CHAPITRE IV
(Suite du même sujet). Chants politiques de M H. Filippo Baraltanf; — Luigi Mercantini ; — Napoleone Giotti et De Harchi. — De la poésie humanitaire et philosophique : — U. Luigi Yenturi et son poème DeW Uomo, — H. Rapisardi et la Palingenesia; — le Bicordanse. — Poésies diverses de HM. Salvatore Caput; — Canini; — Domenieo Gnoli (Dario Gaddi). — Petits recueils de MH. Bosio, Nerucd et De Gnberaatis*
Nous avons analysé déjà les œuvres de vingt poctes, et nous sommes loin d'avoir épuisé cette liste qui s'allonge sans cesse sous notre plume; car, avant d'arriver à parler des aimables muses (poétesse) qui se sont illustrées depuis quinze ans, nous avons à nommer encore une douzaine d'hommes inspirés, en tête desquels figure, à raison de son âge, quoique peu avancé, M. Filippo Barattani, d'Ancône. Cet écrivain laborieux doit être rangé parmi les poètes politiques, et nous citerons en première ligne, vu sa réelle importance, sa cantica en neuf chants, intitulée // Vxaggio dello spirito^ où, à défaut d'une conception originale, se montrent du moins de nombreux indices de talent. M. Barattani a évidemment beaucoup étudié la Divina cammedia^ et l'on retrouve çà et là, dans de vigoureuses terzine^ comme un reflet dantesque; mais il s'est aussi trop pénétré de la lecture des poèmes de Monti, et le Viaggio^ qui rappelle la Bassvilliana et la Mascheroniana^ est aussi une histoire en vers et une histoire sans conclusion. Du moment, en effet, que l'auteur s'attachait à nous
peindre le tableau de la <i réaction » dans les États romains après Novare^ et qu'il prenait pour point de départ l'assassinat juridique du prêtre Ugo Bassi, il pouvait, sans ajouter beaucoup à son travail, terminer ce long martyrologe par un chant de victoire en nous racontant la bataille de Castelfidardo et la délivrance d'Ancône. Telle qu'elle est, celte cantica^ trop uniformément lugubre et désolante, renferme pourtant de vraies beautés, et le poète trouve des accents de plus en plus poignants pour décrire cette longue suite de tormenti et de tormentati qui défilent devant nous, tandis qu'il paraphrase avec une sombre énergie les véhémentes imprécations de Dante contre le premier ricco pâtre. Il y a en outre plus d'une idée heureuse, celle, entre autres, de la réhabilitation de la France par la bouche d'Alfierl après Magenta et Solferino, ou de l'entretien du grand Astigiano avec son compatriote César Balbo, et nous croyons qu'il n'y aurait pas fort à faire pour transformer cette œuvre de circonstance en une composition définitive et durable.
Hais si ce Viaggio est digne d'éloges en dépit de nombreuses imperfections, le talent de Fauteur apparaît avec plus de relief encore dans son petit recueil lyrique. Les élégies intitulées Boboli et la Torre del Galh respirent une douce mélancolie à laquelle vient parfois se mêler le cri d'angoisse du citoyen indigné, et cette opposition entre les deux instincts qui se partagent l'âme du poëte se trahit d'une façon saisissante dans une troisième pièce écrite au bruit du canon d'Ancône, le 49 septembre 1860. La seconde partie de cette ode est émaillée par malheur de tirades déclamatoires du plus mauvais effet, et le
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poète, dans son enthousiasme, oublie trop le respect dû à un ennemi vaillant honorablement vaincu. On comprend sans peine, d'ailleurs, que M. Barattant n'ait pu s'exprimer avec tout le sang-froid' désirable sur le compte de ces croisés d'un nouveau genre, lesquels, au culte qu'ils professaient pour un des pins tristes débris de l'ancien régime, mêlaient le plus injuste mépris pour les populations italiennes; mais il reprend tous ses avantages lorsque, revenant sur le terrain du patriotisme pur, il célèbre les gloires d'autrefois, évoque les morts illustres de Gavinana el de Montemurlo, ou flétrit les inutiles cruautés des tyrans italiens de nos jours. Il y a de nobles inspira* tiens dans les deux pièces intitulées : Una Sera sulF Amo^ Un Salutoà Firenze; mais le plus beau de ces chants, c'est un admirable sonnet dont je ne citerai que le tercet final :
Quando del vergin mondo i lieli clivi La prima strage imporporo, sulF empio La condanna di Dio fa : — « tréma e vivi * ! »
C'est là une de ces « grandes pensées qui viennent du cœur, ^ et qu'on n'oublie pas. Il en est d'autres aussi belles qui brillent çà et là comme des perles dans le petit volume de M. Barattani, et nous espérons que cet écrivaini en butte depuis quelque temps à des critiques systématiques et malveillantes, saura déconcerter ces injustes attaques par de nouveaux efforts et de nouveaux succès.
Plus connu peut-être que M. Barattani, M. Luigi
1 . « Loraque le premier meurtre ensanglanta les verdoyants coteaux du monde naissant. Dieu pour toute vengeance laissa tomber cet anathème sur la tète de rimfiie : « Vis el tremble ! »
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Mercantini, qui vient de mourir à Païenne, avait cultive aussi, presque exclusivement, la poésie politique, et quelques-unes de ses publications, telle que la Spigolatrice di sapri et una Madré t^êtiesûma , ont obtenu une véritable popularité. On sait que le premier de ces chants avait été inspiré à Fauteur par la malheureuse expédition dePisacane, en 4857, et Ton a retenu ces deux vers énergiques :
Eran treceoto, eran gîovani e fortî
E sono morti !
La Madré veneziana fut écrite un peu plus tard, lorsqu'après la fâcheuse convention de Villafranca, la Vénétie se vit condamnée, seule parmi les provinces italiennes, à subir le joug autrichien. Cette situation poignante est pathétiquement décrite et résumée dans la belle exclamation qui termine la pièce :
La regiDa del mar ritorna al remo E per maggior dolor sola è lasciata '
A chacune des crises qu'eut à subir Tltalie, de 4859 à 1870, correspond quelque chant presque toujours remarquable de l'infortuné Mercantini qui est de l'aveu de tous un lyrique des plus émouvants. Il me semble pourtant que sa renommée est un peu surfaite, car s'il ne manque ni d'inspiration ni de feu, il pèr.he du côté du style; sa versification est parfois des plus négligées, et c'est là un défaut tellement capital, qu'un écrivain qui en est aussi notoirement entaché ne saurait prétendre au premier rang.
I. c La Booferiine des mers redevient eftclaTe et, comme une Ironie cruelle, retentissent autour d'elle des chants de délivrance. »
Si H. Mercantini a eu le tort de trop subordonner la forme au fond, nous blâmerons en sens inverse un poète florentin qui se cache sous le pseudonyme de Napoleone Giotti (Carlo Jouhaut]. Au point de vue du style, il ne mérite guère que des éloges; ses chants adressés à Niccolini, au poëte Âleardi, aux mânes de Manin; son élégie sur les tombes des Médicis à San Lorenzo, sa Baccante Stanca surtout, sont admirablement versifiés, mais tout ce beau langage est un peu vide, et M. Giotti, qui dispose d'un si merveilleux instrument, doit maintenant songer à offrir à ses compatriotes affamés' de réalités solides quelque chose de plus substantiel que de vaines et vagues harmonies.
Cette nécessité des temps, M. de Marchi a su s'y plier et ce bon versificateur, connu surtout par ses excellentes traductions des chants populaires de TÂUemagne, a réussi bientôt à prendre place parmi les vrais poètes, grâce à la publication de ses odes Alla Germania et AlC Italia. Ces deux compositions se complètent Tune par Tautre, elles ont un certain air de parenté qu'il est impossible de nier; mais dans la première, Tinspiration est moins spontanée, et l'on sent que Tauteur a dû, jusqu'à un certain point, se faire violence pour élre aussi magnanimement équitable envers les anciens oppresseurs de son pays. Il comprend lui-môme que le sentiment qu'il s'efforce de communiquer à ses compatriotes sera difficilement partagé par eux, et il s'écrie :
A noi stirpe di Bruto e di Camillo Tanta gloria non dolga. In ogni lempo Giganteggiar non lice ! Oh^a stolto vanto Di razza, itali vali,
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Più non s'ispiri lo sdegnoso canto!
Gorre ogni terra il suo destin; del monde
Contro l'eterna legge
Vano è il cozzar ; fatale
È deir odio la via, Tuniversale
Amor gupremo bene....
En analysant le Canto alf Italia^ nous n'aurons point à faire les mômes réserves. Dans cette ode, aux allures un peu solennelles, mais largement conçue, le poêle nous donne la contre-partie de ces canzoni fameuses où Pétrarque et Leopardi gémissaient sur la décadence irrémédiable du bel paese; plus heureux que ses devanciers» il chante, au lendemain de Toc^ cQj)atioQ de Rome, le couronnement de Tédifice unitaire et le réveil d'un peuple fier du présent et confiant dans Tayenir. Renouant la chaîne des temps, il invoqne d'abord les mânes de ses premiers et rudes ancêtres Samnites, Marses et Sabins:
Dalle cupe foreste, Dai tenebrosi antri apenDÎni or quale FrastuoDO mi percuote 7 Ë il Gero d'armi Tocco fraterno, i bellicosi carmi Son de' padri sanniti, Ne' segreti recinti Le sacre leghe a patteggiar raccolti.
Là Ira gli arcani riii, Oscbi veggo e Campani ; £ co' pugnaci Marsi e co' Sabini Baldanzose degF Itaii le schiere Stringer concordi il brando ^..
1. c Da fond des lombres forfits, des aolre« ténébreui de rApennin, quelle bruyante mmear a frappé mon oreille ! C'est le formidable écho des armes fraternelles qui s'entrechoquent, des hymnes beUiqueux des vieux Samnites réunis dans une mystérieuse
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Nous voyons successiTement défiler devant nous les prêtres vénérables de TËtrurie, les sages de la Grande- Grèce, puis arrivent à leur tour ces imposantes légions romaines» ces hommes qui conquirent le monde, et dont les fils succombèrent sous le poids d'un trop lourd héritage. L'ère de la décadence fat longue, et M. de Marchi nous en peint l'opprobre en termes pathétiques. Mais' il s'arrête peu sur ce sujet lugubre : nous voyons déjà briller dans les plaines lombardes les glaives de Legnano ; les citoyens des communes sont groupés sous Tétendard de Ponlida, et la péninsule va se couvrir de phares lumineux que la main pesante du despotisme parviendra, hélas ! à éteindre les uns après les autres. Mais la tyranme n'a point de lendemain ; lemonde devait renaître sous le souffle de la liberté, et, quatre-vingts ans après la chute du plus illustre des trônes, le poëte, s'adressant à la ville de Rome, pourra s'écrier enfin: *
Ecco i tuoi figli t spente L'invide gare, un sol vessillo omai Giuran fraternamenle I Oh ! corne lielo ognuno Di fior ricinge la régal tua chioma, Ë te salula, o Roma, Te, dell' itala terra Primo sospiro e vante, Spogliata alfin del tenebroso ammantol Straniere genti, udite. La calpesta, La derisa, la morta La gran donna de' popoli è risorta 1 Ma non temete, sull' ecceiso trono
enceinte. Je vois Ici entremêlés des Campanicns, des Mânes Intrépides et, de coDcerl avec les Sabins, les vaillantes cohortes ita* Itcnnes jurer sur leurs glaives un pacte solennel. 9
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Délia redenta è seritte :
Pace son io^ concordia^ amore io sono ^
C'est ainsi que s'achève cette ode remarquable où, en dépit de quelques notes fausses, de quelques tirades déclamatoires, on reconnaît presque toujours le tonde la Traie poésie et qui, par le succès légitime qu'elle a obtenu, encouragera sans doute-M. de Marchi à faire de nouveaux pas dans la carrière qu'il a déjà parcourue avec tant d'éclat.
A côté de ces poètes patriotiques, de ces bardes qui savent retrouver l'étincelle sacrée au fond du cœur des peuples endormis et qui les entraînent aux luttes héroïques, il faut placer les poètes penseurs qui préviennent la dissolution sociale en éclairant les citoyens sur leurs devoirs ou qui, en interrogeant les fastes des nations, réussissent à illuminer les voies de l'avenir, et cette noble tâche a été dignement remplie depuis dix ans par MM. Venturi et Rapisardi. Le premier dans ses Canti biblici qu'il a réunis sous un titre collectif : VUomo^ nous montre l'espèce humaine humiliée sous la loi de la mort et qui, guidée par la notion du devoir, s'élève graduellement à la hauteur de ses destinées ; il étudie la condition de l'homme sous ses divers aspects et divise son poëme en plusieurs chants intitulés : le Mariage y — la Société, — la Famille,
1 . « Void tes flU ! Us abjurent leurs antiques haines et jurent de n'avoir plus qu'un drapeau. Oh! comme ils s'empresseut de couronner de fleurs ton vénérable front de reine, ô Rome, toi qui fus notre première gloire, notre premier orgueil, toi qui rejettes tafin ton long Toile funèbre I Soyez attentives, nations étrangères. Celle dont vous foplies le cercneil en raillant son passé, la maltresse du monde est debout.. • elle vit I Mais rassurez-vous, car sur la base de son trône sublime sont inscrits ces mots consolants : • Je suis la concorde, je suis Tamonr ! »
la Tombe; puis, l'œuvre se termine par un hymne à Tespérance, protestation solennelle qui s'élève da milieu des sépulcres comme la grande voix de Timmortalité. C'est là une belle conception, un sujet vaste et un peu austère que M. Venturi a traité avec talent, comme l'atteste le succès de l'ouvrage qui, — chose rare encore en Italie, -— a eu deux éditions en un très-petit nombre d'années. C'est surtout des cordes graves de la lyre que l'auteur a su tirer parti, mais plusieurs de ses plus beaux passages ne sont guère que la glose des livres saints, et ses plus éclatants effets de style nous semblent généralement provenir d'une imitation trop littérale de la Divine comédie, La publication dé ce poëme n'en constitue pas moins un remarquable début, et nous pouvons beaucoup attendre de M. Venturi si, obéissant toujours à une aussi louable impulsion morale» il unit par acquérir à force de travail et de méditations cette « manière » originale à défaut de laquelle il ne serait rien de plus qu'un brillant disciple de Varano ou de Monti.
Si M. Venturi ne donne encore que des espérances» il n'en est pas de même dé M. Rapisardi,qui, dès ses premiers pas dans la carrière, a su conquérir une place éminente parmi les poêles du dix- neuvième siècle. Depuis Leopardi et M. Victor Hugo, nous n'avions pas eu à signaler un tel exemple de maturité précoce, et l'on n'admettrait qu'avec peine qu'une épopée monumentale telle que la Palingenesia pût être l'œuvre d'un homme de vingt ans si le plan de ce poème n'eût pas été en quelque sorte tracé d'avance, tandis que l'exubérante imagination de l'auteur était fortement contenue par le cadre inflexible de l'histoire. Ce sont, en effet, les fastes de l'univers en-
lier qui se déroulent danslaPa/m^^nesia. 31. Rapisardi accompagne le char du progrès dans toutes ses étapes, depuis les jours des ps^triarches jusqu^à l'occupation de Rome par les trou{ies de Victor-Emmanuel, et le premier chant s'ouvre sous les auspices de la foi et de la science :
Or corne vaghe verginelle scbîve Délia fugace lusinghiera argilla Blovon leggiere quelle sanle il volo, E di rose perenni e gelsomini E di speranze in&orano la via A chi ior serba inlemerato il core <.
Ce chant est, pour ainsi dire, rintroduction de rouYrage, et lorsqu'il se termine nous entrons dans le vif du sujet. Nous assistons au spectacle dégradant de la corruption romaine au temps des empereurs, et ce tableau tracé de main de maître aura pour contre-partie à la fin de l'ouvrage les pages admirables où, soulevant un coin du voile qui couvre l'avenir, M. Rapisardi nous dépeint les splendeurs de la Rome future. Le même talent se retrouve d'ailleurs dans la plupart des grands tableaux dont l'ensemble constitue ce drame humanitaire ; l'auteur décrit avec une maie vigueur les temps de Grégoire VU comme ceux de Calvin, et il parle aussi, avec la chaleur qu'inspire la gratitude, de ces grandes journées où, avant de succomber dans une lutte insensée, la France assurait
I . « Pareilles à deux séduisantes vierges heureuses de se dérober aux charmes périsfables et déeevanls de la terrestre argile, ces deux oobles divinités s*élancent légères vers les régions élei nelies, et eelui qui les honore d*un culte sincère voit, gr&ce à leurs soins, sa route semée de roses, de Jasmins et d'immortelles espérances! s
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ravenir de la race latine en rendant l'Italie à ellemême. M. Rapisardi n'est pas, en eflet, de cenx qui s'imaginent que Berlin est appelé à remplacer Paris, et qui croient au triomphe définitif de la force bnitale. D'un bout à Tautre, son œuvre est animée par le sentiment le plus élevé des droits de la consciencelia* maine ; l'expression, — presque toujours du moins — » est à la fois éloquente et précise, et nous aurons fait assez forte la part du blâme en mettant au compte de la jeunesse de Tauleur ces condamnations passionnées, ces jugements excessifs que lui inspirent les hommes et les choses d'un passé qui n'avait malheureusement rien de commun avec l'âge d'or. L'impression qui reste à celui qui a lu avec attention les dix chants de la Palingenesia^ c'est qu'un astre nouveau surgit à l'horizon, et cette conviction n'a fait que se fortifier en nous par la lecture du joli volume des -fftcordanze où, parmi quelques pièces plus faibles, gracieuses ébauches d'un brillant adolescent, figurent des chants d'une beauté austère dignes d'un talent déjà mûri, mais qui peut grandir encore si M. Rapisardi ne se laisse pas enivrer par les applaudissements que lui prodigue le public italien.
A la suite de ces six hommes en qui le poète est doublé d'un politique ou d'un philosophe, nous n'aurons plus à citer que des fantaisistes, plusieurs desquels n*ont figuré qu'un instant dans le chœur sacré du Pinde, et, quittant la douce région du rêve, se sont rejetés dans la lutte de la vie. C'est un de ces transfuges que nous devrons signaler dans la personne de M. Salvatore Gaput, qui a un double titre à notre attention comme homme de talent d'abord, et ensuite comme unique représentant poétique de la sauvage
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etpittoresqueSardaigne. Moins heureuse que laCorse, patrie de Viale et de Multedo, et que la Sicile qui de notre temps a donné le jour à tant de chantres harmonieux, cette fie semblait renier obstinément le culte des muses, et il faut rendre grâce à Télégant et spirituel écrivain qui a enfin rompu le Qharme. Sarde de la vieille roche ainsi que Tindique suffisamment la désinence latine de son nom, M« Gaput est un véîiiàble Athénien de Gagtiari, et ce qui me choque le plus dans son recueil, c'est de n'y pas trouver cette forte teinte indigène qui devrait être le caractère distinctif de toute œuvre conçue sur les plages solitaires de la vielle Ichnusa. En lisant ce volume somptueusement imprimé à Florence chez M. Barbera, je m'étais complètement mépris sur l'origine de Tauteur, et je dois avouer que celles de ses compositions qui me plaisent le plus sont précisément celles où il s'est le moins dépaysé. Parmi les chants lyriques, élégies ou Canzoni^ il en est peu d'ailleurs qui soient tout à fait médiocres et entre toutes celles, assez nombreuses, où Ton voit poindre un beau talent qui n'a pas été suffi:samment cultivé, j'indiquerai, avec les pièces inti lulées ilPensiero dèlfEsule, — Canto e Musica^ — a mia so^ relia Angelina^ le poëme lyrique de Varto qui forme le point culminant du recueil, la clef de voûte du monument. Dans cet ouvrage où Ton retrouve la manière, les défauts, et aussi çà et là les qualités splendidesde Byron et d'Alfred de Musset, l'auteur a voulu nous tracer le tableau d'une cour italienne du quinzième siècle, et celui de la vie d'un tyran durant vingt-quatre heures partagées entre le crime, la folie et le remords. Ce drame se divise en cinq actes : la Nuit, — la Chasse, — Midi^ — le Banquet^ — le Soir,
et dans cette saite de peintures si variées le poëte fait preuve d'un talent vigoureux quoique fort inégal. Les scènes du début et celles de la fin sont, en effet, les seules qu'on puisse approuver sans restriction, car elles contiennent une fort bonne anatomie morale du cœur d'un tyran « qui a tué le sommeil. » Dans les autres actes, — le troisième et le quatrième surtout, — le défaut de couleur locale se trahit fréquemment par des saillies, spirituelles sans doute, mais qui seraient certainement mieux accueillies et comprises dans un salon d aujourd'hui, à Milan, qu'elles ne l'eussent été à la cour des Visconti ou des Sforza, et l'on pourrait, en somme, reprocher à M. Caput de s'être trop religieusement conformé aux conseils d*un maître immortel, « il glisse trop, n'appuie pas assez, » et son poëme de Varto est moins une peinture achevée qu'un remarquable carton. Nous appliquerions volontiers au livre tout entier les mêmes éloges et les mêmes ré* serves : il y a là beaucoup de fleurs, il n'y a pas encore de fruits; nous admirons dans ce début les grâces indécises de l'aurore et du printemps, et nous attendons encore les produits et les teintes accusées de l'automne. Mais M. Caput est un de ces écrivains qu'on peut critiquer sans avoir l'air de les outrager, car il est de force à tenir les promesses de son adolescence, et s'il trompait volontairement nos conjectures, il faudrait reléguer ce brillant paresseux dans la Bolgia degli ignavi.
* Cette couleur locale, cette empreinte originale qui ne nous ont point paru suffisamment caractérisées chez M. Caput, se montrent à un degré supérieur dans le poëme oriental de M. Canini : Giorgio il monaco e Leila, La scène se passe sur les plages enchantées du
Bosphore, et les acteurs de ce drame pathétique et funèbre sont animés de cette vitalité puissante qui est le propre des nations jeunes et des nations barbares. Pareille à celle du Femand de la Favorite^ la passion du moine Georges éclate soudaine et indomptable à Taspect des beautés de Leila qu'il a aperçue sans yoile, grâce à un heureux hasard, et un sentiment correspondant se développe à Tinstant dans le sein de la jeune Turque. Rien n'est plus gracieux que la chanson où Leila célèbre l'objet de son premier amour, et lorsque les amants sont arrivés, un peu rapidement peutêtre, — à la satisfaction de leurs immenses désirs, l'auteur trouve des accents chaleureux pour décrire leurs joies délirantes et passagères. On sent, en effet, dès le début, que ces deux êtres si jeunes ei si beaux ne tarderont point à être les victimes d'un envieux destin, et nous ne sommes encore qu'au milieu du poëme lorsque l'infortunée Leila succombe sous la jalouse rage de Thorrible Âchmet. Toutes les pages qui suivent sont consacrées à la peinture du désespoir de Georges ou au récit de son suicide, et l'on pourrait reprocher à M. Canini de n'avoir pas mis eu parfait équilibre les scènes de joie et celles de douleur. Quant à la forme qui est si remarquable d'ordinaire, elle est altérée çà et là par l'insertion de termes turcs et, — par suite d'ane aspiration excessive à l'originalité, — Fauteur s'est aussi complu dans l'imitation de certains rhythmes orientaux moins agréables que bizarres. Mais, en somme, ce poème de Giorgio e Leila n'est point une œuvre vulgaire, et cette première publication nous donne grande envie de connaître d'autres chants inédits que M. Ganini, à ce qu'on nous assure, a composés à différentes époques.
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Si M. Ganini mérite d'être placé au premier rang parmi les poètes cosmopolites, c'est aa contraire en pleine tradition italienne, qae nous ramène le joli Tolume qu'un Romain des plus distingués, M. Domenico Gnoli, Tient de publier sons le pseudonyme de Dario Gaddi. Des trente pièces environ qui composent ce recueil, il n'en est pas une seule qui ne soit admirablement écrite, et l'on y retrouYts tour à tour la verve d'un satirique excellent comme dans le Banehetto del nu&vo anno 1865, et l'inspiration d'un poète patriote et penseur dans VOtto^ brata, -^ il Sepolcro di CedHa Metella et la Gran tio^ vella.
VOttobrata est la description de ces joyeuses fêtes d'octobre qui sont, dans la Rome moderne, l'équivalent des saturnales antiques. Dans la première partie du chant, l'auteur expose avec un prodigieux entrain toutes les péripéties de ces folles journées, puis tout à coup, et comme épuisé par ces bruyants plaisirs auxquels il est pourtant resté étranger, il va s'asseoir au pied d'un cyprès et se livre à d'émouvantes méditations sur la fragilité des choses humaines, qui, aa sein des ruines de Rome antique, se révèle sous un jour plus désolant encore.
Le sépulcre de Cecilia Metella sertïaussi de prétexte à d'austères considérations, et, en présence de ce magnifique débris d'un monde écroulé, l'auteur gémit sur l'inutile dévouement de tant de héros qui versèrent tout leur sang pour édifier la grandeur passagère de la république romaine. Mais bientôt une voix in* térieure vient ranimer sa foi ; il comprend que le progrès c'est la lutte, et l'impulsion de l'esprit moderne se trahit dans cette exclamation :
.. Ayanti, avanti 0 morituri^ sospingete il carro Fatale délia Yîta, il fatal carro...
La Gran novella n^est point celle dont 11 est qaes* tion dans un chœur fameux de Manzoni ; il s'agit cette fois de la résurrection définitive de Tltalie après Marsala, Castelfidardo et Sadoya. La péninsule est libre presque entière, Rome seule est esclave, et, dans la Cantiea de M. Gnoli, nous entendons un des enfants disgraciés de la grande Italie s*éerier, en pressant la main de l'un de ses frères affranchis :
Tu sei d'Italia, dl Roma sou io.
Che fa costume, favella, pensiero?
Stringi la mano d'un uomo straniero ^
Hais une pareille iniquité ne saurait subsister long* temps:
Ma tu fra poco, divine concento Udrai dell' itale trombe Io squillo, Yedrai fra poco commosea dal vento L'iride santa del patrie yessillo...
Va, va, t'affretta, e ricorda Taddio D'uno straniezo. Di Roma son io *.
Ces pièces que nous venons d'analyser ne sont point de beaucoup préférables aux autres, et Ton peut par là se former une idée fort avantageuse du tsdent
1. < Tu es lUlieD, je rai» fili de Rome. Nous parlons la même iangae, nous n'avons qu'une pensée, qu'une àme, et pourtant celte main que tu presses est la main d'un étranger, s
2. « Bientôt* Romain, une suave harmonie, l'éeho des ctoirons italiens ftappera ton oreille... Tu tas Totr apparaître frissonnant an looffle de la brise l'étendard aux trois couleurs 1 Rappelle-loi en lonriant « l'adieu de l'étranger ... i> Nous serons tous Romains «nuit qu'il soit peu i >
de M. Gnoli. Si quelque chose lui manque, c'est le souffle, car Teffort est parfois sensible dans celles de ses compositions qui dépassent une certaine étendue. Mais cette insinuation n'est peut-être pas motivée d'une façon suffisante, et nous souhaitons vivement que Testimable écrivain lui donne un prompt et com* plet démenti.
Sur cette liste de poètes, qui se dot par le nom de M. Gnoli, nous eussions aimé à inscrire ceux de MM. Vittorio Betteloni, Miraglia, Zeudrini, Gostanzo, Lantosca et Bertoldi, en donnant une courte analyse de leurs œuvres : mais à l'impossible nul n'est tenu ; et, avant de terminer ce chapitre, il nous reste à dire un mot de trois hommes que nous retrouverons ailleurs et qui, avant de poursuivre la renommée par un autre chemin, ont été couronnés un instant du laurier poétique. Les trois petits recueils de M. Bosfo» de Turin, témoignent notamment d'un talent qui ne demandait qu'à se développer et à grandir. Ses premières pièces, écrites à l'âge de dix-sept ans, sont déjà fort dignes d'attention, et la satire dédiée à Emanuele Celesia rappelle par le ton et aussi par l'excellence du style les meilleures compositions d'Ângiolo d'Ëlci, qui, lui-même, s'était si bien assimilé Perse et Juvénal. Dans une autre satire d'un mérite inférieur : La dgiHa délie ceneri, il y a de bonnes par* ties, et il est vraiment regrettable que l'auteur ait arrêté là ses essais dans un genre qu'il eût cultivé sans douté avec le plus grand succès. On peut d'ailleurs dire la même chose de ses chants politiques, lesquels ne sont pas toujours exempts de quelque emphase, mais où l'on surprend une inspiration réelle, notamment dans le Genio d^ltcdia et l'ode intitulée : Le stelle
e ravvenire^ noble amplification de la fiëre parole de Charles-Albert : « LItalia fora da se! n L'événement devait tromper ce généreux espoir, et aujourd'hui, après qu'en dépit de fautes inouïes, l'Italie a été dé* livrée par une intervention étrangère, ces hymnes chaleureux, qui portent Tempreinte des illusions du jeune âge, ont perdu en grande partie l'intérêt qu'ils pouvaient offrir encore, il y a quelques années. Aussi, à ce second recueil, préféré-je décidément le troisième, qui tient toutes les promesses de son titre : Faniasie orientait. Ce volume , dont on publiait récemment une troisième édition, se compose de six pièces assez étendues et qui toutes ont un mérite réel, sans en excepter le Crociato^ qui me plait moins, Tauleur ayant traité son sujet à un point de vue philosophique fort en vogue autrefois, et généralement abandonné de nos jours. Mais on ne saurait qu'admirer sa brillante imagination et le vif sentiment de la couleur locale qu'il a su déployer dans les autres pièces, et notamment dans VOdalisca et VUltimo degli Osmani. 11 y a là plus d'un trait charmant emprunté à l'écrin de Carrer, et le succès continu de cette série de Poe^ mUi est à la fois l'indice et la récompense d'un talent des plus sérieux, et qui laissera sa trace dans Thistoire littéraire du dix-neuvième siècle italien.
Poêle moins en vue que M. Bosio, le Toscan Gherardo Nerucci, l'élégant traducteur d'Anacréon, a inséré à la fin de sa version un fort petit nombre de pièces originales assez remarquables pour qu'on puisse regretter de n'en pas avoir davantage. Ces trop rares échantillons attestent en effet un talent des plus souples et des plus variés, habile à reproduire ioates les nuances de la passion, depuis l'insouciant
Vm LITTliRATUSX OONTEMPORAINB
caprice jusqu'au sentiment profond qui inspira le» chants de Pétrarque et du Tasse. C'est ainsi que dans les « odelettes » intitulées : La Brunettina^ -^ Jknrderio^ — Romanza et Rimembranza^ les quatre principales phases de IHnnamorfxmentQ sont décrites avec une vérité saisissante. Les stances sur la Brunetiina nous peignent un amour de passage. On s'est tu, oa s'est plu ; deux regards, deux sourires, autant de poignées de mains, ont engagé Taffaire, et ces relations nouées à la hâte dureront ce qu'elles pourront :
T.a Brunettina stringe Tocchio e ride £ mi fa cenno che al fianco le sia ; Poi suir erbetta meco ella si asside... Ma il reste non si dice... È scortesia.
Dans le Desiderio^ Tidée dominante est plus chaste et plus sérieuse; il ne s'agit plus d'un amour facile et dont il soit possible de brusquer le dénoûment, car le poëte déjà plus timide ose à peine formuler ses vœux dans toute leur étendue, et, s'il ne peut obtenir la faveur suprême, il s'enfermera au be«soin dans l'amour platonique. LdiRomanza nous montre un cœur ou plutôt une âme de plus en plus atteinte» Dans ces quatre strophes, pleines d'un sentiment mélancolique et vaporeux, le poëte nous apparaît comme anéanti dans sa contemplation ; il n'a trouvé le calma qu'en s'abritant au sein de TinOni. Mais aux jours amers succèdent parfois des jours d'ivresse, et le magniflque sonnet intitulé Rimembranza est destiné à immortaliser un de ces instants qui marquent l'apogée de la félicité humaine. En outre de ces pièces, qui se dissimulent modestement à la suite des vers d'Anacréon, M. Nerucci, en homme trop peu soigneux
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de sa réputation, a dispersé dans diyers recueils plus d'une composition de mérite, parmi lesquelles je distiDgaerai une jolie Canzone per maggio^ qui rappelle toQt à fait la manière des gracieux poètes florentins da quinzième siècle. Cette cantate rustique, écrite pour les habitants de la petite commune de Mentale, trahit une véritable vocation pour la poésie populaire, et Fauteur, qui a étudié à fond les piquants dialectes da Val dAmo, fera bien de s'engager de plus en plus dans une voie qu'il a explorée avec un succès incontesté.
Si M. Nerucci a choisi Ânacréon pour patron litté* raire, M. de Gubernatis a cherché des guides plus se* rienx, et ses Prime note contiennent de graves et saintes invocations à Tamour et à la patrie. La plupart des pièces qui composent ce mince volume méritent d'être louées, et il en est cinq ou six notamment qui sont pleines d'entrain et d'émotion ; mais comme je ne puis m'élendre ici autant que je le voudrais, je me contenterai d'indiquer les chants intitulés : Gaeta et VAddio alla mma. Dans le premier, qui tient à la fois de l'ode et de l'élégie, l'auteur célèbre l'annexion des provinces napolitaines, et décrit avec une intuition psychologique surprenante dans un jeune homme de vingt-trois ans les angoisses de François II, qui fuit sur son navire le pays où il régnait la veille, et gémit comme Boabdil sur ses grandeurs écroulées. Il y a peut-être un peu d'emphase et d'exagération juvénile dans ces tirades à l'occasion d'un prince de qui l'on peut dire :
Che visse senza infamia e senza Iode, mais, en lisant l'invocation Alla musa y le critique le
plus méticuleux se sentirait désarmé. Ce chant harmonieux débute par une touchante apostropheu L.e poëte, atteint d*un précoce désespoir, dit adieu à cette fée invisible à qui il a dû ses premières inspirations ; il l'adore toujours, et il évoque d'abord en soupirant de riants souvenirs pour aboutir bientôt à des imprécations sinistres... Il parle encore; mais la muse s'est retournée, elle a souri, et le blasphémateur est tombé à ses pieds. Nous savons maintenant que la réconci— liation a été complète, et M. de Gubernatis, en écrivant récemment les doux vers de Nala^ nous a prouvé qu'il songeait moins que jamais à un divorce définitif; aussi ne le quittons-nous que pour le retrouver bientôt et parler plus longuement de lui à propos de sa noble trilogie indiennes
I . Ces pages étaient déjà bous presse lorsque nous avons reçu un volume de vers à propos duquel il se fait beaucoup de bruit en ce moment, et qui a pour auteur M. Arnaboldi. Nous y avons trouvé un certain nombre de compositions remarquables, telles que // traforo délie Alpi, — Pietray Brotuo e Ferro et Le banche popfh lari; mais nous n'osons espérer que Tagréable Taiseur de miniatures à qui l*on doit ces Jolis tableaux s'élève jamais à la iiauteur de MM. Zanella et Carducci auxquels on n'a pas craint de le comparer.