‹ L'Italie estelle La terre des morts?Chapitre 19 sur 38 · GRAZIELLA · texte numérisé non relu

GRAZIELLA

Cœur à cœur, avec ma Graziella ,

J’étais assis là, à cette place ;

Le père sortait, et il n’y avait que la tante;

Mais tout bas, tout bas, on pouvait parler.

La tante filait et n’entendait guère,

Car de sommeil la tête lui tombait.

Moi, je prenais la petite main de ma Ninette,

Qui ne voulait pas, mais se la laissait baiser.

Elle chantait de sa belle voix ;

Moi, je me mettais à pincer la mandoline.

Elle disait, chantant doucement, doucement:

« Mon Aniello , je dois t’aimer toujours 1 »

La tante filait et n’entendait guère,

Car de sommeil la tête lui tombait,

Et quand elle se réveillait tout à coup,

Je me tenais roide et sans mot dire.

Graziella, la fileuse surtout, voilà bien des Ninettes de Naples, nées pour l’amour, et ne vivant que pour l’amour. Dans nos pays on tient les jeunes filles en prison , aussi désirent-elles un mari, non pour aimer, mais pour être libres, et l’amour, ce qui n’est pas très-moral, ne se fait qu’avec des femmes mariées ou des lorettes. A Naples, la lorette est inconnue ; la femme mariée, peu rigide dans le monde, l’est encore assez dans le peuple, et en tout cas ne joue aucun rôle dans la chanson populaire. L’adultère et la poésie y sont brouillés à mort. Mais la jeune fille y est aimée tout haut, en plein jour et en pleine rue ; elle le sait et l’avoue ingénument, sans effroi ni rougeur. Dès qu’elle a ses quinze ans, ne la supposez pas sans amour, ce serait une hypothèse absurde. Ne lui demandez pas si elle a un amoureux, ce serait une impertinence. Autant vaudrait lui dire ; « Es-

LA POÉSIE POPULAIRE

tu laide, mal faite et sotte, ou ne l’es-tu pas? » Bien plus, ce serait la soupçonner d’antipathie et d’insensibilité. Or, dans ce pays-là, la froideur est un crime. Ainsi, les mœurs y sont plus libres qu’en France ; mais, en revanche, elles semblent avoir quelque chose déplus austère, ou du moins de plus sérieux. Les relations entre jeune homme et jeune fille n’y sont pas un jeu d’esprit, ni un caquetage frivole ; ce qu’on nomme ici faire sa cour, serait regardé là-bas comme une insolence et une trahison; l’offre d’une fleur y équivaut à une déclaration amoureuse et une déclaration amoureuse à une promesse de mariage, quitte à attendre dix ans la lune de miel.

Revenons à la chanson populaire. Je l’ai montrée tour à tour rêveuse, coquette, fantasque, familière : je voudrais, maintenant, la montrer émue et pleine de larmes.

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