‹ L'Italie estelle La terre des morts?Chapitre 14 sur 38 · RÉUNI PENDANT SEPT ANS ET JUSQUA LA DERNIÈRE HEURE AVEC SON AMI ADORÉ · texte numérisé non relu

RÉUNI PENDANT SEPT ANS ET JUSQUA LA DERNIÈRE HEURE AVEC SON AMI ADORÉ

MDCCC XXXVII.

Ce n’était pas tout encore. Après l’avoir enseveli, Ranieri consacra pour le moins la moitié de sa vie à la gloire du poète. Car ce poète n’avait pas encore sa gloire, et son ami ne s’était pas montré le courtisan du soleil. Le Mécène qui aujourd’hui, par exemple, accueillerait dans sa maison notre Lamartine, se rendrait immortel à peu de frais, et peut-être y aurait-il autant de gloriole que de générosité dans ces honneurs rendus au Bélisaire de la poésie. Mais Ranieri avait accueilli un homme qui n’était encore que malheureux. Estimé à Florence, à peu près inconnu ailleurs, un peu méconnu partout, Léopardi avait une renommée douteuse, ou du moins incertaine, appuyée sur des œuvres trop dispersées pour qu'elle pût s’y établir solidement, acceptée surtout par le cercle restreint des savants pour d’incontestables services rendus à la science et à la langue,

GIACOMO LEOPARDI

mais très-discutée par les philosophes des autres écoles, et h peu près ignorée dans les régions populaires où les chants du poète n’étaient pas encore descendus. Il fallait réunir en faisceau les chefs-d’œuvre de Leopardi, ceux du moins qui étaient accessibles h toutes les intelligences et faire connaître de vue aux trois quarts de l’Italie l’illustre inconnu qu’elle ne connaissait que de nom. Ranieri fut celui qui entreprit cette tâche ardue et qui eut l’honneur de l’accomplir; son édition en deux volumes des écrits de Leopardi, et sa notice sur la vie et l’œuvre de l’écrivain firent de cette réputation confuse une gloire italienne.

Ajoutons que cette publication fut l’une des premières de l'éditeur Le Monnier, dont elle commença la fortune. Il arrive quelquefois en Italie qu’on fait de bonnes affaires avec de bonnes actions.

Mais ce n’était pas tout encore. Ranieri n’eut pas seulement à illustrer son immortel ami, il eut encore h le défendre. Lorsque, grâce k lui, cette célébrité fut assez établie pour faire envie aux révérends pères jésuites, ces honnêtes gens se sentirent le besoin de l’exploiter. Il leur déplut qu’un homme aussi grand ne fût pas des leurs; il leur parut impertinent que ce puissant esprit eût fait la guerre k leurs croyances, et après s’être demandé naïvement pourquoi Leopardi n’avait pas été jésuite, ils se répondirent k eux-mêmes qu’il aurait bien pu l’être et que même il devait l’avoir été.

Cette idée lumineruse vint k l’un de leurs pamphlétaires alors en renom, sans talent et plein d’invectives : il ne vaut pas l’honneur d’être nommé. Il trouva sous sa main un pauvre homme assez obscur pour écrire et pour signer un mensonge, et ce pauvre homme écrivit et signa la jolie petite histoire qui suit. Elle est sous forme de lettre et adressée au révérend père lui-mêine.

Digüig e d toyferOOg t

GIACOMO LEO PARDI

On en trouvera le texte dans le XI' volume, page 486 et suivantes, d’un aimable recueil qui se publiait à Naples, intitulé Scienza e fede (Science et foi).

« Très-révérend père en Christ,

« Je réponds h votre très-chère lettre. Parmi les joies si nombreuses éprouvées dans mon ministère apostolique, fut celle de voir rentré en lui-même et reconcilié à l’Eglise le grand génie de Giacomo Leopardi. Et ainsi eût-il été dans le plaisir de Dieu, notre Seigneur, de lui accorder plus longue vie, car nous l’aurions eu aussi parmi nous, comme il se proposait d’y venir et me l’avait confié. Mais il plut davantage à Dieu de le rappeler peu après sa conversion. Voici comment s’est passé le fait :

« En l’an 1836, tandis que je confessais dans l’église de Gesù, à Naples, je vis plusieurs matins de suite que ce jeune homme se plaçait en face de mon confessionnal; il me regardait fixement quelque temps, comme s’il avait voulu se montrer à moi , puis il s’en allait. Un matin qu’il me vit débarrassé de pénitents, il s’approcha de moi, et avec un doux sourire et d’agréables manières, il me parla en ces termes :

— <t Père, j’aut'ais à cœur de me confesser à vous, parce que vous m’avez ravi avec vos agréables façons

d’accueillir les pénitents »

Je remarque en passant que Sbrigani, dans Molière, aborde de la même manière M. de Pourceaugnac : Je vous, ai vu ce matin, monsieur, lui dit-il, et la grâce avec laquelle vous mangiez votre pain m’a fait naître d’abord de l’amitié pour vous. » Ceci n’est qu’une parenthèse.

« D’accueillir les pénitents. Mais avant d’en

venir à l’acte de la confession, je voudrais avoir avec vous un long entretien dans un endroit écJfi-té.*

GIACOMO LKOPOLDI.

« Je le conduisis dans la petite salle de réunion à côté de la sacristie, et là il m’ouvrit candidement tout son cœur ét sa vie, et, je veux le dire, d’abord parce que cela tourne à l’édification commune, et puis parce que cela ne regardait pas la confession.

« Il me dit :

oc — J’eus une excellente éducation dans un collège d’Italie depuis mes plus tendres années, où je terminai le cours des études de belles-lettres et de philosophie à l’âge de quinze ans. Ayant achevé mon éducation dans un âge frais encore, et m’adonnant à l’étude des lois, en relation avec des camarades fort libres en matière de pensée et de religion , et avec la lecture de livres impies et surtout de novateurs et de philosophâtres français, je devins un parfait athée, et je me suis tenu pour tel jusqu’à ce moment, bien que j’eusse de loin en loin des lueurs à l’esprit et de fortes impulsions au cœur. Cependant, n’ayant pu entendre les sages conseils et corrections de mon religieux père, je fus chassé de ma maison. Depuis ce temps-là j’ai erré en Italie de ville en ville, et je me suis fixé à Naples depuis quatre ans. Là, ayant eu affaire à un savant ecclésiastique (et il m’en tut le nom) et étant entré plusieurs fois en conférence sur la religion, je commençai à ouvrir les yeux et à rentrer en moi-même. Dès lors je fus incapable de résister encore aux impulsions intérieures de la gfâce, et je me décidai à me rendre chez quelque père de la compagnie de Jésus afin de m’éclairer davantage, bien que cette compagnie m’eût été en exécration, vu la quantité d’œuvres que j’avais lues contre elle. »

a II eut ensuite avec moi divers autres entretiens, et son âme apaisée, grâce à mon faible concours, appuyé par la grâce et par quelques livres que je lui donnai, il

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se réconcilia avec Dieu par le sacrement de la pénitence. Il se lia avec moi d’une amitié si affectueuse, que plusieurs fois il me déclara qu’il aurait passé volontiers le reste de sa vie en vivant avec moi, comme il me le disait , me manifestant la volonté d’entrer dans la compagnie , si le Seigneur lui rendait sa santé détruite par l’étude continuelle. Il continua de se confesser après, pendant quatre ou cinq mois, et j’allai aussi le visiter et le confesser à l’hôpital des Incurables, dans une chambre qu’il y occupait en payant. Ensuite il partit pour Gastellamare , afin d’y prendre les eaux minérales, montrant un vif déplaisir de se séparer de moi, et il y mourut du choléra, sans que je pusse aller le visiter, parce que j’étais parti de Naples pour Bénévent. Le plus grand déplaisir que j’éprouvai ensuite en recevant la nouvelle de sa mort, fut de ne pas avoir eu entre les mains divers opuscules qu’il avait en tête de mettro au jour, comme il me l’avait promis, et qu’i/s auraient été....»

Je traduis littéralement, je ne veux pas altérer ce beau style.

« .... et qu’ils auraient été de suffisantes déclarations de ses nouveaux sentiments en fait de religion.

« Leopardi avait trente ans quand il mourut : doué d’une âme candide belle et grande? de stature juste, d’yeux très-vifs et d’un visage aimable et charmant, ennemi du vice et amant de la vertu ; fourvoyé seulement en matière de religion ; mais en ceci, ramené depuis, et parfaitement sur la bonne route.

« 28 mai 1846.

« Francesco Scarpa. »

Ce fut pour répondre à ces ignobles puérilités que Ranieri écrivit la page touchante que j’ai donnée. Mais,

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je le répète, cette page est publiée ici pour la première fois. La pusillanimité de l’éditeur empêcha quelle ne fût mise à sa place, et les lois qui régissaient la presse en Italie risquaient de donner à l’anecdote du jésuite un brevet d’authenticité.

Mais Ranieri n’était pas homme h se décourager pour si peu. Il remua ciel et terre pour démasquer et démentir les imposteurs. Il finit par gagner h sa cause l’homme du moment , Yincenzo Gioberti , qui écrivait alors son Jésuite moderne. Il lui mit en main le dossier, lui fournit les arguments et les preuves, et lui souffla la vigoureuse riposte qui a paru dans le fameux pamphlet de l’abbé. Traduisons ce passage , il est mieux écrit que l’autre. Gioberti cite la lettre du Frère et répond du coup :

« L’historiette racontée dans cette lettre est un tissu de mensonges et de fictions insolentes, du haut en bas.

« Il est faux que Leopardi ait été élevé dans \m collège. II passa son enfance et son adolescence dans la maison paternelle , où il reçut d’un maître particulier les éléments des lettres et des sciences, et où il fit ensuite ces études variées et profondes qui sont connues de tous, sans autre escorte que lui-même.

* Il est faux qu’il ait fait son droit ou suivi d’autres cours publics. Il ne fréquenta jamais aucune sorte de collège ni d’athénée , et il ne s’occupa jamais spécialement de sciences légales dans ses solitaires élucubrations.

« Il est faux qu’il ait eu des compagnons d’étude , et qiie ses opinions religieuses ou tout autres aient jamais été altérées par eux.

« Il est faux qu’il ait été expulsé de la maisen paternelle. Il la quitta de son propre gré , à divers intervalles, depuis que sa santé détruite, lui ôtant la faculté

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d’étudier assidûment et lui donnant un penchant à la tristesse, lui rendit fastidieuse et nuisible la solitude du pays natal. Mais, bien loin qu’il y fût forcé par ses parents, il dut souvent, pour leur complaire, s’arracher des principales villes de l’Italie , ses résidences de prédilection, et se résigner à revivre au milieu des siens *.

« Il est faux qu’il ait séjourné dans l’hôpital des Incurables, à Naples ou en quelque autre hospice public. Pendant tout le temps qu’il resta dans ce pays, il fut l’hôte d’Antonio Ranieri, vivant avec lui tantôt dans une maison de ville à Capodimonte, tantôt dans une maisonnette de campagne adossée aux pentes du Vésuve. Et certes Ranieri, qui avait appelé, entraîné là son ami avec de chaudes instances, n’aurait pas voulu se laisser amoindrir le mérite et l’honneur d’une conduite aussi affectueuse én permettant qu’il allât, ne fût-ce qu’un jour, à l’hôpital.

« Il est faux qu’il soit mort à Castellamare. Il expira à l’improviste, à Naples, dans les bras de Ranieri, à Capodimonte, au moment où était déjà prête à partir la voiture qui devait le conduire à la campagne.

« Il est faux qu’il soit mort à l’âge de trente ans ; il en avait trente-huit à trente-neuf. Faux qu’il ait été enlevé par le choléra; il fut victime d’une hydropisie qui, jointe à une affection phthisique, le tourmentait depuis longtemps.

« Il est faux que , dans les dernières années de sa vie il ait écrit des œuvres d’opinions contraires aux premières. Peu avant de mourir, il concerta avec Ranieri î’édition complète de celles-ci, qui parut plus tard à Florence , et s’il avait laissé d’autres écrits , Ranieri, \

1. « C’est ainsi que dans l’automne de 1828 je l’accompagnai moi-môme de Florence à Recanati où il se rendait pour consoler ses parents de la porte de son frère. » — Note de Giobcrti.

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sans doute, homme d’une bonté et d’une loyauté éprouvées, les aurait mis en lumière, exécutant avec ponctualité, même en cela, les volontés de son grand ami.

« Il est faux qu’il ait changé d’opinions dans le temps et dans les tenues assignés par le P. Scarpa. Il composa pendant sa dernière maladie le petit poème des Paralipomènes, où il exprime et Confirme ces opinions dans toute leur nudité, et la conclusion de cet opuscule fut dictée à son ami deux ou trois heures avant de mourir.

« Faux sont donc les entretiens que le P . Scarpa prétend avoir eus avec Leopardi, faux les récits, les confessions, les repentirs , les desseins qu’il lui attribue; fausse la scène du Gesù ', faux le voyage à Castellamare, faux le séjour aux Incurables, fausses les visites que le Frère atteste avoir faites à l’illustre écrivain. Et si l’on observe que le P. Scarpa se trompe jusque dans le portrait de son néophyte, et qu’il lui attribue des yeux très-vifs, tandis que quiconque a connu de vue Leopardi sait que son regard , tout différent de celui des grands poètes , n’était point vif, mais pensif et très-doux , on conclura que, loin d’avoir parlé à Leopardi et loin d’avoir opéré sa conversion, le jésuite ne l’a jamais vu de sa vie....»

Et plus loin Gioberti s’écrie comme en bondissant : « Leopardi jésuite! mais c’est comme si l’on me disait que Napoléon, au retour de l’ile d’Elbe, est allé s’enfermer au noviciat de Saint-André, et qu’il a pris l’habit

du P. Charles-Emmanuel ! »

1. J’ajoute, d’après mes renseignements personnels, que Leopardi n’a jamais mis le pied dans une église de Naples. Il avait des yeux très-faibles, et croyait obstinément que le jour douteux des églises lui ôterait la vue. Remarquez aussi que le P. Scarpa n’a pas même indiqué dans son portrait la gibbosité du poète, signe particulier qui, dans un signalement authentique, aurait dû être marqué tout d’abord.

GIAGOMO LEOPARDI.

Cette riposte de Gioberti trancha la question. Les jésuites répliquèrent, mais en vaincus, avec des phrases embarrassées et des insultes violentes. Et c’est ainsi que Leopardi fut sauvé pendant sept ans de l’isolement, de la détresse, de l’ennui, de la mort peut-être , puis sauvé de la fosse commune , sauvé de l’oubli , sauvé de la diffamation, sauvé des jésuites par un ami fervent qui sera de moitié dans son immortalité comme il fut de moitié dans sa vie.

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l’histoire guelfe. —'Ranieri romancier, puis historien. — La question lombarde. — Carlo Troya. — Ses articles en 1820- — Son exil. — Comment il découvrit la Divine Comédie et comment il devint guelfe. — Le lévrier de Dante. — Troya défenseur de la cour de Rome, rappelé à Naples et protégé. — Ses œuvres, sa place comme historien, sa méthode empirique. — Son ministère en 1848. — Un mot du roi de Naples. — Rome et la Russie. — La mort de Troya, ses funérailles. — La question romaine.

Cependant, Ranieri ne mérite pas seulement d’être connu comme ami de Leopardi. Il a sa lumière à lui, qui ne lui est venue de personne , et qu’il a répandue largement. J’ai raconté ses voyages, ses études, ses relations assidues avec les premiers hommes de l’Europe. De pareils avantages et un esprit ardent, actif, trèsfécond, très-cultivé, puis le courage et la résolution de la jeunesse, Ranieri avait tout cela quand, de retour à Naples, il prit sa place et dit son premier mot. Ce premier mot fut un cri de colère et de justice.

Ranieri avait visité avec attention chez les Anglais les institutions de bienfaisance. A son retour à Naples, il voulut connaître les asiles et les hospices de son pays. Il commença par VAnnunziata, qui répond à nos Enfants-Trouvés en France. 11 y vit un trou, pareil à ceux de l’hôtel des Postes, où les pauvres et les coupables jettent leurs nouveau-nés sans nom; il y vit des salles infectes, des nourrices barbares, des sœurs vénales, une administration indifférente, un chef imper-

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tinent, des mœurs de prison, une charité qui ressemblait à un châtiment, des apparences de maternité, qui étaient, en réalité, des infanticides. Il résolut de flétrir ces atrocités hypocrites dans un livre de bonne foi.

D’un autre côté, philologue jusque dans ses indignations, il voulut inventer, pour l’Italie, une prose simple et populaire. La majorité des prosateurs de l’Italie peut se diviser en deux classes, les copistes et les pédants. Les copistes, sous l’influence de nos romanciers, écrivent en français avec des désinences italiennes. Les pédants voudraient retourner à la langue des trécentistes et écrire à peu près comme nous versifions au collège, un Thésaurus à la main. Je connais encore une troisième classe d’écrivains; les majestueux, les gens à synecdoques, à antonomases, ceux qui n’oseraient nommer leur dieu que sous le pseudonyme de Jupin. Ceux-là sont encore plus vivaces en Italie qu’en France.

Ranieri s’était dit qu’une langue ne pouvait être une affaire de traduction, d’archéologie ou de rhétorique. Il avait appris la sienne après des études obstinéfes dans les livres , chez le peuple qui la sait le mieux. Pendant les dix années qu’il avait dû passer à Florence, il était allé tous les jours causer avec les paysans et les contadiues hors de la porte Santa Croce, car c’est là surtout qu’on parle aujourd’hui le toscan de Boccace. Dans Florence même, les étrangers ont introduit des tournures de contrebande et des nouveautés de Paris. Par ces exercices journaliers, Ranieri s’était fait un dictionnaire populaire, une syntaxe du style familier, qu’il vérifiait à mesure, expurgeait et complétait par l’étude des maîtres. Il parvint à parler comme Martine, sans laisser la moindre prise à Philaminte et à Frissottin.

Il s’agit donc pour Ranieri d’attaquer les infamies philantropiques dans une langue à la fois légitime et

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naturelle : il écrivit à cet effet son roman de Ginevra Il y mit un soin minutieux , des scrupules invraisemblables; il discutait des journées entières avec lui-même ou avec ses amis, les droits de cité d’un mot suspect et en même temps il mouillait et brûlait son papier de ses larmes. L’œuvre fut ainsi laborieusement accomplie (on la dirait pourtant improvisée), et Leopardi put l’entendre avant de mourir. Le poète déclara qu’il ne connaissait point de meilleure prose italienne.

Le roman de Ginevra parvint à Paris où il fut connu de plusieurs, et même vénté dans quelques feuilles périodiques. C’étaient les Mystères de Naples ; ils précédèrent de quelques pas seulement ceux de Paris et les autres.

Ce livre fut celui de Ranieri qui fit le plus de bruit : il en écrivit pourtant d’autres non moins hardis et plus sévères. C’était Thistoire qui appelait surtout l’esprit sérieux, pensif et patient de notre écrivain. Dès sa première jeunesse , il avait rêvé de ranimer les souvenirs les plus vieux et les plus confus de la patrie italienne. Il avait attendu de son pays, pour s’adonner tout entier à ce travail énorme, les secours qui furent accordés dans un temps meilleur à Carlo Botta. Déçu dans son espérance, il n’en mit pas moins la main h 1” œuvre; et, remontant aux sources , il écrivit l’apologie des Lombards.

Un fait curieux k noter, c’est que cette grande question des Lombards, l’une des plus graves de l’histoire italienne, et débattue avec la plume et avec l’épée depuis plus de mille ans, reprise de nos jours avec un redoublement d’ardeur par toutes les écoles , s’est agitée

1. Ginevra ou 1 ’Orfana dell ’ Annunziata , 2 vol., Capolago, 1839 (épuisé).

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surtout à Naples, dans les livres d’histoire les plus importants et entre les deux historiens les plus renommés que cette ville ait produits dans notre siècle.

Nous avons nommé le plus jeune, arrêtons-nous maintenant chez l’autre, Carlo Troya, et racontons sa vie avant d’exposer son système qui doit nous ramener h Ranieri.

Carlo Troya, né à Naples, le 7 juin 1784, à la cour où son père était chirurgien, avait été tenu sur les fonts baptismaux par la Teine Caroline , puis élevé au palais royal et instruit au collège des pères chinois. Il s’était adonné eüsuite aux mathématiques et à l’astronomie, avec peu de goût et de succès ; il préférait les livres de voyage. Il avait suivi à Païenne la dynastie chassée par les Français; il revint à Naples revendiquer ses biens confisqués, il plut au nouveau prince et obtint une place au ministère de la maison royale. Il lisait force livres français : notre littérature lui devint bientôt plus familière que la sienne ; il appiit par cœur toutes les histoires et les historiettes de nos vieilles cours : érudition décolletée qui lui resta dans sa verte vieillesse. Il en égayait volontiers ses entretiens avec les jeunes amis dont il aimait à s’entourer.

Au retour des Bourbons, bien qu’il restât attaché à la maison royale , il obtint la faveur de reprendre sa profession d’avocat. Il fut plus tard intendant de la Basilicata. Il crut au mouvement de 1820. Crédulité dangereuse qui coûta la vie à bien des gens, et la prison ou l’exil aux plus honorables. Carlo Troya s’était jeté dans la presse militante, et le meilleur journal du temps, la Minerva, avait donné de lui des articles beaucoup trop remarqués. Le journaliste ayant fait de l’opposition pendant toute la Révolution, se trouva très-malheureux

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quand la réaction fut venue. Il s’enferma à double tour dans sa chambre, et découvrit alors seulement que l’Italie avait un poëme supérieur aux petits vers français du siècle dernier. Il se mit donc à lire Dante avec acharnement, et c’est de ce moment-lk que date, en réalité, sa vie.

Seulement ses idées ne se dessinèrent pas tout d’abord. Une première lecture de la Divine Comédie l’avait rendu gibelin, c’est-à-dire Italien antipapal, et il s’était proposé d’écrire dans le sens dantesque une vie de Dante. A cet effet, il résolut de faire, en Italie, le pèlerinage entrepris plus tard à son exemple, et peutêtre sur son conseil, par M. Ampère. Ce pèlerinage fut encouragé , c’est-à-dire un peu forcé par la police de Naples. Elle insinua discrètement au jeune écrivain qu’il ferait bien de voyager.

Il ne se le fit pas dire deux fois, et il partit pour Rome. Par malheur, il arriva dans la ville éternelle avec une liasse de recommandations pour les rnonsignors et les prélats de la cour pontificale. Ces fines gens le reçurent à bras ouverts, et le cajolèrent si bien qu'ils changèrent du tout au tout ses idées sur -la Divine Comédie. Carlo Troya sortit guelfe du bain de vapeur et d’encens où il était entré gibelin.

Mais il fut de bonne foi dans cette transformation. Les princes héréditaires du saint-siège l’avaient séduit, mais non convaincu; très-ignorants pour la plupart, ils n’avaient pu lui fournir des raisons ni des arguments. Troya se mit donc en tête de s’en trouver par lui-même. Il voulut se prouver qu’il était guelfe, et, dans ce but, il fit son tour d’Italie. Ce fut un beau voyage de découvertes au milieu des Apennins, de monastère en monastère, à travers les paperasses enfouies chez les moines et rongées aux vers.

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Antonio Ranieri fut aussi bien souvent de ces courses aventureuses; les deux amis partaient ensemble à pied, le bâton à la main, pour les montagnes. Ils partageaient les mêmes fatigues et buvaient dans le même verre, au propre et au figuré, fouillant à deux les archives et déchiffrant les parchemins et les papiers jaunis. Et, chose étrange, en puisant ensemble aux mêmes sources, ils en rapportèrent des opinions diamétralement opposées. Troya, qui voulait être guelfe h tout prix, revint chargé d’arguments en faveur de Rome; Ranieri, plus antipapal que Guichardin, Muratori et Machiavel.

Il résulta de tout ceci qu’au lieu d’écrire une vie de Dante, dans le sens italien, Carlo Troya publia un livre sur le fameux Lévrier dans le sens catholique.

Mais tous mes lecteurs ne savent peut-être pas ce que c’est que le fameux lévrier. Je vais essayer de le leur dire en français aussi peu ennuyeux que possible. Cette discussion, qui dure depuis cinq siècles, a quelque chose de tout italien qui veut être noté.

Dante, au commencement de la Divine Comédie, s’égare dans une forêt sombre, et pour retrouver sa route, veut gravir une hauteur. Une panthère, un lion et une louve lui barrent le chemin et le repoussent. C’est alors qu’il rencontre l’ombre protectrice de Virgile qui vient lui offrir son assistance et lui prédit qu’un lévrier surgira contre la louve, la bête la plus malfaisante et la plus redoutable, et la fera mourir de douleur.

Or, on sait que le poème est une immense allégorie : donc le lévrier de Dante doit désigner quelque personnage historique; quel peut être ce personnage? telle est la question.

Plus de mille commentaires ont été écrits pour expliquer l’énigme, car le lévrier symbolique étant désigné par la prophétie de Virgile comme le sauveur de l’Italie,

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il importait fort aux Italiens de savoir par quel homme ils devaient être sauvés.

Il leur importait d’autant plus, que Dante est tout pour eux, leur patriarche, leur historien, leur philosophe, leur chef intellectuel et leur prophète. Ils regardent la Divine Comédie comme une sorte de Pentateuqne, un livre inspiré qui dit leurs origines et prédit leurs destinées. Dante, en quelque sorte, est le Moïse de ce grand peuple qui, par sou histoire et par sa mission, par ses gloires et par ses malheurs, a quelque chose aussi de l’antique Israël.

Aussi n’allez pas toucher au poète; vous soulèveriez contre vous des ouragans d’imprécations. Lorsque Lamartine osa critiquer la Divine Comédie, l’Italie entière en frémit comme d’un affront national, et dans ses ripostes, elle jeta le gant, non pas à Lamartine seulement , mais encore au gouvernement provisoire, à la république de février et, par extension, à la France.

Dante est donc le votes, le poète et le prophète italien. Ses paroles sont des articles de foi, ses conseils sont des commandements; ses énigmes, des problèmes nationaux; ses mots couverts, des oracles. Aussi tous les partis, les systèmes, les révolutions, les mouvements de toute sorte et en tous sens qui ont agité l’Italie, ontils cherché tour à tour à s’appuyer sur Dante et à trouver dans l’inspiration du poète infaillible le souffle puissant qui les a soulevés.

Chacun donc a expliqué à sa manière l’allégorie du lévrier. Pour les uns, ce sauveur futur de l’Italie avait dû être l’un des grands seigneurs et vaillants soldats du temps de Dante , ce fameux Gan Grande, de Vérone, qui lui avait donné l’hospitalité. Pour d’autres, le Lévrier ne pouvait être que Henri VII , et cette explica-

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tion était corroborée par une observation fort ingénieuse; en décomposant le mot d’ALTRI, qui revient souvent dans le poème, et en faisant de chacune des lettres qui composent ce mot l’initiale d’un nom propre ou d’un titre , on obtenait la phrase suivante : Arrigo, Lucemburghese , Teutonico , Romano , Imperatore 1 . C’était donc Henri VII , duc de Luxembourg, à qui le poète gibelin confiait la délivrance de l’Italie.

D’autres commentateurs allèrent plus loin; ils soutinrent que par la promesse du lévrier, Dante prophétisait la venue de Luther. Et voici pourquoi : Un passage du purgatoire (XXXIII, 42) correspond à la première prédiction du poète et annonce, en termes peu clairs, qu'un cinq cents, dix et cinq tuera la courtisane (ou la louve, ou Rome) et sauvera le pays italien. Le gros des commentateurs, écrivant ce cinq cents, dix et cinq en chiffres romains, en formaient le mot DVX (chef) et baptisaient à leur gré ce capitaine. Mais selon des interprètes bien autrement ingénieux « cet envoyé . n’était autre que Luther; car ces chiffres donnaient le nombre de 515, lequel, ajoutant mille ans d’un côté et deux ans de l’autre, arrivait à la date de 1517, qui est l’hégire des réformés » (Ozanam).

Carlo Troya, dans un livre très-savant, plein de faits,

1. Ces ruses de guerre et ces mots couverts font le bonheur des Italiens, et ils s’eu servent souvent dans leurs oppositions politiques. C’est ainsi qu'à Milan, l'automne dernier, le cri de tira verdi, voulait dire : Viva Vittôrio Emmanuele, Re D’italia.

Quant à la question du lévrier, l’auteur qui a consacré dix-huit mois de sa vie à l’étude exclusive de Dante, se permet de hasarder ici son opinion. Aux passages du premier chant' de l’Enfer et du xxxiii* chant du Purgatoire, répond un passage non moins important du Paradis (ch. xvii) où Can Grande délia Scaia est incontestablement désigné comme appelé à de grandes choses. Je me range donc à l’avis des commentateurs qui ont reconnu ce personnage sous la figure symbolique du lévrier.

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de recherches et de détails curieux, voulut prouver que le lévrier de l’enfer et le Dux du purgatoire n'étaient ni Henri VII, ni le grand Can, ni même Luther, mais bien un chef gibelin nommé Uguccione délia Faggiola. Le livre fit du bruit et le pape n’hésita pas à le déclarer très-remarquable (1826).

Il en résulta que Carlo Troya put revenir à Naples pour fermer les yeux à son père mouraut. Et il songea dès lors à écrire l’histoire d’Italie depuis l’ère de Charlemagne à celle de Dante. Travailleur infatigable, il alla s’enfermer dans la bibliothèque du Mont-Gassin , puis, ces richesses exploitées, il fit à Rome de nouveaux séjours, en Italie de nouveaux voyages, où, remontant de sources en sources, du moyen âge à l’antiquité latine, à l’antiquité grecque et même à l’antiquité orientale, il amoncela des matériaux pour une œuvre de Titan.

En même temps, attaché à sa cause par de hautes protections et d’illustres amitiés, poussé par Tommaseo, le fervent catholique, h la réhabilitation des papes, séduit lui-même à cette œuvre pie par les belles patriciennes de Rome (je cite ce trait parce qu’il est encore tout italien), Carlo Troya s’affermissait dans sa foi, se roidissait contre l’école allemande, se révoltait contre les « très-doctes ignorances » de Niebuhr, et s’insurgeait surtout contre les Florentins, héritiers de la grande tradition historique et continuateurs des Machiavel et des Muratori. Il soutint contre eux (et surtout contre Repetti et Gabriel Pepe) une longue polémique épistolaire qui les fortifia dans leurs retranchements. Plus heureux avec Cesare Balbo, il parvint à le convertir à la cause politique du saint-siège. Il en résulta que le fameux Piémontais interrompit son histoire d’Italie et renonça même à écrire l'histoire en laissant le champ libre au vainqueur. C’est du moins M. Trevisani qui le dit dans

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sa brochure sur Carlo Troya : toutes ces correspondances sont inédites.

Enfin la protection et la recommandation du pape Grégoire XVI (Troya l’avait connu cardinal) rouvrit au futur historien les portes de Naples qui, d’ailleurs, ne lui avaient jamais été fermées à double tour. On fit comprendre au gouvernement napolitain qu’un défenseur aussi zélé de l’Eglise et de ses droits était bien plutôt à protéger qu’à craindre. Aussi fut-il non-seulement rappelé, mais caressé. L’imprimerie royale lui étant ouverte, il y put gratuitement imprimer ses livres dont cinq cents exemplaires, aussitôt vendus, lui appartenaient. Il acccepta loyalement cette faveur sans laquelle son œuvre aurait été perdue. Mais il n’en abusa point pour déshonorer sa plume par une production hâtive ou vénale, ni par des bassesses de courtisan.

Et cette œuvre lente, ingrate, obstinée fut immense. Les trois premiers volumes, de 1332 pages, sans compter les sommaires et les tables, furent consacrés à l’histoire des barbares avant leur invasion. C’était une sorte d’introduction ou d’apprêt ( apparalo ) à l’histoire d’Italie. Suivit une table chronologique, où l’auteur citait ses autorités et ses documents. Un fait incroyable et pourtant avéré, c’est que ce recueil volumineux qui forme à lui seul un tome d’une effrayante épaisseur, est, d’un bout à l’autre, écrit de mémoire. L’auteur griffonnait sa citation qu’il savait par cœur, sur un chiffon de papier, indiquant l’édition et la page du texte où il l’avait prise. Ces feuilles volantes étaient envoyées à l’imprimerie et, sur l’épreuve, il ajoutait des annotations.

La seconde partie de son histoire ou, si l’on veut, son premier volume (le reste n’était qu’un avant-propos) parut de 1844 à 1850, et forma 1684 pages. 385 pages du second volume parurent en 1851 et allèrent jusqu’à

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l’iuvasion d’Alboiu. Et ce fut toute son œuvre, mais entre ces volumes, il avait publié force discours et dissertations dans les journaux et dans les revues, il avait soutenu des polémiques incessantes contre toute l’école italienne et anti-papale, il avait mis au jour une édition du Code diplomatique lombard, revue et corrigée sur un manuscrit du monastère de la Cava, tout historiée d’annotations, de dissertations et, si l’on peut dire ainsi, d’effusions scientifiques ; il avait repris et complété ses travaux sur Dante ; escorté la Divine Comédie d’un commentaire chronologique, et composé même un traité sur les Florentines au temps d’Alighieri. Il donna de plus une dissertation sur l’architecture gothique et allait s’occuper des Arabes, quand il fut interrompu par une recrudescence de la maladie dont il devait mourir.

Tels sont les services qu’il a rendus h la science. Dieu nous garde de les méconnaître et même de les atténuer ! Certes notre siècle exige des titres plus éclatants pour placer au premier rang ceux qui écrivent l’histoire. Une érudition solide, abondante, éprouvée ; une narration fluide et facile; une laborieuse assiduité de bénédictin, de précieuses trouvailles, d’innombrables documents déterrés, de glorieux monuments restaurés ne suffisent plus, il est vrai, pour obtenir aux plus doctes ouvriers des brevets de gloire et de génie. On réclame de l’historien qu’il soit plus et mieux qu’un annaliste et qu’il ajoute à l’érudition l’idée , à l’analyse la synthèse , à l’observation l’inspiration, à la science qui dissèque et embaume le passé, le souffle vivant qui le ranime. On lui demande d etre un philosophe, un critique, et, plus encore, un artiste et de refaire, plus vrais que nature, les grands hommes et les grands siècles morts.

Mais à une place inférieure, avec moins d’ambition et plus de dévouement, se groupent encore des hommes

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<le plus en plus rares, qui font pour les autres un travail modeste, utile, ingrat, et qui vivent pourtant, et qui survivent. .Te ne sais pas si c’est à cause de mes études, mais j’ai plus souvent écrit et lu le nom de Muratori que celui de Guichardin. Parmi ces humbles immortels, Carlo Troya restera, j’en suis sûr, aussi longtemps qu’on écrira l’histoire. Il ne s’exagérait pas sa valeur, il écrivait de Rome à Gabriel Pepe, son constant adversaire et son fidèle ami : « De toutes les espèces d’histoires qui existent, ma vocation, la ténuité de mon talent, ma première éducation m’ont fait choisir et aimer celle qui s’appelle empirique ; c’est-à-dire celle de raconter les faits tels qu’ils résultent des documents que je crois vrais : humble espèce d’histoire et nullement à comparer à celle des Yico et des Herder qui est maintenant en si haute estime. Je n’ai aucune intention de rien ôter à la grandeur et à l’utilité de cette espèce rationnelle d’histoire qui groupe sur un seul point les siècles et l’humanité tout entière ; mais je n’ai ni la force ni le génie de m’élever à une pareille hauteur et je suis content de • rester terre à terre avec mes documents. Je serai toujours reconnaissant envers tous ceux qui me démontreront la fausseté de ces documents sur lesquels mes narrations seront fondées ; trop heureux si mon opinion pourra se trouver d’accord avec la tienne sur certains faits. Mais qu’elle s’accorde ou non avec la mienne, tu seras toujours l’homme que j’aimerai et que j’estimerai par excellence ; tu seras toujours pour moi le beau idéal de la vertu; tu seras toujours le frère de cœur de ton Charles. »

On le voit, tel est l’homme. Son liistoire n’est pas mieux écrite que cette lettre ; il ne se piquait pas d etre un écrivain ; mais il avait ses documents, il s’y tenait, et tout en les comprenant à sa façon, il était sincère.

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Sincère et bon : il parlait du cœur h son Gabriel. Il raillait un peu, mais bien doucement; il causait volontiers, il lisait à outrance, et non-seulement de vieux livres et de vieux parchemins, mais tout ce qui lui passait sous les yeux : les romans surtout, et les plus mauvais, qu’il dévorait d’une bouchée. Il aimait la jeunesse, il aimait l’Italie, il aimait les papes, il aimait les femmes. Il se maria à cinquante ans, en 1834, et son mariage fut heureux.

En 1848, on le croyait réactionnaire, et il dut publier dans un journal son adhésion au statut constitutionnel. On eut la singulière idée de le nommer ministre et même président d’un ministère ; il remplit de son mieux ses fonctions. 11 eut le courage de se montrer Italien. « C’est en Lombardie, disait-il au roi, que Votre Majesté reconquerra la couronne de Sicile. » Voilà une parole qui rachète un peu d’hésitation et de crédulité, trop sévèrement reprochées à ce ministère. Carlo Troya se laissa éblouir et tromper, mais ne trompa personne. Il tomba honnêtement le 15 mai.

Après sa chute, il rentra dans la vie privée et reprit ses éludes. Il fut épargné dans les vengeances du pouvoir et n’entendit pas comme tant d’autres se refermer sur lui les portes de la prison. Voici, à ce sujet, ce que l’on raconte :

Il demeurait au palais de la Foresteria qui est à Naples dans les domaines de la couronne. Lorsque les réactions commencèrent et qu’on vint présenter au juge souverain la liste des élus pour l’échafaud, l’exil ou le bagne, le nom de Carlo Troya se trouva naturellement parmi les premiers. <r Ne poursuivez pas celui-là, dit en souriant le roi : c’est un bon locataire ! »

En politique, l’ancien ministre n’avait ni l’autorité d’un chef de parti, ni même l’influence d’un conseiller

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infaillible : il voyait cependant d’assez loin et assez clair. Dès 1846, il avait pressenti 1854. 11 craignait déjà la Russie, à qui l’Europe ne songeait point encore, et en discutant avec Montanelli sur les destinées du monde, il lui avait dit que toutes les nations chrétiennes devaient se presser autour de la papauté latine pour repousser l’hérétique et barbare invasion du Nord.

Mais que dirait-il aujourd'hui, cet aimable sage, en voyant la Russie avec ceux qui marchent et la cour romaine avec ceux qui reculent, — et le successeur de saint Pierre, impartial et neutre, comme Pilate, entre les suppliciés et les bourreaux?

Carlo Troya mourut en chrétien, la nuit du 26 au 27 juillet 1858. Il disait à chaque instant, dans sa dernière maladie : Cupio dissolvi cl esse cum Christo. Son frère qui, appartenant au pouvoir, présidant même le ministère, avait peur et un peu honte aussi de le visiter, était venu le trouver cependant , le sachant à sa dernière heure. Carlo Troya lui jeta un sourire et une douce épigramme, en l’appelant M. le Président.

Il fut enterré modestement par les bénédictins : il était presque par ses idées, ses croyances et ses travaux, un religieux de cet ordre. Des sbires jalonnaient la route où passa le convoi funèbre , et dans le cortège figuraient les premiers et les meilleurs hommes de Naples. M. le Président n’en était pas.

Telle est l’œuvre et la vie de ce docte et copieux annaliste. Quant à son idée, elle est nettement définie dans un livre dont je n’ai point encore parlé : « Discours sur la condition des Romains vaincus par les Lombards. » Il est utile de l’exposer, car ce n’est point là une vieille question, débattue depuis tantôt mille ans par simple curiosité historique. C’est encore la question brûlante, la question italienne, celle que les livres et les armes

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n’ont point résolue ni tranchée, celle que la guerre actuelle agite encore dans les plaines de la Lombardie et qui doit un jour se discuter h Rome, si les vainqueurs veulent une victoire qui ne soit pas seulement un peu de fumée et de bruit.

Cette question , c’est le pouvoir temporel des papes.

Ce pouvoir est fatal, l’Italie entière est là pour le déclarer; mais du moins est-il légitime? Jusqu’à nos jours l'histoire avait répondu : non!

Mais de nos jours un grand poète, Manzoni, dans un mouvement de ferveur, a murmuré : peut-être.

Et aussitôt une nuée de catholiques fervents, qui souffraient de sentir leur foi en contradiction avec leur conscience, leur patriotisme avec leur religion, et de blâmer connne usurpateur celui qu’ils adoraient comme pontife, ont fait de ce doute une affirmation, de ce peutêtre un oui solennel.

Mais ce n’était pas tout que d’affirmer, il fallait prouver. Et pour prouver, remonter aux origines, justifier historiquement les donations de Charlemagne et de Pépin, justifier l’invasion de ces conquérants, justifier ceux qui l’avaient invoquée, et, à cet effet, attaquer les actes et les droits des Lombards chez lesquels s’étaient rués les Francs, appelés par les papes.

Car, lors de cette irruption, si ces Lombards établis depuis quatre siècles en Italie « n’y étaient plus étrangers que de nom, » selon la déclaration de Machiavel ; s’ils étaient vraiment les Italiens du ix' siècle , cet échange de terres contre des couronnes, entre l’Église et l’Empire, ne fut qu’une impudente violation de toute justice et de tout droit. Sansl’invasion de Charlemagne, les Lombards auraient réalisé peut-être le rêve de leur chef, qui, descendant jusqu’à l’extrême Péninsule, au bord du détroit qui la sépare de la Sicile, planta sa lance dans la

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mer, et dit : Là finit mon royaume ! La Lombardie aurait été l’Italie, et une Italie assez forte pour résister seule aux conquêtes; l’infaillibilité spirituelle des pontifes n’aurait pas été compromise par des intrigues, des ■ambitions, des simonies, des fautes politiques, de sinistres vengeances et d’impitoyables rigueurs; la théocratie n’aurait pas été forcée d’appeler à chaque instant l’étranger à son aide, et contre ces étrangers trop puissants, d’autres étrangers encore , et toujours l’invasion contre l’invasion; le sol italien n’aurait pas été rougi par les guerres sanglantes du sacerdoce et de l’empire ; les plaines de la Lombardie n’auraient pas connu les victoires de Charles-Quint ni les revanches de Napoléon; la question italienne, en un mot, celle qui coûte encore aujourd’hui tant de sang, aurait été résolue depuis dix siècles.

Il s’agissait donc de prouver que les Lombards , au temps de Charlemagne, étaient encore des barbares et des étrangers; qu’ils avaient aboli, dans les pays conquis, la loi romaine, pour établir partout leurs propres lois; qu’ils avaient enlevé aux vaincus leurs droits de citoyens pour les attacher à la glèbe , et qu’ils étaient ■exécrés en Italie comme des oppresseurs et des ■tyrans.

Et contre eux, il fallait montrer le pape, gardien des lois romaines, de la langue latine et de l’antique civilisation, résistant dans l’arche sainte à l’inondation des barbares, et, seid debout au milieu des naufrages, sauvant la patrie italienne à l’abri de la croix. D’où l’on aurait conclu que l’Italie c’était Rome, et l’invasion des barbares une délivrance, tout comme l’entrée des Autrichiens en Piémont, d’après les rapports du maréchal Giulay.

Voilà ce qu’essaya de démontrer Carlo Troya, dans

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son discours et dans tous ses livres. On le crut sur parole, et l'on voulut essayer dans notre siècle une résurrection de l’Italie par la cour du Vatican.

On a si bien réussi que, sur la fin de sa vie, dans ses entretiens avec ses amis, qui me l’ont rapporté, l’his- • torien catholique et romain se déclarait comme les autres pour l'Italie, et contre le pouvoir temporel des papes.

L’niSTOiRE italienne. — Antonio Ranieri. — Son histoire. — Ses conclusions en faveur des Lombards. — Ses idées morales. — Sa méthode historique. — Ses autres ouvrages. — Persécutions contre lui. — Encore un mot du roi Ferdinand. — Ce qu’il faudrait à l’Italie.

Mais Carlo Troya ne fut pas seulement démenti par les événements, dans la fatale erreur qu’il avait soutenue. Il arma contre lui tous les Florentins et l’un des plus jeunes et vaillants champions de la cause italienne, le Napolitain Antonio Ranieri, l’ami de Leopardi, l’auteur de la Ginevra , dans un livre qui n’a pas encore fait tout son bruit, avait contredit, avant même qu'il eût paru, le système attardé du fameux annaliste.

Ranieri, auquel il est temps de revenir, avait consacré sa vie h l’étude du passé. Son roman même n’était qu’une page historique, un récit de réalités navrantes. Il voulait commencer l’histoire d'Italie que Guichardiu avait continuée seulement, et Botta poussée jusqu’à nos jours.

11 pensait à porter la science moderne au fond du moyen âge , pour éclairer les ténèbres et les tempêtes où fut ballotté le berceau des peuples italiens. Il rêvait de flétrir les grandes injustices d’où sont sortis les grands malheurs dont souffre encore l’Italie, de défendre enfin, contre le sacerdoce et l’empire, la bonne cause et le bon droit des Lombards. Il se proposa

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d’écrire l’histoire de dix siècles , les moins connus , les plus barbares, les plus compliqués, les plus sanglants de tous. Il se mit à l’œuvre, et dans un beau livre où son récit courait de Théodose à Charlemagne, il déblaya quatre cents ans et les mit au soleil '.

La conclusion de ce livre tranche la question lombarde. Après avoir prouvé, dans un récit qui tient trois cents pages, que tous les faits étaient pour lui ; après avoir attaqué avec respect Manzoni même, qui ne dédaigna pas de lui rendre justice, Ranieri couronne son livre par quelques pages que je vais traduire, en regrettant de ne pouvoir imiter ce beau style italien. Je suis forcé, pour en conserver la netteté, d’en supprimer l'élégance.

« Ce fut donc pour donner un pouvoir séculier et un trône au pontife de Rome que tomba la puissance royale des Lombards (qui tendait de toute manière à réunir l’Italie), et quelle fit place à de nouveaux ordres qui devaient inévitablement la diviser pendant onze siècles. A la puissance royale des Lombards se substitua la puissance impériale des Francs , non pas en Italie, car jamais l’empereur n’y a résidé, mais au dehors.

« Cette puissance impériale n’octroya de droits h l’Italie sur aucune nation, mais fournit un prétexte à beaucoup de nations pour se donner un droit sur elle. Tout ce que ce prétexte a valu de malheurs, de blessures et de servitude à l’Italie, le monde entier le sait, sans avoir besoin de mon histoire. Les Lombards italiens sont tombés, pour faire place aux Francs étrangers, qui transmirent ù d'autres étrangers, et ceux-ci à d’autres encore, un titre qui, vain pour toute autre chose, fut seulement efficace au dernier point pour ensanglan-

I. Délia slaria d’Tlalia dal quinto al nono secolo, ovvero da Teodosio a Carlomagno. Libri due. Bruxelles, 1841.

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ter l’Italie , des Alpes h l’extrême Sicile. Et dire que les Lombards, à la fin du vin* siècle, n étaient pas Italiens, mais étrangers, est une assertion d’une telle naïveté qu’elle ne mérite pas de réponse. Toute nation qui va en coriquérir une autre, sauf dans les cas où la diversité et l’intolérance des religions empêchent la fusion des races (et il n’en était rien alors), prend après une ou deux générations tout au plus la langue et les mœurs de la nation conquise, parce que le plus domine le moins, et les conquérants 11e restent jamais qu’en très-petite minorité dans les terres envahies. Ceci est une loi éternelle du genre humain à laquelle ne pouvaient échapper les Lombards. Dans ce cas, le conquérant eût-il réduit le peuple conquis à un état servile et misérable, la question, après mie ou deux géuératiçns, peut s’agiter entre le seigneur et le serf, entre le noble et le plébéien , mais jamais entre l’étranger et l’indigène; ce pourra être une question d’ordre social, mais jamais d’indépendance nationale. En effet , à la chute de Didier, les Lombards étaient déjà si Italiens, que la cour de Rome, malgré l’immensité de sa colère, ne pnt les chasser d’Italie , car une pareille prétention , à la fia du xvm* siècle, eut été aussi absurde que l’eût été , au xii* , celle de chasser de Sicile les . Arabes et les Normands. Tout ce que la cour de Rome put faire , ce fut qu’au lieu d’obéir à Didier, élu par eux et né en Italie, mais ennemi du pape, les Lombards obéirent h Charles, élu par les Francs et né en Allemagne, mais très-attaché au pontife romain. D’où l’on conclut d’abord que si les Lombards eussent été vraiment étrangers, la cour romaine, en chassant Didier et en appelant Charles, n’aurait pas obtenu de les chasser d’Ital e, mais les aurait forcés à changer de dynastie, changement à peu près indiflérent aux Romains oppri-

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niés. En second lieu, que cette cour, en somme, loin de soustraire aux Lombards étrangers les Romains italiens, soumit au contraire les Lombards italiens aux Francs étrangers.

* Mais on ne peut non plus dire avec vérité que les Lombards ont réduit h une condition purement servile les Romains italiens qu’ils avaient conquis, et anéanti jusqu’à leurs noms, pas plus que les Rourguignons et les Francs n’ont asservi ni annulé les Gaules. Ils n’ont pu le faire à priori, pour employer un terme d’école, parce que, dans les invasions de l’empire, aucun peuple germain ne l’a fait, et encore moins les Lombards, reconnus par tous comme moins oppresseurs que tous les autres. Et en effet, il n’en fut rien, parce que les conditions diverses du peuple conquis, sauf en ce qui concernait la politique, furent, par insouciance, si ce n’est par tout autre motif, laissées dans l’état où elles étaient au temps de la conquête, et il faut renier l’histoire et sa propre conscience pour ne pas confesser que, si les Romains italiens perdirent toute voix politique et une partie assez considérable de leurs possessions, du moins ne perdirent-ils pas le reste : ce qui fait, en un mot, qu’une nation existe ou n’existe pas. Or, ils existèrent, et si bien, qu après une ou deux générations, les Lombards étaient Italiens , et non les Italiens Lombards. Celui qui le nie, nie que les Lombards, les Piémontais , les Génois , les Toscans , les Ombriens, les Abruzais, les Pouillais et les Calabrais soient Italiens. Dire que les Lombards anéantirent le nom italien, ce n’est pas vrai , et si c’était vrai, cela ne prouverait rien. Ce n’est pas vrai, car il est ridicule de prétendre que toutes les fois que , dans les lois lombardes, on trouve le nom de Romain , l’on doive entendre par là ceux de Rome , ceux qui n’avaient pas

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encore été conquis, non ceux qui l’étaient, car avec cette interprétation il y a telle loi qui, laissant supposer au législateur la pensée de forcer des sujets non soumis à lui, aurait un sens absurde. Cela ne prouverait rien si c’était vrai, parce que Romains s’appelaient les conquis et Romains en même temps les non conquis ; et si deux choses sont appelées du même nom, il est ridicule de soutenir que, parce nom, l’on doive entendre une seulé de ces deux choses. Il vint un temps où, sous le nom de Romains l’on ne comprenait que les Italiens non conquis. Mais ce fut précisément le temps où Lombards et Romains conquis étaient devenus un seul et même peuple; et ce peuple se nommait Lombard, c’est-à-dire partie du peuple italien. Aussi serait-il à désirer qu’on vît cesser le zèle hypocrite de certaines gens qui, nourrissant au fond du cœur une sourde opposition contre toute existence libre et civile, et sous couleur de déchaîner leur indignation contre ce même étranger qui triompha sur les ailes de leurs théories, vont répandant tout leur venin contre les Lombards, de qui, par aventure, ils sont descendus. Ils devraient cracher ce fiel sur d’autres étrangers envers lesquels ils dépassent les agneaux en douceur et en mansuétude.

« Ce Charles qui depuis onze siècles fatigue toutes les plumes les plus infatigables de l’Europe fut grand, non par lui-même (je ne sais rien trouver de grand dans ses instincts de méchanceté et de cruauté)-, mais il le fut comme symbole d’une ère nouvelle. Voilà pourquoi ce titre de grand, qu’il n’eut jamais de son vivant, lui fut accordé seulement deux siècles après sa mort, c’està-dire quand la postérité put commencer à comprendre quel élément de l’histoire du genre humain il était appelé à représenter. L’apparition de Charles signala le terme de ce grand ordre d’invasions dont fut tra-

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vaillée toute la terre du iv* au vin* siècle , et ce travail fut certainement un effet dont les causes dépassent les bornes fatales de l’esprit humain. Après Charles et jusqu’il nous, aucun peuple n’a plus quitté la demeure qu’il s’est choisie. On vit les Normands seuls sillonner l’Océan comme ces rares éclairs qui sillonnent encore le ciel après l’apaisement de la tempête. Les quatre siècles qui s’étaient écoulés entre Alaric et Charles avaient été, dans l’ordre politique, ce que furent les grands déluges dans l’ordre naturel. Charles apparut comme l’arc-en-ciel h la lin de ce déluge, et comme l’arc-en-ciel n’est en lui-même qu’une muette réfraction des rayons solaires et apparaît au monde comme une vive promesse de sérénité ; ainsi Charles ne fut en lui-mème qu’un fier et ambitieux Sicambre, et apparut au genre humain comme la promesse du nouveau soleil qui pointait sur l’horizon. De cet âge nouveau, qu’en face de l’antique et du présent, il nous plut d’appeler le moyen âge, les derniers fruits furent les xiv e et xvi' siècles en Italie , et en France , en Angleterre, en Allemagne le xvii* siècle. Il semble maintenant que les merveilleuses révolutions du dernier siècle et du nôtre soient le commencement d’un troisième âge dont les conséquences, qui doivent être visibles à la postérité seule, résoudront enfin le problème antique et décideront si l’espèce humaine est née pour rouler éternellement sur elle-même à travers les mêmes fautes et les mêmes douleurs , ou si le désir indompté que tout homme porte en soi du berceau jusqu’à la tombe, ce rêve de bonheur que jusqu’à présent la terre n’a jamais donné, n’est pas une illusion seulement, mais la premesse d’une réalité que l’on doit atteindre un jour, à travers une longue suite de siècles et de misères. »

l’histoire italienne.

Voilà l’œuvre de l’historien, voici maintenant ses idées morales. Je les trouve dans l’introduction du livre : « Discours sur la manière de considérer les actions humaines, par rapport à la conscience et à l’histoire. » J’avertis le lecteur que j’expose ces idées sans les partager et sans les discuter; je ne suis pas ici pour faire valoir mon jugement.

L’historien se demande un jour en rêvant :

« Qu’est-ce que la vertu? Si c’est une force, pourquoi les hommes forts ne sont-ils pas tous vertueux? Si c’est un bien, pourquoi amène-t-elle des malhejirs? Si elle amène des malheurs, pourquoi console-t-elle? Pourquoi, si elle est libre, ne peut-elle point changer à son gré l’ordre des actions humaines? Ou comment serat-elle libre, comment sera-t-elle jugeable par les hommes ou même par Dieu, si cet ordre est fatal? Comment pourrais-je dire : Jules César ou Ca'ius Brutus fut coupable, si tous les deux n’agirent, l’un en se faisant maître de la république, l’autre en tuant l’empereur, que comme éléments nécessaires d’un grand tout ordonné dès l’éternité? Et si ce grand tout ne fut pas ordonné dès l’éternité, alors le monde intellectuel, ou, comme on dit aujourd’hui, moral, irait au hasard; les destinées du genre humain ne seraient plus fermes, le monde aurait pu tomber ou ne pas tomber, selon que fût né ou non Jules César ou Caïus Brutus. »

Ranieri répond ceci : La vertu n’est point affaire de raison, mais de sentiment; le premier mouvement de l’homme est le meilleur,' car l’homme est né bon. La douleur est la première condition de l’être et de la vie ; c’est une partie du grand travail ou de la grande douleur universelle : le plaisir n’en est que l’interruption, il est négatif ; la douleur seule est positive, et la vertu n’est donc que la résignation à cette grande loi de souf-

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france; elle se montre par le sacrifice, le renoncement, l’abnégation '.

L’homme est fibre, mais comme homme et non comme Dieu. Il est le contenu fibre d’un contenant nécessaire. Il a son champ d’activité où rien ne le gène au milieu des lois universelles qu’il ne peut violer. Il nage à son gré dans un Volga dont il ne peut détourner le cours. Or, comme l’acteur de l’histoire n’a pas su où il allait, n’étant pas Dieu, ce n’est pas d’après les résultats bons ou mauvais de ses actions qu’il le faut juger, mais d’après ses actions mêmes, d’après l’étendue de ses sacrifices, seule règle qu’il ait pu suivre avec la conscience de ce qu’il faisait.

Voilà ce discours réduit à l’état de grande route. Il est remarquable surtout dans ses développements et ses éclaircies. Il renferme de belles pages sur cette loi universelle de douleur qui roule dans le monde, et que le plaisir, comme une île fleurie, coupe sans l’arrêter.

Ranieri écrivit plus tard un second discours où il nous donna sa méthode historique.

C’est celle d’un esprit sage, ouvert et nourri, qui, s’étant guéri de l’empirisme avec M. Guizot, s’est ensuite guéri du dogmatisme eu Allemagne. Il prétend qu’il faut procéder dans le monde moral comme dans le monde physique, et remonter des faits aux lois.

Il affirme que tout fait historique est universel. Il déclare que les faits individuels doivent être attentive-

1. D’accord, mais un autre ne pdurrait-il arriver au même résultat en partant d’un principe opposé ?X’homme est né mauvais, le premier mouvement est le pire : c’est l’amour-propre. Il faut au sentiment l’éducation, comme à l’intelligence, pour qu’il se développe en se purifiant; il faut qu'il devienne conscience ou raison : c’est alors qu’il triomphe de l’instinct, qui est l’amourpropre et qu’il devient vertu, c’est-à-dire dévouement, sacrifice, abnégation, etc.

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ment, rigoureusement étudiés, non pour eux, mais pour les faits généraux autour desquels ils se groupent. Ges faits généraux, selon lui, se groupent eux-mêmes autour d’autres faits moins nombreux, mais plus généraux encore, et ainsi de suite jusqu’à ce que de généralisation en généralisation on arrive à une série déterminée de faits, de causes, d’idées, de centres communs qui soient les grands âges du monde; d’où l’on peut remonter enfin à l’âge, à l’idée par excellence, au fait universel où se résolvent tous les autres : au centre commun de l’humanité.

Ranieri publia encore une histoire de Naples par livraisons; une introduction, remarquable travail de psychologie, aux œuvres de Leopardi ; un petit livre de morale, Fraie Rocco, au bénéfice des asiles de l’enfance, et un journal de mœurs où il tâcha de corriger certains ridicules de son pays.

La censure brisa en fragments le livre de Fraie Rocco dès qu'elle sut le nom de l’auteur, et on biffa même des feuilles entières déjà acceptées. Elle supprima le journal de mœurs dès les premiers numéros, et V Histoire de Naples dès la livraison neuvième.

Après les Prolégomènes, on insinua au gouvernement de Toscane, qui voulait appeler Ranieri à Pise comme professeur, de n’en rien faire, les cours d’un pareil homme ne pouvant être que pernicieux. Après ï Histoire d'Italie, on dénonça l'historien comme athée, ou, qui pis est, comme hérétique. Après la Ginevra, bien que l’avocat eût gagné sa cause (car l’hospice des Enfants-Trouvés fut dès lors réparé, réformé même et enrichi), Ranieri fut mis en prison : il y resta quarantecinq jours ’.

1. Jl ne faut pas croire d’après ces quelques mets que M. Ra-

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Pour que l’Italie pût reuaitremoralement, il lui faudrait, non pas îles révolutions, mais deux livres : une histoire philosophique de sa vie, une histoire littéraire de sa pensée. Ces deux livres conçus et écrits pour le peuple, profonds, mais clairs; sérieux, mais vivants, Ranieri les rêvait, il aurait pu les faire. Mais il vit dans l'ombre et le silence, joue l'avocat pour avoir un rôle et plaide la cause, non des Lombards contre Léon III et Charlemagne, mais de tel marchand contre tel filou. Il est des pays où l’on travaille à son obscurité; comme ailleurs on travaille à sa gloire.

nieri soit un révolutionnaire. En 1848, il s’est tenu en dehors de la politique, et n’a pas permis la réimpression alors possible, de Ginevra.

On raconte un mot singulier du roi lors des persécutions dirigées contre ce roman. Un ministre qui ne mérite pas d’être nommé, s’étant cru personnellement attaqué par Ranieri, à propos des concussions reprochées aux administrateurs de l’hospice, déclara hautement au conseil d’Etat, que le romancier devait être déporté dans les îles ou tout au moins enfermé à l’hôpital des fous. — a Oui, dit le roi en riant, afin qu’il fasse aussi un roman sur cet hôpital et sur l’argent qu’on y vole 1 » Cet établissement était administré par le même ministre. L’épigramme du roi sauva Ranieri.

Notre écrivain a encore en portefeuille un nombre considérable d’ouvrages qu’il n’ose ou ne peut publier : un entre autres où par de subtiles observations laites sur la prosodie florentine actuelle et surprises, pour ainsi dire, sur la bouche des contadines, il a découvert l’emploi simultané de l’accent et de la quantité, et, appliquant cette découverte à l’ancienne prosodie grecque et latine, il croit en avoir pénétré le secret.

les poehio. — Giuseppe Poerio dans la fosse de Favignana. — Son premier exil. — Sa protestation au parlement. — Son second emprisonnement, son second exil. — Son éloquence. — Orateurs napolitains : Borrelli, Lauria, Niccolini. — Alessandro Poerio; son exil, sa conversion, son aptitude aux langues, ses poésies, ses actions, ses combats, sa mort. — Une belle lettre du général Pepe. — Une mère italienne : Carolina Poerio. — Ratfaele Poerio, Leopoldo Poerio. — Carlo Poerio : ses trois premières arrestations. — Les patriotes de Naples. — Les frères Rossarol. — Carlo Poerio au ministère, au parlement, en prison, au bagne.

Je vais raconter les malheurs d’une famille qui vécut presque toujours à l’ombre, en prison ou en exil. Elle est pourtant une des plus illustres d’Italie, et son histoire est celle de Naples, depuis soixante ans, jusqu’au jour où j’écris. Et la gloire que je vais constater étant venue à cette maison, non de la fortune ni même du génie, mais de la probité politique et des loyales convictions, mon récit prouvera peut-être, à la louange de mon, temps, que pour se faire un grand nom, il suffit encore d’être honnête homme.

Tout le monde connaît les terribles réactions de 1799 à Naples : un des actes les plus monstrueux du fratricide éternel qui n’a jamais cessé depuis Caïn. Les premières fureurs apaisées, le roi fit grâce. II y a près des côtes occidentales de Sicile une île que les anciens appellent Ægusa, et qu’on nomme aujourd’hui Favi-

gnana. C’est un cône d’une grande élévation : un château s’élève au sommet du cône, et du haut du château redescend, jusqu’au niveau de la mer, un escalier intérieur, taillé dans le roc et menant à une fosse sans air et sans jour, froide, humide, repaire de reptiles et d’insectes venimeux. C’est là que les Romains jetaient leurs prisonniers; ce fut là que le roi napolitain, il y a soixante ans, enterra ceux auxquels il avait fait grâce.

Il y en eut un qui était jeune et qui n’y mourut pas : il se nommait Giuseppe Poerio.

Sous les napoléoniens, sorti de prison, ce jeune homme eut un avancement rapide; il devint procureur général, puis conseiller d’Etat. Mais, en 1815, les Bourbons rentrèrent et la ville se dépeupla de nouveau de ses meilleurs citoyens. Parmi les exilés, dont les uns suivaient la fortune des vaincus et les autres fuyaient la vengeance des vainqueurs, nous trouvons Giuseppe Poerio, toujours le preipier frappé dans les calamités publiques.

Plus tard, en 1820, après l’insurrection militaire du général Guglielmo Pepe, dans l’ivresse du réveil et de la délivrance, entre les violents et les timides, se forma du premier jour le parti des modérés, «chez qui régnaient (dit Colletta qui ne flatte personne) l’excellence de la parole , la hauteur de l’esprit. » Parmi les plus distingués de ce parti, figuraient comme écrivains Dragonetli et Nicolaï, comme orateurs Borrelli et Galdi, et le plus entraînant de tous, Giuseppe Poerio.

En 1821, le roi s’était rendu à Laybach, où les princes et leurs ministres assemblés en congrès lui avaient conseillé de retirer à son peuple les libertés jurées.

Le roi écrivit alors de Laybach à son fils une lettre entortillée qui voulait dire ceci : «Nous avons à choisir

entre le parjure et la guerre : j’aime mieux le parjure. »

Mais le parlement de Naples répondit hautement : « Nous voulons la guerre ! » Et l’orateur qui , par un magnifique discours avait emporté le vote , était encore Giuseppe Poerio.

Ils eurent la guerre , mais les troupes , divisées , indisciplinées d'un roi qui marchait contre elles derrière une armée d’Autrichiens, ne purent opposer à la force et à la trahison qu’une témérité inutile. La cause était vaincue, l’ennemi aux portes, les vengeances imminentes, les échafauds dressés. Ce fut alors que , le 19 mars 1821, le parlement se réunit dans une séance suprême et décréta d’une voix cette déclaration :

« Après la publication du pacte social du 7 juillet 1820, en vertu duquel il plut à Sa Majesté d’adhérer à la constitution actuelle, le roi, par l’organe de son auguste fils (le prince François, vicaire du royaume et depuis roi de Naples), convoqua les collèges électoraux. Nommés par eux, nous reçûmes nos mandats selon la forme prescrite par le monarque. Nous avons exercé nos fonctions conformément à nos pouvoirs, aux serments du roi et aux nôtres. Mais la présence d’une armée étrangère dans le pays nous met dans la nécessité de les suspendre, et ceci d’autant plus que, et d’après l’avis de Son Altesse Royale, les derniers désastres soufferts par l’armée rendent impossible la translation du parlement, qui d’ailleurs ne pourrait être constitutionnellement en activité sans le concours du pouvoir exécutif. En annonçant cette douloureuse circonstance, nous protestons contre la violation du droit des gens, nous entendons maintenir fermes les droits de la nation et ceux du roi; nous invoquons la sagesse de Son Altesse Royale et de son auguste père, et nous rernet-

tons la cause du trône et de l’indépendance nationale aux mains de ce Dieu qui régit les destinées des monarques et des peuples. »

Celui qui rédigea cet acte mémorable et le fit signer par les derniers membres du parlement fut encore Giuseppe Poerio.

Après une pareille protestation, le séjour de Naples devenait dangereux. Les citoyens étaient désarmés, ceux qui gardaient des fusils ou même des couteaux, punis de mort , la garde nationale dissoute, l’université fermée, les carbonari, déchaussés et dépouillés jusqu’à la ceinture, traînés en plein jour dans la rue de Tolède et frappés d’un fouet formé de cordes et de clous par des soldats croates; le peuple muet de stupeur et d’abattement, les cours martiales en permanence, et à chaque instant le glas lugubre des cloches annonçant la mort d’un supplicié! Dans ces jours fatals, les hommes de la constitution, qui était pourtant la légalité, se sauvaient en foule, prévenant les vengeances du pouvoir. D’autres restèrent k Naples . et à leur poste, attendant la prison où ils furent jetés tous. Je pourrais en nommer cent, je cite les plus illustres : le général Colletla, qui a raconté ces trahisons; les généraux Pedrinelli, Arcovito, Golonna, Costa, Busso, les députés ou conseillers d’ÉtalBorrelli, Rossi, Bruno, Piccolellis, Gabriele Pepe, et encore et toujours, à la tète des persécutés, Giuseppe Poerio.

Après la prison, les plus heureux obtinrent la mort, d’autres le bagne, mais dans leur pays du moins; les plus disgraciés et les meilleurs furent livrés à l’Autriche et confinés à Prague, à Brünn, à Gratz. Chose étrange ! les deux pays se renvoyaient la honte de ces violences : le ministre Ganosa de Naples, les disait imposées par le prince de Metternich qui les disait invoquées par

Canosa. Les élus qui subirent ce surcroît de rigueur, perdant k la fois la liberté et la patrie, furent Colletta, Pedrinelli, Arcovito, Guglielmo Pepe, Borrelli et l’inévitable martyr de tous les châtiments injustes, Giuseppe Poerio.

J'ai déjà dit que l’Autrichie trouva ces hommes sans péchés, et les envoya à Florence. Là, notre illustre exilé recommença la vie ; il se retrempa dans l’étude des livres et dans le commerce des hommes, il sortit plus pur de cette dernière épreuve ; il s’en releva plus grand. Il fut rappelé à Naples, après 1830, et il reparut à la tribune qu’il avait déjà illustrée par sa parole ; — non pas, hélas ! à la tribunedu parlement abattueàcoups de baïonnettes, mais à celle de la cour criminelle, où il était encore permis d’être éloquent.

De grands orateurs s’y étaient montrés dès le commencement de notre siècle ; nous avons nommé Pasquale Borrelli, le plus ferme et le plus sûr de tous, puissant dans l’argumentation, disputeur acharné, raisonneur irrésistible et allant droit devant lui, sans dévier d’un pas, avec une assurance impérieuse et invincible:

En face de lui , par des qualités opposées, régnait Francesco Lauria, l’un des jurisconsultes les plus érudits du royaume : son exposition des lois pénales et ses vingt années de professorat à l’université des Studi sont des titres de science qui auraient pu suffire à sa renommée. Mais ce fut surtout comme orateur qu’il se fit un nom retentissant. Il était le séducteur des âmes : il les gagnait par l’effusion d’une sensibilité sincère ; on pleurait à l’entendre et l’on était désarmé. Ce fut lui qui défendit sous toutes les réactions les accusés politiques. Lorsqu’à Pizzo la justice dérisoire de la Restauration offrit à Murat de se choisir un défenseur , Murat de-

manda Lauria, qui lui fut refusé : •> Eh bien ! dit le roi, je ne veux personne. »

J’ai encore à nommer parmi les éloquents d’alors, Nicola Niccolini, parole savante, précise et nette qui faisait contraste avec les ampleurs cicéroniennes des orateurs ordinaires : elle avait le froid et le tranchant d’une lame d’acier. Et avec eux, avant 1820, après 1830, toujours sur la brèche, et combattant pour la justice quand il ne pouvait plus combattre pour la liberté, Giuseppe Poerio qui n’avait ni la science ni l’art, mais la véhémence, l’entraînement, l’explosion, que sais-je? une âme en éruption permanente qui l’a fait surnonuner l’orateur vésuvien, foudroyait ses adversaires, incendiait l’auditoire, enterrait enfin sous des flots de paroles ardentes, l’accusation engloutie comme Herculanum. Ses défenses d’Antonelli et de Longobucco sont restées célèbres; les jeunes les lisent encore pour s’enflammer !

Cependant sous l’influence de ces hommes et éveillée par les cloches de 1820, se levait une génération nouvelle. La science qui, repoussée de partout, s’était accumulée autrefois chez quelques sublimes solitaires, se répandit dès lors dans le monde ; la jeunesse se mit à l’étude et au travail : les médecins, les avocats surtout, s’échappant de leur spécialité, regardèrent au delà ; les classes lettrées se fermèrent. Ce fut ainsi que le mouvement de 1820, quoique réprimé, fit son œuvre. C’est ainsi que la liberté, bien qu’étouffée, reste féconde; on la croit morte et elle enfante des vivants.

A la tête de ces jeunes gens qui se préparèrent alors à combattre et à souffrir pour la troisième Italie , il y en eut deux qui, mûris avant le temps par l’exil, et continuant les traditions paternelles, furent de toutes les gloires et de tous les malheurs qui ont frappé leur

pays. C’étaient les deux fils de Giuseppe Poerio, Alexandre et Charles.

Alexandre, l'ainé, n'est pas connu en France. Il fut poète, citoyen, soldat. Dès 1821, encore adolescent, il avait suivi le général Pepe dans les Abruzzes, et plus tard, pour ce crime, il suivait en Autriche son père à la fois prisonnier et proscrit. Il y devint philologue et philosophe. Il rentra en Italie avec son père, que le cabinet de Vienne avait relâché. A Florence il put se lier avec tous les Italiens qui résumaient là l’Italie, et surtout avec Antonio Ranieri, dont j’ai déjà longuement parlé. Puis nous l’eûmes à Paris, où il cessa d’être philosophe. Ce fut Niccolo Tommasco qui le convertit au catholicisme. Je ne saurais trop dire, pour expliquer cette conversion, qu’avant 1848 l’Italie presque entière fut un moment dans les idées papistes; on était guelfe alors contre l’Autriche, et l’on plantait la croix sur le sol antique comme un drapeau d’indépendance ou un arbre de liberté.

Puis Alexandre Poerio revint à Naples. Il avait appris son Italie, il put l’enseigner aux jeunes hommes de son pays. Il fut de cette cohorte sérieuse, intelligente et résolue qui combattit dans le Progresse), revue remarquable et remarquée, fondée à Naples par Giuseppe Ricciardi. Là se formaient des hommes dont quelques-uns se sont fait un nom : Dragonetti,Liberatore, de Cesare, de Augustinis, Baldacchini, Blanc, Imbriani, plusieurs autres que nous retrouverons ailleurs. Ce journal donnait des articles copieux et solides qui devaient déplaire au gouvernement. Le directeur Giuseppe Ricciardi fut exilé; la feuille tomba dans les mains de M. Bianchini (depuis ministre de police). Elle fut appelée dès lors le Regresso (le Recul).

Alexandre Poerio écrivait là quelquefois. Il avait une

érudition particulière qui était plutôt un don du ciel, le don des langues. Il les apprenait en se jouant, avec une facilité de commis-voyageur. Il les savait toutes. Il aurait pu servir non-seulement de dictionnaire polyglotte aux lettrés, mais d’interprète universel aux gens du peuple, car il entendait les patois aussi bien que les idiomes, et aurait pu répondre dans leurs mille et un dialectes aux Italiens ou aux Allemands qui l’auraient abordé.

Et de plus, il fut poëte. Poète dans ses vers (recueillis par Le Monnier^son Risorgimento fut le cri national de 1848, quand le sol italien tout entier était « une secousse de guerre ! » •

Mais poëte surtout dans sa vie. Sa personne, ses habitudes, ses moindres gestes étaient ceux d’une âme ardente qui ne tenait à la vie que par des rêves et des affections. 11 poussait l’insouciance jusqu’à la manie et la sensibilité jusqu’à la fureur. A toute impression de peine ou de joie, il éclatait en sanglots comme un enfant et vivait dans le pays des chimères. Sa poésie n’était pas une exaltation exceptionnelle, intermittente, qui l’aurait pris par instants pour le rendre ensuite au calme sensé de la vie commune. C’était son état normal et son humeur de chaque jour.

Tel il se montre à nous dans ses poésies et dans ses actions : Italien, catholique, exécrant l’oppression et surtout l’oppression étrangère, opiniâtre dans sa haine, dans son culte et dans sa foi. Cette pertinacité fut le trait dominant de son caractère. Il s’acharnait à son rêve qui ne resta pas à l’état de rêve, mais devint une couvre; il ne fut pas seulement le poète de sa cause, il en fut d’abord le prophète, puis l’apôtre, et enfin le martyr.

En 1848 son illusion parut se réaliser : il eut ce qu’il voulait, la liberté, la guerre !

On lui offrit une ambassade à Turin, on lui offrit un grade dans l’armée, il refusa tout; il prit le fusil sur l’épaule et suivit Pepe comme simple soldat; il fut de l’héroïque défense de Venise, et toujours le premier au feu. Enfin, un jour, à Mestre, il marcha devant tous * avec tant de fureur au combat, qu’il se trouva seul au milieu des Autrichiens. Le tambour battait la retraite, mais il ne pouvait l’entendre; il avait perdu l’ouïe, à ce qu’on dit, dans les souterrains de Saint- Elme.

Il fut assassiné par ces hommes qui étaient cent contre lui. Mais il ne resta pas mort dans leurs mains. Il eut encore d’horribles douleurs à endurer : cinq jours d’atroce agonie ; mais il expira au bon moment, au bon endroit, dans un temps d’héroïsme et de liberté, sur une terre héroïque et libre. Les femmes de Venise lui élevèrent une simple tombe, et l’Italie entière porta son deuil.

Voici la lettre qu’après sa mort, son général écrivit à Charles Poerio. C’est une page éloquente et peu connue, elle veut être gardée.

« A toi, ami Charles Poerio,

« Il n’était pas mon frère, il n’était pas mon fils, mais le plus brave, le plus désintéressé de mes compatriotes. Il était pour moi une amitié douce et fidèle; il connaissait toutes les étranges infortunes de ma vie, et il savait les raconter. Encore tout jeune, par amour de la liberté, il me suivait dans les camps de Rieti, et nos désastres ne refroidissaient pas son âme ardente. De Paris, en 1821, il m’accompagna à Marseille dans l’illusion de débarquer quelque part sur les côtes d’Italie, et de prendre un sabre contre l’envahisseur du Nord qui allait asservir les Légations. Au mois de mai* der-

nier, refusant une charge honorable et lucrative, il voulut me suivre en simple volontaire, les yeux fixés au delà du Pô, sans s’épouvanter de la constante adversité de ma destinée. Dans le combat de Mestre, fabuleux par la hardiesse qu’y montrèrent les défenseurs de la Vénétie, il les domina tous par sa bravoure, par ce qu’il a souffert, par ce qu’il a dit de magnanime et de patriotique au milieu des douleurs de ramputation. Il semble, mon cher ami, que la fortune eût décidé de répandre une immense amertume sur cette faveur que, contre son habitude, elle me voulut accorder au bord des lagunes.

« Tu exhorteras ta mère qu’il adorait et dont il parlait en agonisant à être une mère italienne. Si l’excellence, la sainteté de la cause pour laquelle il a cessé de vivre il y a peu d’instants, si la haute vertu que sa fin lui a donné l’occasion de faire éclater, si l’exemple de tant de patriotisme qui ne sera pas sans fruit pour la patrie malheureuse ; si rien de tout cela ne console, qu’est-ce donc qui pourra jamais consoler? Le confesseur qu’il avait appelé, lui demandant ce matin si d’aventure il avait liai quelqu’un, sa voix affaiblie répondit :

« Personne, excepté les ennemis de l’Italie! » Je ne puis tenir plus longtemps la plume, je n’entre pas aujourd’hui dans les détails. Quelle perte nous avons faite ! L’Italie pleure un grand fils. G. Pepe. *

Cette mère dont parlait Alexandre, Carolina Sossisergi, fut tout simplement une femme sublime. Elle avait partagé la mauvaise fortune de Giuseppe Poerio, son mari. Elle lui survécut pour souffrir plus cruellement avec ses fils; elle leur donna le conseil et l’exemple du courage : elle vit partir l’ainé pour la guerre sainte, elle le sentit mourir et elle lui survécut pour souffrir encore ;

elle vit partir l’autre pour le bagne, les fers aux pieds et sur le dos, la veste des assassins et des voleurs. Il devait y rester vingt-quatre ans, elle ne pouvait songer à vivre jusqu’à l’expiration de cette longue et dure peine ; Italienne, épouse et mère, elle avait connu toutes les angoisses et tous les tourments, il ne lui restaitplus ni bonheur à espérer, ni malheur à craindre, la coupe était vidée : elle mourut.

A la mort de son fils Alexandre, les ministres napolitains , déjà infidèles à l’Italie, vinrent lui présenter leurs condoléances. Elle les accueillit par une phrase sanglante : « Eh b'ien ! leur dit-elle, vous voilà satisfaits! «

Elle écrivit au général Pepe, le 23 février 1850.

« Mon cher Alexandre est mort pour la cause qu’il avait embrassée. Dans la douleur que j’éprouve souvent, je pense à ce qu’aurait souffert. cette âme généreuse dans l’abjection de son pays, et je me dis à moi-même : Ce ne fut pas le hasard, mais une disposition de la Providence qui l’appela au ciel avant les disgrâces et les deuils de l’Italie. Je devrais être déjà poussière, mais l’idée que mon fils a pensé de moi que j’étais forte et le besoin d’assister mon autre fils me donnent du courage — Pour moi, cher général, toute femme de Venise est une idole que j’adore. J’espère du ciel qu’il me donnera assez de vie pour aller sur cette terre où reposent les cendres de mon fils et témoigner aux chères filles de l’Adriatique toute ma gratitude comme mère et comme femme.... Si vous voyez jamais Lamartine, dites-lui que je suis toujours la même. A ceux des Napolitains qui sont à Paris qui me connaissent et se souviennent de moi, dites qu’ils plaignent la terre natale. »

Et dans une autre lettre, du 13 mai, elle écrit encore au général :

IÆS P0ER10.

« Votre excès d’amour vous donnera trop de partialité pour lui (pour Alexandre). Dans votre histoire des dernières vicissitudes de l’Italie, mettez-vous en garde, cher général, contre votre cœur; une louange non méritée à celui qui ne fit rien de grand, si ce n’est de se sacrifier à la cause qu’il avait épousée, vous ferait accuser d’exagération. »

Telles sont les mères, en Italie.

Et pendant qu’ Alexandre mourait à Venise, un autre Poerio, Raffaele, frère de Giuseppe, combattait comme général, contre les Autrichiens, dans l’armée piémontaise. Au premier roulement des tambours italiens, en 1848, il avait quitté l’Afrique où il faisait avec nous la chasse aux Arabes. C’était encore un vieux soldat de Murat, l'un de ceux qui, en 1821, avaient tenu la campagne et ne s’étaient pas rendus, même après l’invasion de l’Autriche. Il repose maintenant dans le cimetière de Turin.

Un autre Poerio, le colonel Léopold, repose à Florence, parmi les morts de Santa-Groce.

Il me reste à parler de Charles Poerio. Il continue les traditions de patriotisme et d’infortune qui ont illustré sa famille et il est le plus grand de tous, parce qu’il a été le plus malheureux.

Il est né en 1 803, il a suivi deux fois son père dans l’exil, nous l'avons vu à Florence après 1820. Toutes ses pensées ont été ramenées vers la patrie. Il n’a guère étudié que l’histoire, et surtout l’histoire moderne, et surtout l’histoire vivante; il ne se passe rien dans le monde qu’il ne s’approprie et qu’il ne tourne au bien de son pays. Dès son retour à Naples, il entra dans l’opposition libérale et il en devint bientôt le chef par l’éclat de son nom, l'autorité de son caractère et les persécutions de ses ennemis. En 1827, la Sicile et les Abruzzes

s’étant soulevées, il fut mis en prison : l’on reconnut dès lors qu’il était un Poerio.

En 1844 , un an après la mort de son père, lorsque les frères Bandiera partirent seuls de Venise pour aller se faire tuer en Calabre, afin que leur mort fût un exemple à suivre et un crime à venger. Charles Poerio fut encore arrêté, bien qu’il n’eût rien de commun avec eux : on le soupçonnait déjà de complicité dans tous les sacrifices. En 1 847 le drapeau italien fut encore arboré à Reggio et à Messine, et Charles Poerio emprisonné pour la troisième fois.

Autour de lui, derrière lui, se pressaient les hommes qui devaient se faire un nom en 1848. Les avocats Pisanelli, Spaventa, Conforti,Maucini, l’économiste Scialoia, Giuseppe Massari, que nous retrouverons à Turin ; Saliceti, Dragonetti, maintenant à Paris; Settembrini, Mosolino; vingt autres que je voudrais nommer, tous en prison maintenant, ou au bagne, ou pis encore, en exil, par centaines, par milliers : excepté quelques-uns, plus heureux, qui sont morts.

Quels hommes et quel temps! Que d’efforts généreux, que de patriotisme et d’ardeur, que de courage souvent, de témérité même chez ces grands infortunés, et on les dit lâches !

Connaissez-vous l’histoire des frères Rossarol? Ils avaient conspiré : tout le monde conspirait alors. La trahison avait ruiné leurs espérances. L’un deux, César Rossarol et le caporal Romano résolurent de mourir, mais d’une manière étrange, en se frappant l’un l’autre. Ils s’enfermèrent ensemble et écrivirent leur testament : ce testament était la déclaration des droits de l'homme; puis ils s’étendirent sur un lit, chacun d’eux tenant à la main un pistolet appuyé sur la poitrine de l’autre. Romano fut le plus heureux des deux : son pistolet ne

partit pas et il mourut seul. Rossarol voulut alors se tuer, mais il ne parvint qu’à se blesser. Il fut conduit au supplice. Mais la grâce royale suspendit l’exécution et envoya le patient au bagne. Il y souffrit jusqu’en 1848, et alla mourir à Venise.

Cependant la révolution n’éclatait pas seulement dans les conspirations violentes. Elle se préparait surtout dans le silence du cabinet où Poerio et ses amis étudiaient la liberté, et se préparaient à la vie politique. Elle se communiquait d’un esprit à l’autre dans ces congrès de savants où était convoquée, par l’imprudence des gouvernements, toute la noblesse intelligente de l’Italie. Elle se soulevait dans les prisons d’où Poerio dictait déjà ses ordres à la jeunesse libérale; elle s’inaugurait à Turin par les livres de Balbo, de Massimo d’Azeglio et de Gioberti, à Rome par les amnisties du Vatican, en Sicile par les premiers cris d’indépendance. Elle se fit à Naples par une démonstration pacifique, en janvier 1848.

Poerio sortit de prison pour entrer dans la vie nationale. Au commencement, il né voulut rien être; mais quand il vit à l’œuvre le ministère timide et le peuple tout à coup démuselé, il sentit qu’il avait un devoir à remplir et une place à prendre. Il voulut pousser les uns et contenir les autres ; il se laissa nommer préfet de police, puis ministre de l’instruction publique; il sacrifia même un instant sa popularité, comme Lamartine, pour ne pas briser le pouvoir. Mais il la regagna bien vite en refaisant ses preuves de désintéressement et de loyauté. En quittant le ministère, il n’accepta pas la dignité de conseiller d’Etat. Il rentra dans la vie privée. Après la catastrophe du 15 mai, appelé par trois collèges au parlement, il y siégea du côté des meilleurs et à leur tête.

Ce fut là qu’il montra de hautes capacités parlementaires. 11 était le maître des discussions, il les dirigeait lui-même, il poursuivait ses adversaires à outrance, les frappant de coups secs et serrés qui étaient mortels. La ville frémit encore de son discours indigné sur les massacres commis en Calabre. « Le général Nunziante réfuta ses allégations dans une lettre adressée au ministre de la guerre, et qui contenait un démenti sans preuve accompagné d’injures personnelles. Poerio ne pouvait rester sous le coup de ce démenti. Dans un des plus éloquents discours qu’il ait prononcés, il affirma de nouveau la vérité de tout ce qu’il avait dit. Et le parlement, entraîné par cette parole toute-puissante, anéantit la protestation du général et la motion du ministre en passant à l’ordre du jour. (Perrens.) »

En même temps Carlo Poerio plaidait avec courage pour deux officiers d’artillerie, Longo et degli Franci ; . il les sauvait de l’infamie par sa belle défense, et de la mort en allant demander leur grâce au roi.

Dès lors il fut poursuivi, surveillé, épié, commenté, soupçonné, dénoncé pour ses moindres gestes. Il fit une partie de campagne à Ischia : conspiration! l’amiral Baudin (qu’il ne connaissait pas) était dans l'île. Il alla se reposer des affaires à Bénévent : conspiration ! il s’était arrêté au poste de la garde civique. Il passait une soirée par semaine chez un ami : conspiration ! Ce devaient être des réunions occultes. Il se rendait au printemps en voiture découverte, et en plein jour, dans une maison de campagne : conspiration ! il y avait près de là un club et probablement des assassins !

Mais toutes ces dénonciations ténébreuses qui noircissaient continuellement de volumineux grimoires, se dissipaient d’elles-mêmes au premier rayon de soleil. Alors on prit le grand moyen : on mit à ses trousses

un espion qui s’ôtait introduit chez lui en sollicitant ses bienfaits; et qui le dénonça comme sectaire. Étrange accusation contre un homme qui toute sa vie avait souffert pour ses opinions ouvertement déclarées ! Les ministres et même la police avertirent Poerio de ces dénonciations, lui conseillant de partir. Le général, son oncle, l’appelait à Turin; le gouvernement piémontais avait besoin d’hommes. Mais Poerio ne voulut pas esquiver unjugement.il croyait auxjuges.au droit et à la justice.

Et non-seulement il resta, mais il lit rester ceux qui voulaient fuir. Car il fut toujours le chef des vaincus par l’autorité de sa conduite. Un peut définir en deux mots cet honnête homme : un exemple vivant.

Une fausse lettre fut imaginée contre Poerio : une lettre à lui adressée par la poste (!), et retenue par la police, üu l’en avertit, il aurait pu fuir encore, il ne quitta pas sa maison.

Il fut arrêté et conduit à la prison de San Francesco, puis au fort de l’Œuf, puis dans les prisons de la Vicaria, où il fut confondu avec les voleurs et les assassins....

La captivité préventive dura de 1849 à 1851. Il était accusé d’avoir été membre d'une société secrète. Ses opinions connues, sa vie de citoyen, sa conduite au pouvoir, ses amis eux-mêmes, et jusqu’à son roi qui parlait de lui « comme du meilleur, du plus vertueux et du plus dévoué de ses sujets, » tous enfin témoignaient contre cette accusation insensée. Ses dénégations auraient dû suffire pour la renverser, car il est de ceux qui ne mentent pas. Celui qui l’accusait avait fait partie de cette secte, et il avait juré de n’en pas dévoiler les secrets. Sa dénonciation même était un parjure. On crut le parjure, et l’on sacrifia l’homme de bien.

Condamné à vingt-quatre ans de fers, lié de cordes

— B i g i tiizod b y G oogli

LES POKRIO.

comme un malfaiteur, conduit à travers les rues de Naples, traîné de prison en prison, de Nisida k Ischia, à Montefusco, k Montesarchio, isolé du monde, sevré delivres *, malade, affaibli, exténué par des abstinences et des cruautés sans nom, le baron Charles Poerio vient de passer neuf ans au bagne *, aussi calme et plus lier sous la veste des forçats qu’il ne l’avait été dans le conseil des ministres, et donnant toujours, avec une fermeté sans défaillance, le spectacle et l’exemple du courage, patient, immuable, invaincu.

En même temps, et malgré toutes les surveillances, il correspondait avec les libéraux modérés du royaume et de l’Italie. Rien ne se faisait k Naples sans son aveu. Il encourageait ses amis k la résistance légale; il les détournait des efforts inutiles et violents, et certes si Naples ne s’est pas révoltée dix fois de 1851 k 1859, c’est grâce au conspirateur obstiné qui la contenait du fond du bagne.

1. Ce manque de livres était sa plus grande privation. Il écrit du bagne à un ami. « Sopporto con resignazione il dovere indossare i panni det fisco, il non potere avéré il danaro necessario alla colidiana sossistenza ed altre moite privazioni; la sola cosa che rimpiango è l’assoluta mancanza di libri, perché quei poclii che avevamo ci sono stati tolti. L’ingegno, già sfruttato, fiuirà per isterilirsi del tutto.

(Lettre à Tofano citée par Mariano d’Ayala. Opinione du 1" fév.)

2. On sait comment il en est sorti , il y a quelques mois. Gracié par le roi Ferdinand, qui commua sa peine en déportation, il fut transporté à Cadix et embarqué de là, sur un navire américain, pour l’Amérique. Mais il fît comprendre au capitaine de ce navire que cette déportation était illégale, et sans émeute à boni, sans violence, par le simple effet de la persuasion, il se fit débarquer en Irlande avec ses soixante compagnons d’infortune. Il y fut reçu comme un triomphateur. 11 est maintenant à Turin.

la poésie populaire. — Le dialecte de Naples. — Les chantehistoires. — Les poètes qui ne savent pas life. — Les collaborations sous la grotte de Pausilippe. — Chansons populaires : le Soupir, la Capouane, Graiiella, etc. — Les filles de Naples, l’amour aux fenêtres. — La musique populaire. — La littérature en patois. — Un mot de Nicola Capasso. — Giulio Genoino. — Sacco l’improvisateur. — La chanson patricienne. — Achille de Lauzières : la Tarentelle, le Petit baiser.

Mais quittons ces tristes histoires. Nous sommes à Naples, cette ville gaie malgré ses malheurs et peutêtre, au dehors du moins, la plus gaie du monde. On a beaucoup écrit sur elle, mais on n’aura jamais tout dit. A qui la faute? Aux voyageurs. Us partent leur guide sous le bras, ou quelquefois un domestique de place devant eux, et ne voient qu’à travers le guide ou le domestique. Aussi, que leur montre-t-on? Ce qu’on montre à tout le monde : les merveilles de la ville ; des temples, des musées et des palais. Or, y a-t-il rien de moins original qu’un temple, un palais ou un musée? Nous vivons dans un siècle où les merveilles sont des banalités. Il n’est pas au monde de beau monument que nous n’ayons déjà vu avant de quitter notre pays, grâce aux journaux illustrés et aux livres de voyages. Que diriez-vous d’un étranger qui s’imaginerait connaître Paris après quelques visites aux tableaux flamands du Louvre, à la façade grecque de la Madeleine,

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aux chanteurs italiens de la salle Ventadour et aux cours classiques de la Sorbonne? Voilà pourtant ce que font nos voyageurs dans les pays étrangers. Mais il y a une seule chose dont ils se soucient fort peu, parce que le guide et le cicerone n’en parlent pas, c’est le pays même, le pays de tous les jours, la maison, la vie intime, les hommes enfin. Oui, les hommes, ces êtres qui nous touchent de si près et , tout en nous ressemblant toujours, sont. les plus variables du monde; nous passons devant eux les yeux distraits, comme s’ils étaient pour nous sans intérêt ou sans valeur. Ah ! c’est qu’il y a toujours une barrière entre eux et nous, la langue, la langue qui est une patrie tout aussi bien que le pays, et qui sépare les nations bien mieux que ne font les fleuves et les montagnes. Nous n’apprenons pas les idiomes de nos voisins parce qu’ils savent le nôtre, et il en résulte que nous pouvons aller au bout du monde sans sortir de notre petit coin. Quand nous parlons français avec un étranger, fût-ce avec un Chinois et au fond de la Chine, nous ne sommes pas chez lui, c’est lui qui est chez nous, c’est lui qui voyage. Nous nous dérangeons pour lui apprendre qui nous sommes. Nous courons le.monde pour nous faire étudier, et nous rentrons chez nous les mains vides.

Voulez-vous connaître Naples? Apprenez le napolitain, apprenez-le chez ceux qui le parlent, à leur théâtre populaire, et prenez pour maître ce bouffon de génie qui s’appelle Pasquale Altavilla. Au bout de trois ou quatre mois, vous serez au fait, et vous pourez étudier sérieusement la poésie et les mœurs de ce peuple étrange.

Un dialecte, en Italie, n’est à certains égards qu’une forme de prononciation. En remontant dans le Nord, cette prononciation devient plus douce, ou du moins

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plus flûtée; l’accent tonique disparaît peu h peu, la désinence féminine est tronquée, les sons nasaux commencent : on parle déjà français. Dans le Midi, la prononciation devient plus sonore, les consonnes redoublent ou se déplacent pour faire plus d’effet et de bruit; l’accent est fortement marqué, et le rbythme a une largeur et ime mollesse qui rend la langue plus intelligible que ne sont les patois du Nord. Je n’ai encore dit qu’un mot, et j’entends déjà pérorer mon lazzarone.

Mais nous n’avons qu’effleuré l’écorce grammaticale. Regardons mieux, et nous verrons dans ce dialecte une foule de mots étrangers. Il y en a d’espagnols, il y en a de français, il y en a même de grecs; oui, de grecs, je n’en cite qu’un exemple pour ne pas jouer le savant : le verbe TÔTrao, qu’on nous fait copier si souvent au collège , il est napolitain : tuptoliare. Ceci n’est pas de la grammaire, c’est de l’histoire. Naples n’a pas toujours été italienne; elle est née grecque, et a souvent changé de maîtres ; son dialecte s’en souviendrait toujours, si ses annales venaient à l’oublier.

Laissons les mots, prenons les phrases, c’est bien autre chose. Comme ce beau parler est vif, animé, pittoresque ! que de bruit et que de joie ! au dehors quelle exubérance de vie, et que de far-niente au fond! Chaque dialecte d’Italie semble convenir à une certaine classe de gens : celui de Venise à la sensualité des courtisanes; celui de Florence à l’élégante courtoisie des grands seigneurs ; celui de Sicile aux grâces simples et naïves des bergers de Théocrite ; celui de Rome à la bonhomie malicieuse des bourgeois. Mais le dialecte de Naples est véritablement celui du peuple. Il ne raffine pas, il dit crûment les choses; il est indécent quand il le faut, et même quand il ne le faut pas ; il ne veut pas être respecté le moins du monde , mais brave l’honnêteté har-

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diment, au soleil. Puis il est familier au possible, même avec les saints ; il a certaines formules d’adoration- qui ressemblent fort à des invectives; il faut l’entendre parler à saint Janvier , surtout quand le miracle se fait attendre un peu trop 1 .

En revanche, quand il se modère, il devient gracieux comme du vénitien, riche comme de l’arabe. Il évoque des images qui lui viennent en foule, et jongle avec ses mots sonores et brillants ; quelquefois, il s’émeut et sait pleurer de véritables larmes; plus souvent, il s’émerveille aux récits d’autrefois, il devient splendide comme son ciel. Il se prête avec une souplesse incroyable à l’impression du moment et la rend sans efforts, mais avec une verve, une agitation, une volubilité qui vous étourdit et quelquefois vous gagne. Je m’aperçois que je ne parle plus du dialecte, mais du peuple : c’est qu’en Italie et partout, l’un ne va pas sans l’autre; être, c’est parler.

Une langue ainsi faite ne doit pas manquer de poètes. Naples est peut-être la ville d’Italie qui en a le plus. Je parle des poètes sortis du peuple, — et par poètes sortis du peuple, je n’entends pas des boulangers de Tarente qui se mettraient à imiter Pétrarque , ni des perruquiers de Cosenza qui courraient les châteaux un peu en troubadours et beaucoup en commis voyageurs, — j’entends de pauvres gueux qui ne savent ni lire ni écrire , chantent pour chanter, sans se demander si on les écoute, et, laissant des œuvres immortelles, meurent

1. On sait en quoi consiste ce miracle : le sang caillé du martyr, conservé précieusement dans une fiole, se liquéfie solennellement une fois par an, le jour de la fête de saint Janvier, devant le peuple. Quand la liquéfaction tarde à s’opérer, les lazzarones assemblés dans l’église vocifèrent contre le saint des imprécations grossières et souvent obscènes, que le Français n’oserait pas même paraphraser.

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inconnus. On a beaucoup parlé de l’improvisateur du Môle , cet excellent homme que la civilisation a chassé du port aux environs de la douane , et qui maintenant est peut-être mort et enterré : c’est lui qu’on a pris pour le poète de Naples. Si l'on s’était donné la peine de l’écouter, et si l’ou avait fait quelques efforts pour le comprendre, on n’aurait pas co mm is cette grossière erreur. Cet homme-là n’est pas un poète, mais un savant populaire. Il sait lire et souvent écrire ; il connaît l’histoire romaine et le moyen âge , la mythologie et le martyrologe; il a même quelques notions du haut italien.

A vrai dire , il brouille un peu tout cela , change les dieux en saints , canonise les césars et arme chevaliers les papes ; quant à son italien, il y ajoute un trésor de consonnes que l’académie de la Crusca n’y a pas mises; mais ces fautes de détail ne lui ôtent rien de son autorité. Sa spécialité est le chant du poème de l’Arioste, ou, pour parler plus exactement, des parties de ce poème où il est question de IAenaud , car Roland est parfaitement inconnu à Naples, et l’impertinent qui en ferait le héros de l’Arioste serait très-mal vu de ce public mieux renseigné.

Aussi, le savant dont je parle n’est-il pas nommé l’improvisateur, mais le canta-slorie, le chante-histoires. R fredonne une strophe du poème, qu’il commente ensuite en patois, et s’il improvise quelquefois, c’est pour rendre le récit plus dramatique. Je lui ai entendu intercaler dans le texte des strophes de ce goût :

Renaud, soudain, prit son lourd cimeterre,

Qui, déjà fait aux combats hasardeux,

Du premier coup fendit le Maure en deux Et de trois pieds s’enfonça dans la terre,

Puis rengaina son arme avec dédain,...

Ainsi frappait Renaud le paladin.

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Pauvre Arioste !

Le véritable poëte populaire est bien différent. Il ne vend pas son talent et ses aptitudes comme le cantastorie, et n’exige pas qu’on le nourrisse parce qu’il sait chanter. Sa poésie est souvent narrative , et dit les guerres saintes et les splendeurs de l’Orient; quelquefois elle est religieuse et s’adresse alors à la madone avec la plus naïve familiarité; mais d’ordinaire elle n’est qu’amoureuse, et c’est la véritable chanson populaire.

Il y a deux ou trois cents de ces poésies d’amour qui sont restées, grâce au peuple, qui les avait gardées dans sa mémoire avant qu’on songeât à les publier. Maintenant que les mœurs nationales s’en vont , ces chansons auraient été oubliées sans doute , malgré le peuple, qui n’en retient plus que des fragments, sans un Français, M. Cottrau, qui un beau jour se mit en tête de les rassembler. M. Cottrau, le frère du peintre , habitait Naples depuis longtemps, et savait le napolitain mieux qu’un pêcheur d ’En bas le port. Il s’en alla donc dans tous les (piartiers populaires , où il prenait les gens au collet et les faisait chanter. Il écoutait aux portes, son crayon h la main, écrivait les paroles et notait les airs. Par ce moyen, il entassa dans son portefeuille, comme dans un garde-meubles, des milliers de vers et de mélodies. Puis de ce garde-meubles, il fit un salon; de ces miettes de poésies 'dispersées adx quatre vents et ramassées au hasard , une ravissante mosaïque. C’est ainsi que s’est formé le poème d’Homère, à ce que prétendent les Allemands.

J’ai dit comment ces chansons nous ont été conservées. Voyons, maintenant, comment elles ont été composées. Le poète populaire, je le répète, ne travaillait à Naples ni pour la gloire, ni pour l’argent , et cepen-

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dant il avait quelque chose de commun avec nos écrivains modernes , il collaborait. La veille de la fête de Piedigrotta , espèce de procession militaire où toute la ville est sur pied, une sorte d’assemblée poétique se réunissait dans la grotte de Pausilippe. Ces académiciens en chemise se confiaient leurs inspirations récentes. On choisissait la meilleure et onia corrigeait séance tenante, ou, du moins (car la correction n’est pas de rigueur dans ce genre de poésie) , on la complétait. Chacun y ajoutait quelque chose, y apportait sa rime , son idée, son image, son amour. Les paroles achevées, on s’occupait de la musique. Ce Métastase collectif appelait son maestro. Le Rossini ne se faisait pas attendre. Il essayait un air, que l’assemblée modifiait à son gré, comme elle avait fait des paroles. En peu de temps, la chanson était arrêtée; il s’agissait maintenant de la répandre. Aucun de ces gens là-ne savait lire ni écrire : où trouver un éditeur ? Le lendemain du jour où elle s’était réunie, l’académie populaire se dispersait dans tous les quartiers de la ville, en fredonnant la chanson nouvelle. Les lazzarones s’arrêtaient pour l’écouter ou suivaient le chanteur pour l’apprendre. Or , comme ce jour là Naples était en fêtes et les rues pleines du peuple, au bout de quelques heures des milliers d’oreilles l’avaient entendue , et le soir tout le monde la savait. Cette chanson durait un an, jusqu’à la fête suivante.

Chose étrange ! Ce peuple vif, turbulent, bouffon , grimacier, qui a pour masque le Polichinelle d’Altavilla dont nous parlerons plus tard, ce peuple plein de verve et d’entrain, gai jusqu’à la folie, verbeux, railleur, graveleux avec délices, et dont la conversation ressemble aux pages les plus obscènes de Rabelais, ce peuple est, dans ses chansons, le plus triste, le plus ému et le plus

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chaste du monde. Les airs qu’il compose sont presque toujours en mineur. Il a de ces sentimeijts chevaleresques qui nous étonnent dans ce pauvre monde ignorant ; il s’écrie, par exemple :

« Oh! qu’il serait beau d’être tué sous le balcon de sa maîtresse. L’âme s’en irait au ciel et le corps serait baigné des larmes de la délaissée ! »

Quelquefois , il flotte dans la rêverie allemande , et devine cette poésie à la fois intime et idéale que nous cherchons si avidement aujourd’hui.

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