anciens serviteurs des usurpateurs déchus de Parme et de Florence. Mais, sans compromettre en rien la sécurité publique, les préjugés de quelques insensés font souventlemalheurde certaines familles, et l'auteur a su nous intéresser aux amours combattues d'une aimable demoiselle et d'un charmant adolescent, lequel a eu « l'infamie » de verser son sang pour la cause de Tindépendance. Ils s'épouseront néanmoins, et la résistance de parents « trop bien pensants » n'aura abouti qu'à nous égayer aux dépens de toutes les variétés de caricatures que l'ancien régime a pu léguer au nouveau. II y a pourtant des défauts assez graves dans cet estimable ouvrage. L'intrigue se déroule un peu lentement, les acteurs parlent trop et n'agissent point assez; les caractères — celui d^ Blanche notamment, — n'ont pas tout le relief nécessaire, et le personnage de la grand'mère, à moitié odieux, à moilié ridicule, nous semble médiocrement acceptable. Le style lui-même, élégant déjà, manque encore de celte vigueur et de cette souplesse qu'il a su acquérir depuis, tout en restant inférieur à celui de M. Gherardi del Testa.

Le bon accueil fait aux Legittimisti, celui qu'avait obtenu une autre comédie de moindre importance, intitulée : Spinte o sponte {De gré ou de force), étaient

de ceux qui surexcitent l'amour-prôpre, enivrent les jeunes gens cl les détournent de leur voie en leur inspirant le goût des succès faciles conquis à grands renforts de déclamations et d'allusions patriotiques. M. Sufier fit preuve de sens, et, je dirais volontiers, de « grandeur d'àme, » en triomphant d'une tentation à laquelle les débutants ne résistent guère, et, laissant à d'autres le plaisir d'enfoncer des portes ouvertes, il se livra i!i de patients travaux qui ont abouti à la composition de tout uu répertoire universellement apprécié et qui semble devoir rester longtemps au théâtre. Dans VOziOy joué en 4863, nous trouvons une assez énergique peinture d'une maladie nationale qui est heureusement aujourd'hui en décrois^ sance marquée, tandis que la pièce intitulée : Una piaga sociale^ constitue une étude des plus approfondies sur cette engeance malfaisante des intrigants politiques dont les représentants semblent se multiplier au lendemain de toutes les crises sociales, et qui estàTheure qu'il est si déplorablement florissante en deçà comme au delà des Alpes. Le docteur Manica,le héros de la pièce, est un vrai Tartufe de bienfaisance, et le fabricant Tommasoest un Orgon des plus achevés. Elmire et M"' Pernelle sont absentes; mais Margherita et Ubaldo représentent dignement Marianne et Valère, et l'auteur aurait fait un chef-d'œuvre si le rôle du docteur Manica n'était pas, par malheur, le plus faible de tous, et si les dialogues de la Piaga sociale étaient plus fréquemment émaillés de ces admirables saillies qui font la gloire de Molière et se gravent pour jamais dans la mémoire de quiconque les a lues ou entendues une fois.

La Calèche^ offerte plus tard au public sous un se-

cond lilrc : Ogni lasciata è pcrsa, est uno variante siiigulitTcmenl améliorée de YOziOy el, dans ce nouvel oavrage, nous trouvons un témoignage de la consciencieuse ardeur que Tauleur apporte à la poursuite du «iiVttxqui n'est pas toujours l'ennemi Axibien; car, successivement triomphante sous chacun de ces titres, la Calèche est en train de subir une refonte définitive, et nous avons eu sous les yeux un exemplaire charge de corrections presque toutes heureuses.

De progrès en progrès, M. Suner devait nécessairement arrivera composer des pièces excellentes, el,en 1848, après dix ans de travaux, il mettait au jour la comédie intitulée : le Amiche qui nous semble supérieure à toutes les précédentes, et que nous analyserons en conséquence avec quelque détail. Robert, quadragénaire aimableet spirituel, est le tuteur d'une charmante nièce nommée Pauline, fille sensée et enjouée comme les Ersilia et les Elvira de la Carità pelosa et du Vero Blasone, el désireux de Tunir à un homme digne d'elle, il a jeté les yeux sur un adolescent sérieux, instruit et rangé, Auguste Denieri. Mais, par malheur, Robert a pour femme une personne un peu légère, qui, assistée de ses deux '( amies, » Marguerite et Hélène, est sur le point de compromeltrc non point seulement le mariage de sa nièce, mais encore rhonneur de son mari. Ces trois amies de M. Suner représentent autant de types étudiés soigneusementelnettementdessinés.Marieaimc encore Robert, mais elle a des instincts de coquetterie qui pourront la mener loin, et le spectateur commence à s'inquiéter lorsqu'il la voit abandonner ses jolies mains à l'entreprenant Frédéric Ravina qui les couvre de baisers. — Hélène, c'est la femme à son premier poché ;

elle a (échangé des lellres avec Frédéric et fait peutêtre pis encore. — Quant à Marguerite, c'est la femme compromise et compromettante qui vit d'expédients en exploitant ses amies, et nous constatons, dès les premières scènes, Tinfluence des « liaisons dangereuses. » Marie qui achevait sa toilette pour aller au spectacle, en compagnie de Robert et de Pauline, reçoit simultanément la visite de Marguerite et une lettre d'Hélène, double incident qui l'amène à feindre une migraine et à se prêter, par bonté d'âme, à une complaisance coupable qui pourrait avoir des suites funestes. Il s'agit, en effet, pour elle, d'assister à une entrevue suprême entre Frédéric et Hélène, qui, se croyant trahie, veut rompre avec son amant et reprendre les lettres qu'elle a eu le tort de lui écrire. C'est dans cette partie de la pièce que nous voyons apparaître un personnage muet que Frédéric qualifie de « messager d'amour, » et qui est l'objet de cette piquante description :

«Frédéric : Ce n'est point un blond adolescent aux formes élégantes et sveltes ; il n'a point d'ailes aux pieds comme l'antique Mercure. Il est, au contraire, trapu, maussade, anti-artistique, noir et luisant comme l'aile du corbeau, prompt et audacieux comme la pensée. Mercure se précipitant du haut des cieux atteignait d'un seul bond la cabane du pasteur phrygien ; mon messager s'élance du pavé de la rue et, traversant l'Olympe de la mode, arrive jusqu'au séjour des rois. Sans crainte, même en face du monarque, il reste immobile sur le front du Grand d'Espagne qui n'hésitera pourtant pas à donner sa vie pour l'honneur de sa reine; humble et piteux, il demande l'aumône à la porte des églises, livrant au

ËÎ4 itALÎE. aj7

gros sou de la charité le billet d'amour qu'il recèle dans ses flancs ; il voltige de place en place, court de Fantichambre au boudoir le plus mystérieux ; prodigue d'utiles avertissements, il encourage, sollicite, refuse, déclare la guerre, fait la paix et joue aux mains d'un gentilhomme le même rôle que l'éventail manié par les doigts agiles d'une jolie femme. ..

«Marie. Et c'est?...

« Frédéric {montrant son chapeau). Le voilà, bien muni de son message. À peine Taurai-je déposé sur un meuble, qu'Hélène viendra visiter cette boîte chère aux amants contrariés... »

Mais l'emploi de pareils messages n'offre point une sécurité parfaite. Frédéric en quittant la chambre de Marie emporte au lieu du sien le chapeau de Robert qui videra la-« boite aux amours » laissée intacte par Hélène, et, pour se tirerd'affaire, Marie, àl'instigation de ses amies, dénoncera le vertueux Auguste Denieri dont elle ignore les relations avec Pauline. Il faudra toute la pénétration du tuteur pour débrouilîer Fénigme, et dans la scène dixième du dernier acte nous avons la satisfaction de recueillir les aveux de la coupable mais repentante Marie. Elle fermera désormais sa porte à Marguerite qui est bien décidément une femme perdue, et du côté d'Hélène qui, nous le sentons, va renouer son intrigue avec Frédéric, aucun danger n'est désormais à redouter, car Georges « qui n'a pas vu clair dans l'affaire du chapeau ^ interdira solennellement à sa femme des relations suspectes, et ce dernier trait d'aveuglement conjugal termine gaiment la comédie.

En écrivant cette charmanle pièce où chaque scène a sa valeur et où la profondeur du moraliste se cache

SOUS renjouement et la grâce de Texposilion, M. StlîBer s'élevait au rang des maîtres du genre et inaugurait glorieusement sa seconde manière. A partir de cette époque (1868), il a complètement rompu les lisières de Técolier dramatique, et, renonçant à ces habitudes prudentes, à ces précautions méticuleuses qui, dutaint les années du début, semblaient devoir lui interdire toute initiative hardie, mais toujours guidé par ce tact sûr qui fait le fond de son talent, il attaquera de front les- problèmes sociaux et ne craindra pas de devancer roplnlon au risque de n'obtenir que des demi-succès et de subir des critiques injustes. t)ans la pièce intitulée Una legge di Licurgo (1869), il tait allusion à cette loi des Spartiates qui condamnait é mort tout enrant rachitique et mal venu. Cette meistlre par trop radicale produisit, on le sait, de remarquables résultats, puisque le peuple de Sparte lui dut en grande partie le privilège d'être composé presque exclusivement de corps sains et d'esprits vigoureux ; mais aujourd'hui lés idées démocratiques prévalent sous l'influence d'une éducation plus morale et plus sensée : c'est donc par des moyens purement prévehtife et par la persuasion qu'on doit arriver à améliorer physiquement l'espèce humaine, et M. Suner nous montre fort bien comment les aristocraties peutent se f ajeuûir en s'infusant un sang nouveau. Après avoir longtemps bataillé avec sa conscience, le comte Julien, sexagénaire usé par la débauche, rachètera soïi indigne passé par un généreux sacrifice : il résistera à cette décevante tentatioû à laquelle succombent tant de lâches vieillards qui, mêlant leur Sang à celui d'une vierge pauvre et ambitieuse, croient vainement se survivre en procréant des héritiers fai-

EN ITALIE. ?i9

bles d'esprit et de corps — et nous le yerrons adopter un petit paysan toi|t pétillant d'intelligeiice, tout brillant de santé auquel sera transmis un jour le titrç bien porté cette fois de comte de Romagnano.

Plus encore qu'en France, où la Révolutipn a largement fait son œuvre, on trouve en Italie d6 c^ grandes familles dégénérées qui se parent foUçipp^ d'un nom glorieux sans s'apercevoir qu'elles i^n ^nt écrasées, et jusqu'au sein de l'infortune se refusent à reconnaître cette loi de progrès qui fait rentrer dan§ le néant les natures déchues. C'est cette lutte ipécfSLlÇ entre le passé et le présent que l'auteur nous retrace avec sa pénétration habituelle dans son joli proverbe : Chi ama terne, où nous voyons l'orgueil patricien aux prises avec la susceptibilité bourgeoise, Lq comt^ Riccardi de Soprasta est ui^ brillant cavalier qui, après avoir i^ené durant v|ngt années la vie à grandes guides, s'est enfin arrêté à mi-chemin de l'hôpital, et qu'une liquidation désastreuse a contraint de quitter sa splendide villa de Colle-Fiorito pour chercher un dernier abri dans la maisonnette qui lui ^er?vait jadis de rendezrvous de chasse. Il y aurait moyen, il est vrai, de réparer tant de ruines. Laure, la fille du comte, aime un jeune et riche plébéien qui, tout en portant le nom expressif de Renzo Meschini, s'est rendu adjudicataire, sans trop regarder au prix, lors de la vente forcée des biens de son superbe voisin. Il s'est même introduit dans la petite villa eu qualité de soupirant; mais cet homme de rien a de^ prétentions vraiment intolérables. Il veut être aimé pour lui-même ; il entend être traité d'égal à égal par son futur beau-père, tandis que celui-ci voudrait en rentrant dans le palais de ses pères pouvoir dire en

montrant son gendre : « il n'y a ici qu'un valet de plus. » Entre ces deux hommes, la pauvre Laure est, au pied de la lettre, entre Tenclume et le marteau, et elle aura besoin de déployer une rare industrie pour atteindre sans encombre au jour du mariage. Cette situation délicate se déroule dai)s une série de scènes où chacun des trois interlocuteurs reste fidèle jusqu'au bout à son caractère, et le drame finit par une transaction entre Tours et le lion domptés, quoique frémissants encore, par cette main si douce — et si forte de sa faiblesse — qui sera heureusement toujours là pour prévenir les chocs de l'avenir. Ce charmant ouvrage est de ceux qu'on apprécie surtout à la lecture, et j*en dirai autant de la belle comédie la Gratitudine qui, louée par les meilleurs critiques de la Péninsule, a pourtant été accueillie froidement par le public italien. C'est que^ d'une part^ la pièce est trop surchargée d'incidents qui peuvent distraire l'attention du spectateur en lui faisant perdre de vue le but que l'auteur s'est proposé — et qu'en second lieu le caractère du principal personnage est trop complexe pour être complètement saisi par ces oisifs qui viennent chercher au théâtre une heure de divertissement sans fatigue d'esprit. Ce titre un peu sommaire: la Gratitudine^ indique ici une étude sur la vraie et sur la fausse bienfaisance, et le banquier Yaldesi est un de ces hommes honnêtes et peu sympathiques auxquels pourrait s'appliquer le vers du poète ;

Hëlasl que de vertus vous me faites haïr!

Sans être précisément un pharisien, et quoique naturellement disposé à faire du bien aux gens qui l'en-

tourent, Yaldesi a le tort de prendre ses obligés pour une simple variété de débiteurs et de les considérer comme si solidement garrottés par la reconnaissance, qu'ils soient en quelque sorte dépouillés de leur libre arbitre. C'est ainsi qu'il a tiré de la misère l'intéressante Malhilde, mais en la contraignant moralejnent de devenir sa femme ; — qu'il a protégé l'enfance de Pia de Pegnalba, mais dans le dessein d'unir cette aimable personne à Guido Yaldesi son fils, un infâme débauché; —qu'il a fait donner une brillante éducation à Âlessandro Lipari, mais pour le harceler ensuite par des exigences inadmissibles. Tous ces misérables plans seront déjoués, et le spéculateur Yaldesi flétrira ce qu'il appelle « de lâches défaillances ; » mais le jour de l'infortune une fois venu, ces ingrats d'un nouveau genre viendront à l'enyi offrir au banquier en détresse leur argent, leur crédit ou leur dévouement^ et il apprendra enfin à distinguer de la fausse gratitude, qui ne se développe que dans une âme d'esclave, la gratitude vraie qui est un élan du cœur. Tout cela est un peu trop longuement démontré pour des spectateurs pressés ou médiocrement affamés de morale; mais, à la lecture» l'impression définitive est bonne, et la Gratitudine mieux étudiée et mieux comprise sera de plus en plus appréciée de ceux qui, pour juger une œuvre consciencieuse, ne se contentent pas d'une seule représentation.

Dans ce dernier ouvrage et dans quelques autres, Una legge di Licurgo notamment, M. Suner absorbé par la conception pure ne s'était suffisamment préoccupé ni de l'action ni du public qui devait y assister; mais sa plus récente composition ne laisse rien à désirer au point de vue du plan et de la conduite, et

nous le montre en pleine possession de toutes les qualités qui constituent Texcellent écrivain dramatique. C'est un vers de Dante qui sert de titre à cette émouvante comédie :

Amor cKa nullo amato amar perdona.,,

un vers emprunté au fameux épisode de Françoise de Rimini^ ce drame charmant et douloureux qui, à cinq siècles d'intervalle^ nous fait encore éprouver tant d'attendrissement et d'horreur. Ces critiques acerbes, ces censeurs quand même, qui ont perdu peu à peu la faculté d'admirer, ont cru prononcer une condamnation sans appel sur celte comédie en la qualifiant de « pièce physiologique, » absolument comme s'il se fût agi d'un cas d'hystérisme, et pour faire justice d'une telle inculpation, il nous suffira d'exposer en deux mots le sujet de cet ouvrage si complet et si court.

Amélie, le seul personnage qui soit chargé d'égayer la pièce, est une aimable créature laquelle appartient, /r.omme elle le dit elle-même, à la société indulgente qui a dès longtemps adopté celle devise : Nous sommes tous fciibles. Non contente de s'exposer pour son propre compte, elle s'est chargée de mener au feu son amie Sophie , une jeune veuve chaste et austère, pleine de séductions sous ses voiles de deuil, et prédestinée laux grands sacrifices ou aux grandes chutes comme toutes les natures ardentes qui ont tendu le ressort de la résistance au point de le briser. Sophie en est là au début de la pièce. Depuis un mois, elle est en butte aux attaques adroitement conduites d'un cavalier sicilien qui a du sang espagnol dans les

veines, Georges de Solis, et presque réduite aux abois, elle va chercher son salut dans la fuite. Mais quoif à peine a-t-elle donné Tordre de faire ses malles, qu'elle voit entrer Georges et Amélie, bras dessus bras dessous, tous deux beaux et souriants. Déjà la jalousie aiguise ses mille dards, et Bettina la camériste va suspendre ses préparatifs de départ. Rien de plus dramatique et de plus saisissant que cette exposition qui nous montre « Vénus à sa proie attachée, » et la torturant par mille excitations physiques et morales. Le point culminant de la pièce est dans la scène XV, scène d'explications à brûle-pourpoint entre Sophie et Georges de Solis. A la fin de cette entrevue, alors que tout semble perdu pour Georges, tout est gagné pourtant, et avec la décision d'un joueur consommé qui lance sa meilleure carte» il va demander à Sophie un rendez -vous pour le goir même, tandis que celle-ci, indignée, ordonne de nouveau à Bettina de fermer ses malles. Un moment après, Georges est de retour. Sophie fascinée se déclare vaincue; elle est prête à accepter sa main,.. Mais hélas t Georges est marié i marié à une femme indigne de lui qui n'en dispose pas moins indirectement de Thomme qui la méprise et qui là hait. Il semble que cette fois tout est fini, et qu'ils ne reste plus à Sophie d*autre parti que la fuite. Georges, en effet, se retire la honte peinte sur le visage, et son amante infortunée s'enferme pour sangloter plus à Taise. Mais, comme Timmortèlle Francesca, Théroïne de M. Suner est vouée à Tamour adultère, et la pièce se termine par ces trois simples mots qui donnent le frisson : « défaites mes malles !»

Quelque opinion que Ton puisse avoir sur la lé-

224 LITTBliATURE CONTEMPORAINE

gislation du divorce, on n'en conviendra pas moins que ce plaidoyer involontaire est des mieux réussis. S'il entre un peu de physiologie dans la démonstration, il ne faut pas oublier que les lois du monde matériel sont étroitement unies à celles du monde moral, et ceux qui ont reproché si durement à M. Suner son extrême prudence et son respect outré pour des usages purement conventionnels seraient mal venus à le blâmer d'avoir rompu le prisme dont il aimait à faire usage, et d'avoir vu et dépeint les choses telles qu'elles sont, sinon comme elles doivent être. L'âge des chefs-d'œuvre et des œuvres hardies est venu pour lui, et, en achevant cet examen de son théâtre, nous lui jetterons en forme d'encouragement le cri qui retentit sur les lèvres des pionniers d'Amérique : (( En avant! en avant ! »

Si M. Suiler est arrivé à la gloire, c'est un peu à la manière de p^ewton, « en y pensant toujours, » et en concentrant dans une seule direction habilement choisie l'effort de facultés brillantes mais non exceptionnelles au temps où nous vivons. Il est, en effet, parmi les comiques de la jeune génération, plusieurs écrivains qui ne sont pas moins richement doués : M. Bersezio notamment, dont le génie facile n'est malheureusement pas guidé par une volonté assez forte. Si, depuis quinze ans, ce sympathique écrivain n'eût publié ni ses jolis rDmans, ni tant d'articles ou essais qui lui ont valu une si honorable renommée de publiciste ; s'il se fût borné à composer lentement et à réviser avec une sévérité implacable une douzaine au plus de pièces de théâtre, il serait l'émule de M. Suner qui adopterait volontiers des ouvrages tels (jue les Miserie del signor Travettiei la BoUa di son

pone. Mais il semble qu'au théâtre, comme partout ailleurs, H. Bersezio se soit borné à essayer ses forces sans s'attacher à les développer par un exercice opiniâtre, et c'est pour ainsi dire en se jouant qu'il a conquis ses premiers succès dans la carrière dramatique. Il s'était d'abord diverti à improviser, sous le pseudonyme de Nugelli, toute une série de pièces en dialecte piémontais, qui, jouées avec un rare entrain par une troupe spéciale, devinrent promptement populaires et furent applaudies jusque sur les scènes de Milan, en dépit de la rivalité séculaire qui existe entre la capitale de la Lombardie et celle du Pié-: mont. Il est un de ces ouvrages * — et si je ne me trompe, le dernier en date — que Ton peut qualifier de chef-d'œuvre, et qui, traduit en français et en aile* mand, a partout obtenu un accueil des plus flatteurs. Aujourd'hui, vêtu à l'italienne, on ne peut se dissimuler qu'il ait perdu quelque chose de sa désinvoltare, et il ressemble un peu à une admirable statuette de bronze qu'on se fût avisé de couvrir d'une feuille d'or ou d'argent. Mais, telle qu'elle est, celte comédie mérite encore d'être placée au premier rang, et constitue toujours une brillaAte satire due à la plume d'un observateur pénétrant qui a saisi sur le fait les travers qu'il transporte sur le théâtre. C'est à Turin, en effet, que sévit tout spécialement cette maladie des classes moyennes qu'on appelle la manie des emplois, et l'excellent Mi Travetti, ce fonctionnaire assidu et intelligent, qui, après trente-deux ans de service, ne touche encore que 2,400 fr. de traitement, sera désormais le type impérissable de ces

Page 1