CHAPITRE X
(Suite du méiqe injet.) H. AchiU« Torclli et son thé&lre : / Mqriti ; — Fragilità; — Triste realtà; — La Moglie. — M. Ferdlnando Martini et •OQ répertoire comique : — / Nuovi ricehi; «— Fedif — CM ia l'orlé non Vmê$ifni. — If. De Renzis : — La Diri^a viaf — Ses proîerl>e«. — - M. Murttori et set œuvres comiques : Virginia j — // Mqtrimoniq d'un vtdovo, — M. Carrera et U Quadema di Nanni,
Parmi les auteurs comiques assesç nombreux dont il nous reste à parler, il en est quelques-uns d'un mé* rite éminent; m^is celui de tous qui noy$ rappelle Ls plus exact^ment la physionomie littéraire de Goldoni, c'est un jeune Napolitain» M. Achille Tprelli. Gomme son aimable ancêtre vénitien, il a des qualiti^s brillantes do^t il abuse: il écrit sans corrélation; mai^, s'il lui arrive parfois de to^iber lourdement, il est susceptible aussi de s'élever très-haut. Dans la Afis" sùme délia donna^ la première de ses pièces qui compte aux yeux de la critique, il y avait deux ou trois rôles bien conçus et de fort belles situations; dans les Onesti, à travers beaucoup d'indécision et d'inexpé-r rience, on devinait déjà un talent qui se cherche mais qui s^épanouira bientôt, et la glace ne tardait pas à se rompre lors de la représentation des Mariti^ Ip meilleur ouvrage que Ton doive à l'auteur, le meilr leur peut-être qu'il fût en état de composer. Cette comédie, de prime abord, produit assez Teffet d'un fagot mal lié; mais ce n'est là qu'un vice apparent qu'il n'était guère facile d'éviter, car M. Torelli ayant
rintention d*exhiber toute une collection de types c conjugaux, » il semble naturel qu'il fasse cheminer de front plusieurs actions distinctes en les rattachant les unes aux autres aussi étroitement que possible. Cette nécessité de situation une fois admise, nous n'avons plus qu'à énumérer les rôles créés par Tauteur et à voir le parti qu'il en a su tirer. Les couples principaux qu'il nous présente sont au nombre de six : le duc et la duchesse d'Herrera, deux types imposants de grands seigneurs d'autrefois; le jeune duc Alfred, odieux débauché, et sa sympathique femme Sophie; le marquis de Riva, mari jaloux, et la marquise Giulia ; Emma et Fabio Regoli ; le baron et la baronne d'isola; le septuagénaire Gioiosi et sa jeune compagne Amélie, variété'de la Femme de feu. Ces divers personnages sont fort inégalement intéressants ; quelques-uns même, tels que le Z)ticAtno Alfred et Amélie Gioiosi, sont franchement odieux , mais ils sont bien vivants et pris dans la nature que l'auteur a trop considérée par- ses aspects sinistres. Aussi nous garderons-nous d'insister sur des scènes douloureuses qui ne sont d'ailleurs que la partie inférieure et secondaire du drame, et nous con* centrerons notre attention sur les trois vrais héros de la pièce : la baronne d*Isola, Emma et Fabio Regoli.
Lâchement délaissée par son mari, la baronne d'isola est une de ces âmes ardentes, une de ces femmes qui, ayant un impérieux besoin d'aimer et d'être aimées , se retiennent au devoir par un effort violent, et qui, la faiblesse humaine aidant, semblent prédestinées à faillir si elles ne rencontrent, à point nommé, un bras vigoureux qui les conduise sur le
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terrain solide où elles pourront encore essayer de lutter. Cet indispensable sauveur. M""' d'Isola le trouvera dans le loyal Regoli qui, se sentant aimé, épargnera à cette noble femme la honte du dernier aveu^ et, feignant de ne pas comprendre, parlera des joies de Tamour maternel et s*inclinera rêveur sur un berceau. Il n'est pas bien sûr qu'en pareille occurrence Regoli comptât beaucoup d'imitateurs. Mais c'est le cas ou jamais de dire : se non é vero è ben trovato ; et d'ailleurs, ce héros de la chasteté^ parfait de tous points, accomplit sous nos yeux — et à son profit, il est vrai — un bien autre tour de force : c'est toute une éducation, en effet, ou plutôt une transformation radicale qu'il va commencer et mener à bonne fin à travers ces cinq actes. Au début de la pièce, Emma Regoli n'est pas autre chose qu'une enfant légère, capricieuse, mal élevée, qui vient d'épouser un inconnu^par obéissance, presque avec répugnance ; et dans une série de scènes, où se trahit un tact consommé, une expérience que l'on n'eût pas attendue d'un jeune homme, Regoli, ce grand philosophe pratique réussira à se donner une femme digne de lui, aimante au plus haut degré par dessus le marché, et qui, au dernier acte, à la suite d'un entretien des plus touchants, pourra se jeter dans les bras de son précepteur en s'écriant :
Ce sont les bons maris qui font les bonnes femmes 1
Ces trois rôles si admirablement conçus, de Fabio, d'Emma et de la baronne, devaient assurer le succès des Mariti^ei cette pièce serait justement qualifiée de chef-d'œuvre si l'auteur ne l'avait gâtée, comme à plaisir, par Tadjonçtion de certaines scènes un peu
risquées et de quelques saillies de mauvais goût. Quoi qu*il en soit, il n'a pas retrouvé cette heureuse inspiration qui fait pour lui de l'année 4 867 une date mémorable, et les applaudissements qu'il a obtenus depuis sont depioinsbop aloi et infiniment moinssigniûcatifs. Fragilità, comédie en quatre actes, jouë0 peu detemps après la précédente et favorablement accueillie par le public, estunepiècebizarrementintitulée,bizarrenient conçue et sans dénoûment. La seule chose, en eiTet, que nous désirions savoir, c'est h conclusiou des apiours dis la comtjBsse d'Arco, sympathique et vertueuse femme, qui s'est éprise du jeune Claudio dont elleQe saurait faire ui> mari, et dont elle ne consentirait, à aucun pri^, à être la maîtresse» L'auteur ne s'embarr rasse point pour si peu, et, dans son quatrième acte» il nous régale d'une scène pathétique dans laquejile la
comtesse avoue son amour à Claudio et signifie
à ce soupirant son congé définitif! En France, le public eût sans doute réclamé un cinquième ^cte pour le lendei4ain; mais les Florentins, moins rigides, ont pardonné à l'ensemble en faveur de$ détails. Il y a, on ne peut le nier, force situations divertissantes et bien des mots spirituels dans cette pièce semée d'invraisemblances, et si le caractère du tuteur-ministre, Canti, est complètement manqué, si les rôles de Sarali et du marquis laissent beaucoup à désirer, le caractère des deux principaux personnages est bien tracé, et Gherli est un intrigant des mieux réussis. Tout balancé pourtant, Fragilità ne saurait être considérée comme une pièce viable, et, au lendemaiQ du grand triomphe des Mariti^ un demi-succès ressemblait singulièrement à une chute.
Trhie realtà est une comédie lugubre, profondé-
ment ennayeiise, qui, bien accueillie à Milan, a éi^ outrageusement sifflée à Florence ; et, comme je suis cette fois de Tavis des Florentins, je ne dirai rien de cette pièce, non plus que des deux drames médiocres intitulés : la Nonna scellerata et Amore eguaglia^ ou d'un proverbe en un acte qui n'ajoute et n'enlève rien à la renommée de l'auteur. J'arrive donc au dernier ouvrage acceptable de M. Torelli, qui aspirait sans doute à donner, dans la Moglie, ua pendant aux Mariti et qui a été déçu dans ce flatteur espoir. Son plan, celte fois, était d'une simplicité extrême, excessive peut-être. En face de Georges, avocat laborieux et instniity mais faible, exploité et bientôt ruiaé par sa femme, véritable furie, ^ il place un ménage modèle qui prospère, parce que les deux époux sont doués d*un heureux naturel. Ce n'était guère la peine de venir au théâtre pour recueillir un enseignement aussi banal, et dans l'espèce aussi radicalement déplacé; car il est des défauts dont on ne guérit point, tels que la faiblesse de caractère et Tabsence de sens moral, et dçs qualités qu*on parvient rarement à acquérir, tels que le bon sens et le tact. Il n*y a, en réalité, que les individus responsables qui soient justiciables du moraliste ou du poëte comique, et, cette théorie admise, la Moglie nous apparaît comme une conception absurde. Mais, comme il arrive ordinairement à M. Torelli, il se rattrape ici sur les deuils, et bien qu'aucun de ses personnages ne s'élève à la l)auteur d'une véritable création, il réussit à tirer çà et là jiu choc des situations et des caractères des effets pathétiques, ce qui nous explique pourquoi — l'indalgOAce du parterre aidant * la Moglie est arriyée à ^n succès d'estime. Ce n'est point h ce piteux
résultat que devait viser un homme d'un talent aussi réel et aussi sympathique; mais M. Torelli est si jeune encore que nous ne voulons pas désespérer de lui, et tout nous porte à croire qu'il sera bientôt ramené dans la véritable voie par la sévérité du public trop éclairé pour persister indéOniment dans un engouement dont il est le premier à subir les conséquences.
Si M. Torelli abuse de sa facilité en multipliant des œuvres presque toujours incomplètement étudiées et souvent mal venues, c'est au contraire par excès d'insouciance queM. Martini a compromis un avenir qui s'annonçait de lafaçon la plus heureuse. Encouragé parles applaudissements qui saluèrent ses débuts et par le succès d'une petite pièce intitulée tUorno propane e la donna dispone, il abordait immédiatement la haute comédie, et ses Nuovi r/ccAi constituaient déjà quelque chose de mieux qu'une espérance ou une simple promesse, taudis que la comédie en cinq actes intitulée Fede^ qui essuya pourtant un échec à peu près complet, représente un effort méritoire qui valut à l'auteur les félicitations presque unanimes de la presse italienne. Cette pièce a sans doute de grands défauts qui ne lui ont pas permis de rester au théâtre ; mais le premier etle quatrième actes sont admirables; telle scène pourrait être qualifiée de chef-d'œuvre, et le rôle tout entier de Mario a droit aux plus sérieux éloges. Une refonte était possible, et eût été probablement bien accueillie ; mais, au lendemain de ces deux belles tentatives, M. Martini parut atteint d'une lassitude précoce qu'attestèrent trop visiblement son drame Un bel matrimonio, qui n'a point réussi, et sa comédie VElezione di un deputato^ qui n'est qu'une collection de
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spirituelles ëpigrammes, et n'obtint, en 1867, qu'un succès contesté. Les cinq années quisuivirent forment une longue lacune dans la carrière dramatique de M. Martini, qui, gaspillant ou enfouissant ses brillantes facultés, donnait au public la monnaie de son talent dans des articles de journaux, et consacrait une partie de son temps à instruire Tauditoire d'élite qui se pressait autour de sa chaire de TUniversité de Pise. C'est seulement en i872 que le jeune écrivain a fait une heureuse rentrée au théâtre, avec un joli proverbe auquel une piquante préface-plaidoyer ajoute un nouveau prix. A l'occasion de cette pièce, il s'est produit en effet une sotte accusation de plagiat, un petit débat bientôt tranché par le public et qui rappelle la querfflle entre deux illustres comiques français : l'auteur du Joueur et celui du Chevalier joueur. Nos pères jugèrent alorsqueladonnéeetles incidents d'unepièce mort-née ne constituaient plus que des épaves à la disposition du premier occupant, et les Florentins ont confirmé à deux cents ans d'intervalle cette équitable sentence. Rien n'est plus simple d'ailleurs que le cadre adopté par M. Martini, et qu'il n'avait en réalité besoin d'emprunter à personne. Il s'agit d'un vieux comte célibataire juré, fort jaloux par conséquent de sauvegarder son indépendance, et qu'un accident imprévu a tout à coup transformé en gardien-séquestre d'une jeune et charmante veuve, la marquise Sophie de Castelfranco. Us'agitpour cet infortuné d'échapper au plus vite à cetteservitude... involontaire, et il a précisément sous la main deux agréables prétendants, un baron assez roué, et un ardent et candide jeune homme, le chevalier Yergati. Ce dernier, que paralyse son extrême timidité, vaéchouer en dépit de la bonne
volonté 4j3 la piarquise, qui, à la suite d'un premier entretien dont il n*a pas su tirer parti, le prend pour un sot et tourne ses vues vers le baron* Mais celui-ci, qui est Tami de Vergati et qui ne se doute pas qu'il a en lui un concurrent, lui enseigne en une séance Tart de mener à ses fins la séduisante créature pour laquelle il soupire et dont il arrachera, en effet, le consentement dans une scène intéressante et vigoureusement conduite. Cela nous mène tout naturellement à la conclusion du proverbe : Chi sa l'artenon rinsegni. Cette pièce, élégamment versifiée et remplie de charmants détails, laisse pourtant quelque chose à désirer sous le rapport de la vraisemblance, bien que le public italien moins exigeant que le nôtre n'ait pas paru y prendre garde, et la transfofmatipn du êb^valier est tellement soudaine et radicale, qu'on est tenté de lui demander des prélèves de son identité. Mais c'est là l'inconvénient du genre qui comporte mieux que tout autre les dénoAment^ brusqués, et le principal tort de M. Martini a été de se contenter d'une escarmouche alors qu'il pouvait livrer une grande bataille, d'écrire un proverbe, au lieu dp composer cette comédie largement conçue qu'il nous promet depuis des annéeSiCt qu'il nous donnera sans doute lorsqu'il le voudra sérieusement ^
M. Martini n'est pas seulement un inventeiur, c'est aussi un agréable écrivain,, et, tout à côté de lui, nous devrons placer un Napolitain qui s'est déjà illustré en dehors du théâtre. Ofiicier d'ordonnance du
1. M. Marllni a remporté récemment an noaveau succès avec sa comédie La fia pf$ coria jQuée à Florence au théâtre délie loggie.
roî d'Italie, et, quoique jeune encore, fort honorablement connu dansrarmëe italienne, le baron de Renzis, descendant du fameux tribun Rienzi, a débuté comme autour comique en 4866, et, parmi les pièces qu'il a fait représenter durant les huit dernières années, on a remarqué sa comédie en trois actes, intitulée la Dirittavia^ et trois proverbes auxquels il doit le surnom de Musset cisalpin. Ce petit répertoire mérite bien que nous lui consacrions un examen rapide, et nous insisterons surtout sur les quelques défaut&et les nonibreux indices de talent qu'on peut signaler dans la/WriVto na, pièce fort spirituelle et profondément morale, par le dénoûment du moins. Le sujet n'a, du reste, rien de bien nouveau, et l'intrigue, * qui est aSbest intéressante, le serait davantage encore, t'était rinvraisemblance de certains incidents et le manque de logique de certains caractères. Le marquis de Gastelforte est un de ces jeunes maris qui, possesseurs de femmes aimables, vont chercher le bonheur dans des chemins de traverse et se sentent entraînés par un invincible attrait vers la femme d'autrui. Mais on doit constater ici l'existence de circonstances fort atténuantes en faveur du criminel, et il faut convenir qu'une femme, à la beauté splendide, au caractère ardent, et mal surveillée par un mari stupide — que Gabrielle Fedeli, en un mot, est une proie des plus tentantes, sinon des plus faciles. Tandis que son infidèle époux s'égare de propos délibéré loin de la grande route conjugale, la marquise Emma, de son côté, laissée à la campagne sous la garde de sa bellemère, est en train de nouer innocemment une intrigue ayec un jeune artiste, neveu du vieux et caustique docteur qui sert de confesseur laïque à la douairière
S40 LlTTiRATURS GONTfiMPOttAlNE
de Castelforte. Gonflante, étourdie et — tranchons le mot — mal élevée, Emma a eu déjà avec Àngelo, le peintre^ un entretien des plus vifs, et Gabrielle qu'elle prend pour une amie intime et dont elle fait sa confidente la compromet de plus en plus au moyen d'un billet qu'elle l'engage à écrire, et qui, par la sotUse d'un jardinier, passera au}( mains du marquis ; la situation semble désespérée lorsque, par un trait d'héroïsme tout à fait imprévu. M""* Fedeli sauve son amie en se sacrifiant elle-même, et en laissant croire à rhomme qu'elle aime d'un amour furieux qu'elle^le trahit pour Angelo. L'abnégation de Gabrielle nous vaut une magnifique scène de jalousie ; mais le dénoûmeT\f, qui en est la conséquence est moins satisfaisant qu'il n'est moral, car personne ne peut compi^ndre que le marquis — une fois dévoyé — puisse préférer une femme qui tantôt pousse le laisser-aller jusqu'aa cynisme, tantôt « l'innocence » jusqu'à l'ingénuité et jusqu'à la sottise, à une maîtresse aussi richement douée que Gabrielle, laquelle n'a d'autre tort, en somme, que de tromper une brute telle que Fedeli. Ces réserves faites, il faut dire, à la louange de l'auteur, que la plupart de ses caractères sont bien dessinés, et que ses personnages ont beaucoup de vie et de relief. La douairière de Castelforte est un beau type de belle-mère clairvoyante, sensée, et parfois un pea cassante comme doit l'être une abonnée dé la Civiltà cattolica; Ângelo a bien l'attitude passionnée d'un véritable artiste chevelu, et le docteur iie laisserait rien à désirer si, au dernier acte, Gabrielle ne lui coupait brutalement l'herbe sous les pieds. C'était lui, en effet, qui semblait devoir disposer du dénoûment, et nous n'admettons qu'avec peine qu'un aussi pénétrant
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Argus ait pu être mis en défaut. Mais le théâtre vit dMnyraisemblance, et les objections que le critique accumule à loisir au fond de son cabinet n'ont pas le temps d'éclore dans la pensée du spectateur, lorsque la pièce est vigoureusement conduite, que le dialogae est vif, pressé, animé, que les caractères sont pleins de rondeur et de naturel. Or, ces mérites et d^autres encore se trouvent réunis dans la comédie de M. de Renzis, que je ne saurais mieux louer qu'en ajoutant, pour conclure, que ses personnages et lui sont, à peu de chose près, dans la Diritta via.
Quel que soit pourtant le succès qu'ait obtenu cette pièce, elle ne sufSt pas pour placer son auteur au premier rang à côté de Gherardi del Testa et de Suiier; mais M* de Renzis doit sa principale renommée à la composition de ses jolis proverbes. La comédie de salon est un genre éminemment français qui semble réclamer absolument un auditoire d'élite capable de comprendre et de goûter la délicatesse de certaines nuances imperceptibles pour le public ordinaire; aussi les chefs-d'œuvre de Théodore Leclercq n'ontils jamais été représentés en dehors des cercles de société, et ce n'est qu'avec beaucoup de précautions, et en les remaniant presque toujours, qu'Alfred de Musset et M. Feuillet ont confié .quelques-uns de leurs proverbes aux excellents artistes du Théâtre-Français. Le comique napolitain s'est montré plus hardi ; il n'a pas hésité à initier des*spectateurs à cinquante centimes au divertissement le plus aristocratique et le plus rafSné, et le public s'est montré reconnaissant en applaudissant/ranchement les proverbes intitulés : Uf^hacio dato non è mai perduto; — Fra donna e ma-^
212 LITTÉRATCRE COÎ^TEMPORAINE
riio non mettere il dito^ et la Lettera di Bellerofonte. De ces (rois ouvrages, les deux premiers appartiennent à ce qu'on pourrait appeler <r la littérature poudrée. » Nous voyons défiler devant tious un certain nombre de comtes et de marquis du siècle dernier qui échangent entre eux de piquantes reparties en vers màrtelliens fort bien tournés, et ces petites tempêtes dans un verre d^eau se terminent agréablement par un tnariage ou par un replâtrage de la lune de miel. Quant au troisième proverbe, la Lettera di Bellero fonte, il est en prose; il a moins réussi peut-être, et je te préfère sans hésitation aux deux autres, en dépit de la faiblesse de rintrigue. C'est qu'il me semble que le jeune écrivain à fait un grand pas en mettant de cdté les vers martellicns, les perruques enfarinées et toute la défroque de l'ancien régime. La réputation poétique deTItalie est faite aujourd'hui; on pourra la soutenir par des efforts nouveaux , maison n'y ajoutera rien, tandis qu'un champ immense est ouvert aux tentatives des prosisti. Sauf M. Gherardi del Testa, il n'est pas, à ma connaissance, un seul comique italien dont le style tie soit plus ou moins entaché de gallicisme ou d'affeciatioli, et en lisant la Diritta via et la Lettera di Sellerofbntê, pièces qui brillent par le naturel et qui sont assez bien écrites, je me prends à espérer beaucoup de M. de Renzis, surtout quand je songe qu'il a trente années devant lui pour doter sa patrie d'autant de chefs-d'œuvre.
Parmi les comiques dont il nous reste à parler*, il en est trois encore qui ne sauraient être considérés comme des débutants : MM. Marendo, Muratôri et Carrera. Nous n'insisterons pas sur les ouvrages du premier, qui a surtout marqué dans le genre sérieux
et qui ne semble pas appelé à conquérir une illustrt^tion nouvelle sous les étendards de Thalie. Qu*il nous suiBse de dire ici qu'il a composé sepl à huit comédies empreintes d'une estimable médiocrité et parmi lesquelles nous citerons : Letture ed esempi; — lo Spi-ritismo ; — Un malo esempio in famiglia ; — Perche al cavallo gli si guarda in bocca* Si M. Marenco en était encore à chercher sa voie, nous auriops à nous demander si, par un puissant effort de volonté, il pourrait lui être donné de prévaloir contre une absence à peu près complète de vocation; mais, enlre ses comédies et ses brillantes compositions du genre austère, Tintervalle est trop grand pour qu'il nous soit permis d'hésiter, et nous lui dirops nettement que le sermo pedestm n'est point son fait, et qu'il aurait mauvaise grâce à replier sjbs ailes d'archange pour se traîner dans la range des places publiques.
Si M. Marenco est marqué au front du signe des poêtesi M. Muratori, en revanche, est un prosateur convaincu, un comique de race qui, dès avant sa sortie du collège, faisait jouer sur un théâtre de Rome un petit ouvrage qu'il a depuis pieusement inséré dans son recueil dramatique. Ses vrais débuts pourtant n'eurent lieu qu'à plus de dix ans de là, en 1866, pu Ton vit le jeune auteur livrer à divers théâtres de la Péninsule trois comédies, toutes bien accueillies. La première en date, il Perieolo^ accuse encore une grande inexpérience, mais on y pourrait relever d'excellentes intentions et de jolis détails, et nous en pouvons dire autant à propos de Fare entrare e fare tiscire, pièce jouée en pleine canicule; mais la palme appartient à Virginia^ représentée six semaines plus
tard^ et qui est resiée une des œuvres capitales du comique romain. Il a élé pourtant assez mal inspiré, selon nous, en transportant en France la scène |de cette courte action; et c'est à cette fantaisie juvénile qu'il faut attribuer la plupart des défauts de Fouvrage, et notamment cette absence de couleurlocale dont il ne faudrait pas, du resle, exagérer l'importance, vu Textréme similitude de nos mœurs et des mœurs d'outre-monts. Nous sommes donc à Chateaubriant, dans l'hôtel de Charles d'Âuvre, Tun de ces « sinécuristes » dits sous-préfets, vrais fléaux de T.administration française. Celiii-ci parait, du reste, complètement inoffensif, et, de plus, il est père d'une assez jolie fille nommée Virginia, qui — ayant vécu jusqu'alors à Paris dans la maison d'une tante — s'est éprise d'un avocat en herbe, Reué Deligny. Insultée brutalement, elle a vu ce jeune homme prendre sa défense en risquant sa vie dans un duel, et les deux amants, au moment où s'ouvre la pièce, vont arriver à Ghateaubriant par le même train qui ramène l'une à son père, et soustrait momentanément l'autre aux poursuites correctionnelles qui frappent les duellistes. Mais le télégraphe esl plus rapide que la locomotive. Deligny est retenu prisonnier dans cette sous-préfecture où il est venu demander la main de mademoiselle d'Âuvre, et il se sauvera à grand'peine à la fin du premier acte, grâce à la complicité de Virginia. Tout s'arrangera néanmoins: l'agresseur de Virginia, le jeune Tourbillon, n'a reçu qu'une blessure légère ; la police consentira à fermer les yeux, et Charles d'Âuvre qui apprend que sa fille est compromise s'empressera d'accepter les offres de Deligny. Toutes ces péripéties sont agréablement en-
chaînées; les scènes pathétiques alternent avec les scènes dirertissantes, et la plupart des rôles sont bien traités, y compris celui du marchand Tourbillon ^ qui ~ fait nouveau dans l'histoire de la viticulture — est venu acheter du vin à Ghate^ubriant. L'auteur a écrit depuis divers ouvrages qui ont réussi, notamment un drame sur madame des Ursins, dont le rôle principal a été joué supérieurement par madame Ristori, et deux comédies, la Catena diferro et il Matrimonio (fun vedovo^ pièces extrêmement plaisantes qui classent l'auteur parmi les plus dignes héritiers de Giraud. M. Muratori est d'ailleurs un de ces écrivains qui ne sauraient encore avoir donné toute leur mesure. Il a vécu jusqu'en 1870 sous l'œil soupçonneux de la police romaine, et Tacite, dans sa vie d'Âgricola, nous a dépeint à l'avance la triste condition des hommes de cœur qui ont eu le malheur de naître au sein de ces sociétés vouées à la dégradation et où la pensée même est enchaînée et incriminée. Ce n'était point des Romains régis par le Syllabus qu'on pouvait attendre ces belles œuvres qui enrichissent le patrimoine de l'humanité. Mais M. Muratori est à peine un homme mûr, presque un jeune homme, et c'est à lui qu'il appartient de déployer ce surcroît de forces qu'il tenait en réserves alors qu'il supportait sans fléchir le poids d'une épouvantable servitude intellectuelle.
Plus jeune encore que M. Muratori, le Piémonlais Valentino Carrera a montré déjà dans plusieurs ouvrages une véritable aptitude dramatique. VUna e VAltra^ — Volere e potere, représentent deux débuis estimables; mais nous ne voyions encore dans ces agréables ébauches que les productions d'un talent
naturel insuffisamment fécondé par la méditation. Ce sympathique écrivain a obtenu depuis, en i870, un succès de meilleur aloi, et la Quadema di Nanni^ pièce populaire et moralisatrice, est une vigoureuse variante, en prose, de la puissante satire où Giusti stigmatise Tinfâme loterie. L*auteur nous introduit dans uneéchoppe de savetier, où, grâce à Tinconduite de son chef, une famille infortunée vit littéralement ({'espérance. Le tableau de cette misère croissante, de cette folie fiévreuse d'un pauvre artisan qui, dans Tattente d'un gros lot, lequel n'arrivera jamais, sacrifie sa dernière obole au démon du jeu, ce tableau est dramatiquement tracé, et le dénouement ingénieux, imaginé par M. Carrera, ne sera pas resté sans ouvrir les yeux à tel prolétaire qui, assis au fond da parterre, entendait prononcer sa condamnation, là pu il était venu chercher un simple divertissemejat. Fiorenza, la fille du savetier, est aimée d'un ouvrier laborieux, et, pour mettre à une dernière épreuve le yieu:!;: pécheur endurci, elle se relire avec sa mère et son frère chez le père de son fiancé, sauf à regagner, quand il en sera temps, le domicile de Nanni. Ce malheureux vient justement d'éprouver une dernière décepjLion; il rentre chezlui,pâle etchancelant,courbé sous le poids du désespoir, et va se trouver seul en face de ses remords. Mais une main charitable a déposé près de son escabeau un ample approvisionnement de cnir, et les instruments de travail engagés par lui, la veille, au Mont-de-Piélé : l'infortuné a tout compris; il se redresse guéri, et jure de se réhabiliter en reconquérant au prix de ses sueurs son titre de chef de famille. Dans cette pièce, l'intrigue est à peu près nulle, et le sujet est traité un peu trop
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longnemeot; mais on aurait h signaler niille détails qui trahissent une étude approfondie des mœurs florentines, et le caractère de Fiorenza est décrit avec tant de charmes, qu'il suffirait à lui seul à faire vivre la Quaderna di Nanni.
M. Carrera venait évidemment d'ouvrir à Tart une Toi* nouvelle ; mais je n'oserais dire qu'il y marchera lui-même avec toute la fermeté désirable, car je ne saurais m'en laisser imposer par le succès qu'a obtenu, en 1872, son nouvel ouvrage : // Capitale e la mano d'opéra. Cette comédie nous offre sans doute quelques bonnes situations dramatiques, des scènes vivement dialoguées et fort élégamment écrites; mais Tensemble est singulièrement défectueux et laisse une impression fâcheuse, car il n'est pas un seul des principaux personnages qui agisse logiquement, et les passages qu'on a le plus bruyamment applaudis sont ceux, précisément, où Tauteur semble faire appel aux mauvais instincts de la foule. Si partisan que l'on soit, en effet, de la conciliation, en matière économique, on n'en est pas moins obligé d'admettre qu'un capitaliste sensé ne saurait gaspiller son argent au hasard, et qu'un industriel irréfléchi doit nécessairement se trouver une fois ou l'autre dans rembarras. Et pourtant, le financier « dur» de M. Carrera est réellement un banquier philanthrope, tandis que son industriel, niais accompli, trouve néanmoins dans la charité des capitalistes une ressource inespérée. De quoi donc vous plaignez-vous, dironsnous à l'auteur, et pourquoi ces déclamations qui, répétées sur cent théâtres, ont fait mille fois plus de mal que dix pièces, comme la Quaderna di Nanni^ ne feront jamais de bien? Ici, comme à ses débuts,
M. Carrera a péché par absence de travail et de soin, et s'il ne sait pas se défier de son talent d'improvisateur, il sera condamné, comme tant d'autres^ à expier chacune de ses plus brillantes victoires par une série d'humiliantes défaites.