CHAPITRE XVII
Da rpuum.— Hasiiiio d*lxeglio : Za Uga lùmbardam — Gaerrasd : Il Inuo iMlfiKiro. — Gittsepp« Tigri : Il Jfontefit'no; — Selvaggia de* Ver^ giolui. — Gherardi del Testa : Ricem « poura; — te Farina dtl diO' «Qlo ; — rOrfuno eono, — Ctecianiga : H iVofcrtlIO; — Il dolcê far nknU. — Benezio : Gli angdi dêUa Urra. — Pietro SeWitieo : L'Àrtê «tRa Hta degli arUiU.
De tons les genres littéraires, celai du roman était sans contredit le plus intéressé à la chute de ces barrières artificielles qui s'élevaient naguère entre les diverses provinces de la Péninsule, et nous verrons bientôt en effet que, gr&ce à rétablissement du nou* veau régime, les conteurs italiens se sont multipliés, et qu'ils sont déjà en mesure de lutter avec moins de désavantage contre le flot montant de l'invasion française. Mais avant de passer à la génération nouvelle, nous devons nous occuper des vétérans, et en particulier de Massimo d'Âzeglio qui, en outre de ses admirables Ricordiy nous a laissé huit longs chapitres d'un roman intitulé : La Lega lombarda. Dans tous les ouvrages de ce grand citoyen, on voit percer une intention patriotique , et nous avons déjà dit quelle heureuse influence exercèrent sur Topinion publique ses deux précédents récits où l'idée de patrie semble constamment dominer les préjugés étroits de partis et de sectes. La Lega lombarda eût été sans doute la plus belle œuvre du généreux romancier, mais après
4859 il ne tarda pas à prendre en pitié Tusage des petits moyens qui lui avaient si bien réussi sons Tancien régime; il se dit qu'il était indigne de lui de combattre à coups d'épingle Tennemi qu'il pouvait frapper de son épée, et c'est à cette chevaleresque détermination que nous devons la publication des Mémoires qui offrent certainementun intérêt supérieur à celui qu'on eût pu trouver dans la Lega lombarda, A en juger pourtant par l'important fragment qui nous en reste, ce roman eti constitué une fort belle étude sur ce fameux douzième siècle italien dont aucun écrivain illustre n*a encore entrepris de nous écrire Thistoire; ses premiers chapitres ont un air de parenté des plus accusés avec le début d'Ivanhoé^ et de même que Walter Scott nous montre aux prises deux nationalités juxtaposées, Massimo d' Azeglio nous dépeint avec une véritable puissance les dernières rébellions de cette vieille race latine qui, sous les haillons de l'esclave, conserve encore le sentiment de ses hautes destinées. Le bouillant héritier des Vopiseus, auquel ses maîtres ont imposé le nom tudesque de Lanfranc, apparaît dès les premières pages comme un des héros futurs de cette guerre immortelle entreprise contre l'étranger sous les auspices de la religion, et le patricien Azzone , le moine Brissiano, le templier Lantelmo, Aldina de' Grivelli sont autour de lui les représentants d'un ordre de choses importé par les Barbares, mais qui , 'grftce à la résistance du vieil élément indigène, ne pourra prévaloir généralement, et trois siècles plus tôt qu'ailleurs devra se modifier profondément sous l'impulsion invincible de la démocratie. Cent pages environ sont consacrées à l'exposition de ce récit qui promettait
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d'être si instructif, et les chapitres VII et VIII contiennent nn remarquable tableau de la situation de ritalie au douzième siècle, au moment où elle va opposer une barrière infranchissable à la nouvelle invasion germanique et jeter les fondements d'une grandeur qui sera bientôt sourdement minée par l'esprit de discorde. Il est impossible de deviner ce qu'un pareil ouvrage eût pu devenir entre les habiles mains de Massimo d'Azeglio, mais ce qu'il en avait écrit mérite d'être lu, et les défauts qu'on y peut signaler proviennent eux-mêmes de Tabus d'une qualité. Le romancier semble, en effet, se transformer parfois en érudit, et certaines pages de son récit pourraient servir d'appendice aux savants recueils de Muratori; mais son style est toujours élégant et net, ses portraits sont vigoureusement esquissés, et Ton peut dire qu'en se refusant à Tachèvement d'un tel travail il a nui à sa propre gloire et privé sa patrie d'un ouvrage qui eût été aussi recommandablc par là forme que par le fond.
A côté de Massimo d'Azeglio , ce champion des idées modérées en politique et en littérature, nous placerons ici son célèbre antagoniste» le romanciertribun Guerrazzi qui, dans le parterre que cultive sa rude main, a fait éclore quelques belles fleurs étouffées malheureusement sous beaucoup de fumier. Je ne m'arrêterai donc pas à critiquer le triste livre intitulé : YAssedio di Roma^ qui, dans la pensée de l'auteur, devait être le pendant de YAssedio di Firenze, et où il entasse d'ignobles et grotesques injures contre le comte de Cavour; je me contenterai d'indiquer au passage les romans-biographies sur Doria , Ferrucci et Paoli , ou le bon se balance équitablement
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avec le maavais , mais je consacrerai quelques instants à Fexamen d'un livre sans prétentions et qni, fort imparfait à divers égards , n'en est pas moins, peat-être , Vceuvre la pins recommandable qui soit sortie de Tofficine du farouche démagogue. En lisant ces pages, nous oublions le maniaque insensé maudit de tous les bons Italiens, nous retrouvons avec plaisir le < bourru bienfaisant, » dont les amis de M. Guerrazzi aiment à nous entretenir, et nous déplorons plus que jamais qu'un accès de fièvre chaude ait si habituellement conduit loin du droit chemin un écrivain qui n'était pas dépourvu de talent et qui eût pu se créer une renommée durable. Il ne faudrait pourtant pas s'imaginer que dans ce livre au titre singulier : Jl Btico nel muro (le trou dans le mur), M. Guerrazzi se soit mis en frais sous le rapport de l'invention ; le sujet est d'une simplicité que l'on pourrait qualifier d'excessive , et je puis l'exposer en deux mots. L'oncle Orazio Çii&ez Guerrazzi) est un vieil original , un caractère bizarre « emporté , mais susceptible de soudains et aimables retours et d'affections vivaces concentrées tout entières sur la tête de son neveu Marcel. Ce jeune homme , doué d'un bon naturel mais passablement étourdi^ met fréquemment à ^épreuve l'indulgence de son père adoptif, et c'est à la plus audacieuse de ces nombreuses escapades que l'auteur emprunte le titre de son roman. Marcel s'avise, en effet, de percer le mur de sa chambre afin de surveiller plus à l'aise l'intérieur de son voisin, vieux peintre à l'agonie pourvu d'une charmante femme, nommée Isabelle; une intrigue se^ noue dans les conditions les plus honorables, hâtonsnous de le dire, et elle se termine, après la mort du
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peintre , par un mariage auquel Fonde Orazio donnera les mains à la suite de mille amusantes péripéties. Il n'y a évidemment rien de bien neuf ni de fort ingénieux dans cette conception ; mais le mérite de Touvrage consiste surtout dans les détails et dans la peinture des caractères , et nous devons avouer que, sur ce dernier point notanunent, H. Guerrazzi a révélé des qualités dont on le supposait totalement dépourvu. C'est qu'ici, et dans te silence des passions politiques, l'auteur, après avoir déposé son verre grossissant , s'est complu à contempler le monde tel qu'il est , et ces premières relations avec la vérité vraie semblent lui avoir inspiré je ne sais quelle bonne humeur commun! cative à laquelle le lecteur participe malgré lui. En plus d'un tableau, la nature humaine observée toujours par ses côtés souriants est prise sar le fait , et il n'est pas jusqu'au stjle qui, toujours un peu chatoyant, n'ait acquis lui-même une sorte de simplicité relative.
Ce charme sympathique, lequel n'apparaît que par exception dans les récits déclamatoires du conteur livournais, est, au contraire, la qualité distinctive d'un érudit éminent devenu romancier dans sa maturité, et qui a publié dans ces dix dernières années trois ouvrages des plus intéressants : Jl JUonianino^ — VoUmtario e soldato et Selvaggia de' Vergiolen. Les deux premiers récits, qui se complètent mutuellement, et qui datent Tun de 4860, l'autre de I87â, constituent de patriotiques monographies qui touchent parce qu'elles sont vraies et où, à des scènes familières remplies de verve, l'auteur entremêle d'héroïques épisodes des guerres de 1859 et 1866. Mais c'est en 1870 que M, Tigri livra à Timpression son
plus important racconto, monument élégant et solide consacré à la mémoire d'une illuslre pœtessa du moyen âge/ Selvaggîa de' Vergiolesi. Ce beau récit qui, à l'égal du Voyage dAnacharm^ est le fruit d'une longue patience alliée à une merveilleuse érudition, l'emporte à divers égards sur Tœuvre plus ample et plus imposante, d'ailleurs, du savant et modeste abbé Barthélémy; car on constate dans le livre toscan in- Uniment plus de souci de la couleur locale, et, en outre, on a la satisfaction de se trouver en présence non d'un Scythe imaginaire , mais de deux nobles et charmants personnages qui portent au front comme un reflet de la gloire de Dante, et dont une main pieuse a su enfin ranimer la pousssiëre. Ils nous apparaissent dans un doux crépuscule élyséen, et sans hésiter un seul instant nous nous écrions à leur vue , comme Pétrarque dans son Trionfo dAmare :
.... Ecco Selvaggia Ecco Cin da Pistoia....
Au moment où s'ouvre ce récit, le poète -jurisconsulte est déjà à l'apogée de la gloire bien qu'à peine âgé de trente ans ; la femme illustre qu'il honore d'un culte respectueux est encore dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté , et lorsque nous aurons achevé la lecture de cet excellent volume , nous saurons tout ce que l'histoire et les plus obscures chroniques nous ont laissé d'authentique sur Gino et Selvaggia. L'auteur les met en présence dès son agréable chapitre III qui a pour titre Fiori e armi, et où il décrit avec autant d'exactitude que de talent une de ces fêtes splendides du moyen âge où les flères municipalités de la Toscane aimaient à étaler leur opulence. Dans le
chapitre saiTant, plus curieux encore, s'il est possible, Fauteur nous introduit dans la somptueuse demeure des Vergiolesi , et nous asisistons à ce qu'il faut bien appeler une soirée, mais une soirée fort différente des cohues de notre temps, et où, avant Theure de la danse, s'échangent de spirituels ou doux propos entre des causeurs tels que Gino ou messer Lemmo, Selvaggia et l'aimable Laura de' Sinibaldi. Ces deux tableaux qui contrastent si harmonieusement ensemble et où, aux joies bruyantes de la multitude, succèdent les plaisii*s délicats que peut seule goûter la société la plus raffinée , ces deux tableaux produisent d'autant plus d'effet qu'à partir du chapitre suivant commence une série non interrompue de scènes sinistres qui aboutiront à la catastrophe finale, la mort de Selvaggia que le chagrin a lentement consumée au fond d'un sombre manoir des Apennins. Dans cette seconde partie du roman, le talent de M. Tigri se révèle à nous sous un jour tout nouveau , et , pour peindre l'horreur des guerres civiles ou Témouvant spectacle du champ de bataille, il semble emprunter tour à tour la plume de Dino Compagni et celle de Frois* sart. Tout ce récit du siège de Pistoie est un long tour de force sans cesse renouvelé et toujours réussi : les ressources multiples de l'attaque et de la défense, la nature et l'emploi des armes offensives et défen« sives si variées alors de modèles et d'aspects, les prétentions des diverses cités représentées au camp des assiégeants, le caractère des chefs, la stratégie des routiers catalans et italiens , tout cela est étudié avec une exactitude consciencieuse, une science profonde et d'autant plus admirable qu'elle se dissimule adroitement sous une forme aisée qui est le cachet des
œavres originales et des narrations émanées de témoins ocalaires.
A ces tableaux pleins d*animalion et d'entrain, à ces peintures héroïques de la seconde partie de Vou- Trage, succèdent dans les derniers chapitres des scènes d'un caractère différent, toutes plus ou moins empreintes de je ne sais quel charme attristé. Le récit de V Exode de Pistoie est un beau commentaire des vers de Dante sur les tourments de Texil, et dans les descriptions que M. Tigri nous trace des âpres paysages de l'Apennin, on retrouve ce pinceau si colcMré à la fois et si sobre que maniait naguère avec tant d'art Tauteur du poëme des SHve. En véritable Athénien de Toscane, l'habile écrivain possède à un degré des plus éminents le sens et le tact littéraire, et s'il a péché en quelque chose, c'a été par son respect exagéré pour la tradition historique. En introduisant dans son roman des personnages réels, mais dont la biographie est pleine de lacunes, il devait, en effet, suppléer au silence obstiné des chroniqueurs. L'histoire et les poésies mêmes d e Gino et de Selvaggia attestent qu'ils se sont aimés; nous savons qu'ils ne furent jamais unis par le lien du mariage, et cette liaison purement platonique, cette passion qui se transforme peu à peu en une véritable torture, ne saurait être acceptée comme vraisemblable que dans une seule hypothèse , si d'infranchissables obstacles surgissaient entre les amants ; mais, dans le récit de H. Tigri, tout les rapproche et rien ne les sépare. L'amour de Gino n'est plus un mystère, tous les Yergiolesi sont prêts à sanctionner une alliance aussi convenable — qu'il est même urgent de conclure au point où en sont les choses — • et la retraite de
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Selvaggia au chftteaa de Sambacca, où sa présence est si embarrassante , ne saurait élre qne la conséquence d'une rupture définitive avec Gino. Une modificatioOy ou du moins une explication, nous paraît donc ici indispensable, car il y a qaelque chose d*il« logique et de révoltant dans le trépas de cette jeune femme qui meurt d'amour et de solitude,alorsqu'elle devrait figurer orgueilleuse et enviée au bras de son poète dans les fêtes pompeuses de Milan. Le petit travail supplémentaire que nous demandons à Fauteur ne présente heureusement aucune difficulté exceptionnelle, et nous comptons sur une satisfaction d'autant plus prochaine que Tempressement du public autour de Selvaggia semble devoir faciliter singulièrement la réimpression de cet excellent livre.
En passant de Téruditionà la fantaisie, en quittant M. Tigri pour M. Gberardi del Testa, nous ne sortirons pas pour cela de la délicieuse contrée où naquit Selvaggia, et c'est un autre citoyen de Pistoia qui, dans son joli roman: A/cea e pavera^ va nous retracer avec beaucoup de simplicité et de naturel le tableau des mœurs de la Toscane à la fin du régime qui vient de disparaître. U s'agit dans cette bistoire — où le fond a moins d'importance que la broderie — d'un jeune échappé de Tuniversité de Pise, lequel tiraillé, comme Hercule adolescent, entre le vice et la vertu, abandonne, en trahissant Sofia, la voie du bonheur austère et des honnêtes joies conquises par un travail de chaque jour, pour s'élancer dans une voie plus séduisante et plus dangereuse sur les pas de la coquette Mariannina , dont il convoite les millions. Cœur faible et tête légère , Gustave n'a pu résister aux insinuations de l'entremetteur Placido, intrigant
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spirituel, type composite qui reproduit à la fois trois types fort connus : Sancho, Sganarelle et Scapin ; personnage amusant qui s'acquittera de la parte buffa dans ce drame semi^serio, où Tartuffe se nomme don Oiovanni, et où don Juan apparaît tour à tour sous les masques de Tescroc Tnbinski et du jockey Scotckam . Habilement guidé par Placido,;Gustave arrivera à ses fins, mais pour jouer le rôle désolant du mari jaloux et désarmé, comme l'est toujours un mari 0 entretenu, » et il verra Sofia, son premier amour, unie à un homme digne d'une pareille femme et qui fera d'elle une grande artiste qu'attendent la fortune et la gloire. Tout finit pourtant par s'arranger. Mariannina, à demi ruinée, fera de sérieuses réflexions ; pure encore, en dépit des apparences, elle renoncera à ses compromel tantes relations pour revenir à Gustave qu'une dure expérience a complètement transformé; et, après nous avoir débarrassé de Tubinski, arrôlé pour vol, et de don Giovanni, sur qui la main de Dieu s'est enfin appesantie , l'auteur groupe ses autres personnages dans un tableau final qui nous rappelle le joli épilogue de Gil-Blas: l'installation au château de Lirias. Il y a, en effet, une réelle parenté d'esprit entre Lesage et M. Gherardi del Testa, et lorsqu'en feuilletant Itieca e povera on a la bonne fortune de tomber sur certains épisodes, tels que la promenade nocturne de Placido, — la course à Pistoia, — la foire de Poggibonsi, il semble qu'on lise les fragments d'un grand écrivain qui aurait exploité l'Italie aussi heureusement que l'auteur de Gil-Blas et du Diable boiteux a exploité l'Espagne.
En outre de cet agréable volume écrit dans les dernières années de l'ancien régime, l'auteur du Vero
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blasone et de Moglie e Buoi a composé une série de noavelles qui sont platôt de jolies esquisses que des tableaux achevés^ et qu'il a groupées sous un titre collectif : la Farina del Diavoh; — puis un roman en deux volumes : VOrfano corso, imprimé à Milan en 1869. La scène se passe en France vers la fin de FEmpire et le commencement de la Restauration, et l'auteur entremêle avec beaucoup d^adresse Thisloire de son a Orphelin, i qui veut venger ses parents assassinés par un certain comte Lancry, avec celle de ce même comte, qui est un des agents principaux de la faction royaliste. Ce noir personnage finira par être pris dans ses propres pièges : il mourra poignardé, et Thonnête homme auquel il laissera ses biens choisira pour héritier le malheureux orphelin corse qui sera ainsi vengé, sinon dédommagé, par la Providence bien plus efficacement qu'il n'eût pu le faire lui-même. Lorsqu'on parle d'un livre de M. Gherardi del Testa, il est presque inutile de spécifier qu'il est élégamment écrit, et nous ajouterons que VOrfano est extrêmement intéressant et semé de jolies scènes où déborde la verve intarissable du grand auteur comique. Mais nous ferons aussi la part du blâme, car l'absence de couleur locale et la fausseté historique de certains détails ont quelque chose de choquant pour un lecteur français. 11 est par trop évident, par exemple, que les prêtres mis en scène dans ce roman n'ont absolument rien de commun avec les honnêtes curés qui travaillent sous nos yeux au salut de leurs paroissiens : ce sont lu des jésuites italiens de la pire espèce ; et quant à cette immense conspiration royaliste dont, ils auraient été Tàme, il serait difficile de rien imaginer de plus chimérique. Sous Napoléon I*',
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il n'y avait point de c légitimistes, » le mot — sinon la chose — ayant été inventé sous la Restauration par le prince de Talleyrand ; et ces mêmes royalistes, qui avaient conspiré sous lé Consulat, se pressèrent en foule dans les antichambres de Napoléon I" dès que sa puissance parut tant soit peu consolidée. La partie opposante resta jusqu'à la fin dii règne complètement inerte, et, s'il en faut croire les survivants de cette fameuse époque , il se faisait un si grand silence i l^endroit des Bourbons exilés que beaucoup de gens, dans la classe dite « éclairée, » s'imaginaient que la rac^ capétienne s'était éteinte tout entière dans la personne de Louis XVL Lorsqu'il arrive à la Restauration, l'auteur décrit avec feu les excès d'une réaction aristocratique, dont il emprunte les traits principaux à l'histoire contemporaine de l'Italie, et il oublie que , sauf des tentatives maladroites restées presque toutes sans résultat, aucun fait de nature à soulever l'opinion publique ne se produisit chez nous durant les dix mois qui précédèrent le retour de Napoléon. Mais ces atteintes plus ou moins graves à la vérité historique d'outre-monts constituent peut-être un mérite de plus aux yeux des lecteurs de M. Gherardi del Testa, lesquels dans ce livre retrouvent levrs propres souvenirs, et, sous un déguisement étranger, bien des personnages justement flétris dans leur propre pays. Si donc nous avons cru devoir protester ici contre ces inadvertances, c'est uniquement pour qu'à l'avenir l'illustre auteur se conforme aux enseignements qu'il a donnés à ses concitoyens alors quMl écrivait : Moglie e buùi de' paesi tuoi^ et pas plus que lioùs il ne saurait oublier que c'est en partie à l'application de ces principes ssdùtaires qu'il a dû
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dans une autre carrière ses triomphes les plus éclatants.
Si M. Gherardi del Testa ne connaît la France qu'imparfaitement, ce n'est pas précisément sa faute, car il a fait, sous le règne du grand*duc Léopold, tout ce qu'il fallait pour s'attirer le courroux d'un gouvernement dévoué à l'Autriche; et si, comme M. Caccianiga, il eût été exilé deux ou trois ans sur les rives de la Seine, il nous eût donné aussi bien que lui un joli roman français, écrit peut-être d'un style international, mais où les mœurs et les travers de nos compatriotes eussent été reproduits avec une fidélité photographique. Tels sont les mérites et tels aussi les défauts du livre intitulé : // ProscrittOy composé à Paris sous le règne de Napoléon III, et qui à commencé la réputation d'un homme qui a conquis depuis des titres plus sérieux encore à la considération publique. Ernest, le héros de H. Caccianiga, appartient à cette génération d'étudiants qui achevaient leur cours de droit à Padoue on à Pavie vers 1846 ; c'est un de ces jeunes patriciens milanais qni, en attendant l'appel de la patrie, menaient alors une existence opulente et oisive et surent se transformer en soldats intrépides dans les grandes jour-^ nées de mars i848. Un peu plus de la moitié de l'on* vrage est consacré à la peinture des mœurs milanaises «— qui diffèrent à peine de celles de Paris, — ou au récit animé de l'insurrection victorieuse de la Lombardo-Yénétie. Blessé sur le champ de bataille et proscrit après le retour des Autrichiens, Erneal se réfugie à Paris, où il oublie au sein des plaisirs les catastrophes sous le poids desquelles il s'était trouvé d'abord comme anéanti, et M. Caccianiga étndie en
observatear des plus pénétrants cette société française avide de folles joies et de jouissances matérielles, qui applaudissait au coup d^Ëtat et savourait h\chement les délices de ce calme profond acheté an prix de la liberté. Un instant entraîné dans le tourbillon da monde parisien, Ernest sera bientôt rappelé par de sévères avertissements de la Providence à une existence plus digne de lui. Il perd successivement son père et sa douce fiancée Virginia; il est de plus à peu près ruiné. Aussi s'armera-t-il d'une courageuse résolution et, reconquérant Taisance par le travail, il saura honorer à Tétranger son nom d'Italien. L'intrigue est assez simple, on le voit, mais les incidents sont heureusement choisis, et l'auteur excelle dans les portraits : Victorine, l'aimable soubrette; le vieux Gennaro, son père; la Parisienne Léontine, le peintre Ricciardo, composent avec Ernest et son ami Giovanni un ensemble des plus intéressants, et si cette histoire était aussi correctement écrite qu'elle est agréablement contée, elle assignerait à l'auteur un rang bien plus élevé parmi les romanciers italiens.
Ce n'est du reste qu'à de longs intervalles que M. Gaccianiga, cet actif et intelligent agronome, reprend sa plume de conteur, et c'est de 4869 seulement que date son second récit intitulé : i7 Dolce far nteme, peinture ingénieuse de la vie vénitienne au temps de la décadence et qui nous montre la ville des doges à la veille même de son asservissement. L'auteur, poursuivant ici comme toujours un but moral, s'est plu à mettre en parallèle l'Italie du far niente et l'Italie nouvelle, et il a personnifié Tune dans le peintre Yaldrigo, l'autre dans l'illustre Canova. Aussi bien doué dans sa spécialité que son ami
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le sculpteur pouyait l'être dans la sienne, Valdrigo est an de ces artistes pour qui rt\eure du travail ne sonna jamais, ou qui, s'épuisant en stériles aspirations, meurent sans ayoir donné la véritable mesure de lear mérite, tandis que leurs émules d'autrefois arrivent par de patients efforts à la richesse, à la considération et à la gloire. Mais M. Gaccianiga tire habilement parti des vices de son héros pour nous introduire à sa suite au sein de la vieille société vénitienne, et l'excellent tableau qu'il nous en trace, et qui occupe la plus grande partie de son joli roman, assurera à Tœuvre tout entière un solide et durable succès.
Le Dolce farniente^ de M. Gaccianiga, nous transporte dans un monde aux apparences fantastiques et qui tient du rêve comme la vie vénitienne elle-même ; mais nous allons reprendre terre en renouant connaissance avec M. Bersezio, l'auteur sympathique des Nouvelles piénwntaise$. Bien qu'il ait travaillé surtout pour le théâtre durant les quinze années du nouveau régime, le spirituel écrivain a écrit pourtant un certain nombre de romans composés un peu à la hâte et parmi lesquels je distinguerai toutefois le volume intitulé : gli Angeli délia terra, récit fort émouvant d'un bout à l'autre. Je ne sais si beaucoup de mes lecteurs ont entendu parler d'un vieux drame en prose qui a pour titre, la Femme à deux maris, et qui, sous le consulat, a fait sangloter nos grand'mères; M. Bersezio, qui ne Ta certainement pas lu, a imaginé une donnée à peu près pareille et il en a tiré des effets non moins pathétiques. Il s'agit des malheurs de mademoiselle Rina M andozzi qui, livrée malgré elle à un ignoble débauché, voit bientôt son mari se transformer en
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escroc; elle paye les dettes de ce misérable qui, abandonnant sa femme fi son fils, s'embarqae ponr FAmérique d'où il fait répandre le brait de sa mort. Rina^ devenue libre, ne tarde pas à rencontrer an homme digne d'elle et ils sont sor le point de s'unir, lorsque dans une représentation publique le premier mari reparaît sous les traits d'un affreux saltimbanqae; raventnrier, devenu assassin et condamné à mort au Mexique, a trouvé le moyen de fuir et il va réclamer la femme qui lui appartient encore légalement. Mais, comme dans la Femme à deux maris, le monstre sera exécuté au moment opportun grâce à une suite d'incidents passablement vraisemblables, et la panvre Rina pourra enfin aborder au port après d'épouvantables orages. L'auteur, dans ce récit, oppose sans cesse avec un rare talent les charmes de la vie de famille aux déboires de la vie de hasard, et la pré* sence du petit Guido, véritable Angelo délia terra^ ajoute quelque chose de plus poignant aux angoisses de Rina alors qu'elle se dit que son fils doit porter le nom d'un scélérat. La plupart des caractères sont vigoureusement tracés, et ce roman serait tout à fait remarquable si Ton ne rencontrait pas çà et là plus d'un détail qui n'est ni complètement admissible, ni strictement conforme aux préceptes de l'art. Tels qu'ils sont néanmoins, gli Angeli délia terra font honneur à M. Bersezio, et ils figureront convenablement dans la collection volumineuse de.ses œuvres choisies.
Plus âgé que les précédents écrivains et débutant tardivement dans nne carrière qu'il eût sans doute glorieusement parcourue, le marquis Selvatico, depuis longtemps connu en Italie par d'excellents tra-
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vaux d'esthétique, a entrepris récemment de doter son pays d'un nouvean genre littéraire, le roman artistique déjà importé chez nous, et ncm sans saceès, par le regrettable M. Scudo; et de même que le CkevaUer Sorti nous donnait, en Tencadrant dans une intrigue suffisamment intéressante, l'histoire de la musique italienne du dix-huitième siècle, nous trouvons dans les Raceonti du patricien de Padoue le tableau en raccourci des progrès accomplis dans les arts du dessin depuis la mort de Gimabue jusqu'à l'apparition des trois Garrache. Consacré à Giotto, le premier récit n'est pas celui qui me plaît darantage. L'exposition du sujet est un peu pénible : on voit trop que le narrateur a tenu à utiliser les moindres anecdotes transmises par la tradition ; mais il y a aussi de fort belles scènes, celles entre autres de l'émeute de Padoue et de Tentrevue de Dante et de Giotto, et nous ne pouvons qu'admirer la légèreté, la souplesse et parfois la magnificence du style de l'auteur lorsqu'il décrit les monuments de sa ville natale et, par exemple, la charmante chapelle deir Arena. Hais, tandis que dans l'étude sur Giotto, ce sont surtout les digressions et les hors-d'œuvre qui forment la partie brillante. Fauteur a su dans plusieurs de ses autres nouvelles fondre assez habilement ensemble les préceptes arides, les descriptions pompeuses et les nobles peintures morales pour que les plus profanes lecteurs puissent le suivre sans efforts et s'instruire sans fatigue. Cette observation s'applique particulièrement aux récits vénitiens, et parmi ces derniers à celui qui est intitulé : Giovanni Bellini ed Alberto Durer, et où le double talent du narrateur semble atteindre à son point culminant. Dans les Nacconti
suivants, il ne réussit pas toujours, en revanche, à se maintenir à la même hauteur ; en outre de quelques détails invraisemblables, il y a de la sécheresse dans l'histoire qu'il intitule : Sammicheli e Vcisari. Son épisode de la vie de Van Dick laisse aussi bien à désirer à quelques égards, mais sa biographie de Veronica Franco, Tamie du Tintoret, est une excellente étude sur la courtisane vénitienne, la seule qui au temps de la Renaissance ait su relever sa condition au point de balancer la renommée des immortelles courtisanes de la Grèce antique ; ^ et le récit purement imaginaire qui termine le volume : Emestina la iisegnatrice^ est fort bien agencé, et montre qu'abstraction faite de sa vaste érudition, il y a dans M. Pietro Selvatico Tétoffe d'un romancier des plus agréables. Son style, qui n'est peut-être pas de nature à satisfaire un Toscan rigoriste, est vif et entrai^ nant, et ces cinq cents pages émaillées çà et là de ces spirituelles saillies, familières aux Italiens du nord, constituent un ensemble fort satisfaisant, une œuvre d'autant plus durable qu'elle est moins exposée, grâce à la nature du sujet, à subir les caprices de la mode, et nous ne saurions trop encourager Testimable écrivain à prendre confiance en ses propres forces et à poursuivre courageusement la tâche qu'il a entreprise dans le double intérêt de l'art et de la littérature.