ADRIEN, ARNAULD
ADRIEN
Tombe âmes pieds, baise-les; que ton front ,Se courbe assez, pour se fixer au sol Que mon pied foule. Arnauld, c’est comme à Dieu Qu’on me parle.... A genoux ! Malgré ses crimes.
ARNALDO DA BRESCIA. 111
Si j'écoute un maudit, c'est que j'espère Son repentir ; avant que le cilice Frappe ta chair et que la cendre vile Où tu mourras, couvre ta tête blanche :
Parle-moi, mais du fond delà poussière. ‘
ARNAULD
L’humble Dieu qu’ici-bas tu représentes Baisa les pieds à ses disciples : toi,
Tu fais baiser les tiens et, sur ta bouche,
Les mots résonnent du premier superbe.
Pierre, tu l’as renié : repens-toi !
Tu règnes près du temple et loin de Dieu.
ADRIEN
Toi qui des Alpes descendant à Rome,
Au vain fracas de vieux noms inouïs,
As réveillé l’écho de ses ruines,
Retourne au cloître, ô semeur de discordes!
Moine errant, agitant par tes doctrines Le monde entier, que tu juras de fuir!
ARNAULD
Toi qui montas de la boue au saint-siège,
Comme un serpent ; qui fus l’abject esclave '
De ces moines obscurs que tu méprises,
Toi qui vivais des miettes de leur pain....
M’oses-tu rappeler mon humble source 1 Quoi, tant d'oubli tomba de la tiare Sur ton front vil? Oh, silence aux outrages!
Entre nous deux ne parlons pas d’ancêtres ;
Mais songe au sang qui nous fit tous égaux !
Es-tu pontife ou roi? Le dernier nom Est inconnu dans Rome, et si tu n’es Qu’un vicaire de Christ, tu dois savoir Que sa couronne est seulement d'épines.
ADRIEN
Il m’a donné l’empire de la terre,
Quand du manteau papal on m’a vêtu,
M’élevant dans l’église au rang suprême !
La parole de Dieu créa le monde :
Ma voix le mène. Et tu voudrais du corps
ARNALDO DA BRESCIA
L’âme esclave? En parlant de liberté,
Tu fais la guerre à celui-là qui seul Est entre l’homme et ses tyrans. Arnauld, Songes-y bien ! Chaque mot de ta bouche Est un vain bruit qui meurt et se disperse Dans les déserts de Rome ; et seul je peux Jeter ces cris que répète le monde.
ARNAULD
Sont-ils jamais des cris de liberté?
Ton Église est toujours entre les peuples Et leurs tyrans ; toujours avec les faibles Elle est cruelle et lâche avec les forts 1 Comme étouffé par les baisers barbares Que les Césars et les prêtres se donnent, L’homme gémit entre eux. Pasteurs suprêmes, Vous regardez les rois se faire un jeu Du sort humain, et sur les droits du glaive, Sur les crimes affreux que n’osa pas La fureur des païens, vous déployez Votre manteau papal, — et tout est nuit !
A la fille du sang et des souffrances Qui dressa ses autels sur les sépulcres De qui mourut pour elle, il fut fatal,
Celui qui donna l’or et dans la main Qui ne devait se lever qu’en prières,
A mis un glaive! Elle a donc bu l’oubli De ses vertus dans les coupes dorées,
Et ne fut pas l’écho de Dieu sur terre,
Mais des tyrans ! Du haut des sept collines Où son trône est assis, elle ne peut Voir le premier autel, le Golgotha !
ADRIEN
Tu mens! Tout opprimé reçut de nous Et défense et secours. Rome a vaincu Ses vainqueurs. Elle était ruine et tombe Pour elle-même et voyait le barbare Mesurer ses débris avec le fer.
Qui fut celui, dis-moi, qui l’a forcé De revenir vainqueur sur cette terre,
ARNALDO DA BRESCIA
Où jadis il entrait en ennemi ?
Qui lui montra, non des héros la tombe,
Mais d’un pêcheur, et lui dit : « A genoux ! »
Et le barbare obéit. Rome alors Montait, sauvant la croix de ses ruines,
Et palpitait de la nouvelle vie Qui fécondait son cœur. Elle voyait Vaincre la foi qui, de son Capitole,
Devint l’inébranlable fondement !
Rome est enfin éternelle, et méprise
Les empires serrés dans des limites, «
Car son prêtre est seigneur de l’infini!...
ARNAUUD.
Pourquoi, cherchant ici l’empire, es-tu Bien moins au ciel que sur la terre? A tort,
Quand vous priez, vous dites: « Haut les cœurs ! »
Vous êtes ici-bas, toujours ! Pourquoi Joindre l’épée au bâton pastoral,
Si ta parole a la toute-puissance?
Le Christ n’a pas voulu que, pour sa cause,
Pierre tirât l’épée, et tu n’imites L’apôtre, qu’en cet acte réprouvé !
Que dis-je ? le troupeau qui t’est commis,
Par le fer des barbares, tu l'égorges,
Et tu te dis pur de ce sang ! Ton œuvre Est si loin de ton dire, que tu rends Vérité le mensonge, et puis mensonge La vérité ! Tandis que tu t'appelles Le serviteur des serviteurs, tu n'es Que le tyran des tyrans, — et tu portes Un seul penser à travers tous les siècles :
Tu fais du prêtre un soldat, et tu règnes Par la terreur des mystiques paroles,
Humblement orgueilleux. Roi, tu combats ,
Et prêtre, tu maudis; mais tu ne restes Ni roi ni prêtre, et tu t’assieds, vaincu.
Sur les autels et, vainqueur, sur les trônes !
Et la discussion continue sur ce ton pendant deux cents
ARNALDO DA BRESCIA
vers encore. Le réformateur continue à pleurer sur l’Italie agonisante, et h flétrir le despotisme clérical qui voudrait l’achever. Le pape exalte la grandeur de l’Eglise, qui a des enfants chez tous les peuples. «.Te commande, dit-il, maître invisible : Borne est partout. — Non, répond Arnauld ; on ne craint plus tes foudres ; la pensée humaine commence à se réveiller ; Christ lui dit : « Lève- « toi et marche ! » Si tu ne la précèdes pas, elle te passera sur le corps ! »
Enfin, battu sur tous les points, Adrien renvoie le rebelle et rassemble ses cardinaux. Il ne veut pas aller se faire aller consacrer à Saint-Jean deLatran, si la forteresse du peuple n’est pas rendue îi l’Église. Le cardinal Guido se met h la tète des milices cléricales et s’avance au milieu des Romains insurgés. Arnauld est à leur tète ; il répond hardiment aux sommations et aux menaces du cardinal. Les paroles se croisent, et bientôt, malgré le réformateur, les couteaux et les pierres. Frappé dans l’émeute et victime de son fanatisme, Guido tombe mort, le pape est vaincu. La vengeance sera terrible. Le cadavre de Guido, porté par les moines, est déposé sur le perron de Saint-Pierre. Les femmes pleurent, le peuple s’émeut, il demande à suivre les reliques du martyr. « Arrière ! s’écrie le pape, qui apparaît aux portes de l’église; » le sang d’un cardinal a été répandu ; Arnauld règne ici , vous le suivez : l’Eglise vous repousse. Je vous défends d’entrer dans la maison de Dieu ! » Et les cardinaux : ® Arrière ! arrière ! »
La scène est sinistre. Le peuple recule, les femmes tombent à genoux et demandent pitié. On ferme les grilles de l’église; les cloches sonnent, et pendant que la foule épouvantée se frappe la poitrine au dehors, le pape et les cardinaux, dans l’intérieur du temple, chantent en chœur :
ARN AI, DO DA BRESCIA
« Frères, voilez les images du Christ ! que les tombeaux cachent les reliques!... Pierre, le Tibre ue parle plus de tes gloires.... Rome ne connaît plus ce que Dieu fit en elle, et l’oubli de bien des siècles est venu, comme l’oubli d'un jour.... Arnauld a nié son droit au vicaire de Christ ; il a délié le frein aux impies ; aveugle de fureur, enivrée de ses poisons, Romes’est précipitée dans le crime. Ce n’est pas assez pour lui que le sang de cet homme pieux dont le sein ouvert porte cinq blessures. Il veut le temple brûlé avec les prêtres; il veut le monde sans autel et sans Dieu !
Un cardinal. — Et ici l’impie triomphe. Ah ! Rome ingrate ! Que la peur et l’ignominie soient une couronne infâme h tes murailles ! Dans tes chemins, la solitude ; sur tes portes, le malheur !
Le pape, à genoux. — Cette âme envoie à Dieu son jugement. Ah! lève-toi enfin, Seigneur, et juge ta cause !
Les cardinaux. — Comme une nuée que le vent poursuit, comme une fumée qui se dissipe au ciel et, à peine entrevue, n’est plus, ainsi disparaîtront tes ennemis!
Le pape. — Qu’aujourd’hui les perfides apprennent à te craindre ! Qu’ils ne régnent pas parmi les cendres des autels dispersés! Que leurs jours soient diminués et incertains, et qu’errants par les sentiers déserts, ils soient épouvantés par toute feuille qui tremble !
Les cardinaux. — Anathème, anathème, anathème !
Le pape. — Que sur le seuil glacé de leurs maisons, leurs veuves soient assises et près d’elles leurs enfants en pleurs !
Les cardinaux. — Anathème, anathème, anathème!
Le pape. — Que cet enfant, né sous la colère de Dieu, loin du toit natal, erre et tremble dans la terreur du dernier jour !...
ARNALDO DA BRESCIA
Les cardinaux. — Anathème, anathème, anathème ! Le pape. — Qu’il aille dans la maison de l’oppresseur étranger, pleine des dépouilles de ses frères morts, et de femmes égorgées dans la honte ! Et que là, ne rencontrant qu’indifférence ou' dérision, prosterné devant des portes inexorables, il mendie son pain....
Les cardinaux. — Qu’on le lui refuse!
Le pape. — J’entends l’impie crier : « Je m’envolerai « loin du Seigneur sur des antennes rapides. La fureur « me suit sur l’Océau.... Je fuis au désert. Oh! qui me « donnera des ailes! qui me conduira dans cette téné- « breuse horreur! » Ah ! pour l’œil de Dieu, la nuit est lumière! Frères, que les rites sévères soint accomplis! Qu’on jette sur le sol les cires livides. Et que la joie s’éteigne avec l’amour de Dieu dans le cœur de cette race ingrate à Pierre, comme tombe et meurt sous vos pieds qui les foulent, la lumière de ces flambeaux ! »
Et maintenant , regardons là bas, dans la campagne de Rome, du côté de la mer, sur les sables arides. C’est là que le reflux de l’émeute populaire a laissé Arnauld. Il a soif, il est seul , mais il pense à l’Italie, à son œuvre, et, sans reproche, il est sans peur. Mais voici des cavaliers qui s’approchent, c’est Giordano qui cherche le prophète dans le désert. Il lui apporte des nouvelles de Rome. Le Capitole est toujours au peuple, mais le peuple faiblit : l’interdit est levé , les temples sont ouverts, la foule s’y presse. Il n’y a qu’un moyen de salut : Adrien traite l’empereur en ennemi ; il iaut se tourner vers Barberousse ! A ce conseil, Amauld s’indigne. Il ne veut pas dépouiller Saint-Pierre pour enrichir César. « lisse réuniront contre toi, lui dit Giordano, tu seras leur victime. — Oui, mais sans tache. »
Voici encore des soldats qui passent : ce sont les Suisses de Zurich qui retournent au pays. Ils veulent
ARNALDO DA BRESCIA
emmener Arnauld sur leurs montagnes. Arnauld refuse de les suivre, et ils quittent alors, en chantant leurs lacs et leurs glaciers, les morues déserts de Rome ; ilsmaudissent en partant les sables stériles, les herbes pâles, et la tyrannie du soleil. La défection est partout, même chez les soldats de Giordano, qui craignent le diable. L’un d’eux s’écrie : «Ah! l’hérésie, c’est le grand péché! Les autres pèsent moins qu’une plume et s’en vont dans un signe de croix ! »
La défection et la trahison. Un moine entouré de soldats est embusqué dans la forêt.. Arnauld lui échappe par miracle, et le moine se présente à lui d’un air dévot, doucereux, papelard, en essayant de le ramener dans le giron de l’Église ou dans les cachots du fort Saint-Ange. Trompé dans son attente, il se démasque et ordonne à ses soldats de s’emparer du maudit. Mais Ostasio, comte de Campagne, et disciple d’Arnauld, survient avec ses gens d’armes. Le moine est en fuite, et, répondant aux anathèmes de Rome, un chant de délivrance et d’amour éclate et remplit l’immensité du désert.
Mais pendant ce temps, là-haut, vers le nord, voilà des femmes et des vieillards qui fuient, des peuples entiers qui se dispersent; les murailles croulent, les moissons brûlent ; ruine partout, feu, sac et sang: c’est Barberousse qui marche sur Rome! Le voici, au milieu de ses soldats et des princes italiens qui l’ont appelé ; il commande. Le pape même vient dans son camp pour traiter avec lui. Voilà l’Empire et l’Eglise en présence.
Scène hardie, imposante- et attaquée de front : c’est d’abord la rencontre de deux orgueils suprêmes. Adrien refuse à Frédéric le baiser de paix. Frédéric s’indigne, Adrien tient bon, et, bien qu’il vienne demander du secours, il veut rester le maître. La croix et l’épée, l’esprit et la force, le pasteur et le césar, les deux puis-
118 ÀRNALDO DA BRESCIA.
sances du inonde entre-choquent leurs vanités et leurs colères, mais le pape prononce le nom d’Arnauld, et voilà les deux tyrans réconciliés. « L’hérétique tombera dans mes mains, dit l’empereur, je le châtierai par une mort infâme. » Et le pape : « Un zèle saint l’enllamme dans la cause de Dieu. »
Adrien promet alors le baiser de paix, mais il exige que Frédéric lui tienne l’étrier. L’empereur ne veut pas descendre à celte humiliation : il se révolte et refuse. Vaine résistance : il finira par céder, il tiendra l’étrier du pape en présence de l’armée. Mais, en rendant cet hommage, il s’écrie : « Je le rends à saint Pierre et non pas à lui. — Tu le rendras à tous deux, » murmure à part le pape. Us s’exècrent et se trahissent, même en se donnant la main.
* Va maintenant, dit le césar au pontife : accomplis l’œuvre de tes devanciers :
De marbre et d’or emplis tout humble cloître,
Fais périr à jamais au Vatican Tous les grands souvenirs du Capitole 1 Qu’il soit rasé ; que la cité superbe Devienne un cimetière où se prosternent Les vieux Romains en implorant de Dieu Le pardon de leur gloire et de leurs crimes ! »
Ces vieux Romains sont introduits devant l’empereur. Ils lui annoncent qu’ils ont secoué le joug des prêtres, et que Rome l’appelle et l’attend. Us le prient de venir dans la ville éternelle et d’y rester, non pas en étranger, mais en citoyen, comme les césars de l’ancien monde. Mais l’empereur repousse ces souvenirs abolis : « La vertu des aïeux! s’écrie-t-il. Celui qui forligne d’eux, en parle toujours, et il appelle sien ce qu’il n’a jamais fait. » Et lorsque l’ambassadeur du peuple lui répète :
ARN AI. DO DA BRESCIA
Oh ! viens, ose arracher A notre impie, avare Babylone Les trésors innombrables qui lui viennent De l'enfer, de Satan, son Christ ! un jour Elle sera punie, elle a soif d’or Et l’or l’engloutira!
César répond : « Tais-toi, c’est Aruauld qui parle par ta bouche ! » Et quand l’ambassadeur insiste et demande l’empire et la liberté , César éclate :
« La liberté, s’écrie-t-il : voilà ce que vous voulez, et non l’empire. Votre Arnauld a cru, dans les cendres glacées, trouver une étincelle encore pour allumer son incendie, mais cette étincelle, je l’ai éteinte dans le sang. L’Italie appartient à l’Allemagne. Othon lui mit une chaîne, qui peut se relâcher, mais qui ne se brise pas. Et parce qu’elle résonne, vous vous croyez libres? Le seigneur de Rome, c’est moi. Je suis Hercule, m’enlève qui peut la massue ' »
L’ambassadeur hausse la voix. Il déclare que Rome est la patrie de César, et que César doit tenir son pouvoir du peuple de Rome. Mais l’empereur : « Vous êtes fous! Je dois ce qui est juste, parce que je le veux, je ne fais rien de force. Et la plèbe esclave impose des conditions à son maître? vous voulez me vendre ce qui est à moi? J’obtiendrais avec de l’or ce que j’ai conquis par l’épée? Je suis l’empereur du monde; j’ai droit sur tous vos biens, sur toutes vos tètes, vous n’avez à vous que ce qu’il me plaît de vous laisser : tout ce que cache l’avare en ses coffres et la terre en ses entrailles, appartient k César! *
A ces mots, Giordano, qui est de l’ambassade, prend la parole :
Oh ! je rougis pour toi. Ta rage brise Les lois et foule aux pieds les dignités.
A tant d’affronts il n’est qu’une réponse,
Le fer, et Rome est prête à te la rendre !
Et nous saurons mourir comme autrefois !
Par le sang, tu prendras une couronne Qui tombera dans le sang ! 11 m’enivre,
Cet avenir qui déjà se soulève Pour souvenir présent ! Ici de Rome Je prends la cause et je défends ses gloires Qu’on insulte, et ses pleurs qui sont vos joies L'ombre grandit des plus humbles collines Au coucher du soleil, et chaque peuple, Quand Rome déclina de sa grandeur,
S’accrut de même, et, sortant de la fange, Montra les rages viles de l’esclave,
Quand il devient tyran! O ma patrie,
Celui qui n’a jamais été, condamne Ce qui reste de toi ! Quand donc, Tudesques, Dans les folles vapeurs de vos ivresses, Rêverez-vous un avenir qui vaille Les souvenirs de Rome? Oh ! n’allez point Usurper son drapeau ! Votre aigle est né.
Dans les fers et dans l’ombre, et, sans péril, Gagnant sa proie, il fond sur nos cadavres.
Tu parles d’Allemagne ? A notre perte Elle a poussé toujours en vain les peuples Jusqu’au jour où, le monde étant vaincu, Rome enfin s’est tuée. Ah! vous n’aviez Aucun rêve de gloire et de vengeance;
Le vent d’Asie alors vous soulevait ,
Et sur les champs de la douce Italie Vous êtes descendus pour l’inonder,
Nuage impur qui passe et fuit, sans foudre!
Ni pleurs de rois traînés en esclavage,
Ni la longue poussière des triomphes,
Ni flots humains criant : « Voilà César ! s Ne vous ont escortés, — mais, sur la voie Sacrée, on n’entendait que le galop De vos coursiers. Vous alliez, race avide, Piller l’or des tombeaux — et le soleil,
ARNALDO DA BRESCIA
Qui n’avait vu rien de si grand que Rome ,
Dut regarder les ossements des forts Dispersés sur le sol — et votre rage Folle, impuissante, essaya de détruire Les monuments gigantesques. — Mais las,
Mais accablés par ce travail impie,
Quand la poussière eut caché les ruines Qui vous épouvantaient, vous eûtes peur De vous asseoir sur le tombeau de Rome, etc.
Ainsi parle Amauld, par la bouche de Giordano, dans le camp de César. Les Allemands frémissent; ils veulent tuer l’homme qui vient de les braver; Frédéric les retient et renvoie les ambassadeurs au Capitole. La guerre est déclarée : le peuple romain doit périr. L’empereur et le pape s’embrassent une seconde fois; l’armée s’écrie : « Vivent César et Pierre ! » et les deux maîtres du monde se mettent en marche contre la ville éternelle avec leurs nuées de prêtres et de soldats. « A Rome ! à Rome ! »
Le pape triomphe. Regardez-le là-bas, au Vatican, et suivez ses pensées. L’empereur est soumis et, en venant à Rome, du plus loin qu’il a vu saint Pierre, il a sauté à bas de son cheval pour tomber à genoux : « Gloire au Nord! s’écrie le pape ; c’est lui qui a l’empire du monde. Race obéissante, dévouée, soumise à ses rois. Ah! mon peuple latin n’est pas ainsi : il nous fuit et nous rappelle , nous adore et nous foule aux pieds, nous épouvante et tremble, nous tue et pleure ! * Mais une joie manque à ce bonheur du pape, et cette joie est une victime : Arnauld.
En ce moment , une femme hors d’elle-même, pâle, échevelée, se présente au "Vatican. Ses dents claquent, ses yeux roulent et se fixent horriblement, elle se dit maudite; le pape seul la peut absoudre, elle veut lui parler, ün l’introduit.
ARNALD0 DA BRESCIA.
« Grâce, dit-elle, pitié ! La mort est sur moi, l’enfer s’ouvre à mes pieds ; grâce, grâce ! — Regarde la croix, dit le pape, et celui qui est mort pour nous. — Dieu! je la vois ! Elle remue;... la main, pleine de sang, délivrée de ses clous, se lève pour me maudire! — Courage, courage ! tous les péchés sont remis quand la douleur abonde. Qui es-tu? — Peut-être às-tu entendu le nom d’Adelasia? — Je suis étranger dans Rome, et je ne te connais pas. Tu es mariée? — Hélas! oui. — Tu pâlis, tu trembles; qu’as-tu donc fait? Tu es infidèle à ton mari? tu l’as tué, peut-être? — Non, je l’aime , et c’est mon crime. Je l’aime, et il me fait horreur. Je le cherche et je le fuis. La nuit , je réveille mes enfants et je les agenouille devant la Vierge et je crie : « Pitié pour « mes enfants ! Tu fus mère ! que les innocents obtien- « nent grâce pour le criminel ! »
Adrien devine. « Ton mari, dit-il, est un sectaire qui sait où est Arnaüld. Ah! si c’est lui qui l’a soustrait à ma puissance , prends garde ! Dans l’eau même que ses lèvres ont souillée tu peux boire la colère de Dieu ! »
Adelasia s’est trahie. Pour sauver ses enfants et son âme, elle confesse qu’Arnauld s'est réfugié chezOstasio, son mari ; elle le nomme, elle dit ses secrets, elle dévoile la retraite où se cache l’hérétique, k condition qu’Ostasio soit sauvé. Le pape le promet et absout la pauvre femme. Survient l’empereur, à qui tout est révélé. « Ostasio ! s’écrie-t-il , c’est un ennemi de l’empire ; il mourra ! » La scène devient déchirante. Adelasia se traîne aux pieds de Barberousse, elle s’épuise en cris d’angoisse et de douleur. L’empereur est inflexible , le pape lui-même ne peut l'ébranler. Ainsi , la malheureuse est punie par son crime. Ce n’est pas seulement l'hérétique , c’est sou mari quelle a livré. Elle sort éperdue, Ainauld est au pape , Ostasio k l’empereur.
ARNALDO DA BRESCIA
Pendant ce temps, les sénateurs sont assemblés au sénat et délibèrent.
Descendons, une torche h la main , dans les cachots du fort Saint-Ange. Arnauld y est enfermé : le préfet de Rome lui ordonne d’abjurer l’hérésie, il refuse; le préfet s’éloigne en lui jetant cette menace : « Le nouveau soleil ne te verra pas! » Arnauld reste seul, et ne pense qu’à son âme. Il se confesse à Dieu. « Si j’ai mal fait, pardonne. J’ai voulu que, par le triomphe de l’amour divin, la terre vive, qu’elle marche et soit libre. Pour régner sur la pensée humaine, la raison lutte avec la foi dans mon esprit : pardonne-moi, Seigneur! Les deux fleuves du ciel sembleront en guerre, jusqu’à ce qu’ils retournent à leur source éternelle, et qu’en toi la vérité soit une, et que Dieu ne soit plus contraire à Dieu! Et toi, qui es-tu? pourquoi faut-il que je le cherche? Je déviais prier maintenant. Mais si je pense à toi, je prie. » Et, reculant enfin devant les mystères, le réformateur s’agenouille , il lave ses fautes par ses larmes, il embrasse la croix.
Le geôlier vient lui annoncer le bourreau : « Je l’attends, «dit Arnauld, et il continue sa méditation suprême. Il se console de ses erreurs en pensant qu’il vaut mieux errer que s’arrêter. Il envoie ses derniers regrets au monde ; il prédit, dans une vision glorieuse, la déroute des Allemands à Legnano, leur fuite au delà des Alpes, leur aigle trainée dans la boue, le triomphe du peuple racheté.
Mais le bourreau s’approche. Allons, courage I Du pauvre corps dont elle fut l’épouse,
Que l’âme, allant à l’hymen éternel,
Monte à Dieu sur les ailes infinies De la pensée humaine et de l’amour!
Les Allemands et le peuple en viennent aux mains,
124 AHNALDO DA BRESCIA.
le peuple est massacré, le carnage est horrible ; mais les soldats n’ont pas violé les églises, et ils reçoivent l'absolution. Arnauld est brûlé. Ses cendres sont jetées dans le Tibre, le peuple 11 e le fera pas saint, ni martyr. L’empereur a vaincu, le pape triomphe, et Rome est morte.
Tel est ce drame, classique de style, romantique d’allure, et plein des beautés et des défauts des deux genres, splendide et vivant, ayant à la fois le mouvement et la majesté, mais affectant peut-être d’uu côté la redondance , la présomption , la recherche d’antithèses du vers cornélien, se livrant de l’autre aux excès de marche et aux abus de détail qui fatiguent l’attention dans le premier Goethe et dans Shakspeare, changeant de place h tout moment, et exigeant, pour déployer ses milliers de personnages , une scène aussi grande au moins que la plaine de Rome étendue sous nos yeux. La pièce est d’ailleurs impossible à représenter, c’est de l'histoire dialoguée plutôt qu’un drame historique ; mais , telle qu’elle est , c’est une œuvre puissante, et quelque nom qu’on lui donne, elle restera. Elle égale eu noblesse, en, grandeur et en solidité les plus beaux monuments du génie moderne.
L’œuvre est belle, et surtout elle est vraie. Ce fut une magnifique réponse donnée au Primato de Gioberti : les deux livres parurent en 1843, presque ensemble. Gioberti voulait la réforme et la liberté par l’Eglise et contre l’Empire. Niccoliui prédisait que l’Église et l’Empire se réuniraient contre la réforme et la liberté. Au commencement , l’Italie fut pour le philosophe, et ceux-là même qui, dans leur conscience, sentaient que le poète avait raison, durent écrire en 1848:
« Revenant donc à Gioberti et à Niccoliui , et repassant leurs mérites , l'un fut un écrivain d’opportu-
ARNALDO I)A BRESCIA. 125
nité, l’autre de vérité; au premier, notre siècle doit de la gratitude, et il le reconnaîtra pour son bienfaiteur; au second , seront dévoués avec admiration tous les siècles amis du vrai et du beau. Tous deux, par des chemins opposés , visèrent au bien et h la grandeur de l’Italie; tous deux l’ont servie par le talent, édifiée par les vertus, illustrée par la science. L’homme qui mettrait l’un au-dessus de l’autre, préférant l’écrivain opportun au véridique , ou celui-ci à celui-là, ne serait point coupable ; mais celui qui refuserait son amour et sa reconnaissance à l’un et à l’autre serait indigne comme homme et très-indigne comme Italien.» ( Ranalli Ferdinando. Storiadegli avvcnimcnti d'Italia dopol'esaltazione di Pio IX al ponliftcato. Tom. I, p. 44. Firenze, 1848. Livre intéressant en style noble.)
Hélas! l’opportunité passe, et la vérité reste. On sait la fin de cette renaissance inaugurée par l’Église. Lorsqu’il s’agit de se déclarer ouvertement contre l’Autriche , le prêtre du Vatican murmura qu’il ne le pouvait faire, n’étant pas seulement un souverain d’Italie, mais avant tout le père de tous les rois chrétiens. Et l’un de ses cardinaux dit alors de lui ce mot profond : « C’est la première fois qu'il parle en pape. »
Et plus tard, lorsque la révolution se fut violemment séparée du Vatican, elle vit se réunir et se lever contre elle, pour l’étouffer, non-seulement l’Empire et l’Église, mais jusqu’aux républiques nouveau-nées; et ce fut ainsi que l’histoire donna raison au prophète qui , six ans avant le siège de Rome, avait chanté seul dans le désert.
giacomo leopabm. — Philologue à seize ans, académicien à dix-neuf, misanthrope à vingt. — Ses premières études. — Son voyage à Rome. — Ce qu’il pensait des Romains. — Ce qu’il pensait des Français. — Comment, de savant, il se fit poète. — Ses amours à Florence. — Sa pauvreté. — La dédicace de ses poésies.
Si je demande à mes lecteurs qui furent Voltaire, André Chénier, Byron, Paul-Louis Courier, ils m’accuseront d’impertinence, et ils n’auront pas tort. Noos n’avons pas le droit de traiter en écoliers ceux qui nous font l’honneur de nous lire.
Mais si je leur demandais quel fut l’auteur moderne, contemporain , qui , aussi bien que Voltaire , savait sa langue et la maniait en maître, l’assouplissant, toujours élégante et facile, aux moindres caprices de sa fantaisie comme aux lois inflexibles de sa volonté, et s’en servant tour à tour, à son gré, comme d’un hochet, d’un sceptre ou d’une arme ;
Si je leur demandais quel fut l’auteur moderne, contemporain, qui , dès sa quinzième année, entendait le grec aussi bien, mieux que Chénier, et le parlait comme lui dans sa propre langue, mettant des pensers nouveaux dans des vers antiques, et quels vers ! toujours simples, gracieux, même dans leur fougue, clairs comme le ciel de ces beaux pays aimés des dieux qui adoraient à la fois, dans le même jeune homme aux blonds cheveux, la poésie et le soleil ;
GIACOMO LEOPARDI
Si je leur demandais quel fut l’écrivain moderne, contemporain, qui souffrit, aima, pleura, douta de tout comme Byron, et jeta toute cette surabondance de passion, de négation et de douleur tantôt en des pages brûlantes et pleines de larmes, tantôt en des éclats de rire, amers, mais toujours dans une langue pure , plus sobre, plus sûre d’elle-même que celle de Child-Harold, vraie langue faite pour chanter la nature, l’amour, la liberté, ces trois vertus des poètes ;
Si je leur demandais quel fut l’écrivain moderne , contemporain, qui fit, en quelques pages, comme Courier , mais avec plus de largeur et de lointain que le pamphlétaire, des traités de morale et de politique, dans un style très-étudié, mais très-vivant, et qui prenait un air de spontanéité à force de science et de travail; — l’écrivain qui, se faisant de même un jeu de changer de siècle, écrivit un petit livre antidaté de cinq cents ans, que les plus doctes prirent pour une relique des temps passés; qui chanta même en grec avec une correction élégante à tromper, non pas l’Italie seulement, mais l’Allemagne , et malgré son esprit essentiellement moderne, put ainsi passer, vrai Protée de la forme, pour un proscrit du moyen âge et de l’antiquité ;
Si je demandais à mes lecteurs quel fut cet homme extraordinaire , en est-il beaucoup qui s’écrieraient aussitôt (le nom est pourtant facile et sonore) : Giacomo Leopardi ?
Ah ! c’est que l’Italie passe pour être morte; aussi nous voilà dispensés d’apprendre l’italien d’abord, et ensuite de lire ces mille et un contemporains qui n’existent pas r Monti, Manzoni, Pellico, Griusti , Foscolo, Niccolini, Gioberti, Azeglio, Guerrazzi, Giordani, Colletta, Balbo, Tommaseo , Capponi , Grossi ; je cite
GIACOMO LEO PARDI
au hasard et pêle-mêle. Ce décès de l’Italie est en vérité la chose la plus commode qui soit au. monde, — et cependant elle n’est point morte.
Elle a encore de grands philologues, des philosophes hardis, des prosateurs éloquents, des poètes; elle vient même de produire un homme qui fut à la fois tout cela :
Cet enfant merveilleux apprit seul le grec , le français, l’anglais, l’espagnol, l’hébreu, dont il se servit pour discuter avec des juifs d’Ancône; il écrivit avant l’adolescence une histoire de l’astronomie; il publia et commenta force Grecs inédits ou oubliés , entre autres des fragments de cinquante-cinq Pères de l’Église. Il traduisit en latin et enrichit de notes savantes la Vie de Plotin par Porphyre, manuscrit inédit, si je ne me trompe, sur la première page duquel se lit cette phrase, que je traduis mot h mot :
« Aujourd’hui, 31 août 1814, ce travail de lui me fut donné par Jacques, mon fils premier-né, qui n’a jamais eu de maitre de langue grecque , et dont lage est de seize ans, deux mois, deux jours. Monaldo Leopardi L »
Le jeune savant traduisit ensuite en sixains la Batrachomyomachie d’Homère , accompagnée d’une dissertation célèbre, même en France ; puis plusieurs chants de l’Odyssée , de l’Énéide , la Titanomachie d’Hésiode,
1. Niebuhr, qui le connut tout jeune à Rome, écrivit sur lui dans une préface latine : • Cornes Jacobus Leopardius, Recanatensis, I’icens, quem Italiæ suæ jam nunc conspicuum ornamentum esse popularihus meis nuntio. in diesque eum ad majorera claritatem perventurum esse spondeo; ego vero qui candidissimum præclari adolescents ingenium non secus quant egregiain doctrinam valde diligam, omni ejus honore et incrément) lætabor. Niebuhricos, in præfatione ad Flavii Merobaudis carmina, ed. 2 p. 13.
GIACOMO LEOPARDI
mille et une idylles, élégies , etc. , d’auteurs anciens, inconnus ou supposés , sans compter les fragments en prose. Il publia un Commentaire de Pétrarque et une Chrestomathie italienne qui donna peut-être à Yinet l’idée ou du moins le titre de son beau travail. Il composa un Essai sur les erreurs populaires des anciens, œuvre remarquable pour un enfant de lettres, et pleine d’érudition et de perspicacité, mais un peu naïve et puérile : on a mal fait de reproduire dernièrement cette profession de foi d’un néophyte que le philosophe reniée dans sa maturité : les éditeurs font quelquefois de mauvaises actions en essayant de bonnes affaires. Après l’adolescence, Leopardi se montra ce qu’il devait être, un penseur du siècle dernier, un poète du nôtre : singulière combinaison de deux esprits que les psychologues déclarent incompatibles , comme si Voltaire n’était pas un peu le père de Byron ! Oui vraiment , les mauvais vers de la Henriade ne prouvent rien ; la pensée, même celle du railleur, n’exclut point la poésie ; Méphistophélès et Faust peuvent se rencontrer dans la même vie, dans le même livre, et contribuer, même par leur contraste, à l’harmonie d’un poème et d’une société. On me dira que Leopardi est une exception ; alors Byron aussi, n’est-ce pas, et Lamartine, et Alfred de Musset, et Goethe, et tous les Allemands, excepté la queue de Schlegel et de Novalis? Nous sommes tous des exceptions, surtout en poésie , république absurde, anarchie à la Proudhon, où toute loi, toute règle même, tout système esthétique savamment échafaudé tombe souvent en poussière, abstraction ridicule, au premier coup d’aile d’une fantaisie d’artiste.
Ceux qui veulent étudier Leopardi doivent le prendre dans ce moment suprême de sa vie où, prosateur le plus éminent de son pays, poète l’un des plus grands
G1ACOMO LEOPARD!.
de son siècle, maître de ses idées et de sa langue, il pense comme Condillac et pleure comme Chateaubriand.
Mais racontons d’abord sa douloureuse histoire. Nous la prenons dans ses lettres, dans les souvenirs de ses contemporains, dans les confidences de ses amis, et nous verrons par là ce que c’est qu’une vie d’homme de lettres en ce beau pays d’Italie.
Giacomo Leopardi naquit à Recanati, dans la marche d’Ancône, le 29 juin 1798. Son père, gentilhomme de province, était pauvre , comte, et d’étroites idées. La petite ville où se passa l’enfance de notre poète est perchée au haut des Apennins ; on y monte dans des chars attelés de bœufs, et l’on y a pour un sou vingt poires énormes. Comment le jeune Giacomo, privé de maître dès son enfance, y fit tout seul son éducation et devint à dix-sept ans aussi savant qu’un docteur ès lettres, voilà un de ces mystères que nous ne nous chargeons pas d’expliquer. Il est vrai que son père possédait une bibliothèque, la meilleure de la province, qui n’en comptait en tout que trois. Cette bibliothèque était ouverte à tout le monde ‘ : personne n’y entrait jamais. On voit que l’enfant grandit dans un centre médiocrement littéraire. De plus, l’air de Recanati était changeant, humide, « saumâtre et cruel aux nerfs. * Le seul plaisir du jeune reclus était l’étude, et l’étude le tuait. Il s’en plaignait à quelques amis éloignés, qu’il s’était faits par lettres. Quand un journal lui apportait un article en bonne prose, il écrivait à l’auteur en lui demandant son amitié. C’est ainsi qu’il connut Giordani, qui lui fut dévoué comme on ne l’est guère en nos
1 . Elle portait cette inscription : Filiis , amicis , civibus , Monaldus de Leopardis Bibliothecam. A.MDCCCX1I.
GIACOMO LEOPARDI
pays calmes. En. même temps il se faisait connaître par ses premiers travaux philologiques. Le grec devint dès lors sa vraie langue : il l’entendait mieux que l’italien. On le nomma en 1817 de l’Académie des sciences à Viterbe : il avait dix-neuf ans. Mais la fatigue du travail, l’ennui de l’isolement et le mal du monde commençaient à l’attaquer. Il était entré gaiement dans la vie, • il avait mordu à belles dents les premiers fruits du savoir. Mais penser, c’est douter, dit l’Espagnol, surtout quand on souffre. Les douleurs qui font croire eonf celles qui, pour se calmer, ont besoin d’espérances lointaines : ainsi le deuil. Ce n’était point là le chagrin de Leopardi. Puis il vivait seul, et le désert (avec une bibliothèque) peut mener loin. Adieu la foi du bon vieux temps! Or,' le comte Monaldo était catholique. Il dut se passer des scènes cruelles dans cette famille : nos déchirements politiques nous ont appris ces misères, ces rancunes, ces blessures qui ne se ferment pas. C’est si beau (et j’en connais), un père et un fils qui pensent ensemble !
« J’ai passé des jours si amers, écrivait à vingt ans ce jeune homme, qu’il ne me semble pas que choses pires me puissent arriver; cependant je ne désespère pas de souffrir davantage encore; je n’ai point vu le monde, et sitôt que je l’aurai vu, que j’aurai éprouvé les hommes, certainement je devrai me tapir amèrement en moimême, non point à cause des malheurs qui pourront tomber sur moi, car je me crois aimé contre eux d’une insouciance opiniâtre et vaillante, ni même à cause des mécomptes infinis qui offenseront mon amour-propre, car je suis sûr, je l’ai fermement résolu, que je ne me courberai jamais devant personne au monde, et que ma vie sera un continuel mépris des mépris, dérision des dérisions, mais pour les choses qui offenseront mon
GIACOMO LEOPARDI
cœur. » Tout cela est bien jeune encore, mais que c’est déjà triste !
Cependant, sans sortir de son trou, le jeune écrivain s’est fait une réputation presque européenne. On le connaît en Allemagne, on l’admire en Italie, on lui demande de partout des travaux, on l’appelle illustre comte. Les lettrés lui envoient leur livres et implorent ses jugements, il est estimé de Monti, alors tout-puissant; « il tutoie Giordani. Enfin il obtient. ce qu’ila si longtemps, si ardemment désiré , il part pour Rome. Mais hélas ! ce voyage est une déception! Le premier frottement avec les hommes lui faitmal. « Hier, écrit-il à son frère Charles, j’ai été chez X., lequel est un vilain, l’homme le plus ennuyeux, le plus désespérant de la terre ; il parle des choses absurdement frivoles avec le plus grand intérêt, et des choses les plus hautes avec la plus grande froideur possible; il vous étouffe de compliments et d’éloges à tout rompre, et vous adresse tout cela d’un air si glacé et avec une telle indifférence, qu’il semble, à l’entendre, qu’être un homme extraordinaire, soit la chose la plus ordinaire du monde. Enfin je suis livré à une telle mélancolie , que de nouveau je n’ai d’autre plaisir que le sommeil, et cette nécessité de m’exposer toujours au dehors, tout au rebours de mes plus anciennes habitudes , m’abat et éteint en moi toutes mes facultés. Aussi ne suis-je plus bon à rien, je n’espère plus rien, je veux parler et ne sais que diable dire; je ne me sens plus moi-même, je me suis fait statue en tout et partout. » Il écrit aussi h son père des lettres étranges où je vois plus de déférence que de tendresse et certaines tournures obséquieuses qu’il ne prend d’ordinaire qu'avec les inconnus. Ainsi il lui parle àla troisième personne, ce qui sous-entend Votre Seigneurie, dans le langage complimenteur des Italiens : « Très-
GIACOMO LEQPARDI.
cher monsieur mon père.... pour que Votre Seigneurie ait lame tranquillisée sur mon compte, je lui dirai que j’ai trouvé à Rome beaucoup plus de sottise, d’insipidité et de nullité et moins de méchanceté véritable que je ne m’y attendais. Je répéterai à Votre Seigneurie ce que j’eus l’honneur de lui dire avant mon départ : J’ai beaucoup plus d’obstination que de volubilité, de mé- , pris que d’admiration, et malgré mon peu d’expérience acquise dans le commerce des hommes, je me flatte cependant.... de découvrir au moins une grande partie des artifices qui s’emploient pour séduire, tromper, jouer, et, perdre les jeunes gens — Que Votre Seigneurie m’aime, cher monsieur mon père, car je l’aime de tout mon cœur et je désire la servir, lui complaire et lui obéir en tout.... Son très-obséquieux et affectionné fils, Jacques. » Le même homme écrivait quelques années auparavant à son cher amiGiordani, qu’il n’avait jamais vu de sa vie : « J’ai envie de vous vousoyer, parce que la troisième personne me semble un grand embarras dans le style. Puis, en vérité, quand je vous parle, je voudrais le faire en tête-à-tête, et que la seigneurie ne fût pas toujours là à nous écouter. » Ces petits traits, que je marque à dessein, prouvent à quel point la vénération filiale règne encore en Italie.
Mais revenons à Rome. Leopardi s’y ennuie, il ne conçoit pas qu’on mette des échecs de grandeur ordinaire sur un si large échiquier. Il me souvient qu’un jour, à Berlin, je demandai à Schelling pourquoi il n’allait pas à Paris.Le philosophe me répondit: «Je crains de m’y perdre. » Peut-être avait-il raison. Leopardi se perdait à Rome. Il se plaignait de n’être pas regardé dans la rue. Il ne concevait qu’un moyen d’y vivre : c’était de se bâtir une petite cité dans la grande. H admirait sans doute les monuments et leurs, souvenirs,
134 GIACOMO LEOPARD1.
il était fait pour les écouter et les entendre, mais il n’était pas homme à vivre seulement d’impressions; il voulait rendre et non seulement recevoir; il lui fallait un rôle à jouer et un premier rôle. Cet ennui, commun à tous les esprits actifs, bâille et gémit dans toutes ses lettres. D’ailleurs la moitié moderne de Rome ne lui dit rien, les pompes catholiques le font rire. « Ce matin, écrit-il à sa sœur bien-aiinée (la comtesse Pauline Leopardi), j’ai entendu discourir longuement et bravement sur la belle voix d’un prélat qui chanta la messe avanthier et sur la dignité de son attitude en s’acquittant de cette fonction. On lui demandait comment il avait fait pour acquérir ces prérogatives , si au commencement de la messe il s’était trouvé embarrassé., et autres choses pareilles. Le prélat répondit qu’il avait appris tout cela par son assiduité aux chapelles (plain-chant, chaut d’église), que cet exercice lui avait été de la plus grande utilité, que c’était une école nécessaire aux gens de son état, et mille choses aussi spirituelles. J’ai su depuis que plusieurs cardinaux et autres personnages s’étaient réjouis avec lui du succès de cette messe chantée. Tous les propos des Romains sont de cette force, notez-le bien. »
Ce fut à Rome que Leopardi fit la connaissance de plusieurs savants d’Allemagne, « bien autre chose que les nôtres, » écrit-il 1 , et en particulier de Niebuhr, qui
1. Leopanli est très-connu des Allemands. M. de Sinner, le savant philologue, possédait plusieurs de ses manuscrits, et en publia quelques-uns dans le Ilheinischts Mus ; rum (Bonn, 1834), Bothe, l’éditeur d’Homère, et Kannegesser, le traducteur du Dante, ont traduit les chants de notre poète. — Les Français ne possèdent guère sur Leopardi qu’un article bien fait de M. Sainte- Beuve dans la Revue des Deux Mondes, dü 15 septembre 1844. M. de Sinuer a traduit, dit-on, dans notre langue, les Diàloghi (prose toute voltairienne) de notre écrivain, dans un recueil périodique (le Siècle, 1833).
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était alors ministre de Prusse auprès de Sa Sainteté, et qui lui offrit, à l’université de Berlin , une chaire de philosophie grecque. Le jeune philologue avait alors vingt-quatre ans. Il refusa la chaire, pour rester dans son pays, où il ne put pas même obtenir une pauvre petite place ardemment sollicitée. Il s’en revint alors à Recanati tout découragé. « Qu’est-ce donc que le bonheur, mon cher ami, écrivit-il à M. Jacopssen à Bruges, et si le bonheur n’est pas, qu’est-ce donc que la vie ? Je n’en sais rien. Je vous aime et vous aimerai toujours aussi tendrement, aussi fortement que j’aimais autrefois ces doux objets que mon imagination se plaisait à créer, ces rêves dans lesquels vous faites consister une partie du bonheur. En effet, il n’appartient qu’à l’imagination de procurer à l’homme la seule espèce de bonheur positif dont il soit capable. C’est la véritable sagesse que de chercher le bonheur dans l’idéal, comme vous faites. Pour moi, je regrette le temps où il m’était permis de l’y chercher, et je vois avec une sorte d’effroi que mon imagination devient stérile et me refuse tous les secours qu’elle me prêtait autrefois. *• J’ai cité ce passage, parce qu’il a été écrit par Leopardi dans notre langue; on voit, malgré quelques italrcismes, qu’il savait le français. Il n’aimait cependant point la France. Il la maltraite en prose, eu vers, en épigrammes, en plaintes amères, en doctes dissertations. « Je ne suis pas étonné, écrit-il dans une lettre inédite, que l’Allemagne, seul pays savant aujourd’hui, soit plus juste envers vous que le très-présomptueux, très-superficiel et très-charlatan pays de France. »
M. de Sinner, à qui cette boutade est adressée, était pourtant un Allemand qui vivait à Paris. D’ailleurs l’âge tempère toujours les jugements absolus, et l’on m’assure que Leopardi revint plus tard de sa gallophobie.
GIACOMO LEOPARDI
Il finit même par avouer que notre prose, supérieure à celle des Latins, vaut la grecque.
Depuis l’époque où nous l’avons reconduit dans son village, notre poète, de plus en plus souffrant, découragé, s’est mis en lutte avec le monde et avec la vie. Il s’astreint aux travaux les plus ingrats pour vivre ; il voyage sans cesse de Recanati à Milan, de Milan à Bologne et de Bologne à Florence; il n’est bien nulle part, quoique fêté partout. Pise seule lui convient par son air de grandeur, ses tièdes hivers et ses solitudes. Il voit tout en noir. Les Florentines, qui sont les femmes les plus aimables du monde, le mettent en colère : il les accuse de sottise,, d’ignorance et de fierté. Il prend la politique en horreur et regarde comme des abstractions ridicules tous les systèmes forgés pour assurer le bonheur des hommes. Il déclare, "nous dirons pourquoi tout à l’heure, que les malheurs viennent de la nature et non de la société, ni du hasard. Il ne croit plus qil’aux lettres et publie ses œuvres. Quelques-unes par souscription. Savez-vous combien il obtient de souscripteurs dans sa ville natale? six! Il se fait écrire leurs noms et leur envoie gratuitement son livre. Voilà ce que rapporte la littérature chez les Italiens.
Toutefois, le pauvre Leopardi, chaque jour plus malade, a forcément abrégé ses heures de travail ; il doit renoncer à ses chères études, et la philologie, qui avait si fort occupé ses premières années, ne l’occupera plus. Il ne sera désormais qu’un penseur qui chante. Commencer par la science et finir par la poésie , n’est-ce pas une chose rare depuis ce moyen âge où Dante appelait Virgile son docteur?
Un penseur qui chante et qui rêve. H compose en idée des livres étranges et qu’il n’écrira jamais. Voici quelques-uns de ses sujets que j’offre à ceux qui ose-
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ront les traiter : Histoire d’une âme, roman qui aurait peu d’aventures et des plus ordinaires , mais il y serait raconté la vie intérieure d’un être noble et tendre dès ses premiers souvenirs jusqu’à la mort. — Paradoxes. Non ceux de Cicéron, ni ceux deZanotti, ni aucuns de ce genre : plus éloignés de l’opinion et non moins vrais. — Cours ou Science du sens commun, c’est-à-dire de la manière la plus naturelle, la plus raisonnable et la plus droite de peuser sur les matières les plus coihmunes de la vie, politique , morale, etc. Enfin , voici le titre italien d’une satire qui eût été sanglante s’il l’avait faite : Vita e Bollario délia felice espettazione di Pielro Sccondo, papa.
Après de nombreuses pérégrinations, où sa renommée grandit avec ses souffrances, Leopardi finit par s’établir à Florence, panni les illustres que j’ai nommés.
Ce fut dans cette ville courtoise et fleurie qu’il tomba amoureux, pour la seconde fois, d’une femme qui ne pouvait le comprendre et qui le rendit encore plus malheureux. C’est elle qu’il a chantée sous le nom d’Aspasie. Hélas! (il faudra bientôt m’expliquer sur ce point) il était condamné par d’irréparables disgrâces à sentir vivement l’amour sans l’inspirer jamais. Les femmes se riaient de lui ; ses amis le lui dirent tout bas et le supplièrent de changer de thème. Ce fut alors qu’il écrivit les Paralipomenes de la Batrachomijomachie d’Homère , opuscule politique où , à propos de rats, de grenouilles et d’écrevisses, il raconte les dernières aventures de son pays. Ce poème fut imprimé à Paris, chez Baudry, en 1842. Ceux qui voudront le lire y verront d’excellents vers, limpides, coulants et contenus, et le comprendront grâce au commentaire suivant, qui a au moins le mérite d’être court : Les écrevisses (granchi) sont les Allemands, les rats (topi) sont les
GIACOMO LEOPARDI
Italiens et spécialement les Napolitains de 1820; quant aux grenouilles ( rane ), ce sont les prêtres.
Mais Leopardî n’était pas seulement malheureux, malade et rebuté ; il était pauvre. Toutes ses lettres crient famine, surtout quand labise est venue, et qu’il a chanté tout l’été. Son père, indigent lui-même, ne pouvait lui envoyer de secours. Notre poète avait dû s’astreindre h un travail de nègre, aux gages d’un libraire, pour gagner son pain. Mais l’élude l’affaiblissait de plus en plus; la maladie lui rendait le travail impossible, la poésie seule (qui n’a jamais enrichi personne en Italie) lui était permise, et ne le consolait pas. Ce fut alors que quelques amis généreux, entre autres le général Pietro Golletta, se cotisèrent pour lui rendre la vie possible. Il fut un instant heureux ou du moins résigné, et publia ses Cansoni, précédées de cette admirable dédicace à ses amis de Toscane.
Florence, 15 décembre 1830.
« Mes chers amis ,
« A vous soit dédié ce livre où j’ai cherché, comme on le cherche souvent par la poésie, ù consacrer ma douleur, et avec lequel aujourd’hui (je ne peux le dire sans larmes) je prends congé des lettres et des études. J’espérai jadis que ces chères études auraient nourri mes vieux jours, et je crus, par la perte de tous les autres plaisirs, de tous les autres biens de l’enfance et de la jeunesse , avoir acquis un bien que nulle force , nulle infortune, ne me pourraient enlever ; mais à peine eus-je atteint mes vingt ans, que cette infirmité de nerfs et d’entrailles qui m’arrache la vie, sans me donner l’espélancedelamort, réduisit de moitié le seul bien qui me fut
GIACOMO LEOPARDI
resté ; je le perdis tout à fait deux ans availt ma trentième année, et (je le crois) pour toujours. Vous savez bien que je n’ai pu lire ces feuilles, et que pour les corriger j’ai dû me servir des yeux et de la main d’autrui. Je ne sais plus me plaindre, mes chers amis, et la conscience que j’ai de l’immensité de mon malheur ne comporte pas l’usage des lamentations. J’ai tout perdu, je suis un tronc qui sent et qui souffre. Il est vrai que je vous ai acquis ces derniers temps, et votre compagnie, qui me tient lieu d’étude, de toute joie et de toute espérance, serait presque une compensation à mes maux, si ma maladie me permettait d’en jouir autant que je le voudrais, et si je pe savais pas que ma mauvaise fortune me privera bientôt de ce bonheur, me forçant à consumer les années qui me restent abandonné de tous les secours de la civilisation, dans un lieu où les morts doivent se trouver mieux que les vivants. Mais votre amour me sera fidèle et durera peut-être même après que mon corps, qui déjà ne vit plus, sera devenu cendre. Adieu !
« Votre Leopardi. » -
giacomo lêopardi. — Ses œuvres. — Ses lettres publiées à tort.
— Ses idées. — L’histoire du genre humain, en dix-sept pages.
— Dialogue entre Malembrun et Farfadet. — Entre une ftme et la nature. — Entre la terre et la lune. — I.e christianisme de Leopardi. — L’impossibilité du plaisir. — La sublimité de l’ennui. — La Mort, dialogue entre Ruysch et ses momies. — Le secret de Socrate et de Leopardi. — La forme du poète.
Et maintenant étudions son œuvre. Cette élude ne sera ni longue ni Lien difficile, elle n’a que deux volumes à parcourir. Ces volumes, imprimés en 1849 chez Le Monnier, à Florence, portent le titre suivant :
Verni c prose di Giacomo Leopardi, edisione accrcasciula, ordinata c corretta secondo l'ullimo intcndimcnto dell'autore da Antonio Ranieri. La notice de M. Ranieri, qui précède cette édition, est un curieux travail d’anthropologie. Nous ferons plus ample connaissance avec l’éditeur que je viens de nommer, et je promets d’avance à mes lecteurs une histoire plus touchante que celle d’Oreste et Pylade.
Ce n'est pas que ces deux volumes composent tout l’héritage littéraire de Leopardi. La spéculation s’est emparée de ce grand nom; l’on s’est jeté sur les reliques du poète mort, on a retourné les poches de ses plus vieux hahits, on a recueilli les moindres miettes qu’il n’avait pas jetées au vent, et l’on en a fait un maigre festin pour aiïïiander la foule. De ce pillage suprême sont sortis quatre nouveaux volumes : deux d’œuvres et
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d’opuscules désavoués par l’auteur, péchés de jeunesse qu’on aurait dû laisser dans l'oubli, et deux de lettres inédites ( Epistolario di Giacomo Leopardi. Firenze , Le Monnier, 1849). Cette dernière publication surtout mérite de rester à tout jamais chez le libraire. Je ne sais pas de quel droit on livre à tout le monde les conversations intimes et familières d’un écrivain. Nul n’est grand homme pour son valet de chambre, a dit un proverbe, et Goethe a répondu que c’est la faute du valet de chambre ; mais nul non plus n’est grand homme pour ses amis. Il y a tels secrets qu’on garde pour quelquesuns, il y a même telle façon d’être ou de parler qu’on réserve pour un seul ; si simples que nous soyons de caractère et de style , nous posons toujours un peu la plume à la main ; nous prenons le ton de notre correspondant, nous sommes compris de lui seul, et le tiers qui lirait la lettre adressée par nous à son voisin pourrait souvent nous taxer de mensonge et de folie. Si bien qu’un recueil d’épltres écrites pour l’intimité, publiées à l’insu de l’auteur et tombant sous les yeux du lecteur inattentif, font souvent plus de mal à la réputation d’un homme de bien que n’en eussent fait vingt volumes de confessions et de mémoires posthumes.
Les deux volumes que j’ai signalés se composent de poésies détachées, d'uno suite de petits traités en prose nette et drue, rappelant celle de Voltaire, avec moins de vivacité sans doute et moins de légèreté, mais plus de solidité peut-être et plus de force. Ces opérette morali sont en général des dialogues à la manière de Lucien, forme très-aimée en Italie, et remise en honneur dès le siècle dernier par la verve satirique de Pariai. Les dialogues de Leopardi se distinguent par une singulière originalité de sujets, une extrême vigueur de raisonnement et, avant tout, par un style aussi élégant et plus
simple, aussi ferme et plus souple, aussi correct et plus familier, aussi littéraire et plus populaire que celui de tous les autres maîtres italiens. 11 a des idées étranges : il fait parler ensemble la Mode et la Mort, Copernic et le Soleil, la Nature et un Islandais. Ou bien dans quelques pages adorables, il écrit l’éloge des oiseaux et s’écrie avant Rückert et avant Michelet : « Des ailes! » Il résume en pensées ses,, idées les plus sombres, ou il les jette en âcre ironie dans les Dits mémorables de Filippo Oltonieri. Il traduit des fragments grecs où il a retrouvé ses doctrines, et, préoccupé surtout de l’idée de la mort et du suicide, il y revient toujours, en riant ou en pleurant, .en prose et envers ( Amore e Morte, Bruto minore, Brulo minore e Teofrasto), avec un entraînement fatal et une sorte de rage. Penseur ou poète, il se creuse sa tombe et il a le malheur de croire au néant.
Au commencement, les hommes furent heureux jusqu’à la satiété, puis ennuyés de la vie. Jupiter les punit par le déluge, et pour empêcher l’impiété causée par l’excès du bonheur, il lit tomber sur le monde repeuplé tous les maux imaginables. Il fonda les villes et les nations, mais, pour les consoler, il leur envoya du ciel un essaim de la n és et de fantômes qu’il nomma Justice, Vertu, Patriotisme, un surtout plus beau que les autres, l’Amour. Cependant, après quelque temps de grandeur et de joie, ces fantômes pâlirent et l’humanité- retomba dans sou ingratitude et dans son malheur. Tant que Jupiter irrité se détourna d’elle, il lui retira les ombres charmantes qui l’avaient ravie ou consolée, et pour la plonger dans le désespoir et la châtier de ses crimes, il lui envoya la Vérité.
Telle est l’histoire du genre humain, racontée par Leopardi en dix-sept pages.
Pour ce poète désolé, le bonheur n’existe pas.
Digiti
« Que veux-tu?- dit Farfadet, esprit malm, à Malambrun, qui l’évoque.
— Rends-moi heureux pour un moment.
— Je ne le peux faire.
— Comment?
— Je te jure sur ma foi que je ne le peux faire.
— Sur ta foi de démon de bien ?
— Oui vraiment, compte qu’il y a des démons de bien tout comme il y a des hommes. »
Et à la fin du dialogue :
« Ainsi donc, dit Malainbrun, absolument parlant, le non vivre vaut toujours mieux que le vivre?
— Tout bonnement , répond Farfadet ; comme la privation du malheur vaut mieux que le malheur.
— Donc?
— Donc, s’il te convient de me donner ton âme avant le temps, je suis prêt h l’emporter. »
Ailleurs, une Ame dit à la Nature :
« Parmi tous les animaux que tu mentionnes,’ y en a-t-il un, d’aventure, fourni, moins que ne le sont les hommes, de vitalité et de sentiment? »
La Nature répond :
« En commençant par ceux qui tiennent de la plante, tous sont en ceci plus ou moins inférieurs h l’homme, lequel a une plus grande abondance de vie et plus de sentiment, pour être de tous les vivants le plus parfait.
— Place-moi donc, dit l’Ame, dans le plus imparfait, et, si tu ne le peux faire, dépouillée des funestes dons qui m’ennoblissent, fais-moi pareille au plus stupide et insensé des esprits humains que tu eusses produit en aucun temps.
— Je puis te complaire en ce dernier vœu ; je vais
GIACQMO LEOPARDI.
le faire, puisque tu refuses l’immortalité vers laquelle je t’avais dirigée.
— Et en échange de cette immortalité, dit l’Ame, je te prie de m’accélérer la mort autant que possible.
— Je conférerai de ceci avec le Destin. »
Leopardi consacre sa prose à prouver la vanité de tout.
Il nie même la gloire, ou du moins ses joies (la Gloria e Parini), même le progrès, la civilisation, la perfectibilité ( Dialogo di Trislano e un Âmico ), même la science. Dans un dialogue où interviennent le Soleil et les Heures, il raille agréablement, comme s’il n’y croyait pas, le système de Copernic. Jamais mépris plus complet du monde n’avait été exprimé avant lui d’un air si naturel et si convaincu, sans déclamation, sans violence. Écoutez ceci, c’est la Terre qui cause avec la Lune. Celle-ci confesse qu’elle est habitée.
« De quelle couleur, demande la Terre, sont tes hommes?
— Quels hommes? fait la Lune.
• — Ceux que tu contiens. Ne dis-tu pas que tu es habitée I
— Oui, eh bien?
— Eh bien! tes habitants ne doivent pas tous être des bêtes.
— Ni bêtes, ni hommes; je n’entends rien à ces mots-là.
— Et quelle sorte de populations as-tu donc, j e te prie ?
— De très-nombreuses et très-diverses que tu ne connais point, comme je ne connais point les tiennes.
— Voilà qui me parait à tel point obscur que si je ne l'entendais de ta propre bouche, je ne voudrais y croire pour rien au monde. As-tu jamais été conquise par quelqu’un des tiens ?
— Non, que je sache. Et comment ! et pourquoi? '
GIACOMO LEO PA RDI
— Par ambition, par cupidité du bien d’autrui, avec la politique, avec les armes.
— Je ne sais ce que veulent dire armes, ambition, politique, enfin tout ce que tu me dis.
— Mais assurément, si tu ne connais pas les armes, tu connais au moins la guerre ; puisqu’il y a peu de temps un physicien d’ici-bas, avec certaines lunettes qui sont des instruments inventés pour voir très-loin, ont découvert chez toi une belle forteresse, avec ses bastions tout dressés : c’est un signe que tes gens ont l’habitude dés assauts et des combats de murailles.
— Mille pardons, madame la Terre, si je te réponds un peu plus librement qu’il ne conviendrait à une sujette ou à une servante de Ta Seigneurie comme je suis. Mais en vérité tu me parais un peu plus que vaniteuse en pensant que toutes choses, en quelque partie du monde que ce soit, sont conformes aux tiennes, comme si la nature n’avait eu d’autre intention que de te copier ponctuellement partout. Je dis que je suis habitée et tu conclus de cela que mes habitants doivent être des hommes. Je t’apprends qu’ils n’en sont pas, et admettant que ce soient d’autres créatures, tu ne doutes point qu’ils n’aient les mêmes qualités et les mêmes aventures que tes peuples et tu m’allègues les lunettes de je ne sais quel physicien.... Mais si ces lunettes ne voient pas mieux en d’autres choses, je croirai qu elles ont la bonne vue des enfants dont tu m’as parlé qui découvrent en moi des yeux, une bouche, un nez que je ne me suis jamais connus. »
Et il ressort du dialogue que les habitants de la lune et ceux de la terre ont un seul rapport entre eux : c’est que les uns sont aussi disgraciés que les autres.
Leopardi revient si souvent sur la vanité du monde,
GIACOMÛ LEOPARDI .
qu’on le croirait d’accord avec le dogme chrétien. Je lis ceci dans ses pensées :
« Jésus Christ fut le premier qui signala distinctement aux hommes ce ilatteur et précepteur de toutes les vertus feintes, détracteur et persécuteur de toutes les vraies; cet adversaire de toute grandeur intrinsèque et vraiment propre à l’homme, ce railleur tournant en dérision tout sentiment élevé, s’il ne le croit pas faux, tout douce affection, s’il la croit intime; cet esclave des forts, tyran des faibles, haïsseur des malheureux; et Jésus-Christ l’a désigné sous le nom de monde, qui lui est resté dans toutes les langues cultivées jusqu’à présent. Cette idée générale qui est d’une si grande vérité et qui a été depuis et sera toujours d’un si grand usage, je ne crois pas qu’avant ce temps elle fût venue à d’autres et je ne me souviens pas quelle se trouve, au moins veux -je dire sous un mot unique et sous une forme précise, en aucun philosophe païen. Peut-être est-ce qu’avant ce temps-là la bassesse et k fraude n’étaient pas encore tout à fait adultes, ni la civilisation parvenue à ce point où une grande partie de son essence se confond avec celle de la corruption. »
Voilà tout le christianisme de notre penseur. Ailleurs et partout, nous le trouvons armé de tout son talent et de toute sa douleur contre les idées modernes. Il appartient à cette classe de rêveurs dont les utopies rétrospectives sont constamment fixées sur le passé. Il retourne au bon vieux temps, comme Jean-Jacques Rousseau, comme le duc de Saint-Simon, comme Aristophane. Désabusé de tout, il ne lui reste que la crédulité du misanthrope et l’illusion du souvenir. Son eldorado, c’est l’antiquité. Il y croit ou il fait semblant d’y croire, pour mieux attacpier notre siècle. Il l’a dit en racontant sa vie, il était Grec. La grande idée, celle où il revient
GIACOMO LEOPARL»!.
toujours avec une sorte d’acharnement, c’est l’impossibilité du bonheur.
« Raconte-moi, demande au Tasse le génie familier qui le visitait souvent, si tu te souviens en quelque instant de ta vie, d’avoir dit en toute sincérité, en pleine certitude : je jouis ! Tu dis bien chaque jour et tu dis sincèrement : je jouirai, et quelquefois, mais avec une moindre sincérité : j’ai joui! De sorte que le plaisir est toujours ou passé ou futur, jamais présent.'
— Ce qui revient à dire qu’il est toujours nul, observe le Tasse. »
Et plus loin, dans ce même dialogue, le génie reprend :
« En vérité, par ennui, je ne crois pas qu’on doive entendre autre chose que le pur désir du bonheur, non satisfait par le plaisir, ni ouvertement blessé par le déplaisir. Ce désir, comme nousle disions peu auparavant, n’est jamais satisfait, et le plaisir ne se trouve point. Si bien que la vie humaine est composée mi-pai-tie de douleur et d’ennui; et elle ne se repose de l’une de ces passions qu’en tombant dans l’autre : ceci n’est pas ton sort particulier, c’est la destinée humaine.
— Quel remède, demande le Tasse, pourrait être bon contre l’ennui?
— Le sommeil, l’opium et la douleur, répond le génie. Et cette dernière est la plus puissante, parce que l’homme, quand il souffre, ne s’ennuie eu aucune façon.
— Plutôt que de prendre cette médecine, je me résigne à m’ennuyer toute ma vie, » dit le Tasse, et Leopardi est de cet avis. Ecoutez cette pensée qu’il a écrite et remarquez à quel point elle est moderne : on n’échappe pas à son temps.
« L’ennui est, en quelque sorte, le plus sublime des sentiments humains. Je ne crois pas que de l’examen de ce sentiment naissent les conséquences que beaucoup de
GIACOMO LEOPARDI
philosophes ont cru en tirer; matè cependant ne pouvoir être satisfait par aucune chose terrestre et pour ainsi parler, de la terre entière ; considérer l’étendue incalculable de l’espace, le nombre et la masse prodigieuse des mondes, et trouver que tout est pauvre et petit pour la capacité de son âme ; se figurer le nombre des mondes infini, l’univers infini et sentir que son âme et son désir sont encore plus grands que cet univers, et toujours accuser les choses d’insuffisance et de nullité, et souffrir de manqueet de vide et, par là, d’ennui : — voilà pour moi le plus grand signe de noblesse et de grandeur qui se voie dans la vie humaine. Aussi l’ennui est-il peu connu des hommes médiocres, et très-peu ou point des autres animaux. »
Et voilà pourquoi la mort effraya si peu notre poète. On commit Ruysch, le fameux Hollandais qui poussa si loin l’art des préparations anatomiques, et qui mourut sans laisser son secret. Leopardi eut l’étrange et poétique idée de le faire entrer en colloque avec ses momies. Il suppose une nuit lugubre où les morts se réveillent et parlent. Ceux qui sont embaumés dans le cabinet de Ruysch entonnent en chœur un chant triste et doux. L’anatomiste se réveille et tâche de les effrayer, pour leur cacher qu’il a peur. L’un de ces morts lui annonce qu’il a le droit de causer un quart d’heure avec ceux qui vivent. Ruysch en profite et demande à la momie ce qu’elle a senti en mourant.
« Je ne me suis pas aperçue que je mourais, répond la momie.
— Je ne m’étonne plus, dit Ruysch que vous alliez chantant et parlant, puisque vous ne vous êtes point aperçue de mourir.
Cet homme, au coup mortel indifférent d’abord,
Allait et se battait toujours.... bien qu’il fût mort....
GIACOMO LEO PARDI
dit un poëte italien. Je croyais que sur cette affaire vos pareils en savaient un peu plus que les vivants. Mais là, redevenons sérieux ! Tous n’avez senti aucune douleur sur le moment de la mort ?
— Quelle douleur peut être celle dont on ne s’aperçoit pas quand on l’éprouve?
— Cependant tous sont persuadés que la sensation de la mort est très-douloureuse.
— Comme si la mort était une sensation et non pas, bien plutôt, le contraire !
— Mais enfin reprend Ruysch à la fin, qu’est-ce que la mort, puisque ce n’est pas une douleur?
— Plutôt un plaisir qu’autre chose. Apprends que le mourir, comme le dormir, n’arrive pas en un seul moment, mais par degrés.
a II est vrai que ces degrés sont plus ou moins marqués, selon la variété des causes et des genres de mort. Dans le dernier de ces instants, la mort n’apporte ni plaisir, ni douleur aucune, comme le sommeil. Dans les précédents , il ne peut produire de douleur, parce que la douleur est une chose vive, et les sens de l’homme en ce temps, quand la mort est commencée, sont moribonds, c’est-à-dire extrêmement diminués de force. Ce peut bien être une cause de plaisir, parce que le plaisir n’est pas toujours une chose vive , peut-être même que la plupart des joies humaines consistent dans une espèce de langueur. De sorte que les sens de l’homme sont capables de plaisir, même sur le point de s’éteindre, attendu que bien des fois la langueur même est un plaisir, surtout quand elle vous délivre de la souffrance, car tu sais bien que la cessation de toute douleur ou de tout malaise est, par elle-même, un contentement. Ainsi, la langueur de la mort doit être d’autant plus grande qu’elle délivre l’homme d'une plus grande
GIACOMO LEOPARDI
souffrance. Pour moi, bien qu’à l’heure de la mort je ne lisse pas fort attention à ce que je sentais, parce qu’il m’était défendu par les médecins de fatiguer ma cervelle, je me souviens pourtant que la sensation que j’éprouvai 11e fut pas très-dissemblable de la joie causée aux hommes par la langueur du sommeil , au moment où ils vont s’endormir. »
Cependant la curiosité de Ruysch n’est pas encore satisfaite.
« Comment, demande-t-il aux morts, vous êtes-vous aperçus , en dernier lieu , que l’esprit était sorti du corps ?... »
Mais le quart d’heure est passé, les morts se taisent. A ce grand mystère, pas de réponse; le penseur hésite et le dialogue s’arrête, comme tout le livre, devant un formidable point d’interrogation. Tous les sceptiques en sont là : Que sais-je? Ruysch tâte ses cadavres, et, voyant qu’ils sont bien remorts, il va se recoucher.
Maintenaut d’où venait ce désespoir de Leopardi , ce mépris de son siècle, cette haine des hommes qui lui faisait écrire : « Le monde est une ligue de coquins contre les honnêtes gens et de lâches contre les hommes généreux? » — cette ironie surtout, tranquille, mais profonde et amère, qui recouvre toutes ses pensées, comme une eau transparente, en laissant voir le fond tourmenté de son âme creusée d’abimes, hérissée d’écueils. Il nous le dit lui-même dans un écrit précieux : les Dits mémorables de Philippe Oltonieri.
Socrate, écrit-il (je résume pour abréger), avait une âme noble, généreuse et par conséquent inclinée à l’amour. Mais disgracié dans la forme de son corps, il désespéra dès sa jeunesse d’être aimé autrement que d’amitié, sentiment qui ne pouvait suffire à la ferveur et à la douceur de son âme. Sa figure ingrate et ridi—
GIACOMO LEOPARDl.
cule lui ôtait sa place dans les affaires publiques , chez un peuple railleur et épris de la beauté. Et voilà comment Socrate, pauvre, rebuté par l’amour, éloigné des affaires, se jeta dans les idées : il devint l’ironique spectateur de la comédie humaine qui se jouait devant lui. Et comme ce sage fut le père de la pensée grecque, d’où est sortie la pensée moderne, il résulta que le premier principe de la philosophie fut le visage de satyre et le nez camus d’un petit monstre qui avait de l’esprit et du cœur.
Léo pardi, dans ce morceau, nous a dit son secret, il s’est confessé lui-même. Je n’aime pas ce genre de révélations , mais elles sont nécessaires pour expliquer notre penseur, et pour le justifier peut-être.
Ce cœur ému des plus délicates émotions , cette imagination vraiment grecque , amoureuse de toute grâce et de toute beauté, cet esprit ivre d’amour étaient logés dans un corps misérable. Ce grand poète ne présentait aux yeux qu’une pauvre, malingre et souffreteuse créature, atteinte à la fois de phthisie et d’hydropisie, et déformée par des gibbosités trop visibles qui lui faisaient honte et mal. Tout cela, relevé par un beau front bien saillant et attristé par deux yeux presque éteints, d’une langueur infinie. Voilà pourquoi Leopardi finit par douter de tout. Et cependant il fut un grand poète.
J’ai écrit autrefois : « La foi seule est poésie; Bvron, ce douteur né de Voltaire, n’est vraiment grand que lorsqu’il croit ; il croyait à l’amour. Cela est si vrai que Voltaire lui-même , lorsqu’il voulait faire de beaux vers (je ne dis pas qu’il y soit arrivé), cessait tout à coup d’être voltairien; il était protestant avec Coligny; il se faisait , au besoin , catholique avec Henri IV. Je ne connais qu’un poète au monde , l’Italien Leopardi,
GIACOMO LEOPARDI
qui ait taillé en magnifique poésie les glaces du siècle passé, stupéfiante exception que j’expliquerai lorsque je l’aurai comprise »
Eh bien ! je crois l’avoir comprise aujourd’hui. Ce ne sont pas les glaces du siècle passé que Leopardi a taillées en magnifique poésie. Regardons-le de près, relisons attentivement ses livres et nous verrons que sa note dominante n’est pas le doute, mais la douleur.
üui, la douleur, c’est là le mystère dont il a cherché le mot dans ses études, et dont il a fait une loi dans ses pensées. C’est par la douleur qu’il a expliqué le monde et l’âme humaine; il l’a étudiée partout, dans les faits et dans les livres, dans Théophraste et dans Brutus; ce fut là sa pensée constante et sa passion fatale , il en a vécu, il en est mort.
Voltaire aussi , dans Candide , avait conclu que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ; mais il avait cette souplesse d’esprit qui supplée à la force dans les combats de la vie, et même en se jetant dans la mêlée, il savait, l’heureux homme, passer légèrement entre les coups.
C’est ainsi qu'il échappa toujours gaiement aux disgrâces accumulées dans ses contes : il n’en sentait rien lui-même et se raillait de la douleur. Leopardi la prit au sérieux, il en souffrit toute sa vie.
Et sa poésie est là. On a beau dire, la douleur est une foi. Penser, c’est douter, mais souffrir, c’est croire. Quand on pleure un mort , ce n’est point parce qu’il n’est pas, mais parce qu’il n’est plus. On ne peut regretter le néant.
Doutez-vous des monuments quand vous gémissez au milieu des ruines? Ah! l’amour qui se désole n’a pas fini d’aixner, et tant qu’il lui reste une larme dans les yeux, l’espérance mille fois déçue espère encore. Le
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chagrin, c’est le parfum qui dure après les joies fanées, et qui prouve quelles ont fleuri; c’est l’immortalité des choses mortes et qui survivent dans nos âmes; et c’est plus encore, poète douloureux, c’est le plus grand signe de ta propre vie ; nie-moi ton sang, toi qui saignes ; toi qui souffres, nie-moi ton cœur!
Leopardi croyait. Il croyait à l’Italie « née pour vaincre les nations ou dans la fortune ou dans la disgrâce; * il la voit esclave, mais il se souvient qu’elle fut reine et il la magnifie dans lé passé. Il croyait aux Italiens d’autrefois, à Cicéron, h Dante, au Tasse, à l’Alfieri même ; il lui dit : « Puisque les vivants dorment, réveille les morts! Arme les voix éteintes des anciens héros , tant qu’à la fin ce siècle de fange désire la vie et se relève pour des actes glorieux — ou que la honte le prenne ! »
Il croyait à la souffrance et la jugeait capable de grandeur et de vertu. Quand il dit à sa sœur qui va se marier cette phrase désespérante : « Les fils qui te viendront sont condamnés à la bassesse ou au malheur,» il ajoute noblement : « Choisis pour eux le malheur! »
Il dit aux jeunes gens: « A quoi sert la vie? Hieu qu’à la mépriser. » Mais il fait sortir de ce mépris une excitation au courage.
Il croyait à l’amour et l’a chanté souvent , avec passion et avec grâce : II primo Amore , Il Sogno , Consalvo , Alla sua Donna, A Silvia , Ad Aspasia, le Ricordanze sont des poésies toutes pleines de ce sentiment, tantôt brisé par la mort , tantôt repoussé , nous savons pourquoi, par les femmes, toujours malheureux mais toujours là, fatal, implacable. « Ah ! Nérine, il règne en mon cœur ! Si je vais encore à des fêtes , à des réunions, je me dis en moi-même : O Nérine! ces réunions, ces fêtes ne sont plus pour toi, tu n’y vas plus. Si mai re-
GIACOMO LEOPARDI
vient et que les amants portent des rameaux verts et des chansous âux jeunes filles, je dis : Ma Nériue, pour toi le printemps ne revient plus jamais, ni l’amour. A chaque journée sereine, à chaque rive fleurie que j’admire, à chaque joie que je ressens, je dis: Nérine , hélas ! ne sent plus rien maintenant , ne voit plus rien dans les champs ni dans l’air ! Hélas ! tu es passée, ô toi mon éternel soupir, tu es passée, et j’aurai toujours pour compagne dans mes rêves charmants , dans mes sensations émues, dans les mouvements tristes ou chère de mon cœur, la souvenance amère ! »
Enfin, dans les derniers sanglots de ses lamentations infinies, dans le cri suprême et fatal où il résume son œuvre qui est, en prose, le système et en vers, l’hymne de la douleur; lorsqu’après l’avoir montrée dans l'histoire, en chantant l’Italie tombée et l’antiquité morte; dans l'homme , en chantant ses misères, ses désenchantements et ses désespoirs, il veut enfin la montrer dans la matière et rendre à la nature marâtre la malédiction qui pèse sur ses enfants maudits, — même alors une émotion, une foi lui reste. Il regarde un genêt qui s’attache aux lianes desséchés du. Vésuve, et il aime ces rameaux embaumés qui se contentent du désert. Il dit les exterminations du volcau, et raille l’homme qui s’exalte encore en face de ces horreurs et de ces ravages; il écrase sous l’infini des mondes et sous les colères de la nature la misère orgueilleuse de l’atome humain; il décrit les éruptions, les solitudes et les ruines, et dit au genêt qui fleurit seul au milieu de cette désolation: » Tu mourras aussi, mais plus humble que nous , plus sage et plus fort, tu ne crois pas du moins à l’immortalité de ta race ! »
Eh bien! en cette dernière explosion d'ironie, j’en-
GIACOMO LEO PARDI
trevois encore, une idée consolante, une sagesse regrettée et par conséquent rêvée , une pensée de fraternité humaine qui met du lointain, de l’avenir et par conséquent de l’espérance au fond de ce tableau sinistre et désolé.
« Oh ! s’écrie-t-il, il est une noble nature , celui qui ose lever ses yeux mortels contre la destinée commune, et de qui la parole franche, n’ôtant rien du vrai , confesse le mal, notre partage, et notre état fragile et bas; celui qui se montre grand et fort dans la souffrance, et qui n’ajoute pas à ses propres misères les colères et les haiues fraternelles , plus graves encore que tout autre malheur ! Il n’accuse pas l’homme de sa douleur, mais celle-là seule qui est la vraie coupable , celle qui par l’enfantement est la mère des mortels, et par la volonté leur marâtre. C’est elle qu’il appelle ennemie, c’est contre elle que, dans sa pensée, dès le premier jour, furent assemblées et rangées les sociétés humaines; il voit tous les hommes confédérés entre eux ; il les embrasse avec un véritable amour , il leur prête un secours vaillant et prompt, et il l’attend d’eux, dans les périls alternés et dans les angoisses de la guerre commune. »
On le voit , le poète convoque la famille humaine contre la nature; qu’est-ce que cette idée, si ce n'est un rêve, et qu’est-ce qu’un rêve, si ce n’est une foi?
Il croyait surtout, parce qu’il aimait : on ne peut aimer sans croire. Il a beau nier le progrès , il y conduit; il a beau traiter de fantômes la gloire, l’amour, la liberté, la patrie , on sent qu'il les adore et qu’il les poursuit. La vertu n’est pas un nom seulement pour cet admirateur de Brutus. Il relève par son caractère et par son génie cette nature humaine qu’il cherche à ravaler dans ses livres; sa poésie est forte, elle est
GIACOMO LEOPARDI
saine, et ceux qui s’en nourrissent en deviennent plus hommes et meilleurs. Il est sceptique et il rend croyant, a dit de lui M. de Sanctis.
Je n’ai cité que pour montrer la pensée de Leopardi. Je renonce à montrer sa forme. La vivacité spirituelle de Giusti, les analyses brillantes de Niccolini, les synthèses rapides, la phrase pleine et drue de Manzoni, les obscurités savantes de Foscolo , parsemées d'étoiles et coupées d’éclairs, tout cela, très-amoindri , trèseffacé, je l’avoue, entre pourtant dans notre langue. Mais la forme de Leopardi n’a rien de ces particularités par où l’on pourrait la saisir et la rendre. Elle est, comment dire? sans saillies ni lacunes, sans creux ni bosses ; non qu’elle manque de couleur et de relief, mais tous ses effets sont atteints avec si peu d’efforts, qu’ils découragent l’imitation. Le traducteur ne peut retrouver les procédés du maître. La forme de Leopardi, c’est tout bonnement la perfection. Il n’y a rien de trop, mais rien n’y manque, rien de minutieux ni de trop achevé ; et c’est pourtant profond et clair, savant et pur : si bien fini, qu’un mot déplacé ferait tache, et facile en même temps, fluide et naturel comme une improvisation. Supposez au veçs de Voltaire les qualités de sa prose, ajoutez-y la poésie et vous aurez le vers de Leopardi. Ce maître souverain régnait sur la langue, et il en faisait tout ce qu’il voulait; il n’en fit jamais plus qu’il n’en avait à faire , vertu toujours rare , et surtout aujourd’hui. La suprême élégance, en un mot, dans la plus irréprochable simplicité; voilà la forme du poète. Mais cela ne se traduit pas. Chers inconnus qui me suivez, apprenez l’italien, il en vaut la peine. Sachez-en assez pour lire Pétrarque et pour le bien sentir; dix ans d’études acharnées vous suffiront peut-être, si vous savez le latin. Et quand vous comprendrez Pétrarque,
GIACOMO LEO PAR DI
ouvrez Leoparili , dont les Cansoni rappellent un peu extérieurement celles du premier maître, et inclinezvous avec moi devant cet être difforme et disgracié qui ne rêvait qu’ amours idéales , devant cet homme chétif et souffreteux qui ne voyait que champs de bataille et qui évoquait une Italie de géants. « A l’Église avec Manzoni ! disaient les Italiens, et ils ajoutaient : Avec Leopardi, à la guerre ! »
giacomo leopardi. — Une amitié italienne : Leopardi et Antonio Ranieri. — La maladie du poète, sa vie à Naples, son dernier jour, sa mort : récit inédit de Ranieri. — Le tombeau de Leopardi. — Les corbeaux réclament son cadavre. — Leopardi jésuite! — Une jolie lettre du P. Scarpa. — Réponse de Gioberti.
Mais il nous reste à raconter les derniers jours du poëte. Nous l’avons laissé à Florence, à ce moment suprême où il publia ses œuvres, avec une dédicace déchirante à ses amis. Vous rappelez-vous ce cri si souvent répété : « Je ne suis plus qu’un tronc qui sent et qui souffre? »
Hélas ! il n’avait pas encore vidé la coupe. Cette dédicace, au lieu de lui attirer la considération ou tout au moins la commisération universelle, éloigna delui leplus zélé de ses protecteurs qui aurait voulu, m’a-t-on dit, que le livre fût dédié à lui seul. La pension accordée jusqu’alors au poëte malheureux lui fut tout k coup retirée. Leopardi allait retomber dans cette affreuse alternative qui avait été le tourment de toute sa vie : ou retourner à Recanati, pour mourir de froid et d’isolement dans la maison de son père, ou rester à Florenceet mourir de faim dans un galetas. Par bonheur, le plus admirable ami qui ait vécu de nos jours, Antonio Ranieri, se trouvait près du poëte. Il le prit avec lui, l’emmena bientôt à Rome, puis à Naples, sans le quitter
GIACOMO LEOPARDI
d’un pas ni d’un regard pendant sept années où il l’empêcha de mourir et lui ferma les yeux.
Antonio Ranieri était né à Naples, en 1806, d’une famille aisée. Il avait fait ses premières études à l’université de cette ville qui avait alors une université. Fort jeune encore et un peu forcément, il avait quitté son pays pour fuir les persécutions et pour achever ses études.
Il vécut donc à Rome, à Bologne, à Florence, après 1820 ; il y connut dès lors ces hommes que j’ai nommés, toscans ou proscrits, qui ont été la gloire et plus que la gloire, l’honneur de l’Italie. Il étudia sous eux et bientôt arec eux la vieille langue, la langue immortelle qui revit aujourd’hui plus jeune et plus vivante que jamais.
Mais il ne dédaigna pas de consulter un maître qui les dépassait tous, je l’ai déjà dit, en correction native : le peuple florentin.
Il se rendit ensuite à Bologne où le fameux Mezzofanti, qui savait trente-trois langues ou dialectes morts ou vivants, le dirigea dans ses études philologiques. Bologne, on s’en souvient, était alors, comme Florence, un rendez-vous de lettrés et desavants illustres; je rappelle en passant Costa , Marchetti, Valorano , Medici ,
„ Pepoli, etc. Quand Ranieri les eut tous exploités, il vint en France.
Nous étions alors aux dernières années de la Restauration. MM. Guizot, Yillemain et Cousin professaient en Sorbonne; Ranieri suivit leurs cours avec assiduité.
Il fut protégé par Benjamin Constant, encouragé par La Fayette, aimé de Lamennais. Il vit 1 830. Pour ne point oublier sa langue et son pays, dans l’agitation du nôtre, il fréquentait Botta, Scalvini, les frères Ugoni, réfugiés alors à Paris; puis il passa en Angleterre. Il y « arriva trop tard pour causer avec Ugo Foscolo, mais
GIACOMO LEOPARDI
assez tôt pour étudier les institutions des pays libres. Il lit enfin son tour d’Allemagne à l’université de Berlin, où il apprit la philosophie de l’histoire, et comme, en son absence, ou l’avait exilé de Naples, il rentra dans Florence, où sa vie d’études ne discontinua pas.
Ce fut alors qu’il se lia d’une amitié presque sans exemple avec Leopardi.
Cette histoire est à peine connue, même en Italie, et encore ne l’est-elle un peu que grâce à l’auteur de ce livre. Il va la raconter encore : elle est bonne à répéter.
Leopardi, l’on s’en souvient et l’on ne saurait le dire assez, était pauvre, malade, malheureux. Ou l’avait forcé de s’épuiser, pour vivre, en petits travaux, en vétilles philologiques, en annotations, en commentaires, en corrections; il ne faisait guère mieux qu’un métier de prote. Il s’exténuait dans ce travail avec des yeux faibles et deux maladies déjà déclarées, qui devaient l’emporter plus tard, la phthisie et l’hydropisie. Il ne pouvait composer qu’à de rares intervalles, entre ses fatigues et ses souffrances, ces admirables vers qui vivront plus longtemps que l’Italie, si l’Italie doit mourir. Ranieri résolut de sauver le poète.
Il fut dès lors, Leopardi le dit lui-même, l’ami, le compagnon de sa vie et il ne le quitta plus.
Il avait un père à Naples : un homme antique, comme dit cette langue respectueuse, un apôtre du bon vieux temps. Prévoyant que le vieillard ne pourrait s’entendre avec le poète, M. Ranieri quitta volontairement la maison paternelle. Il prit avec lui une jeune sœur, dont il fit sa compagne de dévouement. Il amena son hôte sur la colline de Gapodimonte, où l’air est doux aux poi- • trines délicates. Et quand la phthisie était à demi désarmée, et que l’hydropisie menaçait le patient, ils émi-
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graient tous les trois, le frère, la sœur et l’hôte, sur les pentes du Yésuve, où l’air plus vif rendait un peu de sang à ce corps épuisé. Comprenez-vous cela : deux vies dépensées pour en prolonger une autre, sur laquelle deux maladies affreuses, deux morts fatales s’acharnaient tour à tour, souvent même à la fois? On passait au malade toutes ses fantaisies; on lui faisait venir du pain de la ville éloignée de trois lieues, on le laissait se coucher le matin, se lever le soir, dîner à minuit, vivre dans les ténèbres où il cachait avec une pudeur fière sa douleur et sa difformité. On l’entourait de médecins les plus habiles; ou luttait non-seulement contre son mal, mais contre lui-même , car cet homme excessif abusait de tout ; si on lui permettait le café, il en buvait vingt tasses. En Italie, l’amitié est une passion.
Par malheur, au moment où Leopardi semblait se réconcilier avec la vie, le choléra vint à Naples. Notre malade en fut vivement frappé, comme son ami Platen, le poète allemand, qui en mourut de peur à Syracuse, bien avant que la ville sicilienne fût attaquée par le fléau. Les lettres de Leopardi, datées de cette année fatale (1836), sont celles d’un homme qui prend congé du monde. Il écrit à son père qui, depuis quelquesmois lui faisait une pension de dix écus! « Mon cher papa, si Dieu m’accorde de revoir Votre Seigneurie, elle reconnaîtra, ainsi que ma mère et mes sœurs, que, pendant ces sept années, je n’ai point mérité de perdre la moindre parcelle de l’affection que vous m’avez portée, à moins que les infortunes ne diminuent l’amour dans les frères et dans les parents, comme elles l’éteignent dans tous les autres hommes. Si je meurs avant, je confie ma justification ù la Providence de Dieu. » Et plus tard, 27 mai 1837, c’est sa dernière lettre : «Je remercie tendrement vous et ma mère de votre don de dix écus ;
GIACOMO LEOPARDI
je vous baise la main à tous deux, j 'embrasse mes frères et je vous prie tous de me recommander à Dieu, afin que, lorsque je vous aurai revus, une bonne et prompte mort mette fin aux douleurs physiques que je ne puis autrement guérir. Votre bien amoureux fils, Jacques. »
Il ne devait pas les revoir. Il mourut dix-huit jours après cette lettre, le 14 juin, un mercredi. Je veux raconter cette dernière journée et en rapporter les moindres circonstances : on ne les trouvera qu’ici. Et pour donner h ce récit une autorité qui manquerait à mon propre témoignage, je cède la plume à M. Ranieri luimême, qui seul a vu la fin de son immortel ami. Les pages que je vais traduire devaient être ajoutées à la notice qui précède les œuvres de Leopardi ; mais la timidité de l’éditeur les a laissées inédites. Elles sont donc publiées maintenant pour la première fois et il faut qu elles soient publiées , car elles répondent à des calomnies trop répandues qui appellent un éclatant démenti.
« Giacomo Leopardi subit dans sa vie si courte une bonne part des plus graves maladies qui soient connuès sous le soleil. Elles se confondaient parfois ou s’entremêlaient d’une manière si étrange, que le remède de l’une était pour l’autre un poison. Pour ne pas en dire plus qu’on n’en pourrait croire, condamné comme phthisique par les docteurs de Rome en 1831, et par ceux de Florence en 1832, il mourut ensuite à Naples d’hydropisie. Et jamais il ne crut à l’un ni h l’autre mal, mais à je ne sais quelle mystérieuse affection de nerfs par laquelle il expliqua jusqu’à la fin les phénomènes les plus variés et souvent les plus éclatants des maladies qui, sans relâche et sans pitié, combattirent sa misérable existence. Et même après que de très-graves médecins de Naples s’en furent expliqués avec lui, bien
GIACOMO T.EOPARDI.
plus clairement que je ne l’aurais voulu, il me reparlait de l’incertitude de la médecine, de son mal de nerfs incompris et méconnu et des quarante ans de vie qu’il lui restait encore à endurer avec patience, si le choléra ne venait les trancher d’un coup.
« Cette singulière croyance l’avait rendu constamment fort indocile à toutes les prescriptions de l’art. Ce qu’il observait le moins c’était la diète, très-rigoureusement ordonnée, comme on le sait, dans les cas d’hydropisie. Pour ce seul point mes prières et jusqu’à mes larmes avaient toujours été iuutiles. Et se riant, en dépit de tout, du lait d’ânesse, ce jour-là même, selon l’habitude, après un déjeuner abondant de chocolat, il souhaita qu’on lui apportât à diner, tandis que nous attendait déjà la voiture qui devait nous conduire à la campagne où nous nous proposions de souper vers quatre ou cinq heures du maliu; il n’avait jamais été possible de le mettre au lit avant cette heure.
« Le potage était déjà servi. Et lui, s’étant mis à table plus gai (pie de coutume, en avait déjà pris deux ou trois cuillerées^ quand se tournant vers moi qui m’étais assis auprès de lui :
« Je sens augmenter un peu mon asthme, me dit-il (il appelait ainsi les symptômes naturels de sa maladie), pourrait-on faire venir don Nicola? »
« C’était le prénom de M. Manella, le plus assidu et le plus affectueux des praticiens qui l’avaient assisté : un homme rare par la science et plus rare encore par les mœurs, médecin ordinaire du prince royal de Salorne.
« Et pourquoi pas? lui répondis-je. J’irai même le chercher personnellement. »
« Nous étions à l’un des jours où le choléra fit le plus de victimes, et ce n’était pas le cas d’envoyer des messagers.
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« Je crois que, malgré tous mes efforts, il dut transparaître sur mon visage quelque chose du trouble qui m’agitait. Car s’étant levé, il en plaisanta et en sourit, puis me serrant la main , il me dit encore un mot sur la longue vie des asthmatiques. J’allai donc avec la voiture même qui nous attendait, en confiant le malade aux miens et surtout h ma sœur Pauline sa garde-malade habituelle, dont l’assistance était récompensée trop largement quand il lui disait que sa Pauline de Naples lui rendait possible l’éloignement de sa Pauline de Recanati (sa propre sœur).
« Je trouve Manella chez lui; il s’habille et il vient, mais tout était changé. Accoutumé par une longue et pénible habitude de maladies mortelles, à sentir trop fréquemment les approches de la mort, notre malade adoré n’en sut plus distinguer les vrais des faux symptômes. Et , d’autre part, inébranlable dans sa conviction que tout son mal était nerveux, il était aveuglément sûr de le calmer h force de nourriture. Aussi, malgré les très-chaudes prières de ceux qui l’entouraient, avait-il voulu se lever tr*s fois du lit où il s’était étendu tout habillé et trois fois se remettre à table. Mais toujours, aux premières gorgées, il avait dû, malgré lui, s’arrêter et se rapprocher du lit. Ce fut là que je le trouvai en survenant avec Manella, mais non pas même étendu , appuyé seulement sur le bord entre les coussins qui le soutenaient.
« Il se réjouit de notre arrivée, il nous sourit, et, bien qu’avec une voix plus faible et plus saccadée que d’habitude, il discuta doucement avec Manella sur sa maladie de nerfs, sur la certitude de la calmer avec des aliments, sur l’ennui du lait d’ânesse, sur les miracles de l’exercice et sur sa volonté de se lever à l’instant pour aller à la campagne. Mais Manella m’ayant tiré
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adroitement à part, m’avertit d’envoyer aussitôt chercher un prêtre , car il n’était plus temps de recourir à d’autre secours. Et sur-le-champ j’envoyai, renvoyai et renvoyai une troisième fois au couvent voisin des augustins déchaussés.
« Leopardi était là , tous les miens autour de lui , Pauline lui soutenait la tête et essuyait .la sueur qui tombait à grosses gouttes de ce large front, et moi, le voyant accablé d’une fatale et ténébreuse stupeur, j’essayais de le ranimer en lui faisant respirer l’excitation de plusieurs essences. Il ouvrit ses yeux plus grands que d’habitude et me regarda plus fixement que jamais. Puis : — Je ne te vois plus, me dit-il, comme en soupirant.
« Et il cessa de respirer , et le pouls ni le cœur ne battaient plus : et, en ce moment même, entrait dans la chambre frère Felice de Sant’ Agostiuo, augustin déchaussé, tandis que hors de moi, j’appelais à haute voix celui qui avait été mon ami, mon frère, mon père — et il ne me répondait plus et il paraissait me regarder toujours.
« Or, il faut maintenant (ce qui n’est pas facile) avoir aimé quelqu’un au monde comme j’ai aimé Leopardi; il faut avoir passé la meilleure partie de sa vie dans sa plus étroite intimité , et parlé avec lui vingt-quatre heures par jour pendant de longues années et de longues aventures; il faut avoir entendu, comme je l’avais fait jusqu’à peu d’instants avant celui-là, tout ce que cet homme exprimait de hautes conceptions, d’idées presque surhumaines, pour comprendre ce qui dut se passer alors en moi et autour de moi. Sa mort, et ce n’est pas merveille , resta longtemps pour moi une chose incompréhensible, les assistants étaient étonnés et muets; il s’éleva entre le saint frère et moi la plus cruelle et dou-
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loureuse dispute. Presque ballotté moi-même entre l’être et le non-être, état indicible et non moins incroyable, je m'acharnais follement à soutenir que mon ami vivait toujours, et je suppliais le frère en pleurant d’accompagner religieusement le passage suprême de cette grande âme. Mais lui, ayant touché et retouché le pouls et le cœur, répondait constamment que l’âme était déjà envolée. A la fin il se lit dans la chambre un silence spontané, solennel; le pieux frère s’agenouilla près du moribond, et nous suivîmes son exemple. Puis, dans un long et profond recueillement, il pria; nous priâmes tous. Enfin il se leva, s’approcha d’une table, écrivit les paroles qui suivent, et les remit dans mes mains. Je m’étais levé aussi, j’avais déjà imprimé le dernier baiser sur le front du cadavre, et j'avais déjà passé d'un doute cruel à une certitude mille fois plus cruelle encore.
« On certifie à M. le curé qu’instantanément est passé à meilleure vie le comte Giacomo Leopardi de Recanati, auquel j’ai prêté les dernières prières des morts; ce que je devais et rien autre. Frère Felice de Sant’Agostino, augustin déchaussé. »
Telle fut la fin de ce grand poète. Il était juste, humain, généreux, d’une rare loyauté, d'une fierté singulière : il méprisait les hommes pour les avoir trop estimés. Il aima deux fois comme on n’aime qu’en Italie et il mourut vierge.
Après sa mort, le dévouement de son ami ne put prendre encore le temps de respirer. Il s’agissait de donner une tombe à ces glorieuses dépouilles. Or, j’ai dit que le choléra sévissait à Naples, et la police était aveugle, impitoyable comme le lléau. Toutes les victimes devaient être ensevelies pêle-mêle, et l’ordre s'exécutait avec la dernière rigueur : le ministre de la
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guerre venait d’ètre jeté dans la fosse commune. Il fallut des poignées d’or pour sauver le cadavre de Leopardi.
Il repose maintenant tors de la grotte de Pausilippe, dans la petite église de San Vitale, sous un monument en marbre qui porte cette inscription composée par Pietro Giordani :
AU COMTE GIACOMO LEOPARDI DE RECANATI PHILOLOGUE ADMIRÉ HORS D’iTALlE SUPRÊME ÉCRIVAIN DE PHILOSOFH1E ET DE POÉSIE A COMPARER SEULEMENT AVEC LES GRECS QUI FINIT A XXXIX ANS SA VIE TOURMENTÉE PAR DES MALADIES CONTINUELLES.