CHAPITRE XII
D« rhistoire. — RicotU : Storia delU compagnie ii Ventura; — SktHa délia monarchia di Savoia,^'-^ lûdoro La Lunia : Studi di Sioria Sici'. tiana, — Emiliani Giudici : Storia dei Cotnuni italiani, — Celetia : Storie genovesi; — Storia delV Univerrità di Oenova, — Alcide Oliari : Dei w>lghi ftelatgici. — Franecsoo Peloao : Storia delta rcfwfr* btica milanete dal 1447 al 1450. — Gaetano di GioTanni : Notizie floriche 8U Casleltermini,
On Ta dit, et non sans raison : pour se faire une idée exacte de la situation politiqueM'un peuple, il suffit de savoir de quelle façon il écrit l'histoire; et quiconque, en effet, a lu vingt pages de Botta, de Colletta ou de M. Ranalli, reste persuadé que les hommes auxquels ils s'adressent vivent dans le passé et n'ont qu'une confiance médiocre en leur avenir national. Mais, lorsque Tëre de l'indépendance s'est ouverte pour Tltalie, nous avons vu surgir dans son sein des historiens, sinon plus consciencieux, au moins plus libres dans leurs allures et mieux informés, et toutes les nations de l'Europe seraient fiëres de compter au nombre de leurs fils un écrivain tel que M. Ricolti. Disciple de la savante école piémontaise fondée sous les auspices du roi Charles-Albert pour continuer l'œuvre de Muralori, le futur historien de la maison de Savoie se faisait connaître d'abord par la publication d'un remarquable ouvrage : La storia délie compagnie di Ventura, On y trouve le récit des odieux exploits de ces guerriers qui, durant
LlTTéRATtlRfi CON'rEHt>ORAIN£ EN ITALIE. 266
de longs siècles, promenèrent la dévastation et la ruine dans k malheureuse Italie. Souvent d'adroits condottieri^ après avoir longtemps trafiqué de leur talent militaire au service du plus offrant, finissaient par acquérir pour eux-mêmes des seigneuries et des principautés, et Tauteur est tout naturellement conduit par son sujet à nous exposer rétablissement et les progrès successifs des souverainetés de Milan, de Vérone et de Ferrare sous les Yisconli et les Sforza, les Scaliger et les princes de la maison d'Esté, tandis que nous assistons d'autre part aux lents agrandissements de la République de Venise sur la terre ferme et à la fondation d'un nouvel ordre do choses par l'anéantissement graduel des petits Étals. Pour amener à terme un travail aussi vaste et aussi compliqué, le jeune érudit a dû trier, compulser et comparer d'innombrables documents, et, si Ton se place au point de vue de la science pure, Im storia délie compagnie di Fendra mérite un rang distingué parmi les œuvres du même genre qui ont vu le jour de notre temps; mais, si Ton ne tient compte que des qualités littéraires, il ne faudra plus louer ce livre qu'avec de nombreuses réserves. En 4844, le style de M. Ricotti n'avait encore ni la fermeté, ni la correction qu'il devait acquérir dans la suite, et son talent de narrateur laissait également beaucoup à désirer. A côté de pages étincelantes, il en est d'autres où la pensée se traîne et se perd dans de longues périodes semées d'archaïsmes et de constructions forcées. L'auteur payait par là un inévitable tribut à l'inexpérience et à la jeunesse, et il ne tarda pas à réaliser les promesses de son brillant début, en publiant^ dès le commencement
du règne de Victor-Emmanuel, la première partie
d'un travail irôs-considérable à tous égards et qui n'a été achevé qu en 1868. Ainsi, huit années de travail pour écrire l'histoire des Condottieri, plus de quinze années pour mener à bonne fin l'histoire de la monarchie, voilà ce qu'il en coâte aujourd'hui à celui qui veut édifier sa réputation sur des bases solides et défier avec quelque chance de succès le jugement redoutable de la postérité! Nous sommes bien loin du tempsoù Botta rédigeaitsi rapidement les dix volumes de sa célèbre continuation de Guicciardini; mais aussi quelle différence dans le résultat I Botta ne saurait plus être considéré comme un auteur sérieux, tandis que M. Ricotti, grâce à ses recherches patientes dans les archivés du royaume sarde, a découvert plutôt encore qu'il n'a remanié l'histoire diplomatique et financière de son pays, et il a relevé dans les œuvres de ses devanciers un si grand nombre de grossières erreurs, que les factums des chroniqueurs gagés du dix-septième siècle ne peuvent plus désormais compter de lecteurs parmi les gens instruits. M. Ricotti est un de ces explorateurs prudents qui n'aiment point à s'aventurer dans le pays des chimères ; aussi — laissant le champ libre aux érudits qui s'épuisent en vaines conjectures sur les origines de la maison de Savoie — s'est-il contenté d'esquisser à grands traits, dans son livre premier, l'histoire de ses souverains durant le moyen âge, et le reste de son récit, qui embrasse dix-sept livres, est uniquement consacré à la période moderne comprise entre les années i503 et 1675.
Avec le règne de Charles lll commence une époque des plus critiques pour la maison de Savoie et l'indépendance de l'Italie du nord. Ce prince ne comprit
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pas que la neutralité était impossible entre deux puissances formidables qui, avant de se trouver en présence, devaient inévitablement broyer le Piémont dans leur cboc, et ce pays infortuné finissait, en effet, p<nr servir de champ de bataille aux armées de François I*' et de Charles-Quint, tandis que le duc se voyait, avant de mourir, dépouillé de la presque totalité de ses États. Monté sur le trône en 4553, Emmanuel-Philibert, comme notre Henri IV, avec lequel il offre tant de traits de ressemblance, dut conquérir, les armes à la main, l'héritage de ses ancêtres, et, vainqueur pour TEspagne, dans la grande journée de Saint-Quentin, il obtenait, en 1559, la restitution de son duché, que les Français n'évacuaient définitivement qu'pn io62, après une occupation qui n'avait pas duré moins de vingt-cinq années. Les Français et les Espagnols n'étaient pas, du reste, les seuls envahisseurs. Profitant de la faiblesse de leur voisin, les Bernois avaient favorisé Témancipation des Genevois devenus hérétiques, et s'étaient emparés eux-mêmes des deux Vives du Léman. Il fallut de longues négociations pour les amener à se dessaisir d'une partie de leurs injustes conquêtes, et la maison de Savoie dut reconnaître l'indépendance de Genève et céder aux Bernois le pays deVaud avec une portion du Ghablais. Il y eut heureusement à ces pertes territoriales une grande colnpensation morale dans l'inauguration d'une politique nouvelle. Emmanuel-Philibert sentit alors la nécessité de faire du Piémont une puissance purement italienne, et la Bresse, la Savoie, Nice même, considérés désormais comme autant d'appendices embarrassants, devinrent l'objet de transactions successives, qui, commencées sous le règne de Charles-
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Emmanuel I«% se sont terminées, en 1860, sous le règne de YîctorEmmanuel II. Mais quelque brillante qu'ait été la carrière politique et militaire d'Emmanuel-Philibert, c'est surtout comme administrateur qu'il a des droits à Tadmiration des générations nouvelles. Lorsqu'il revit sa patrie, en 4559, il retrouva les Piémontais revenus, pour ainsi dire, à l'état sauvage; vingt années de règne lui suffirent pour rendre le duché plus florissant qu'il n'avait jamais été :
a Toutes les branches de l'administration avaient été remaniées et améliorées. Ce territoire, que l'étranger venait à peine d'évacuer, était protégé par de nouvelles forteresses, défendu par une nombreuse milice nationale à pied et à cheval; l'esprit public se ranimait, le sentiment du devoir reprenait son empire au sein des populations démoralisées, et, sous IMmpulsion d'un gouvernement éclairé et de lois meilleures, on voyait renaître le commerce, Tagricullure, les sciences et les arts. Le Trésor était comble, et le duché jouissait à la fois de l'indépendance au dedans, d'une immense considération au dehors. »
Cette énuméralion, que nous fait M. Ricotti, des bienfaits dont le Piémont fut redevable à son illustre souverain, n'est que l'expression affaiblie de la vérité. Emmanuel-Philibert est non-seulement le premier prince de la maison de Savoie qui se soit fait sérieusement redouter à l'étranger, c'est encore un des promoteurs de l'unité nationale de la Péninsule ; il transmit à ses héritiers ces sentiments patriotiques, et l'on vit, sous le règne de son fils, de quel poids pesait dans la balance européenne la seule épée italienne qui ne fût pas rivée au fourreau. Sans la mort
désastreuse d'Henri IV, les diplomates piémontais eussent signé deux siècles plus tôt le traité de Zurich ; mais si le couteau de Ravaillac vint trancher dans leurifleur tant de belles espérances, l'histoire est là, du moins, pour protester contre les conséquences lamentables d'un hasard douloureux, et pour proclamer qu'en 1610, comme en 1859, le Piémont et la maison de Savoie étaient dignes de leurs grandes destinées. A partir du règne d'Emmanuel-Philibert, les premiers germes de l'unité nationale commencent à fructifier; Charles-Emmanuel inaugure une nouvelle période d'annexions, et, après avoir traversé les deux règnes de Victor-Amédée I«' et de Charles-Emmanuel II, nous arrivons enfin, avec l'auteur, à cette époque si admirablement décrite par M. Carutti, laquelle embrasse, avec la fin du dix-septième siècle, la majeure partie du siècle dernier. Moins éloquent peutêtre que son compatriote, M. Ricotti est certainement à son niveau pour les qualités solides. Son style est maintenant ferme et de bon aloi, ses informations sont sûres; on sent^ en le lisant, qu'on a affaire à un homme exact et scrupuleux qui avance pas à pas, de peur de s'égarer et d'égarer les autres, mais qui domine le sujet avec lequel il s'est familiarisé par de longues études. On pourrait sans doute reprocher à l'auteur d'avoir multiplié des anecdotes qui ne sont pas toutes suffisamment caractéristiques, et d'avoir insisté sur certains détails que la plupart des lecteurs n'auraient point à regretter; mais aussi quels flots de lumière ce récit ne projette-t-il pas sur les points obscurs de l'histoire moderne? — et, en dehors du texte — quel intérêt n'offrent pas ces curieux appendices où l'on trouve un budget complet d'Ëmmanuel-
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Philibert et des fragments inédits des Mémoires de Charles-Emmanuel I"? Il n*y a pas à s'y tromper: ces six voluîaes constituent un monument littéraire des plus solides, et cet ouvrage sera populaire, môgie en France, lorsque nous prendrons enfin la peine de nous informer des progrès de l'esprit humain chez les peuples étrangers.
Ce que M. Ricotti a fait pour le Piémont, H, LaLumia, directeur des archives de Palerme, Ta fait pour la Sicile, et, s'attachant surtout à décrire certaines époques à la fois intéressantes et fort mal connues, il a réuni dans les deux gros volumes intitulés : Studi di storia Siciliana^ d'importants essais sur Guillaume le Bon, — Matteo Palizzi^ — Zes quaire vicaires, — Les juifs italiens et les Vice-rois de Charles-Quint. De ces cinq monographies, qui toutes ont été fort remarquées, rhistoire de Guillaume le Bon est, sans con-
' tredit, celle qui mérite le plus d'attention ; car ce prince, qui n'a régné que vingt ans, comme Emmanuel-Philibert, a comme lui transformé ses États,
* et Dante a rendu slrictement justice à ses rares vertus, en lui accordant une place parmi les saintes &mes qui peuplent son Paradis. Lorsqu'un écrivain a mis la main sur un pareil sujet, il a bien de la peine h se défendre de l'engouement qu'on éprouve d'ordinaire pour les grandes individualités du moyen âge, et nous devonslouer l'admirable sang-froid qui a permis à M. La Lumia de saisir les côtés faibles de son héros, lequel fut peut-être plus heureux que sage ; mais qui, grâce à son extrême bonté, n'était pas indigne du culte impérissable que les paysans siciliens ont voué à sa mémoire. Son biographe s'est vraiment surpassé dans le tableau qu'i4 nous trace de cette ère
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de transition, et rien n'égale la sagacité avec laquelle il a su dégager et mettre en vue les éléments si divers et si confus qui composaient au douzième siècle le peuple de Sicile. Juifs, Arabes, Grecs, Normands: toutes ces nationalités qui vivaient alors côte à côte en assez bonne intelligence, sans se confondre encore, passent tour à tour sous nos yeux et sont l'objet de piquantes et instructives observations. Nous recommanderons surtout à nos lecteurs les pages consacrées h l'histoire littéraire; entre autres détails curieux, nous y voyons qu'en Sicile la muse grecque fit entendre sa voix jusqu'en 1150, et que, sous Guillaume le Bon, la poésie arabe était cultivée avec succès par Ibn-Kalakis, tandis qu'une langue et une littérature nouvelle, indigènes Tune et l'autre, étaient loutprès d'éclore. C'est un chapitre qui ne saurait rester interrompu; il faut donc espérer que Fauteur ne s'en tiendra pas là, et qu'après avoir si bien démêlé le chaos de la vieille histoire sicilienne, il consentira bientôt à nous décrire la renaissance radieuse qu'inaugura le règne du jeune Frédéric.
Durant cette longue suite d'années dont MM. Ricotti et La Lumia nous exposent l'histoire dans leurs premiers récils, on peut dire, qu'en dehors du Piémont et de la Sicile, la monarchie n'a joué en Italie qu'un rôle relativement obscur; c'est bien plutôt dans les annales des cités libres de la Péninsule qu'on retrouve le génie italien avec ses brillants défauts et ses éminentes qualités, et c'est l'émouvant et mobile tableau des révolutions populaires du douzième au seizième siècle queM.EmilianiGiudici a cherché à nous retracer dans sa Storia dei Comuni italiani. Cet ouvrage
qui avait va le jour dès 4854, altéré et tronqué au gré des censures impitoyables de cette époque néfaste, a reparu quinze ans plus tard soigneusement remanié, au point de former un texte nouveau infiniment supérieur à Tancien. Nous n^serions assurer pourtant que, même ainsi refondue, cette histoire échappe entièrement à la critique; à ne considérer que le côté esthétique, nous sommes forcé d'avouer que l'auteur manque de goût, que son style n'est pas suffisamment correct, et que son récit est fâcheusement émaillé de tirades déclamatoires qu'on ne tolérerait pas sous la plume d'un écrivain français. Ces vices extérieurs sont — le dernier du moins — Tindice ordinaire d'une «affection» interne dont M. Giudici n'était point complètement exempt. C'est ainsi que se^in* stincls patriotiques l'amènent constamment à transporter le présent dans le passé, et qu'il veut absolument découvrir les précurseurs de Mazzini ou de M. de Cavour dans quelques personnages marquants d'un âge de luttes fratricides où sévissait dans toute son intensité cette horrible maladie qu'on appelle en Allemagne : « le particularisme. » Henri de Luxembourg» quoi qu'il en dise, n'avait rien de commun avec Charles-Albert et, pour quiconque lit avec attention le De monarchiâ, il est par trop clair que Dante songeait tout simplement à fonder en Italie une confédération de villes libres sous la suzeraineté d'un empereur. Il nous semble donc que l'idée qui a présidé à la conception du livre est une idée fausse ; mais, lorsqu'on arrive aux détails, on reste émerveillé du rare savoir et de la singulière pénétration du célèbre historien. Grâce à lui, nous remontons à la formation et nous surprenons la vie intime de ces pe-
tites républiques dont il nous livre les statuts, et qui, nées du commerce, n'avaient qu'une seule aspiration politique : absorber le voisin si elles étaient fortes — résister au voisin si elles étaient faibles. Les duels fameux et acharnés entre Pise et Gènes, entre Gènes et Venise, se répétaient dans les plus obscurs recoins de la Péninsule, et, en narrateur consciencieux toujours préoccupé de la vérité, M. Giudici ne craint pas de nous fournir en cent endroits de son livre d'invincibles arguments contre sa thèse favorite^ en nous peignant ces luttes séculaires de bourgade à bourgade, lesquelles devaient fatalement amener la ruine de la grande patrie. Tout en développant un système erroné, M. Giudici ne fait nulle part violence aw faits qui, moins par sa faute que par la nature du sujet, nous apparaissent malheureusement dans une môlée un peu confuse, et si cette histoire n'est pas parfaite de tous points et ne constitue pas un ouvrage définitif, noits pouvons dire qu'on n'a rien écrit de mieux ni d'aussi complet sur les immortelles communes italiennes.
Si volumineux et si important que soit l'ouvrage de M. Giudici, il doit être surtout considéré comme l'introduction d'une œuvre infiniment plus vaste à laquelle ne saurait suffire l'effort isolé d'un seul homme ; car chacun des Ëtats qui ont dignement figuré sur la scène du monde a droit à une chronique spéciale, et Florence, Naples, Venise, ont eu déjà leurs historiens dans Macchiavelli, Giannone, Colletta et Guicciardini, tandis que la Ligujrie semble devoir trouver le sien dans M. Celesia. L'éminent et sympathique professeur débutait, en 1855, par la publication d'un livre déjà fort recommandable.
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une histoire de Gènes au dix-huitième siècle, laquelle ne comprend guère en réalité que le récit du fameux 'siège que subit cette ville en 4746 et de la révolution populaire qui amena l'expulsion des Autrichiens. Cet épisode, le plus brillant de ceux qui ont illustré depuis le moyen âge les fastes liguriens, n'avait pourtant été jusqu'à nos jours, ni exposé avec fidélité, ni apprécié à son véritable point de vue. Les historiens français attribuaient surtout à la valeur de Boufflers et de Richelieu Theureux résultat delà défense, et ils laissaient volontiers dans Tombre certaines circonstances médiocrement honorables pour la cour de Versailles et celle de Madrid, tandis que, d'autre part, les chroniqueurs génois , écrivant sous la surveillance d'uhe oligarchie tyrannique, semblent prei^re à tâche de dénaturer les faits au bénéfice de Taristocratie. M. Cclesia, armé de documents nombreux et irréfutables, a su remettre dans leur vrai jour bien des faits altérés grâce à des préoccupations mesquines ou odieuses, et insiste avec raison sur Timportance du rôle joué par le comité de défense, institution populaire improvisée au lendemain de l'insurrection et à qui revient Thonneur d'avoir reconquis par sa vigoureuse initiative l'indépendance de la république opprimée. Il est fâcheux, en revanche, que, sous Tinfluence d'un patriotisme ombrageux et outré, Fauteur ait cru devoir faire expier aux généraux français les hommages exagérés cl servîtes qui leur furent prodiguées par le Sénat de Gènes. Je ne saurais approuver non plus certaines assertions assez peu bienveillantes pour la France au sujet de la cession de la Corse. On sait, en effet, à quoi s'en tenir aujourd'hui sur ce lamentable événement dont rinfamie retombe tout
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entière — non sur «ne noble ci lé qui, depuis un demi-siècle surtout, s*esl montrée si profondément italienne — mais sur un gouvernement aveuglé par d*étroiis préjugés, et qui, plutôt que de renoncer à régner sur d'indomptables insulaires, ne rougit pas de les rendre comme un vil bétail à un souverain étranger. Vu les idées du temps, on ne saurait reprocher au cabinet de Versailles que de la légèreté et de l'imprévoyance, et cette faute plus irréparable que ne Teût été un crime, devait avoir de sinistres conséquences qui, à Theure qu'il est, ne sont pas toutes entrées dans le domaine des faits. L'auteur a malheureusement trop peu réagi contre cette exaltation juvénile qui lui dicte fréquemment des tirades dëcla* matoires ou lui suggère des appréciations hasardées, et cette recherche de l'effet se retrouve aussi dans le style à la fois archaïque et incorrect. Ces Storiegeiwveti constituent pourtant, en dépit de ces défauts, une ceuvre solide, et j'en dirai autant d'une Histoire de t Université de Gênes composée, quelques années plus tard, dans une circonstance critique, alors que le gouvernement italien, en quête d'économies, songeait à supprimer certains établissements scientifiques où le nombre des élèves n'était pas en rapport avec celui des professeurs. Sans être dans ce cas, l'Université de Gènes était considérée par bien des gens comme inutile, vu l'extrême proximité de Turin, de Pavie et de Pise, et Tardent plaidoyer de M. Cclesia n'aura pas sans doute peu contribué à la conservation de ce sanctuaire intellectuel à propos duquel il retrace à grands traits, mais avec talent, les fastes scientifiques de la vieille république génoise. A mesure que le récit se rapproche de l'époque moderne.
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Tintérét devient de plus en plus saisissant, et je n'ai pu lire sans émotion les pages où Tauteur expose les persécutions et les luttes subies ou soutenues avec tant de courage et de persévérance par les professeurs génois durant les règnes de Victor-Emmanuel I«'et de G|iarles-Félix. Ce second écrit est bien préférable au précédent sous le rapport du style, mais, quelque estimables qu'ils soient Tun et l'autre» ce n*est qu'en 4865 et par la publication de son volume sur la conjuration du comte Gianluigi Fieschi que M. Celesia a conquis son véritable rang parmi les historiens de ritalie. Il semblait pourtant que tout, fût dit sur un sujet traité d'une façon si remarquable par le cardinal de Retz, en France, et, de l'autre côté des Alpes, par des hommes tels que Bonfadio, Foglietta et Mascardi. Ces écrivains, par malheur, connaissant mal les faits ou les obscurcissant à dessein, se contentèrent d'exploiter avec un rare talent un épisode romanesque et dramatique, et c'était au moderne historien qu'il était réservé de nous donner un récit authentique, non pas seulement d'un petit incident local, mais de cette conjuration dont les ramifications s'étendirent dans toute la Péninsule, et qui fut étouffée dans son germe par le trépas imprévu de l'auteur principal. Il me semble difficile d'être plus ingénieusement érudit que M. Celesia et de porter plus légèrement le poids d'un si vaste savoir. Mais, si je ne puis que le féliciter d'avoir été aussi complet sans cesser un seul instant de nous intéresser, je l'accuserais volontiers d'avoir grandi les proportions de son héros en rapprochant son nom de celui de Gatilina, et aussi d'avoir cherché à réhabiliter ce dernier en s'appuyant sur de simples conjectures. Il a échoué
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dans sa double tentative, car les flots de la Méditerranée, en se refermant sur le cadavre de Fiesque, ont gardé le secret de ce brillant jeune homme qui n'eût peut-être été qu'un ambitieux vulgaire, et le nom de Cicéron, en retentissant à travers les âges, couvrira éternellement les protestations timides des défenseurs tardifs de ce Catilina qui, sans dessein bien arrêté, exposa son pays aux horreurs de la guerre civile. Mais, s'il se permet des appréciations flatteuses et hasardées au sujet du comte de Lavagna, Fauteur n'altère point les faits pour leur arracher un témoignage contraire à l'opinion reçue, et dans ce livre écrit avec une si parfaite bonne foi, la postérité trouvera les éléments d'un arrêt définitif sur divers personnages traités jusqu'ici avec trop d'indulgence, tels qu'André et Giannettino Doria, tandis qu'elle classera au rang des patriotes italiens un homme qui, depuis trois siècles, semblait voué à l'infamie, le fondateur de la dynastie de Parme et de Plaisance, le criminel Pier- Luigi Farnese. La moitié de l'ouvrage au plus est, du reste, consacrée à l'histoire de Fiesque, et c'est après le tragique trépas de cet homme, moins coupable sans doute qu'imprudent, que commence un second drame dont les précédents historiens nous contaient en deux mots le dénoûment. C'est dans ses derniers chapitres que M. Celesia a répandu le plus de lumière sur un épisode capital et pourtant incomplètement étudié de l'histoire du seizième siècle, et ce n'est pas sans déployer une sagacité des plus singulières qu'il a su nous montrer, pour ainsi dire, l'envers de la chronique ofiScielle, et pénétrer ces trames obscures qui eussent pu aboutir à la résurrection de
l'Italie et à l'expulsion des Espagnols, si les Farnese,
^1H LITTÉRATURE CONTRMPORAINE
CCS politiques ardents et obslinés,n*eTissenleuàluller contre le ironie de Doria, Taslucieux et implacable vieillard. A la fin du dixième cliapilre, nous assistons, en effet, à la retraite des Fiescln qui s'avouent vaincus et obtiennent du Sénat un sauf-conduit; mais derrière les chefs apparents de la république il y avait le maître véritable, Thomme de Charles-Quînt, « le prince » Doria, comme on disait alors, et ce triste héros, qui sacrifia son pays à sa grandeurpersonnello, poursuivra ses ennemis un à un et ne descendra dans la tombe, à plus de quatre-vingts ans, qu'après avoir détruit presque entièrement la famille des Fieschi, ces patriciens ambitieux et intrépides. Le siège de Montobbio, la mort de Pierre-Louis Farnese, la conjuration de Cibo, le trépas mystérieux de rilluslrt Bonfadio, ce sont là autant d'épisodes que l'auteur a mis dans leur vrai jour, autant qu'ils peuvent Tôtre, et dont l'exposition suffirait seule à assurer h soU livre un durable succès. Déjà parvenu à sa maturité, en possession d'un talent soutenu par de fortes études, M. Gelesia nous parait maintenant admirablement préparé pour le grand travail qu'il a entrepris depuis 1865, et, bien que cette histoire de Vanttchissma Itaiia ne nous soit encore connue que par les trois livres déjà imprimés, nous ne saunons nous dispenser de signaler au passage les beaux fragments inii^ tulés PùtH e vie strate^ — I re Famgeni^ — Degli <miickmimi idiomi^ et nous pouvons dire dès à présent que si les sept livres inédits sont dignes des premiers, l'auteur aura doté son pays d'un ouvrage excellent où trouveront également à se satisfaire, non pas seulement les amateurs des sciences historiques, mais encore tous ceux qui s'intéressent aux progrès
de retbnologie, de Tarchéologie el de la lingui^ tique.
Dans un pays tel que Tllalie, où Tétade et la connaissance plus ou moins approfondie de l'antiquité tendent de plus en plus à se vulgariser, il était à présumer que M. Celesia aurait des concurrenls moins scrupuleux ou plus pressés de satisfaire la curiosité des gens instruits, et, tout récemment, M. Alcide Oliari publiait le livre intitulé : Dei volghipelasgicî. Cet ouvrage renferme, en môme temps que des vues hasardées, des considérations remarquables sur les populations primitives de TEurope. On lira parliculiërement avec fruit les pages consacrées à Tétude des origines de la civilisation latine; mais il est fûoheux qu'à tout cela se mêlent des sorties déclamatoires et qu'au culte de Jésus-Christ Fauteur fifOche Tinlention de substituer a la religion de la patrie et de la loi, » celle « des aïeux immortels, » ou même tout simplement « les traditions du peuple roi de la terre.» Il y a en ce moment, en Italie, une recrudescence d'athéisme vraiment affligeante, et les théories religieuses de M. Oliari, lesquelles rappellent 93 et la déesse Raison, me semblent être le fruit d'un naturel inquiet et vaniteux qui se trahit çà et là par de fâcheuses échappées. L'auteur devrait professer au moins plus de respect pour son culte des « aïeux immortels, »voire même pour des contemporains dignes de respect» et nous serions plus indulgents pour lut s'il témoignait plus d'égards à la mémoire de Cesare Baibo, cet illustre mort, ou à M. Atto Vannucci, ce vivant qui est si justement honoré des hommages de tous.
. Ce sont là des effervescences juvéniles dont il ne
convient pas de s'alarmer outre mesura; mais au sortir d'une telle lecture il est doux de retrouver le ton calme de la raison lucide et apaisée, chose qui devient rare dans une époque troublée comme la nôtre, mais dont nous n'aurons pas à regretter l'absence dansles ouvrages de MM. FrancescoPeluso elGaetano di Giovanni. Le premier a comblé une courte mais sensible lacune dans l'histoire du quinzième siècle italien, en écrivant sa Storia délia repubblica milanese dal 4447 al 1450. C'est une excellente monographie ou les faits sont étudiés avec soin et exposés avec art; mais on pourrait reprocher à Fauteur sa propension à accepter les faits accomplis, et nous ne saurions approuver ses sympathies pour Francesco Sforza, dont la dynastie fut si fatale à la Lombardie et à TEurdjpe entière. Nous ne pouvons d'ailleurs que féliciter M. Peluso sur son érudition puisée aux bonnes sources, et son petit volume est en somme bien supérieur à celui qu'avait composé sur le même sujet, en 4848, le célèbre Bianchi-Giovini. — Quant à V Histoire de Casieltermini^ par M. Gaetano di Giovanni, nous aurons à y louer non pas seulement le zèle consciencieux déployé par l'auteur dans ce long et difficile travail, mais aussi le digne emploi qu'il a fait de sa grande fortune en consacrant à sa ville natale cette publication splendide où la correction du texte le dispute à la magnificence de bon goût qui a présidé à l'exécution typographique. Cet ouvrage, qui, par la nature de son sujet, n'offre malheureusement qu'un intérêt un "peu restreint, renferme une étude historique, géographique et statistique, aussi complète que possible, sur un des plus curieux districts de l'opulente Sicile, et lorsque l'Italie possédera beau-
coup de livres de ce genre, il sera temps de metlre la main à son histoire générale qai, même après Muratori, Boita et Cantù, restera longtemps peut-être à rétat de projet, faute des matériaux indispensables à celle immense construction.