‹ L'Italie est-elle la terre des morts? (volume 2)Chapitre 21 sur 64 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

I>e la critique. «- M. de Sancti» : Sitria d$Ua lêUtratura itûlitm»; — > Stuii criUd. — MM. Settembrini et Gobio. — Essais littéraires de MM. Caaerini, Capmiia, PItrè, MiriiH», di Giormiii, Pardi et Feres. — VirffUio nel mtèio «m par M. OoneniDo CwupantU. — Vairt9 M êt¥9 par M. Tito Fomari. — De la Pbilologie. •— ^ Moralità • poetto del v»- Vente Ungwtggio ioêcano par le père Gialiani. — Dnnocritui rident par M. Fanfani. *- La propoato Hamstmi. — De Testhétiqne. — Storia delV mrU criêtiâna tui frimi oUo 9»eoli dêUa CMem par le père Carnicei. — Scritti d'arte de M. Sehalico. — M. Pier-Leopoldo Ceeehi et m réfatatioB de VÀrt chrititn, — Album ilhutrativo délia provineia di Trt9ii0; — la «t'ta emnpmin par M. Antonio Caeciaiuga.

II y a longtemps qu'on a dit que Tapparition de la critique est en littérature un signe de décadence, et comme les paradoxes ont la yie dure, beaucoup de gens sévères pour le dix-neuvième siècle semblent ignorer que Giordani a été le contemporain de Monti» de Foscolo, de Manzoni et de Leopardi, que M. Villemain a été> à TAcadémie française, le collègue de Lamartine, de Victor Hugo et d'Alfred de Musset. L'Italie d'aujourd'hui est assez féconde en écrivains originaux pour qu'on puisse lui pardonner d'avoir produit tout récemment tant de critiques habiles et de philologues distingués» et nous aurions ici beaucoup à dire si nous voulions user de nos procédés ordinaires; mais les ouvrages consacrés à l'examen des œuvres d'autrui sont eux-mêmes peu susceptibles d'analyse, et nous nous contenterons de grouper dans ce chapitre un certain nombre de renseignements de

nature à guider dans leurs recherches ceux de nos lecteurs français qui voudront connaître à fond la littérature contemporaine deritalie. Thenre qu'il est, le sceptre de la critique, de l'autre côté des Alpes, appartient sans contredit à M. de Sanctis^ ancien proscrit qui est devenu plus tard ministre de Victor- Emmanuel ; mais ainsi que le remarquait récemment M. de Gubernatis, Téminent professeur de Naples semble inférieur à lui-même toutes les fois qu'il aborde un sujet d'une certaine étendue, et qu'il ne saurait embrasser d'un seul coup-d'œil. On ne sera donc pas surpris si nous déclarons notre préférence pour son volume A* Essais, tout en rendant hommage aux rares facultés qui se décèlent de loin en loin dans son Bis^ ioire de la littérature italienne. Getouvrage, qui s'arrête malheureusement avec le quinzième siècle, débute ex abrupto par l'examen des poésies composées sous le règne de Frédéric, et nous regrettons à ce propos que l'auteur n'ait pas cru devoir traiter plus à fond l'importante question des origines de la langue italienne. Il parle d'ailleurs d'une manière fort satisfaisante des précurseurs de Dante : Guido Guinicelli, Guido Cavalcanti et Brunetto Latini, et les plus belles pages du livre sont celles qu'il a consacrées à Beatrix Portinari et au chantre sublime qu'il appelle : La prima fantasia del mondo modemo. Peut-être même s'est-il laissé emporter un peu trop loin par l'admiration que lui inspirent les Opère minori d'Alighieri, aussi bien que la Commedia, car les chapitres où il en est question occupent à eux seuls une grande partie du volume et cette histoire constitue évidemment un tout mal proportionné, mais où l'on trouve cependant plus à louer qu'à blâmer. L'auteur a dispersé çà et là

dans son œuvre mille aperças piquants, ingénieux ou profonds^ et je recommanderai particulièrement le passage où il est parlé du Décaméron et de Boccace, qui fut selon lui « le Voltaire italien du quatorzième siècle > :

« Nous voyons, écrit-il, surgir la comédie nouvelle, la comédie terrestre cette fois; Dante s'enveloppe dans son long manteau sombre et cette figure majestueuse s'évanouit comme un spectre. Le moyen âge avec ses visions, ses légendes, ses mystères, ses ombres et ses extases, est chassé du temple deirart; Boccace fait bruyamment son entrée sur la scène où il restera longtemps le point de mire de Tltalie entière. » ,

H. de Sanctis sait, en somme, donner du relief à ses personnages et les animer d'une véritable vie. Son histoire fort incomplète ne saurait dispenser personne d'étudier Tiraboschi et Ginguené ; mais, comme le Michelet du bon temps, l'auteur est un voyant, un de ces devins du passé qui prêtent un corps et une physionomie saisissante aux pâles fantômes des âges disparus.

Si c'est le pittoresque de bon aloi qui domine chez M. de Sanctis, c'est en revanche le caprice sans frein qui a été l'inspirateur de M. Settembrini, lequel, dans son histoire littéraire» entasse sans scrupules les jugements contradictoires, et distribue l'éloge et le blâme presque au hasard au gré de ses antipathies et de ses sympathies parfois fort mal jastifiées les unes et les autres. On distingue pourtant des jets de flamme au travers de cette épaisse fumée, et c'est peut-être moins le talent que le sang-froid qui fait défaut à ce Tiraient Napolitain; mais cette qualité ne s'acquiert

qae âifficilement et M. Settembrini nous a tout Tair d'un malade destiné à ne connaitre plas la swté. C'est qu'hélas ! rien n'est rare comme la ment nd eompos et nous pourrions continner Tétade de ce probité moral à propos du révérend père Gobio Barnabite, qui a publié aussi à Milan an ouvrage du même genre que les précédents. Ce précis est bien fait, il est intéressant en dépit de sa brièveté ; le style, si Ton vent fermer les yeux sur quelques locations lombardes, n'est pas non plus à dédaigner. Mais pourquoi faut-il que le bon religieux ait cru devoir se faire Texécutenr des jugements de Dieu! Nous regrettons de dire qu'il a parlé ea Barnabite et non en historien toutes les fois que les noms de Voltaire, de Leopardi, etc., se sont rencontrés sous sa plume, et les mêmes préoccupations monacales lui ont aussi dicté des jugements bien flatteurs au sujet d'œuvres et d'auteurs profondément inconnus et qui lui eussent paru moins recommandables s'ils n'eussent été protégés par cette Cocolta dont parle Dante quelque part avec si peu de ménagement.

Après les historiens de la littérature viennent les faiseurs d'essais qui sont aux premiers ce que les peintres de portraits sont aux peintres d'histoire, et parmi ceux que nous aurons à nommer ici, M. Gamerini est celui qui rappelle le plus les critiques de nos grandes revues. Le charmant volume qu'il a publié chez Barbera sous le titre trop modeste de Profiii htierarii contient une ample série d'études sur les personnages les plus divers: on y voit figurer Prati & côté de Victor Hugo, le philosophe français Garo non loin de l'américain Emerson, MM. Michelet et Guizot, Gustave Planche et Sainte-Beuve, M. Bonghi et

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M« Maffei, etc.» etc., et ces articles ne sont pas seulement attrayants et jadicienx, ils renferment en outre une foole de renseignements et d'anecdotes littéraires dont l'histoire fera son prc^t. On a, il est vrai, prétendu, et non sans quelque raison» que le spirituel ècriTain se laissait aller parfois à un optimisme excessif; mais presque toujours ce défaut n'est qu'apparent : à travers la politesse et la grâce on démêle très-bien la véritable pensée de Fauteur qui a gagné à cette tactique si chrétienne et si prudente la sympathie universelle sans qu'il puisse se reprocher d'avoir compromis les intérêts de Tart.

Si pourtant M. Gamerini a réussi, il a réussi contre les règles:

Aucan chemin de fleurs ne conduit à la gloire,

et c'est par une rude franchise, qui lui a fait beaucoup d'ennemis, que M. Gapuana a conquis sa réputation qui date de la publication de son livre intitulé : Teatro italxano coniemporaneo. Donnant, en effet» un excellent exemple que suivront sans doute ses dignes confrères MM. d'Arcaïs, Filippi, Martini, etc., il a mis au jour un fort bon choix de feuilletons dramatiques où il s'évertue à démontrer à ses compatriotes que la quantité n'est rien sans la qualité, en littérature du moins, et que la ferme équité du parterre secondée par des critiques inflexibles pourra seule mettre une digue au flot montant de la médiocrité qui tend de plus en plus à envahir la scène italienne. Ces critiques au bon sens desquels il fait si souvent appel n'ont malheureusement pas tous le goût bien délicat, et M. Gapuana a dû braver une véritable coalition lorsqu'il a voulu qualifier suivant ses

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mérites telle pièce triomphanle qai, en France par exemple, eût été accaeillie par an long coup de sifflet. Espérons qae ce vaillantchampion de la bonne cause ne perdra pas courage et qu'il rentrera bientôt dans Tarène qu'il semble avoir prématurément abandonnée depuis quelques années.

La critique militante, on le voit, a son mauvais côté; aussi la critique érudite et historique est-elle cultivée de préférence en Italie par des hommes de talent au nombre desquels nous citerons MM. Pitre, Salomone-MarinOy Vincenzo di Giovanni, Pardi, Perez et Comparetti. Né en Sicile et à peine âgé de trente ans, le docteur Giuseppe Pitre est parvenu déjà à la célébrité, grâce à une incomparable activité secondée par un remarquable talent. Après avoir débuté en 4864 par la publication d*un dictionnaire de marine bientôt suivi d'intéressants Pro/î/i WWibgrafici, il a donné à la Rivùta europea et à d'autres importants recueils littéraires des articles de critique fort appréciés; puis, en 4870, il a inscrit son nom sur un vrai monument en mettant au jour son admirable collection des chants populaires de la Sicile. Quelquesuns de ses compatriotes, MM. Salomone-Marino et Lizio-Bruno entre autres, ont aussi publié d'excellents recueils du même genre ; mais le livre de M. Pitre, accompagné d'ailleurs d'un judicieux commentaire, est, pour ainsi dire, l'histoire chantée de la Sicile depuis l'époque de Frédéric et de Manfred jusqu^à celle qui a suivi la conquête de Garibaldi, et l'essai qui lui sert d'introduction constitue à lui seul un ouvrage fort estimable et des plus instructifs. Dans cette étude critique et bibliographique, l'auteur note en premier lieu toutes les nuances du caractère ita-

lien en appuyant chacune de ses assertions sur autant de documents irécusables, et cette piquante série d'observations morales une fois terminée, il passe à de savantes considérations sur la muse populaire italienne dont il esquisse la poétique en Y «illustrant » par des exemples tirés de textes habilement choisis et empruntés à sept ou huit dialectes différents. Cette raste introduction a pour pendant un excellent épilogue qui compose le quatrième volume du recueil et où Ton trouve des éclaircissements précieux sur des problèmes littéraires dont la solution n'avait pu être abordée dans le tome premier. Il serait difficile, en vérité, d'imaginer une œuvre plus consciencieuse et plus complète, et parmi les nombreux devanciers de M. Pitre, il n'en est qu'un seul qui mérite d'être placé à la même hauteur, le vénérable abbé Tigri, le savant éditeur des Chanté populaires de la Toscane. Nous pouvons donc, en toute sécurité, prédire au jeune docteur sicilien un brillant avenir, et les ouvrages qu'il nous promet, les Fiabe aussi bien que les Giuochifanciulleschiel les Proverbi^ semblent devoir lui créer de nouveaux droits à la reconnaissance de ses concitoyens et à l'estime raisonnée des érudits des deux mondes.

A propos des chants populaires de M. Pitre, nous avons déjà cité le nom de M. Salomone-Marino, et nous ajouterons ici qu'en outre de son joli recueil il a publié un volume d'études critiques et plusieurs opuscules remarquables entre lesquels nous distinguerons un essai sur une légende populaire dont il a restitué le texte en grande partie, et qui est relative à l'histoire tragique de la baronne de Carini. Ce respect patriotique et intelligent que professent les Siciliens

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poar les traditions de lear lie a quelque chose de profondément touchant, et nous en trouvons un nouveau témoignage dans les deux beaux volumes que faisait dernièrement imprimer à Palerme Tillustie philologue et philosophe Vincenzo di Giovanni avec l'épigraphe virgilienne, parfaitement justiQée cette fois : aniiquam exquirUe matrem. Dans ce livre, qui équivaut à une histoire littéraire sicilienne, Thabile et savant écrivain a inséré, en effet, des documents d'une valeur exceptionnelle qui servent de confirmation à ses dissertations ingénieuses et persuasives sur Torigine de la langue italienne, sur les poètes et les prosateurs siciliens des xvn* et xvui* siècles, et enfin sur les erreurs commises par H. Gantù au pré* judice de la vieille Trinacrie ^

Ces études sur les illustrations de la Sicile ont été poursuivies par M. Pardi, qui dans ses Eiogi s'est fait pour l'ère contemporaine le Plutarque de son ile bien-aimée, et plusieurs de ses articles sur des poètes et des prosateurs presque tous vivants font le plus grand honneur à son sens critique et à son goût littéraire. Cet excellent esprit s'est du reste exercé en bien des genres différents, et nous regrettons de ne pouvoir parler en détail de ses écrits sur l'instruction publique — l'éducation des femmes — l'éloquence de la chaire, et surtout de son beau travail sur la Divine Comédie.

Le culte du gran padre Alighieri est d'ailleurs en honneur, même dans cette lointaine Sicile que Ton

t . Ce dernier artiele dous a rappelé deux doctes écrits d'un professeur du lycée de Novare, M. Grosso, qui, particulièrement dans les notes de la biographie de GuMo Ferrari, relève plosiears fortes distracUons du célébra UstoricD.

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considérait il y a dix ans comme an foyer de barbarie, et^ en 1865, on de ses Qls les pins connus à l'étranger, M. Francesco Ferez, publiait un rolume fort estimable intitulé : la Beatrke tvelaia^ livre dont Fétude servira désormais de préparation à l'intelligence de toutes les œuvres du poëte florentin. Le système de Tauteur, et c'est là une grande louange que nous lui adressons, est analogue à celui qu'indiquait vers la même époque M. Schérer, dans un article du Temps. Pour bien comprendre Dante» il faut étudier profondément le milieu dans lequel ce grand homme a vécu, feuilleter le petit nombre de classiques avec lesquels il était lui-même familier, et ne jamais perdre de vue le caractère si tranché du siècle qui le vit naître. Mais, pour l'exécution d'une pareille tâche, il fallait à la fois beaucoup de science et beaucoup de pénétration, et c'est en s'armant de ces deux puissants leviers que M. Ferez a pu faire approximativement la part de l'allégorie et celle du sens littéral dans le personnage complexe de Béatrice. Cette même faculté intuitive se retrouve dans un autre ouvrage de l'auteur, ï Essai sur le livre de la Sagesse de Salomon, qu'il attribue avec rallson à Fhilon d'Alexandrie, et, sans recourir au texte lui-même, il n'est pas possible de se faire une idée de tout ce que M. Ferez a dépensé de logique intrépide et de patiente érudition pour donner à son opinion un fondement solide. Cet opuscule, ainsi que la Béatrice^ porte l'empreinte d'un talent qui s'est retrempé au sein d'une atmosphère libérale, et l'infatigable activité du vieux proscrit sera, nous n'en doutons pas, d'un salutaire exemple pour les jeunes générations qui grandissent autour de lui.

2ik LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

Pour avoir épuisé la liste des critiques érudits et avant de passer aux professeurs d'éloquence et aux philologues, il ne nous reste plus à parler que d'un habile latiniste romain auteur d'un fort curieux ouvrage en deux volumes in-8* : Virgilio nel medio evo. M. Domenico Comparetti connaît à fond, aussi bien que l'histoire antique, Thistoire du moyen âge, et il a fait preuve à la fois, dans le livre dont nous nous occupons, d'érudition et de sagacité. Le pre* mier volume se compose d'une étude sur la renommée de Virgile auprès des gens de lettres, le second nous offre le même travail conçu à un point de vue fort différent, car, ici, le personnage historique notts échappe, transformé qu'il est en véritable mythe par rimagination populaire. La tradition authentique avait du reste commencé de bonne heure à se corrompre, et cette altération est déjà fort sensible dans la biographie attribuée au grammairien Donat. L'auteur établit assez solidement, néanmoins, que Naples fut le lieu où se créa la légende presque tout entière» etc'estde là qu'elle se répandit en s'amplifiant dans les autres villes de l'Italie et à l'étranger, où Virgile fut un objet de culte ou de terreuf , comme prophète ou comme magicien. Bien que nous ne soyons pas d'accord avec l'auteur sur certains points de détail, nous ne saurions que louer son livre dans l'ensemble, et nous croyons qu'en le publiant il a rendu un service considérable à l'histoire littéraire.

L'Italie, on le voit, est loin d'être dépourvue de bons critiques, et ce qu'il y a de plus rassurant, c'est qu'elle n'a pas cessé de produire des hommes capa^ blés de perpétuer par leur enseignement la tradition du bon goût ; nous avons parlé avec éloges dans notre

précédent volame des Ammaestranienti di letteratura de M. Ranalli, et nous pouvons citer maintenant deux autres traités, fort dignes d'attention, dus à fa plume de MM. Giovanni Spalazzi et Vito Fornari. Nous nous arrêterons peu sur l'ouvrage du premier de ces écrivains, r^/octizton« italiana: c'est un livre bien écrit et fort orthodoxe, mais dont les doctrines sont trop exclusives et qui n'est point exempt d'un certain pédantisme ; le travail du métaphysicien réclame, en revanche, un plus long examen. Digne élève du fameux Basilio Puoti, M. Fornari a mis, pour ainsi dire, le couronnement aux œuvres de son mailre en publiant le traité intitulé XArte del dire^ ouvrage qui peut suppléer avec avantage aux écrits justement célèbres pourtant de Costa et de Colombo. Dans ses trois livres, Fauteur s'occupe successivement du genre historique, du genre didactique et du genre oratoire, et voici comment il motive la classification adoptée par lui :

0 L'objet par excellence de la pensée humaine, écrit-il, c'est le vrai, le beau, le bon ; et parce qu'il y a deux sortes de vrai, la vérité historique ou celle des faits et la vérité idéale, nous disons que la pensée s'exerce sur la vérité historique ou sur la vérité idéale ou sur le beau. C'est le bon qui forme comme la substance du génie de Démosthène, de Cicéron, de Chrysostome, de Bossuet, tandis que le beau est ce qui domine dans Tinspiration d'Homère ou dans celle de Dante. En revanche, celui qui fait le récit d'un songe, ou qui s'amuse à nous conter des incidents de voyage ou des aventures de jeunesse, se borne à remonter par la mémoire à une vérité matérielle fort différente de cette vérité idéale que poursuivent le

philosophe et le mathématicien, Platon et Ârchimëde. En dehors de ces objets, il n'y a point, il ne peut y aVoir de pensée... Cette conclusion une fois admise, et puisqu'il est évident que la forme doit varier au gré de la pensée qui l'anime, il en résulte que nous comptons quatre modes différents de parler et d'écrire : le genre historique, le genre poétique et le genre oratoire» le premier desquels découle de la vè* rite des faits, le second de la vérité idéale» le troisième du beau et le dernier du bon... »

Après avoir ainsi nettement délimité son sujet, Tauleur, laissant de côté le genre poétique auquel il se propose de consacrer un volume spécial, aborde les diverses sortes de compositions en prose, et le talent ainsi que la hauteur de vues qu'il déploie dans cette exposition semblent croître de page en page jusqu'à la fin du traité. Ses considérations sur le genre histori* que laissent peu à désirer à tous égards; elles sont dignes d'un philosophe doublé d'un critique excellent et nous avons été particulièrement charmé de ses jugements sur Hume et sur Gibbon. Dans le second livre dont le titre avait quelque chose d'effrayant et qui tient beaucoup plus qu'il ne promet , nous avons remarqué un parallèle des plus étendus et des plus ingénieux entre Platon et Galilée, écrivains didactiques. Quant au livre dernier, il forme un tout homogène et solide où nous n'avons distingué, il est vrai, aucun point saillant, mais qui constitue un en* seignement des plus utiles pour tous les jeunes gens de France et d'Italie qui se destinent à la carrière politique ou à celle du barreau. Pectus est quod diser^ to8 faeit : M. Fomari est éloquent et son éloquence vient du cœur; son style entraînant et limpide four-

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mt fréquemment Texemple à côté da précepte, et, grftce à la publication de ee liTre classique, Tltalie a enfin quelque chose à opposer à ces admirables écrits pédagogiques, lesquels forment chez [nous toute une branche de littérature qu'illustrait dès le diai-huitième siècle le nom vénéré de Rollin.

Mais plus encore que celte science qui doit tant à M. Fomari» nous avons vu progresser la philologie qu'ont élevée si haut dans ces dernières années MM. Ascoli, De Gubematis, Flechia, Bona, Fumi, etc., et que nous étudierons ici par un de ses aspects les plus humbles, en laissant de côté les théories transcendantes, en concentrant toute notre attention sur quelques ouvrages exclusivement relatifs à la langue italienne, parmi lesquels nous citerons avec le Démocritus rtVfenf, spirituel pamphlet de M. Fanfani,lelivre que le père Giambattista Giuliani publiait récemment sous ce titre : Moraliià e poesia del vivente linguaggio Toteano. Sous la forme d'impressions de voyage, le savant auteur a relié entre elles de nombreuses observations linguistiques, recueillies par lui dans ses conrersations avec les paysans des diverses provinces de la Toscane et dont se sont trop préoccupés les hommes de talent qui, dans la fameuse question de la PrqpostaManumU ont cru devoir se ranger à Topinion du grand écrivain dont l'Italie pleure la perte récente. Nous avons déjà signalé, daçs lun des deux chapitres qui lui sont consacrés, la prédilection malheureuse de l'auteur dés Promessi sposi pour la « langue toscane, » et le tort quMl s'est fait i lui-même en remaniant le style de son immortel roman. Après ràccomplissement de l'unité italienne, ce rêve de sa jeunesse^ il était naturel que la question du langage

Tint hanter avec plus de force cette imagination toujours si active, et, proposant une solution qu'on peut qualifier de radicale, il déclarait hardiment qu'il n'y avait de salut que dans Tabsorption de la langue italienne, non pas seulement dans le toscan, mais dans le florentin. Engagée sous de.tels auspices, la discussion, en dépit de la gravité des circonstances politiques, ne tarda pas àdevenir fort vive, particulièrement dsins les années 1869 et 4870, et en outre de son illustre gendre M. Giorgini, Manzoni trouva d'éminents auxiliaires dans MM. Fornari, Pasquini, Giuliani et Buscaini, tandis que la thèse contraire fut vigoureusement soutenue par MM. Scarabelli, Nerucci, Livaditi ainsi que par une foule d'autres philologues distingués en faveur desquels l'opinion semble décidément se prononcer. Si séduisante qu'elle paraisse^ la 'Proposta Manzoni n'est pus autre chose, en effet, qu'une impraticable utopie fondée sur ce paradoxe que l'italien n'étant universellement parlé qu'en Toscane, il reste partout ailleurs à l'état de langue morte et ne saurait, par conséquent, servir d'organe à la pensée mobile d'un grand peuple régénéré. Les partisans trop zélés de l'idiome florentin oublient que celle langue italienne qu'ils disent « morte b est parlée sur tous les rivages de la Méditerranée, dans des villes de cent mille âmes, telles qu'Alexandrie (d'Egypte), et qu'elle y suffit à toutes les relations humaines. Ainsi que le dit fort bien M. Livaditi, la question de la langue en Italie est tout simplement une question d'instruction publique; les dialectes de l'Italie disparaîtront tour à tour comme ceux de la France, et les bons esprits d'outre-monts devraient songer non pas à substituer à leur langue nationale l'idiome

d'une province, mais bien à purifier le volgare illustre par rélimination graduelle de termes étrangers qni ne sont guère moins en honneur à Florence qu'à Tarin et à Naples; et il n'est peut-être pas inutile de noter ici que le travail de restauration, auquel nous assistons depuis soixante ans, eût misérablement avorté à défaut de Timpulsion éclairée qu'il a reçue, dès le principe, des illustres philologues de la Lombardie. Nous n'en dirons pas davantage sar ce sujet qu'il a bien fallu traiter en passant, et nous allons terminer ce chapitre par quelques indications sur les meilleurs travaux d'esthétique qui ont été publiés en Italie depuis 4859.

Assez mal définie et délimitée jusqu'à ce jour, l'esthétique, appelée aussi « science du beau, » semblait devoir être plus parlieuliërement florissante dans la patrie de Michel-Ange et de Raphaël, laquelle pourtant, en cette matière, n'a encore rien produit de comparable aux écrits d'Hegel> de Quatremëre do Qnincy, de MM. Cousin, Lévêque et Taine. On cite, il est vrai, avec éloge les grands traités de Lanzi et de Cicognara, quelques belles pages de Giordani sur les peintres et les statuaires de son temps, les deux petits traités de Gioberti sur le Bon et fe Beau et la Storia délie belle arti in Italia de M. Ranalli ; mais tout cela ne forme qu'un ensemble bien insuffisant et que n'ont point sensiblement amélioré des travaux plus récents, car nous ne saurions confondre l'esthétique avec l'archéologie que nos voisins ont cultivée avec un succès infiniment plus complet. C'est sur la limite de ces deux sciences qu'il faut placer le grand ouvrage du père Garrucci :5/orw delFarte cristiana nei primi otto , secoli délia ehiesa. «Il n'y a pire sourd, on l'a dit, que

celui qui ne vent pas entendre; » la même réflexion peat s^adresser aux aveugles, et le docte jésuite, qui n*esl d'ailleurs qu'un critique médiocre, est resté ici au-dessous de lui-même, gêné qu*il était par les prescriptions de ses supérieurs ou par les limites trop étroites qu'ils'était volontairement imposées; aussi ne recueillet-ou dans son curieux volume que des faits à peine effleurés par une discussion superficielle.

Si, laissant de côté ce livre monumental, nous passons aux ouvrages qui se trouvent dans les mains de tout le monde, nous en citerons quatre également estimables dus à MM. Selvatico, Gecchi et Gaccianiga. Les Scritti ctarte du premier forment un livre inté* ressaut et judicieux où le précepte alterne perpétuellement avec 1& critique et où l'auteur pratique ayéô succès Fart peu répandu d'instruire sans ennuyer. L'ouvrage de M. Gecchi esta la fois bien écrit et bien raisonné et constitue une bonne réfutation de VArt chrétien de M. Rio, qui a semé tant de beautés dans un tableau défectueux et mal encadré. Quant aux volumes illustrés de M. Gaccianiga, ce sont deux traités de haute morale ; l'auteur y fait preuve d*un vif sentiment artistique doublé d'un enthousiasme plus vif encore pour les beautés de la nature, lequel éclate surtout dans la Vita campestre^ où, promenant son lecteur de villa en villa» il lui inculque entre deux excursions une série de vertus qui font encore défaut à la plupart des Italiens, et qui, toutes, découleront de l'acquisition d'un goût qu'il sait rendre contagieux : le goût de la campagne.

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