CHAPITRE XIII
(Suite du même sujet.)— Guglieirootti : Colotma aUa Baltaglia diljepanio, — Bosio : Sloria popolaredei papi; — Biographies de MH.de Villamaiioa et Guerrazzi. — Boughi : Vita di Valentino Pasini, — Hortillaro : Leggende iicUianê; — Sloria de* miei t$mpi. — Massimo d'Azeglio : Ricordi, •— Sioria comparata degli sui tiuziali^ par M. De Gubcmaiis.
Dans ce treizième chapitre consacré comme le précédent à Texamen des œuvres historiques, nous nous occuperons uniquement de monographies et de biographies, quelques-unes desquelles offrent un vif intérêt, et notamment le beau livre du révérend père Guglielmotti qu'avait déjà fait connaître une histoire — malheureusement inachevée — de la marine pontificale. Attaché à la règle de saint Dominique et provincial de son ordre, cet excellent religieux ne pouvait pas choisir un sujet qui le mit plus à Taise pour témoigner à la fois de sa double sympathie pour les gloires italiennes elle siège pontifical, car Marcanlonio Colonna est bien réellement un héros italien dont répée ne s'illustra qu au service des pontifes — dont il avait combattu pourtant les prétentions temporelles sous le règne de Paul IV; — et la portion brillante de sa carrière militaire ne comprend pas plus de trois années, de 4570 îi 1573. C'est cette courte période qu'embrasse le récit du savant dominicain, et dans quatre livres intitulés : La guerre de Chypre^ — La bataille de Lépante^ — Im guerre de Grèce et La dissolution de r Alliance^ il suit son héros pas à pas et
relève à chaque instant, pièces en main, les dénis de justice dont les historiens antérieurs se sont rendus coupables à Tégard de Colonna. Si, en effet, le général romain avait moins de galères et de soldats que la république do Venise ou le roi d'Espagne, ses services dans toute cette guerre furent bien supérieurs aux faibles moyens dont il disposait, et si la campagne victorieuse de Lépante n'eut pas les grandes consë* quences qu'on en pouvait attendre, il n'en faut accuser ni la cour de Rome, ni son intrépide et habile représentant qui fut justement accueilli, lors de son retour, comme un de ces triomphateurs antiques dont il avait égalé les exploits. Après de longues et fructueuses investigations dans les bibliothèques de Rome et dans les archives de la famille Colonna, l'auteur avait !e^ mains pleines de précieux documents, et peut-être les a-t-il semés dans sa biographie avec une prodigalité excessive, car, en dehors de ses appendices et de ses notes, un historien ne doit jamais citer qu avec réserve; mais son style ne manque ni de correction ni de vivacité, et nous blâmerons tout au plus un peu d'affectation ecclésiastique (tons la manière dont il parle de certains personnages. C'est ainsi qu'au lieu de. nous dire simplement a Pie V » et a le père François deBorgia, » il nous dit « saint Pien et «saint François, » comme si ces deux contemporains de Colonna eussent été canonisés de leur vivant. Le style historique a ses règles qu'il ne faut point enfreindre, et auxquelles n'a eu garde de manquer M. Ferdinand Bosio en écrivant sa S(oria popolaredei Papt,
Dans ce petit ouvrage, le premier qu'il ait composé dans le genre historique, l'Iiabilo polvîxraphc a traité
avec tact les points épineux de son sujet et ce livre serait singulièrement utile à ceux — si nombreux aujourdMiui — qui tranchent avec un yanitoux sansfaçon les questions les plus scabreuses et dotit ils ne savent rien. Mais ce n'était là qu'un début, et Tauteur a dâ surtout sa réputation à deux remarquables écrits: l'un sur le marquis de Villamarina, ce digne associé du comte de Cavour dans les immortelles campagnes diplomatiques de 4856 et 4860; — Tautre sur le romancier Guerrazzi. Publiée en 4863, Tannée même où parut l'Histoire des papes, la vie de M. de Yillamarina est une excellente étude politique o& Tauteur^ s'aidant de curieuses communications inédites, répand un jour nouveau sur certains points importants, mais imparfaitement connus de Thistoire contemporaine. Dans la première partie de cet ouvrage, nous trouvons un excellent tableau du régime intérieur du Piémont sous ce souverain honnête mais indécis, que Giusti nommait si justement : // re Tentenna, Perpétuellement tiraillé entre le bon et le mauvais principe, Charles-Albert finit par adhérer fermement au parti alors représenté à la coi^r par M. de Yillamarina — l'ancien; — et ce dernier eut un digne héritier dans son fils qui, à la fois militaire et diplomate, déploya dans toutes les circonstances difficiles qu^il eut à traverser la franchise du soldat et la souplesse du négociateur. Le nom du citoyen éminent dont M. Bosio s'est fait le biographe sera éternellement cher à Tltalie, grâce aux immenses services qu'il lui a rendus à Florence, en 4849, à Paris, en 4856, à Naples, en 4860, et ces trois négociations sont admirablement exposées par l'auteur qui apprécie avec une modération pleine de sagesse
et une rare pénélration Tatlitude des principaux personnages de ce drame, parmi lesquels figurent, en face de Gavour et de Villamarina, le pusillanime et fourbe Léopold et les abjects ministres de François II. Les pa^es consacrées au traité de Paris sont particulièrement dignes d'éloges, et l'ensemble de Touvrage^ en ce qui touche le fond, me semble à peu près irréprochable, sauf un penchant à Tindulgence que je ne fais ici que soupçonner, mais qui apparaît assez ouvertement dans la vie de M. Guerrazzi pour qu'on ait pu accuser aussi le biographe de M. de Villamarina d'écarter systématiquement toules les ombres qui pourraient obscurcir la radieuse physionomie de son héros. Quant à la forme, les éloges que je ne puis lui refuser devront élre tempérés par de fortes réserves. M. Bosio, qui, dès la publication de son premier roman, avait adopté un agréable style florentin, altéré çà et là par l'emploi fâcheux de quelques locutions piémontaises (telles que posimo, tolsimo^ etc.), s'est créé plus tard une seconde manière qui n'est pas sans analogie avec celle de M. Ranalli, mais qui, dans la biographie de M. de Tillamarina, a moins de noblesse que de roideur. On rencontre assez fréquemment dans ce volume des phrases interminables dont la fin se rejoint péniblement au début, et les lecteurs de notre temps s'accommodent difficilement de ces longues périodes qui les condamnent à une continuelle tension d'esprit.
Dans la biographie de M. Guerrazzi, imprimée en 1865, et qui est Tœuvre d'un véritable artiste, ces défauts sont déjà considérablement atténués ; mais si la forme est presque enlièrement satisfaisante, le fond 'me semble malheureusement un peu suspect, et
dâ6 LITTERATURE CONTEMPORAINE
je ne saurais partager les illusions de M. Bosio au sujet de certains actes et de certains écrits qui pr^ tent en réalité bien moins à Tôloge qu'à ta critique. Lorsqu'il étudie M. Guerrazzi, soit comme homme d'État, soit comme iiomme do lettres, il plaide sans doute avec une adresse infinie tes circonstances allénuantes, il délaclie et encadre avec beaucoup d'art tes belles scènes qui abondent d*ailleurs dans la plupart des romans de l'écrivain toscan; mais cette bienveillance n'aboutit en somme qu'à nous donner un portrait embelli, et ce livre, qui constitue une œuvre esthétique des plus remarquables, sera funeste aux jeunes gens en leur présentant sous un jour, sinon faux, du moins incomplètement vrai, une série de productions littéraires d'un mérite souvent contestable et qu'ils ne sauraient dans tous les cas imiler san^danger.
S'il y a quelque roideur dans la manière de M. Bosio, nous ne saurions en dire autant du style de M. Ruggiero Bonghi, auteur d'une fort bonne histoire financière dont nous n'avons pas le droit de parler ici, et d'une étude politique dont nous allons dire quelque chose. Valentino Pasini, à la mémoire duquel l'auteur consacre ce long et intéressant récit, était un de ces hommes intelligents et laborieux, un de ces citoyens dévoués dont la vie a plus d'utilité que d'éclat, bien qu'elle ait été intimement mêlée à tous les grands événements qui ont illustré leur temps ou inilué sur les destinées de leur pays. Économiste, diplomate et financier, compte dès sa jeunesse parmi les disciples maniuants de Romagnosi, associé plus lard étroitement aux eiïorts et aux luttes de Manin, ce magnanime représentant de la noble
KN ITALIE. 88*
Venise, Pasini devait user les derniers restes d'une santé chancelante au service de la politique du comte de Cavour et tomber d'épuisement à la veille même de ce beau jour où tous les enfants de l'Italie allaient enfin être confondus dans un mCmc embrassement. Ces trois périodes de la vie publique de Pasini, M. Bonghi les a retracées avec un talent qui semble croître de chapitre en chapitre, et son livre nous offre une précieuse vue d'ensemble de Thistoire italienne durant le dernier demi-siècle. Peut-être, au dôbut do Touvrage, pourrait-on signaler çà et là quelques longueurs, et il me semble, notamment, que l'auteur in^sle trop sur les écrits d'un adolescent et sur des discussions économiques parfois un peu subtiles qui n'Offrent qu'un intérêt médiocre et purement rétrospectif. Mais, à partir dji chapitre V, où il est pour la première fois question de la fameuse affaire du chemin de fer vénitien, laquelle devait créer des relations si étroites entre Manin et Pasini, M. Bonghi, alliant à la plus parfaite pi^cision une merveilleuse lucidité, arrive à vivifier un sujet aride en apparence et à communiquer le plus singulier attrait à des accumula^ tiens de chiffres qui prennent sous sa plume une valeur morale. Ces discussions financières, cette lutte pour la construction d'un chemin de fer entre les partisans d'une Compagnie allemande et ceux d'une Compagnie italienne n'étaient pas autre chose, en effet, qu'une escarmouche préparatoire où les vrais amis de l'Italie apprirent à s'estimer, et le jour où éclata la grande crise nationale de 1848, le gouvernement provisoire de Venise et celui de Milan se recrutèrent presque exclusivement parmi les brillants publicistes qui avaient si vaillamment tenu tète à
radminislralion autrichienne. Les postes principaux étaient dus à Manin et à ses amis; Pasini pourtant se tint d'abord modestement à l'écart, et si, plus tard, il accepta sans hésitation les fonctions d'envoyé à Paris, ce fut seulement lorsque son concours devint nécessaire et que la situation parut tout à fait compromise. Le généreux citoyen ne pouvait espérer d'amener à bien la difficile mission dont il s'était chargé; mais, à force de sagesse et de persévérants efforts, il honora sa patrie et s'honora lui-même aux yeux des diplomates étrangers, et les dépêches que reproduit M. Bonghi sont là pour attester la justice du bel éloge que M. H. Martin accorde à ce négociateur improvTsé qu'il compare, dans sa Vie de Manin^ aux célèbres envoyés vénitiens d'autrefois. Dans cette partie de son ouvrage, laquelle en fait en quelque ^sorte le poiiU culminant, M. Bonghi cite beaucoup et' s'efface derrière son héros en se réduisant presque au rôle d*annotateur ;'mais ilprend sa revanche d'unemanière brillante dans les trois cents dernières pages qui forment un résumé excellent de l'histoire du royaume d*Italie pendant les quatre années qui suivirent sa laborieuse formation. Observateur attentif et sagace, homme d'État des plus déliés, l'habile biographe nous introduit dans les coulisses politiques de Turin, de Florence et de Rome, et en parcourant cette admirable série de portraits où figurent, à côté des Gavour, des Farini, des Ricasoli, des Minghetti et des Sella, tant d'autres personnages moins connus et pourtant fort dignes d'estime, on y retrouve le talent d'un La Bruyère devenu indulgent, grâce au maniement répété des hommes et des choses. Bien qu'écrites rapidement, ces pages laissent peu à désirer au
BN ITALIE. S89
point de vue de la correciioiiy et, sauf en de rares instants de défaillance qui trahissent le publiciste en YOgue habitué àTimprovisation, le style est celui de l'histoire véritable, celle qui s'adresse aux hommes de Tavenir autant et plus peut-être qu*aux juges contemporains. Mais, en dépit de ses brillantes qualités d'historien et de penseur, M. Bonghi a une tendance à laquelle nous avons déjà fait allusion et contre la* quelle il importe de se tenir en garde : il est habituellement optimiste ; il est amoureux de son temps et du régime parlementaire, et, en fermant son livre, on fera bien de le contrôler par le témoignage de quel* que violent «réactionnaire» tel que M. YincenzoMortillaro. Fauteur des Leggende siciltane et de mémoires personnels très-bons à consulter.
Héritier d'une longue suite de barons siciliens, M. Mortillaro, marquis de Yillarena, est, comme eux, an c aristocrate achevé» » un lutteur politique au caractère ardent et généreux, mais dont les regards sont constalnment et obstinément tournés vers le passé. Ërudit profond et justement renommé, mais exclusif en matière scientifique comme en matière de gouvernement; haut fonctionnaire et des plus estimés sous Ferdinand II et François II, mais plein de mépris pour les nouvelles « recettes administratives, » il a su manier jadis avec beaucoup de dextérité un fort vieil instrument, et fait aujourd'hui avec un peu de passion, mais parfois aussi avec une logique incontestable, la critique de t l'art » contemporain et des exécutants à la mode. Après avoir renoncé, en 4860, à tous les emplois importants, qu'il n'avait point dus à la faveur des gouvernants napolitains, mais à sa haute capacité qui s'imposait à leur choix ,
290 LITTIÊKATURE CONTEMPORAINE
il cavrit, en 1862, le fen contre les unitaires, par la publication d*un livre historique intitulé : Leggende storiehe siciltane. Cet attachant ourrûge, qui valut à M. Mortillaro les félicitations empressées, bien qu'un peu intéressées sans doute, de M. Guizot et de M. Relier, du vieux ministre de Gharles*Albert, M. Solaro délia Margherita, et de M. Albèri, se compose d'une suite d'épisodes bien choisis, exposés avec un vrai talent, et dont l'ensemble constitue un tableau très-complet de l'histoire de Sicile, un plai* doyer des plus vifs en faveur d'une population aussi intéressante qu'elle a été infortunée. Je recommanderai particulièrement aux lecteurs français les chapitres consacrés aux Vêpres siciliennes, — à Giuseppe Alesi, — à l'occupation de Messine par le duc de Vivonne, et — en outre de la dernière partie de l'ouvrage où ils trouveront des révélations curieuses sur le rôle joué par notre diplomatie lors des deux crises siciliennes de 1848 et de 4860 — une précieuse collection de documents italiens, latins ou espagnols, qui terminent le volume et lui donnent un nouveau prix. Cette part très-large faite à l'éloge, nous devons faire aussi celle du blÂme, et, en dehors de Taccent passionné qui règne dans certains chapitres, nous aurons à signaler dans les Leggende un style inégal et trop souvent incorrect, Tabus des citations et de nombreuses digressions, qui pour être parfois trèsémouvantes — celle notamment qui est relative à la bataille de Waterloo — n'en sont pas moins complètement inutiles. M. le marquis de Villarena — la chose est trop visible — écrit et compose en grand seigneur qu'il est, dédaigneux et fougueux, comme cet illustre duc de Saint-Simon, qu'il nous rappelle
BN ITALIE. 9»l
à tant d'égards ; il ébauche à la h&te des ouvrages qui n'ont rien de vulgaire, et plus encore que dans les Leggende^ il se révèle à nous dans ses deux derniers yoluines : Le Reminiscenze dé'miei tempt et les Ultimi ricùrdi. Dans le premier de ces écrits, publié en 4865, il nous expose Fhistoire des années de sa vie qui se sont écoulées sous l'ancien régime, et comme il a été mêlé de fort bonne heure au monde politique et littéraire, non-seulement dans son ile natale, mais encore dans les provinces napolitaines, ses Hémoires nous offrent en quelque sorte Thistoire secrète de notre temps, et serviront à rectifier nombre d'opinions erronées qui ont cours dans le public. M. Moriillaro n'est point précisément un légitimiste : c'est un autonomiste sicilien, libéral à sa manière, et qui , dans le feu de son admirable, sincérité, laisse échapper de rudes vérités désagréables à son parti, et qui ne sont, du reste, que le contre-pied obligé des avertissements sévères et parfois motivés qu'il adresse au gouvernement actuel. La Sicile, en effet, n'a point eu suffisamment à se louer des divers ministères qui se sont succédé à Turin, à Florence et à Rome, depuis 4 860, et l'arrestation illégale de M. Moriillaro, en 4866^ constituerait à elle seule un grief sérieux contre les administrateurs qui ont autorisé un si odieux et si inutile attentat. Il est honorable pour notre temps que de pareils abus de pouvoir ne passent plus du moins inaperçus, et, tout en médisant de la liberté de la presse, M. Mortillaro a sa en faire un excellent usage en mettant au jour ce volume des Ultimi ricordi^ presque entièrement consacré au récit de cette injuste] captivité. On ne peut lire ces pages indignées sans éprouver une sym-
Stô LITTÉRATURE CONTEMPORAINE
pathique émotion, car, sous quelque drapeau qu'ils se rangent, les honnêtes gens applaudiront toujours à la revendication du plus sacré des droits, et, en écrivant cette rapide analyse des écrits de M. Mortillaro, c'a été pour nous une immense satisfaction que de rendre hommage aux vertus et aux talents d'un adversaire que nous serions fiers de compter au rang de nos amis.
S'il y a un peu d'emphase méridionale et beaucoup d'irritation dans les Mémoires du noble marquis de Villarena, nous aurons à signaler, au contraire» la calme sérénité des derniers jours d'un sage, dans les Ricùrdi de Massimo d'Azeglio, un des plus excellents livres qu'ait produits l'Italie depuis quinze ans. C'est l'amour du beau uni à l'anfbur du vrai qui a présidé à la composition de cet ouvrage ; aussi, y trouvonsnous une double série de c confidences » relatives, soit aux vicissitudes de l'art contemporain en Italie, soit à la situation politique et morale du Piémont, durant les trente premières années du siècle ; et c'est dans la partie historique de ces Mémoires qu'abondent tout particulièrement les anecdotes instructives et les considérations dignes d'être recueillies. Issu d'une vieille souche patricienne, gentilhomme au cœur chevaleresque, plein de respect pour le passé, mais animé surtout des instincts les plus libéraux, Massimo d'Azeglio était une de ces Ames affamées de justice que la passion n'entraîne jamais en dehors du cercle rigoureusement tracé par la conscience. Aussi, fautil attribuer une importance capitale aux dépositions judicieuses et désintéressées de ce pénétrantobservateur. On a écrit d'innombrables volumes sur l'émigration ou sur la restauration française, et sur
BN ITALIE. 293
les ridicules rêveries de certains hommes qui auraient voulu rayer d'un Irait de plume vingt-cinq immortelles années de notre histoire; mais ces folies, qui, chez nous, avaient tant de peine à prendre corpsf devenaient à Tétranger et particulièrement en Piémont une réalité effroyable; et Massimo d'Azeglio trace une incomparable peinture de cette crise ultramonarchique, triste prélude des conspirations républicaines qui allaient se succéder dans la Péninsule, jusqu'au jour de la délivrance définitive. Dans cette armée où Fauteur prenait place à quinze ans comme officier de cavalerie, on voyait les colonels de Napoléon redevenir chefs de bataillon, les chefs de bataillon, capitaines, les capitaines, lieutenants^ afin de céder la place à de vieux courtisans qui n'avaient jamais tu le feu; aussi, quoique fils d'émigré, Massimo d'Azeglio ne tarda pas à se révolter contre un état de choses qui violait toutes les prescriptions du sens commun, et déposant cette inutile épée qu'il devait porter avec honneur en 4848, il s'arma du pinceau et de la plume qui lui procurèrent une existence honorable sinon fort opulente. Il semblait, en effet, qu'il eut pris à tâche d'expier les actes de parasitisme officiel auxquels se livraient alors les hommes de sa caste; et c'est avec une satisfaction évidente qu'il nous décrit, à propos de son départ pour Rome» les austères sacrifices auxquels il dut se résigner pour sauvegarder celte fière indépendance qu'il mettait au-dessus de tout. Mais les jours de la célébrité arrivèrent d'assez bonne heure, car il n'avait guère plus de trente ans lorsqu'il composa ce joli roman SEtiore Fieramoseay qui enrichit tant de contrefacteurs, sans apporter à la situation de son auteur
9H LITTÉRATUKB CONTEMPORAINE
une amélioraiioQ bien sensible. G*était le peintre médiocre qui faisait Yivre le littérateur éminent, et comme il arrive souvent aux hommes qui ont des aptitudes diverses, c'était de la moins brillante de ses trois facultés que Tillustre Piémontais se montrait le plus fier. Ces Bieordi s'arrêtent malheureusement à Tépoque qui précède immédiatement les grandes journées de 4848, et c'est dans une continuation, inachevée; d'ailleurs, de M. Torelli, et plus encore dans la volumineuse correspondance de Massimo d'Azeglio, qu'il faut chercher la suite, sinon Téquivalent de ces précieux Mémoires. Beaucoup de ces lettres sont écrites en français, celles notamment que M. Rendu publiait à Paris; mais c'est dans les trois recueils italiens imprimés à Florence et à Milan que le digne gendre de Manzoni se montre le plus au naturel, et nous allons citer ici un court fragment qui donne l'idée la plus exacte de son noble caractère et de sa manière épistolaire habituellement enjouée :
c Le roi voulait me nommer général ; mais à cette requête j'ai répondu que je consentais à porter les épaiilettes de colonel, parce que, sans les avoir méritées, je les avais du moins montrées à l'ennemi» tandis que tant d'autres enlevaient les leurs pour évit^ les balles. Quant aux aiguillettes de général, je m'en parerai volontiers quand l'occasion se présentera de les noircir de poudre.... Avant ce jour, jamais! Le roi m'avait, en outre, désigné pour le grand cordon de Tordre de l'Annonciade, ce qui allait faire de moi ni plus ni moins que le cousin de Sa Majesté. A cela j'ai répliqué qu'il était peu convenable qu'un parent du roi fût en même temps brocanteur de tableaux, et
SX ITALIS. 806
tout s'est terminé par une pomination d'aide de camp honoraire, distioetion qui m'a fait grand plaisir, parce que je reste ainsi toujours attaché à la personne de Bcarha Vitiorio (l'oncle Victor).... »
Les Mémoires des hommes politiques aussi bien que leurs correspondances servent à composer Thistoire; ils ne sont pas l'histoire elle-même. En outre des renseignements qu'ils peuvent lui fournir sur quelques individus, celle-ci comprend une foule d'autres éléments dont on n'a saisi l'importance que de nos jours, et si Ton étudie les écrits de MM. Hacaulay, Henri Martin, Michelet, Ricotti, etc., on verra que ces historiens éminents ne se sont pas bornés à grouper des faits et à citer des dates, mais qu'ils se sont efforcés de pénétrer ptus avant dans la connaissance dupasse en s'initiant autant que possible aux mœurs et aux coutumes des différentes) nations. M. de Gubernatis, ce jeune et savant orientaliste dont nous avons apprécié déjà les œuvres purement littéraires, a voulu travailler aussi à la constitution du genre historique sur des bases nouvelles, et sa SiotHa cornparafa degli usi nuziali^ dont il prépare en ce moment une nouvelle édition considérablement augmentée, est un de ces livres trop rares où, sous une forme agréable, l'auteur nous offre le résultat de ses immenses recherches sur un sujet profondément intéressant. L'ouvrage est divisa en quatre livres qui ont pour titres : Avant le mariage; — Le mariage; — La consommation du mariage; — Les seconds mariages; et sous chacune de ces rubriques se rangent d'assez nombreux chapitres qui nous mettent à même de constater les mille variétés et les mille transformations de la tradition indo-européenne en cette matière : mono-
garnie, polygamie, polyandrie, Tauteur a tout traita à fond, et il est impossible de lire ces pages instruotives pleines de faits inédits et d'aperçus ingénieux, sans éprouver un sentiment d'éionnemenl et d'admiration. II semble, en effet, qu'une telle publication^ ouvre à la science contemporaine de nouveaux horizons, et le genre historique ne sera pas le dernier à profiter de ces découvertes fécondes qui honorent notre siècle et auxquelles M. De Gubernatis aura tant contribué pour sa part.
1. H. De Gubernatis a composé depuis, en langue anglaise, un ouvrage plus important encore intitulé kyihotogical zoology, et dont M. Pedone Lauriel vient de publier à Paris une eicellenle traduction française.