‹ L'Italie est-elle la terre des morts? (volume 2)Chapitre 19 sur 64 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

]>e U liltériture politique, -— Lct ptmphlett du docteur Biaociirdi. — M. Caccianigt et ict BosuUij — Le cnnachê dei Villaggio. — M, Loui et Toito tn Italia. — Progr$$$Of rieehessa, miaerta, par M. ÀBchieri.— La efUeêa « lo êialo in ItaUa par M. Bon-Coropafni. — Ricordi politict de M. Torelli. — Elogi vari de M. Camelo Pardi. — La decadenxa ed a riêùrgimenlo diUa Ftancia; — > // CrUUaneêimo nella itoria, par M. Gietaoo Negri.

Pour écrire l'histoire, il ne suffit pas de connailre un cerlain nombre de faits et de les exposer avec élégance et impartialité ; il faut encore et surtout être initié à ce qu'on pourrait nommer : « la littérature politique. » Quelqu'un qui n'aurait lu ni les pamphlets de Chateaubriand, ni ceux de Courier, de Cormenin, de Frédéric Bastiat, ou qui n'aurait jamais eu sous les yeux les virulents articles de Carrel, serait peu propre sans doute à écrire l'histoire des cinquante, dernières années, et Ton peut en dire autant d'un Italien qui ignorerait les noms de quelques écrivains dont les œuvres vont être analysées dans ce chapitre. Celui qui, par le style comme par le talent» doit figurer en télé de la liste, c'est sans contredit le docteur Bianciardi qui, mieux que J.-J Rousseau, eût été en droit d'adopter la devise : Viiam impenderevero. Mort en 4869t dans la force de l'âge, Stanislas Bianciardi était né dans une petite bourgade des environs de Sienne : c'était le fils d'un ingénieur

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enlré de bonne heure dans les ordres et mort luimême tout récemment dans la paroisse qu'il administrait depuis longues années. Élevé au sein du clergé, et doué d'une âme délicate et d'un génie observateur, le jeune Stanislas ne tarda pas à être frappé des abus dont il était le témoin habituel; aussi réva-t-il, dès son adolescence, une réforme radicale dans Torganisalion de ce grand corps ecclésias* tique dont il avait pu étudier de si près la décadence croissante. Mais, jusqu'à ces derniers temps, Tltalie n'était pas mure pour l'accomplissement d'un tel dessein : Florence avait joui, pendant deux ans, d'un gouvernement libre, sans qu'il vînt à l'idée de personne de proposer l'abolition de l'inquisition religieuse exercée au moyen des billets de confession, et, après ie rétablissement de tordre^ en 4849, Temprisonnement des époux Madiai et la persécution subie par le comte Guicciardini vinrent révéler d'une façon non équivoque Talliance étroite conclue à Gaëte entre la cour de Rome et le plus tolérant des gouvernements absolus de laPéninsule. Haisl'exemple du Piémont libéral, Faction latente de la société nationale dirigée habilement par M. La Farina, la sourde propagande de nombreux missionnaires que pourchassait en vain une police impuissante, portée rent enfin leurs fruits, et lorsque l'Italie eut brisé ses fers, en 1859, les prêtres s'aperçurent avec stapeur qu'aux aussi étaient au nombre des vaincus et que leur prestige était dissipé. Il existait pourtant, même en Toscane, un parti redoutable, autrichien en politique, fanatique en religion, et mille champions dévoués surgirent pour le combattre. M. Bianciardi se signala entre tous dans cette brillante campagne

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contre les défenseurs clairsemés mais fougueux des archiducs exilés, et — chose inouïe en Toscane — ses opuscules furent enlevés, dès leur apparition, par miniers d'exemplaires. Pour avoir une idée du sac* ces de ces chefe-d'œuvre en miniature, il faut se transporter en France, au temps de la Restauration, à cette époque de polémique ardente qui vit éclore les premières chansons politiques de Béranger et les pamphlets de Paul-Louis Courier. Les petits livres de M. Bianciardi, par l'excellence de la forme comme par la vivacité du trait, rappellent en effet la manière du vigneron tourangeau; mais, au point de vue moral, il y a entre ces deux écrivains une différence immense et tout à l'avantage du professeur florentin. Esprit frondeur et dépourvu de principes, Courier, en prenant la plume, n'avait qu'un seul mobile : la satis* faction d'une vanité étroite et chatouilleuse que toute supériorité froissait. L'éminent publiciste toscan, au contraire, est moins un pamphlétaire qu'un apologiste; mais c'est un de ces apologistes qui, pour se défendre avec plus d'avantage, aiment à porter la gaerre sur le territoire ennemi, et qu'on désarme d'autant plus difficilement qu'ils mettent leur logique et lear esprit au service de la vérité. Après s'être fait avantageusement connaître par son livre intitulé : Il gaUo di Caifasso^, M. Bianciardi a publié, sous le voile de Tanonyme, les Veglie del prior Inca^ et les notes qui accompagnent le texte sont signées d'un

1 . Cet ourrage a été réimprimé récemment sous ce novreati litre : Jhm AUondio e Camemcehù On y troQTO un tableau énergique et piquant de la eitoaUon morale de rilalie centrale à la Teille de la révolution, situation que radmlnUtration habile du baron Ricasoli a li rapidement ot ai henreusement transformée.

nom apocryphe mais admirablement choisi, celui de Renzo, le paysan jadicieax dont Manzoni a fait le héros de son magnifique roman. Le prieur Luc est un curé toscan fort ami de Tordre, dévoué jusqu'à la fin à la maison de Lorraine» et qui, forcé d'ouvrir les yeux à la lumière au lendemain de Solferino, entreprend de faire partager à ses paroissiens des opinions légitimées par Tassentiment presque universel des honnêtes gens. A chaque grand événement national, à Télection de l'assemblée, au vote d'annexion, aa décret d'excomQiunication, répondent tout autant de «veillées» que font paraître courtes les ingénieuses objections de l'excellent Renzo et les solutions décisives de son pasteur. Si la démonstration par l'absurde a fait fortune en géométrie, elle a son utilité en dialectique, et, pendant que les journaux devienne annonçaient le retour assuré et prochain du grandduc Ferdinand, voici ce que disait le prieur à l'un 4e ses paroissiens qui tremblait à l'idée d'une restauration :

<( Je ne sais vraiment ce qui est le plus ridicule de ta frayeur ou de tes raisonnements. Mais qu'a donc fait ce bon jeune homme, pour que la diplomatie veuille à tout prix le ramener chez nous, et le réinstaller dans cette jolie maisonnette entre cour et jardin qu'on nomme la Toscane? S'il était question du père, passe encore : il a eu, comme dit Giusti, quelques bons mouvements dans sa longue carrière;, mais cet enfant qui ne s'est disttaigué en rian^ qui, en naissant, a regardé le monde au travers d'une lunette autrichienne, qui, de bonne heure, s'est formé à l'étiquette et aux mœurs germaniques, il viendrait nous régenter, nous qui sommes et voulons être Ita-

liens? Il faudrait au moins faire une enquête pour savoir s'il en est digne. Eh bien ! supposons qu*il soit là debout sur le grand escalier du palais vieux, entre Michel-Ange et Bandinelli, devant celte porte où on lisait autrefois cette inscription : Jésus-Christ est le roi de la république florentine* Il est seul et en grand uniforme ; un héraut sonne de la trompette et nous crie : «Citoyens, cet homme est Ferdinand, fils de Léopold, archiduc d'Autriche; il offre de s'établir de nouveau en Toscane pour y exercer la profession de grand-duc? qu'en pensez-vous?» —La proposition faîte, un silence glacial répond à la voix du crieur public : « Levez-vous donc, partisans de Tancien régime, et débitez quelques phrases louangeuses à Tadresse de votre souverain ! » — Mais tous se taisent, et, sur le visage des spectateurs, on lit l'impression de la pitié et celle du mépris... Ce que je dis là parait dur et pourtant j'irai plus loin encore, et je soutiendrai que les vrais amis de Ferdinand ne peuvent ni ne doivent souhaiter son retour. Admettons, en effet, que la restauration une fois opérée, le parti fédéral et la monarchie constitutionnelle fonctionnent en Italie : quel sera le rôle du prince? Nefaudra-t-il pas qu'un ministre spécial, sans cesse attaché à ses pas^ le rappelle à chaque instant à la réalité de sa situation, qu'il lui dise par exemple : « Altesse, l'Italie est maintenant autre chose qu'une expression géographique; Altesse, rien n'égale la popularité de Victor-Emmanuel : on l'appelle a le roi galantuomo;» Altesse, la politique autrichienne est ignoble ; Altesse» songez au parlement ; Altesse, pensez à la constitution, à Tindépendance, à la liberté...» Pauvre enfantl ces allusions seraient pour lui de vrais coups de

I poignard, et sa santé, fût-elle à toute épreuve, ne

I résisterait pas six mois à tant de désagréments. »

Les harangues du prieur, empreintes alternativement d'une onction touchante et d'une douce malice, i ont dû presque inévitablement faire pénétrer la con-

viction dans son rustique auditoire, car les questions du moment lui sont exposées avec un art si achevé et une simplicité si grande, que le moins intelligent de ces contadini n'a pu manquer d'en saisir quelque chose. Iln*eût pas été impossible, toutefois, de tirer de ces veglie une utilité plus haute et plus immédiate, en les popularisant à l'étranger au moyen d'une traduction. Alors, en effet, que les destinées de l'Italie centrale paraissaient assurées, grâce à la sagesse des deux dictateurs, alors que l'invasion et les exécutions sanglantes de l'Autriche étaient encore présentes à tous les esprits, ce n'était pas aux anciens sujets da grand-duc qu'il fallait inculquer le respect des choses vraiment respectables ; c'est ailleurs, c'est en France surtout où les classes supérieures accueillaient avec un si déplorable empressement des libelles virulents et calomnieux, c'est chez nous qu'il eût été à désirer que Ton propageât les discours du prieur Lue, discours où Tesprit et le trait s'allient à une extrême modération, et où l'on trouve posé avec tact et discuté sans passion le iNlilânt problème qne la prudente énergie de toute une nation s*est chargée de résoudre sous tes yeux étonnés de l'Europe. Lorsqu'il aborde les sujets religieux, M. le docteur Biaaciardi ne s'élève pas, en effet, aune moindre hauteur que dans les questions purement politiques, et je re* grotte de ne pouvoir citer au moins la conclusion de la seconde veglia oà l'onction du prêtre et l'ironie da

pamphlétaire se font sentir à un égal degré; mais il iaatsaToir se borner, et nos lecteurs feront bien d'ailleurs de recourir au texte même du noble publiciste toscan.

Si Ton pouvait blâmer en quelque chose le docteur Bianciardi, ce serait d'ayoir suivi trop docilement la trace de Courier qu'il contrefait parfois si adroitement qu'on s'imagine lire le Tourangeau luimême traduit par un écrivain de force presque égale. Ce qui me frappe au contraire dans les Bozzetti ou Esquisses économiques et morales de M. Antonio Gaccianiga, ce n'est pas seulement la verve de bon goût, mais l'originalité qui éclate dans chacun de ses petits cadres. La courte série d'articles signés par « un député de Maserada » est particulièrement intéressante, car Fauteur est un de ces rares méridionaux qui ont à la fois beaucoup d'instruction et beaucoup de sang-froid^ et qui voyant les choses telles qu'elles sont, ne s'avisent jamais de proclamer leur propre pays « le premier pays du monde, » mais s'efforcent à Taide de vives et piquantes satires de corriger leurs compatriotes de mille travers, petits ou grands^ lesquels pourraient compromettre cette suprématie que chaque nation a rêvée à son heure, et dont il n'a été donné à aucun peuple de jouir bien longtemps. Le but que poursuivait M. Gaccianiga en écrivant ses Bozzetti^ il Va atteint bien plus complètement encore par la publication de ses Cronache del villaggio, volume de quatre cents pages, dont les quarantequatre chapitres constituent chacun une étude spéciale sur les incidents les plus remarquables de la vie agricole, et où Ton trouve un mélange heureux d'épigrammes inoffensives et de préceptes salutaires pré-

soi LITTERATURE CONTEMPORAINE

sentes sous une forme agréable. Il serait pourtant facile de relever çà et là quelques erreurs économiques, et, par exemple, cette association de deux faits qui sont au contraire parfaitement indépendants Fun de l'autre, c'est-à-dire l'accroissement de la richesse publique et celui de la population. Si Ton voulait montrer immédiatement à l'auteur ce qu'il y a de faux dans sa théorie, il suffirait de lui rappeler le progrés rapide de la population dans la Grèce moderne et les anciens États-Romains, lesquels étaient loin de pouvoir être cités comme des régions prospères. Dans un chapitre, écrit, il est vrai, en 4870, nous avons aussi été frappé de son engouement pour la Prusse agricole. L'événement a dtl lui prouver que l'agriculture française valait mieux que sa réputation, car c'est en grande partie à nos admirables paysans, à ces êtres infatigables qui travaillent toujours, dépensent peu et entassent des trésors, c'est à eux que nous devons d'avoir si vite réparé nos désastres, tandis que la Prusse n'a pu encore digérer son triomphe. Mais des erreurs de ce genre, fussentelles plus nombreuses, n'ont qu'une faible importance, si l'on se reporte au point de vue où s'est placé M. Caccianiga, et les ressources de l'Italie sont trop considérables pour qu'il soit nécessaire, d'ici à bien longtemps, d'y prêcher aux habitants de la campagne la contrainte morale. Il était bien autrement urgent de les arracher à leur inintelligente routine, et de détruire mille préjugés fâcheux en introduisant dans les chaumières le goût d'une saine instruction aussi étendue que possible, et c'est ce que l'honorable écrivain a fait avec un talent qu'atteste le succès de son livre.

M. Gaccianiga, dont Tespril semble être un composé de yerve gauloise et de solidité anglaise, est un de ces escarmoucheurs littéraires qui savent populariser la science et la rendre attrayante; M. Lozzi, en revanche, a cette gravité mêlée de bonhomie qui plaisait tant à Bastiat dans les œuvres de Charles Comte, et qni a fait au dix-huitième siècle le succès de RoUin. Avocat à Rome, puis président de tribunal, et enfin conseiller à la cour de Casai, ce philosophe chrétien, disciple convaincu de Gioberti, s'avisa un jour de sonder les plaies de Tltalie; remontant à Torigine de tous ses maux, il trouva qu'ils provenaient d'une source commune : Toisiveté, mère de tous les vices, et son livre intitulé rOzîo in Italia a produit dans la Péninsule TefTet de ce miroir magique où Renaud se contempla en rougissanide lui-même dans les jardins d'Armide. Ces deux volumes forment un long et instructif parallèle où Tauteur en face de ses concitoyens fait défiler les peuples étrangers qu'il caractérise avec une sage impartialité, sans enthousiasme pour leurs qualités, sans préjugés àPendroitde leurs vices. Non moins que les Français, les Italiens sont vaniteux, et la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes a nui, plus encore que la tyrannie sous laquelle ils ont si longtemps gémi, au développement de leur génie national; dans ce livre, les défauts de nos voisins d^outre-rmonts sont dévoilés brutalement par un habile médecin des âmes qui, avant de proposer le remède, veut connaître à fond la maladie ; mais nous sommes heureux de reconnaître avec lui qu'elle est en voie de guérison, car le peuple italien s'est mis courageusement an travail, et les hautes classes plus actives elles-mêmes, et plus éclairées, s'efforcent

d'amoindrir, sinon d'extirper les deux grands fléaax du temps présent, la centralisation et la bui*eaucratie. Quoi qu'on fasse pourtant, les générations actuelles, plus ou moins gangrenées, ne sauraient aspirer à la perfection, et c'est sur Fenfant qu'à Rœne comme à Paris les penseurs doiyent faire fonds poar la réalisation de leurs projets de régénération nationale ; aussi avons-nous lu avec une véritable satisfaction le beau chapitre où l'auteur traite de l'édocation des femmes, si importante et si négligée des deux côtés des Alpes. Lorsque chez nos voisins les bonnes mères ne seront plus à l'état d'exception, lorsqu'elles seront en état d'enseigner à leurs enfants autre chose que des niaiseries ou des préjugés déplorables dont ils resteront infectés jusqu'à la fin de leur vie , alors seulement il sera permis de couronner le noble édifice national élevé par Gioberti et Gavour, sous les auspices de Dante, et M. Lozzi pourra se féliciter en voyant son livre devenu inutile. En attendant ce beau jour, il est fâcheux que ce consciencieux ouvrage ne soit pas à la portée du plus grand nombre des citoyens italiens; mais comme les masses subis* sent toujours à la longue l'influence de la classe moyenne, le but poursuivi par l'auteur ne saurait manquer d'être atteint tôt ou tard. Ge travail si intéressant n'est pourtant point sans défaut; le style, il est vrai, laisse peu à désirer, mais on pourrait signaler de loin en loin un étalage d'érudition déplacé; sinon inutile, et nous engagerons vivement M. Lozzi à élaguer sans pitié, lors de la prochaine réimpression, bien des rameaux parasites qui absorbent la sève aux dépens de la tige principale.

Sans avoir autant de mérite que YOzio in Italia, le

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petit traité intitulé : Progressa^ riehezsa, mi$erta^ fait honnear à M. Ascbieri, qui a sa condenser en un petit nombre de pages une grande quantité d'idées saines, et qui parait avoir médité longtemps sur les abus régnants et sur le moyen de les guérir. Ce traité est, selon nous, Tappendice obligé du livre que nous venons d'analyser, et c'est à ce titre surtout que nous avons voulu en dire un mot avant de passer à un grave publiciste, que des circonstances exception^ nelles de naissance et de fortune ont élevé plus haut qve M. Lozzf, mais qui est évidemment un esprit de la même famille.

H. Carlo Boncompagni, qui joua un réle si important lors du grand drame de 4859, n'est pas de ces hommes d'État qui, aspirant uniquement à démolir le passé, croient avoir assez fait en s'entourant de ruines qu'ils seraient impuissants à remplacer par un solide monument, n n'est ni révolutionnaire, ni attaché à l'ancien régime ; il est Tami de la justice et du vrai, et on ne laisse pas que de se sentir rassuré, lorsqu'on lit en tête de son livre : Là Chiesa e lo stato in Italia^ cette épigraphe empruntée à l'un de ses discours : < Je ne veux à aucun prix pour mon pays, ni de la domination des prêtres, ni de l'oppression des con sciences par les ennemis des prêtres. » Cet ouvrage qui embrasse le passé, le présent, et l'avenir de l'inextricable question romaine, est digne du sage qui en a conçu le plan, et nous allons en extraire briéve- Hient la doctrine fondamentale. L'ordre politique, nous dit l'auteur, repose sur l'ordre moral, et celui-ci sur la religion. Or, l'Italie ne peut avoir d'autre religion que le catholicisme, et le catholicisme n'est autre chose que l'ensemble de traditions immuables qui sub-

sislent daus TËglise, depuis son origine. Mais nous n'avons jamais vu qu'au nombre de ces traditions ait figuré rien de pareil à rautorité infaillible du pontife, en matière ecclésiastique, ni à la souveraineté temporelle. Celle-ci tire son origine des malheureuses Ticis* situdes que subit Tllalie à partir de Tinvasion des barbares, elle reçut sa consécration des préjugés du moyen âge qui exagérèrent la majesté et l'autorité de la chaire de saint Pierre; mais, par suite des événements qui transformèrent la civilisation européenne et la situation politique de ritalie, la chute de ce pouvoir usurpé est devenue inévitable. L'Église, malgré cette grande révolution purement intérieure, n'aura rien à perdre néanmoins de sa liberté ni de son autorité morale, car si TËglise était esclave, les citoyens italiens ne jouiraient eux-mêmes que d'une liberté imparfaite, puisque, sauf de très-i*ares exceptions, toutes les familles appartiennent à cette sainte association religieuse. Si l'autorité morale de FÉglise s'aiïaissait dans un discrédit universel, il en arriverait tout autant à Tautorité de la religion; si le christianisme était seulement une docirine spéculative, il n'aurait ni sanctifié les âmes ni civilisé le monde , et il n'a réussi à faire ces deux miracles qu'en fondant une vaste société qui pût réunir tous les membres de la famille humaine par le lien d'une foi, d une espérance, d'un amour communs. L'autorité de la religion est mille fois plus nécessaire aux peuples qui vivent sous le régime de la liberté, qu'aux nations que la force tient courbées sous le joug d'un pouvoir illimité. La lutte entre la religion et la liberté est le plus grand obstacle qu'ait à surmonter la civilisation actuelle : or, l'auteur a toujours été enclin à penser

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qQ*i1 était réservé à la nation italienne (l*opércr la réconciliation de ces deax éléments ennemis, et cette conviction ne mourra qu'avec lui; mais, tant que Thomme vit sur la terre, soit qu'on le considère comme individu isolé ou comme simple unité dans Tassociation nationale, sa destinée a un nom plus aaguste et s'appelle le devoir.

Ce noble et beau langage rappelle celui de nos austères jansénistes et s'adresse principalement aux esprits sérieux et cultivés; il rebutera les lecteurs frivoles qui, en revanche, ne peuvent eux-mêmes s'empêcher d'apprécier les agréables essais du sympathique H. Torelli. Cet écrivain qui, avec un talent fort inférieuràsa réputation, s'est illustré sous le pseudonyme de Ciro d'Arco, était doué de l'un de ces caractères heureux, grâce auquel un homme devient l'idole non pas seulement de son entourage, mais d*une province tout entière; ce fut là en quelque manière le genre de considération dont le regrettable polygraphe jouissait à Novare, sa ville natale, et dans toute l'Italie du nord; aussi son livre intitulé Ricùrdi politici est-il une source de précieux renseignements sur une douzaine d'hommes marquants appartenant au Piémont et à la Lombardie, à la Vénétie et. aux anciens duchés. Nous avons déjà parlé de la continuation des Mémoires du marquis Massimo d'Azeglio, laquelle nous révèle tant de détails intimes que la' modestie du héros nous eût à jamais dérobés et qui sont ici complétés par une monographie spéciale des plus attachantes; nous citerons aussi des études qui ont leur prix sur Grossi, le comte de Cavour, le spirituel tribun Brofferio et MM. Révère, Lanza, Cornero, Ferrara et Castelli, et en outre de ces bio-

graphies anecdotiques où rhumeur facile de Tauteor se trahit çà et là en joyeuses saillies, nous recomxoanderons particulièrement à nos lecteurs les deux importantes notices sur le Risorgimenio qui fut yers 1848 un des organes les plus estimés de la grande fraction modérée du parli libéral — et sur VOpinione qui est depuis longtemps le journal le plus considéré et le plus judicieux qu'il y ait dans la Péninsule. Écrire l'histoire d'un tel recueil, c'est pour ainsi dire faire la chronique du régime libéral en Italie dans les dernières années, chronique sur laquelle la postérité fixera d'autant plus volontiers ses regards que ces pages ont été composées par un homme que M. de Gavour surnomma « l'apôtre du bon sens. » Cette sagesse unie à beaucoup de gaieté et d'entrain vaudra à ^Torelli une renommée durable ; les Italiens du vingtième siècle consulteront avec respect ces Rico7'di qui sont tout à la fois l'œuvre d'un philosophe politique, d'un critique littéraire et d'un homme du monde des plus divertissants, et ils y trouveront avec plus d'agrément le genre d'utilité que nous cherchons en France dans les commentaires de l'exact Brossette, et dans les vies du\ consciencieux Des Maiseaux.

C'est un genre de mérite analogue qu'on pourrait signaler dans les Elogi vari de M. Garmelo Pardi, avec cette différence que pour ses amis morts l'éminent écrivain sicilien le prend sur un ton un peu solennel comme s'il voulait composer de véritables oraisons funèbres. Peut-être même l'auteur tombet-il dans la déclamation notamment dans les éloges de Giuseppe Aragona Pignatelli et de Mariano Sta* bile, mais un grand nombre de ces études sont con*

sacrées à des personnages eomplëtement en dehors de rarëne civile : ce sont celles-là qui nous plaisent le plus et nous aurons à nous en occuper dans le chapitre XVI.

Si nous voulions maintenant terminer dignement ce chapitre, nous aurions à analyser un certain nombre d'études politiques, ei par exemple celles que M. Bonghi a malheureusement enfouies dans la Nmva Antologia^ ce recueil si fort inférieur à celui dont il a emprunté le nom; mais le moment n'est pas encore venu d'apprécier ces piquantes compositions qui n'ont point encore obtenu de publicité réelle, et nous clorons cette section par quelques observations sur deux essais de M. Gaetano Negri, jeune écrivain qui parait largement pourvu de cette € indépendance du cœur » que Ton a injustement reprochée à l'Italie entière. L'opuscule intitulé Deçà-denza e risorgimento délia Francia et l'essai sur le Christiamime dam T histoire se relient entre eux d'une façon intime, et pour bien saisir rintention véritable du premier, il importe d'avoir lu le second. Ce sont ensomme deux livres matérialistes, et c'est le fait actuel, un fait brutal et passager qui sert de point d'ap* pui aux raisonnements de l'auteur. La France lancée sans préparation dans la plus folle des guerres est Tiincue ainsi qu'on devait s'y attendre, quoique après des efforts héroïques, et M. Negri s'empresse de conclure que la France est une nation déchue : premièrement, parce qu'elle a négligé vers la fin du seizième sièdede se faire protestante; en second lieu^ parce 9^t\\6 n'a pas voulu se soumettre à une discipline inlexiUe et ise groupe, ardente et dévouée, autour d'une dynastie de j[>rinces-caporaux. Il oublie que le

puritanisme étroit et hypocrite de la Prusse répugne encore davantage, s'il est possible» au génie de la France qu'à celui de Tltalie, et il perd de vue les easeignements do l'histoire qui nous montre la prépondérance de notre patrie persistant, sauf de courtes éclipses, depuis plus de deux siècles, tandis que la Prusse militaire et féodale, a presque toujours vécu dans l'humiliation et a même été, quelques mois durant, rayée de la carte d'Europe; il oublie que, sans rintervention magnanime de la France en faveur de l'Italie, le roi Guillaume serait encore un souverain dusecond ordre, et que les Autrichiens continueraient de camper en toute sécurité sur les places de Milan et de Bologne. Mais M. Negri, qui affecte les graves allures d'un Montesquieu et d*un Tocqueville et qai est, en réalité, un Joseph de Maistre... athée, M. Negri ne prend pas garde à ces mesquines considérations; il oublie même, en bon citoyen, que ritalie a été, en 1866, comme aplatie par six semaines d'une guerre heureuse qui lui a valu la Vénétie, tandis que la France après ses horribles revers porte sans fléchir le poids d'une dette nouvelle de dix milliards et voit sa prospérité renaître en dépit des Allemands qui continuent de se débattre péniblement contre les con« séquences de leur triste victoire... Mais la vieille Gaule est catholique ! Cela suffit à M. Negri pour ne pas se laisser prendre à des apparences décevantes, et dans la préface de son Crùiianesimo nelia sioria^ il nous dit sans rire qu'il croit la France condamnée à de longs siècles d'abjection ; quant à l'Italie, il compte bien qu'elle sera de plus en plus digne d'obtenir une place d'honneur parmi les nations privilégiées. C'est qu'il « espère » également que lé peuple italien sera

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d'ici à peu de temps un peuple sans Dieu, et, accusant ainsi un défaut de mémoire vraiment inouï, il semble ignorer qu'à Texception de Giordani, de Léopardi et d'un très-petit nombre d'autres, tous les hommes qui ont le plus honoré l'Italie dans notre siècle ont vécu ou du moins sont morts en chrétiens, et notamment Monti, Foscolo, Botta, Vol ta, Manzoni, Gioberti, Pellico, Grossi, Lambruschini, Niccolini» Massimo d'Azeglio, Giusti, Ferrante Àporti, Salvagnoli, etc., elc. L'auteur, dans ces deux ouvrages, fait preuve d'une connaissance médiocre de Thistoire en général et de l'histoire de France en particulier; et quand on lit ses démonstrations de laa mortalité» de Tâme, on serait tenté de croire que certains individus, même de leur vivant, sont dépourvus de Tétincelle sacrée. Sa philosophie est, en somme, celle du dix-huitième siècle à son déclin, et s'il a quelque supériorité sur Helvétius et La Mettrie, il la doit à ses lectures répétées des écrits de certains illustres Français contemporains qui ne sont pas encore tombés dans « Tabjection o qu'il leur prédit à bref délai. Ces deux opuscules sont donc, à notre avis, infiniment plus dangereux qu'utiles, mais on y reconnaît de loin en loin l'œuvre d'un homme de talent qui pourra aborder avec succès l'étude des sciences morales et politiques, lorsqu'il aura consenti à s'informer de ce qu'il ignore et renoncé définitivement à greffer des conséquences légitimes sur des prémisses fausses.

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